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SCENE II.

[Une salle magnifique où se font des préparatifs de fête.]
      PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS,
    MADAME ALOISE DE GONDELAURIER.
       MADAME ALOISE.
Phoebus, mon futur gendre, écoutez, je vous aime ;
Soyez maître céans comme un autre moi-même ;
Ayez soin que ce soir chacun s'égaye ici.
   Et vous, ma fille, allons, tenez-vous prête.
Vous serez la plus belle encor dans cette fête,
    Soyez la plus joyeuse aussi !
[Elle va au fond, et donne des ordres aux valets qui disposent la fête.]
       FLEUR-DE-LYS.
    Monsieur, depuis l'autre semaine
    On vous a vu deux fois à peine.
    Cette fête enfin vous ramène.
    Enfin ! c'est bien heureux vraiment !
       PHOEBUS.
    Ne grondez pas, je vous supplie !
       FLEUR-DE-LYS.
    Ah ! je le vois, Phoebus m'oublie !
       PHOEBUS.
    Je vous jure...
       FLEUR-DE-LYS.
       Pas de serment !
    On ne jure que lorsqu'on ment.
       PHOEBUS.
    Vous oublier ! quelle folie !
    N'êtes-vous pas la plus jolie ?
    Ne suis-je pas le mieux aimant ?    
   PHOEBUS, [à part.]
    Comme ma belle fiancée
  Gronde aujourd'hui !
    Le soupçon est dans sa pensée.
    Ah ! quel ennui !
    Belles, les amants qu'on rudoie
    S'en vont ailleurs.
    On en prend plus avec la joie
    Qu'avec les pleurs.
      FLEUR-DE-LYS, [à part.]
    Me trahir, moi, sa fiancée,
    Qui suis à lui !
    Moi qui n'ai que lui pour pensée
    Et pour ennui !
    Ah ! qu'il s'absente ou qu'il me voie,
    Que de douleurs !
    Présent, il dédaigne ma joie,
    Absent, mes pleurs !
       FLEUR-DE-LYS.
L'écharpe, que pour vous, Phoebus, j'ai festonnée,
Qu'en avez-vous donc fait ? je ne vous la vois pas.
      PHOEBUS, [troublé.]
L'écharpe ? Je ne sais...
       [A part.]
       Mortdieu ! le mauvais pas !
       FLEUR-DE-LYS.
Vous l'avez oubliée !
       [A part.]
       A qui l'a-t-il donnée ?
    Et pour qui suis-je abandonnée ?
    MADAME ALOISE, [remontant vers eux
    et tâchant de les accorder.]
Mon Dieu ! mariez-vous ; vous bouderez après.  
PHOEBUS, [à Fleur-de-Lys.]
    Non, je ne l'ai pas oubliée.
Je l'ai, je m'en souviens, soigneusement pliée
Dans un coffret d'émail que j'ai fait faire exprès.
[Avec passion, à Fleur-de-Lys, qui boude encore.]
    Je vous jure que je vous aime
    Plus qu'on n'aimerait Vénus même.
       FLEUR-DE-LYS.
    Pas de serment ! pas de serment !
    On ne jure que lorsqu'on ment.
       MADAME ALOISE.
Enfants ! pas de querelle ; aujourd'hui tout est joie.
   Viens, ma fille, il faut qu'on nous voie.
Voici qu'on va venir. Chaque chose a son tour.
[Aux valets.]
Allumez les flambeaux, et que le bal s'apprête.
Je veux que tout soit beau, qu'on s'y croie en plein jour
       PHOEBUS.
Puisqu'on a Fleur-de-Lys, rien ne manque à la fête.
       FLEUR-DE-LYS.
    Phoebus, il y manque l'amour !
            [Elles sortent.]
   PHOEBUS, [regardant sortir Fleur-de-Lys.]
    Elle dit vrai ; près d'elle encore
    Mon coeur est rempli de souci.
Celle que j'aime, à qui je pense dès l'aurore,
    Hélas ! elle n'est pas ici !
    Fille ravissante,
    A toi mes amours !
    Belle ombre dansante,
    Qui remplis mes jours,
    Et, toujours absente,
    M'apparais toujours !
    Elle est rayonnante et douce
    Comme un nid dans les rameaux,
    Comme une fleur dans la mousse,
    Comme un bien parmi des maux !
    Humble fille et vierge fière,
    Ame chaste en liberté,
    La pudeur sous sa paupière
    Émousse la volupté !
    C'est, dans la nuit sombre,
    Un ange des cieux,
    Au front voilé d'ombre,
    A l'oeil plein de feux !
    Toujours je vois son image,
    Brillante ou sombre parfois ;
    Mais toujours, astre ou nuage,
    C'est au ciel que je la vois !
    Fille ravissante,
    A toi mes amours !
    Belle ombre dansante
    Qui remplis mes jours,
    Et, toujours absente,
    M'apparais toujours !
[Entrent plusieurs seigneurs et dames en habits de fête.]