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Partie 3 - Chapitre 1

 
Le bruit d’une fusillade le tira brusquement de sonsommeil ; et, malgré les instances de Rosanette, Frédéric, àtoute force, voulut aller voir ce qui se passait. Il descendaitvers les Champs-Elysées, d’où les coups de feu étaient partis. Al’angle de la rue Saint-Honoré, des hommes en blouse le croisèrenten criant :
« Non ! pas par là ! au Palais-Royal ! »
Frédéric les suivit. On avait arraché les grilles del’Assomption. Plus loin, il remarqua trois pavés au milieu de lavoie, le commencement d’une barricade, sans doute, puis des tessonsde bouteilles, et des paquets de fil de fer pour embarrasser lacavalerie ; quand tout à coup s’élança d’une ruelle un grandjeune homme pâle, dont les cheveux noirs flottaient sur lesépaules, prises dans une espèce de maillot à pois de couleur. Iltenait un long fusil de soldat, et courait sur la pointe de sespantoufles, avec l’air d’un somnambule et leste comme un tigre. Onentendait, par intervalles, une détonation.
La veille au soir, le spectacle du chariot contenant cinqcadavres recueillis parmi ceux du boulevard des Capucines avaitchangé les dispositions du peuple ; et, pendant qu’auxTuileries les aides de camp se succédaient, et que M. Molé, entrain de faire un cabinet nouveau, ne revenait pas, et que M.Thiers tâchait d’en composer un autre, et que le Roi chicanait,hésitait, puis donnait à Bugeaud le commandement général pourl’empêcher de s’en servir, l’insurrection, comme dirigée par unseul bras, s’organisait formidablement. Des hommes d’une éloquencefrénétique haranguaient la foule au coin des rues ; d’autresdans les églises sonnaient le tocsin à pleine volée ; oncoulait du plomb, on roulait des cartouches ; les arbres desboulevards, les vespasiennes, les bancs, les grilles, les becs degaz, tout fut arraché, renversé ; Paris, le matin, étaitcouvert de barricades. La résistance ne dura pas ; partout lagarde nationale s’interposait ; - si bien qu’à huit heures, lepeuple, de bon gré ou de force, possédait cinq casernes, presquetoutes les mairies, les points stratégiques les plus sûrs.D’elle-même, sans secousses, la monarchie se fondait dans unedissolution rapide ; et on attaquait maintenant le poste duChâteau-d’Eau pour délivrer cinquante prisonniers, qui n’y étaientpas.
Frédéric s’arrêta forcément à l’entrée de la place. Des groupesen armes l’emplissaient. Des compagnies de la ligne occupaient lesrues Saint-Thomas et Fromanteau. Une barricade énorme bouchait larue de Valois. La fumée qui se balançait à sa crête s’entrouvrit,des hommes couraient dessus en faisant de grands gestes, ilsdisparurent ; puis la fusillade recommença. Le poste yrépondait, sans qu’on vît personne à l’intérieur ; sesfenêtres, défendues par des volets de chêne, étaient percées demeurtrières ; et le monument avec ses deux étages, ses deuxailes, sa fontaine au premier et sa petite porte au milieu,commençait à se moucheter de taches blanches sous le heurt desballes. Son perron de trois marches restait vide.
A côté de Frédéric, un homme en bonnet grec et portant unegiberne par-dessus sa veste de tricot se disputait avec une femmecoiffée d’un madras. Elle lui disait :
« Mais reviens donc ! reviens donc ! »
« Laisse-moi tranquille ! » répondait le mari. » Tu peuxbien surveiller la loge toute seule. Citoyen, je vous le demande,est-ce juste ? J’ai fait mon devoir partout, en 1830, en 32,en 34, en 39 ! Aujourd’hui, on se bat ! Il faut que je mebatte Va-t’en ! »
Et la portière finit par céder à ses remontrances et celles d’ungarde national près d’eux, quadragénaire dont la figure bonasseétait ornée d’un collier de barbe blonde.
Il chargeait son arme et tirait, tout en conversant avecFrédéric, aussi tranquille au milieu de l’émeute qu’un horticulteurdans son jardin. Un jeune garçon en serpillière le cajolait pourobtenir des capsules, afin d’utiliser son fusil, une belle carabinede chasse que lui avait donnée » un monsieur ».
« Empoigne dans mon dos », dit le bourgeois » etefface-toi ! tu vas te faire tuer ! »
Les tambours battaient la charge. Des cris aigus, des hourras detriomphe s’élevaient. Un remous continuel faisait osciller lamultitude. Frédéric, pris entre deux masses profondes, ne bougeaitpas, fasciné d’ailleurs et s’amusant extrêmement. Les blessés quitombaient, les morts étendus n’avaient pas l’air de vrais blessés,de vrais morts. Il lui semblait assister à un spectacle.
Au milieu de la houle, par-dessus des têtes, on aperçut unvieillard en habit noir sur un cheval blanc, à selle de velours.D’une main, il tenait un rameau vert, de l’autre un papier, et lessecouait avec obstination. Enfin, désespérant de se faire entendre,il se retira.
La troupe de ligne avait disparu et les municipaux restaientseuls à défendre le poste. Un flot d’intrépides se rua sur leperron ; ils s’abattirent, d’autres survinrent ; et laporte, ébranlée sous des coups de barre de fer, retentissait ;les municipaux ne cédaient pas. Mais une calèche bourrée de foin,et qui brûlait comme une torche géante, fut traînée contre lesmurs. On apporta vite des fagots, de la paille, un barild’esprit-de-vin. Le feu monta le long des pierres ; l’édificese mit à fumer partout comme un solfatare ; et de largesflammes, au sommet, entre les balustres de la terrasse,s’échappaient avec un bruit strident. Le premier étage duPalais-Royal s’était peuplé de gardes nationaux. De toutes lesfenêtres de la place, on tirait ; les balles sifflaient ;l’eau de la fontaine crevée se mêlait avec le sang, faisait desflaques par terre ; on glissait dans la boue sur desvêtements, des shakos, des armes ; Frédéric sentit sous sonpied quelque chose de mou ; c’était la main d’un sergent encapote grise, couché la face dans le ruisseau. Des bandes nouvellesde peuple arrivaient toujours, poussant les combattants sur leposte. La fusillade devenait plus pressée. Les marchands de vinsétaient ouverts ; on allait de temps à autre y fumer une pipe,boire une chope, puis on retournait se battre. Un chien perduhurlait. Cela faisait rire.
Frédéric fut ébranlé par le choc d’un homme qui, une balle dansles reins, tomba sur son épaule, en râlant. A ce coup, dirigépeut-être contre lui, il se sentit furieux et il se jetait en avantquand un garde national l’arrêta.
« C’est inutile ! le Roi vient de partir. Ah ! si vousne me croyez pas, allez-y voir ! »
Une pareille assertion calma Frédéric. La place du Carrouselavait un aspect tranquille. L’hôtel de Nantes s’y dressait toujourssolitairement ; et les maisons par derrière, le dôme du Louvreen face, la longue galerie de bois à droite et le vague terrain quiondulait jusqu’aux baraques des étalagistes, étaient comme noyésdans la couleur grise de l’air, où de lointains murmures semblaientse confondre avec la brume, - tandis qu’à l’autre bout de la place,un jour cru, tombant par un écartement des nuages sur la façade desTuileries, découpait en blancheur toutes ses fenêtres. Il y avaitprès de l’Arc de triomphe un cheval mort, étendu. Derrière lesgrilles, des groupes de cinq à six personnes causaient. Les portesdu château étaient ouvertes ; les domestiques sur le seuillaissaient entrer.
En bas, dans une petite salle, des bois de café au lait étaientservis. Quelques-uns des curieux s’attablèrent enplaisantant ; les autres restaient debout, et, parmi ceux-là,un cocher de fiacre. Il saisit à deux mains un bocal plein de sucreen poudre, jeta un regard inquiet de droite et de gauche, puis semit à manger voracement, son nez plongeant dans le goulot. Au basdu grand escalier, un homme écrivait son nom sur un registre.Frédéric le reconnut par derrière.
« Tiens, Hussonnet ! »
« Mais oui », répondit le bohème. » Je m’introduis à la Cour.Voilà une bonne farce, hein ? »
« Si nous montions ? »
Et ils arrivèrent dans la salle des Maréchaux. Les portraits deces illustres, sauf celui de Bugeaud percé au ventre, étaient tousintacts. Ils se trouvaient appuyés sur leur sabre, un affût decanon derrière eux, et dans des attitudes formidables jurant avecla circonstance. Une grosse pendule marquait une heure vingtminutes.
Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric sepenchèrent sur la rampe. C’était le peuple. Il se précipita dansl’escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, descasques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, siimpétueusement, que des gens disparaissaient dans cette massegrouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par unemarée d’équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsionirrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.
On n’entendait plus que les piétinements de tous les souliers,avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait deregarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l’étroitenfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulaitd’une console, par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tousles visages étaient rouges, la sueur en coulait à largesgouttes ; Hussonnet fit cette remarque :
« Les héros ne sentent pas bon ! »
« Ah ! vous êtes agaçant », reprit Frédéric.
Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement oùs’étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, endessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemiseentrouverte, l’air hilare et stupide comme un magot. D’autresgravissaient l’estrade pour s’asseoir à sa place.
« Quel mythe ! » dit Hussonnet. » Voilà le peuplesouverain ! »
Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute lasalle en se balançant.
« Saprelotte ! comme il chaloupe ! Le vaisseau del’Etat est ballotté sur une mer orageuse ! Cancane-t-il !cancane-t-il ! »
On l’avait approché d’une fenêtre, et, au milieu des sifflets,on le lança.
« Pauvre vieux ! » dit Hussonnet en le voyant tomber dansle jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuitejusqu’à la Bastille, et brûlé.
Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place dutrône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et lepeuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa,lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, lestables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à desalbums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. Puisqu’onétait victorieux, ne fallait-il pas s’amuser ! La canailles’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépinesd’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumesd’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légiond’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisaitson caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. Dans lachambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de lapommade derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartesHussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueuleaccoudé sur un balcon ; et le délire redoublait au tintamarrecontinu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal quisonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica.
Puis la fureur s’assombrit. Une curiosité obscène fit fouillertous les cabinets, tous les recoins, ouvrir tous les tiroirs. Desgalériens enfoncèrent leurs bras dans la couche des princesses, etse roulaient dessus par consolation de ne pouvoir les violer.D’autres, à figures plus sinistres, erraient silencieusement,cherchant à voler quelque chose ; mais la multitude était tropnombreuse. Par les baies des portes, on n’apercevait dansl’enfilade des appartements que la sombre masse du peuple entre lesdorures, sous un nuage de poussière. Toutes les poitrineshaletaient ; la chaleur de plus en plus devenaitsuffocante ; les deux amis, craignant d’être étouffés,sortirent.
Dans l’antichambre, debout sur un tas de vêtements, se tenaitune fille publique, en statue de la Liberté, - immobile, les yeuxgrands ouverts, effrayante.
Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardesmunicipaux en capotes s’avança vers eux, et qui, retirant leursbonnets de police, et découvrant à la fois leurs crânes un peuchauves, saluèrent le peuple très bas. A ce témoignage de respect,les vainqueurs déguenillés se rengorgèrent. Hussonnet et Frédéricne furent pas, non plus, sans en éprouver un certain plaisir.
Une ardeur les animait. Ils s’en retournèrent au Palais-Royal.Devant la rue Fromanteau, des cadavres de soldats étaient entasséssur de la paille. Ils passèrent auprès impassiblement, étant mêmefiers de sentir qu’ils faisaient bonne contenance.
Le palais regorgeait de monde. Dans la cour intérieure, septbûchers flambaient. On lançait par les fenêtres des pianos, descommodes et des pendules. Des pompes à incendie crachaient de l’eaujusqu’aux toits. Des chenapans tâchaient de couper des tuyaux avecleurs sabres. Frédéric engagea un polytechnicien à s’interposer. Lepolytechnicien ne comprit pas, semblait imbécile, d’ailleurs. Toutautour, dans les deux galeries, la populace, maîtresse des caves,se livrait à une horrible godaille. Le vin coulait en ruisseaux,mouillait les pieds, les voyous buvaient dans des culs debouteille, et vociféraient en titubant.
« Sortons de là », dit Hussonnet, » ce peuple me dégoûte. »
Tout le long de la galerie d’Orléans, des blessés gisaient parterre sur des matelas, ayant pour couvertures des rideaux depourpre ; et de petites bourgeoises du quartier leurapportaient des bouillons, du linge.
« N’importe ! » dit Frédéric, » moi, je trouve le peuplesublime. »
Le grand vestibule était rempli par un tourbillon de gensfurieux, des hommes voulaient monter aux étages supérieurs pourachever de détruire tout ; des gardes nationaux sur lesmarches s’efforçaient de les retenir. Le plus intrépide était unchasseur, nu-tête, la chevelure hérissée, les buffleteries enpièces. Sa chemise faisait un bourrelet entre son pantalon et sonhabit, et il se débattait au milieu des autres avec acharnement.Hussonnet, qui avait la vue perçante, reconnut de loin Arnoux.
Puis ils gagnèrent le jardin des Tuileries, pour respirer plus àl’aise. Ils s’assirent sur un banc ; et ils restèrent pendantquelques minutes les paupières closes, tellement étourdis, qu’ilsn’avaient pas la force de parler. Les passants autour d’eux,s’abordaient. La duchesse d’Orléans était nommée régente ;tout était fini ; et on éprouvait cette sorte de bien-être quisuit les dénouements rapides, quand à chacune des mansardes duchâteau parurent des domestiques déchirant leurs habits de livrée.Ils les jetaient dans le jardin, en signe d’abjuration. Le peupleles hua. Ils se retirèrent.
L’attention de Frédéric et d’Hussonnet fut distraite par ungrand gaillard qui marchait vivement entre les arbres, avec unfusil sur l’épaule. Une cartouchière lui serrait à la taille savareuse rouge, un mouchoir s’enroulait à son front sous sacasquette. Il tourna la tête. C’était Dussardier ; et, sejetant dans leurs bras :
« Ah ! quel bonheur, mes pauvres vieux ! » sanspouvoir dire autre chose, tant il haletait de joie et defatigue.
Depuis quarante-huit heures, il était debout. Il avait travailléaux barricades du quartier Latin, s’était battu rue Rambuteau,avait sauvé trois dragons, était entré aux Tuileries avec lacolonne Dunoyer, s’était porté ensuite à la Chambre, puis à l’hôtelde ville.
« J’en arrive ! tout va bien ! le peupletriomphe ! les ouvriers et les bourgeois s’embrassent !ah ! si vous saviez ce que j’ai vu ! quels braves genscomme c’est beau ! »
Et, sans s’apercevoir qu’ils n’avaient pas d’armes :
« J’étais bien sûr de vous trouver là ! Ç’a été rude unmoment, n’importe ! »
Une goutte de sang lui coulait sur la joue, et, aux questionsdes deux autres :
« Oh ! rien ! l’éraflure d’une baïonnette ! »
« Il faudrait vous soigner, pourtant. »
« Bah ! je suis solide ! qu’est-ce que ça fait ?La République est proclamée ! on sera heureuxmaintenant ! »
Des journalistes qui causaient tout à l’heure devant moi,disaient qu’on va affranchir la Pologne et l’Italie ! Plus derois ! comprenez-vous ! Toute la terre libre ! toutela terre libre ! »
Et, embrassant l’horizon d’un seul regard, il écarta les brasdans une attitude triomphante. Mais une longue file d’hommescouraient sur la terrasse, au bord de l’eau.
« Ah ! saprelotte ! j’oubliais ! Les forts sontoccupés. Il faut que j’y aille ! adieu ! »
Il se retourna pour leur crier, tout en brandissant son fusil:
« Vive la République ! »
Des cheminées du château, il s’échappait d’énormes tourbillonsde fumée noire, qui emportaient des étincelles. La sonnerie descloches faisait, au loin, comme des bêlements effarés. De droite etde gauche, partout, les vainqueurs déchargeaient leurs armes.Frédéric, bien qu’il ne fût pas guerrier, sentit bondir son sanggaulois. Le magnétisme des foules enthousiastes l’avait pris. Ilhumait voluptueusement l’air orageux, plein des senteurs de lapoudre ; et cependant il frissonnait sous les effluves d’unimmense amour, d’un attendrissement suprême et universel, comme sile coeur de l’humanité tout entière avait battu dans sapoitrine.
Hussonnet dit, en bâillant :
« Il serait temps, peut-être, d’aller instruire lespopulations ! »
Frédéric le suivit à son bureau de correspondance, place de laBourse ; et il se mit à composer pour le journal de Troyes uncompte rendu des événements en style lyrique, un véritable morceau,- qu’il signa. Puis ils dînèrent ensemble dans une taverne.Hussonnet était pensif ; les excentricités de la Révolutiondépassaient les siennes.
Après le café, quand ils se rendirent à l’hôtel de ville, poursavoir du nouveau, son naturel gamin avait repris le dessus. Ilescaladait les barricades, comme un chamois, et répondait auxsentinelles des gaudrioles patriotiques.
lis entendirent. à la lueur des torches, proclamer leGouvernement provisoire. Enfin, à minuit, Frédéric, brisé defatigue, regagna sa maison.
« Eh bien », dit-il à son domestique en train de le déshabiller,» es-tu content ? »
« Oui, sans doute, monsieur ! Mais ce que je n’aime pas,c’est ce peuple en cadence ! »
Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Ilcourut chez lui. L’avocat venait de partir, étant nommé commissaireen province. Dans la soirée de la veille, il était parvenu jusqu’àLedru-Rollin et, l’obsédant au nom des Ecoles, en avait arraché uneplace, une mission. Du reste, disait le portier, il devait écrirela semaine prochaine, pour donner son adresse.
Après quoi, Frédéric s’en alla voir la Maréchale. Elle le reçutaigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancunes’évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout étaittranquille, maintenant, aucune raison d’avoir peur ; ill’embrassait ; et elle se déclara pour la République, - commeavait déjà fait Monseigneur l’Archevêque de Paris, et commedevaient faire avec une prestesse de zèle merveilleuse : laMagistrature, le Conseil d’Etat, l’Institut, les Maréchaux deFrance, Changarnier, M. de Falloux tous les bonapartistes, tous leslégitimistes, et un nombre considérable d’orléanistes.
La chute de la Monarchie avait été si prompte, que, la premièrestupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme unétonnement de vivre encore. L’exécution sommaire de quelquesvoleurs, fusillés sans jugements, parut une chose très juste. On seredit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeaurouge, » qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis quele drapeau tricolore », etc ; et tous se rangèrent sous sonombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne - etse promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, d’arracher lesdeux autres.
Comme les affaires étaient suspendues, l’inquiétude et labadauderie poussaient tout le monde hors de chez soi. Le négligédes costumes atténuait la différence des rangs sociaux, la haine secachait, les espérances s’étalaient, la foule était pleine dedouceur. L’orgueil d’un droit conquis éclatait sur les visages. Onavait une gaieté de carnaval, des allures de bivac ; rien nefut amusant comme l’aspect de Paris, les premiers jours.
Frédéric prenait la Maréchale à son bras ; et ils flânaientensemble dans les rues. Elle se divertissait des rosettes décoranttoutes les boutonnières, des étendards suspendus à toutes lesfenêtres, des affiches de toute couleur placardées contre lesmurailles, et jetait çà et là quelque monnaie dans le tronc pourles blessés, établi sur une chaise, au milieu de la voie. Puis elles’arrêtait devant des caricatures qui représentaient Louis-Philippeen pâtissier, en saltimbanque, en chien, en sangsue. Mais leshommes de Caussidière avec leur sabre et leur écharpe,l’effrayaient un peu. D’autres fois, c’était un arbre de la Libertéqu’on plantait. MM. les ecclésiastiques concouraient à lacérémonie, bénissant la République, escortés par des serviteurs àgalons d’or ; et la multitude trouvait cela très bien. Lespectacle le plus fréquent était celui des députations de n’importequoi, allant réclamer quelque chose à l’hôtel de ville, - carchaque métier, chaque industrie attendait du Gouvernement la finradicale de sa misère. Quelques-uns, il est vrai, se rendaient prèsde lui pour le conseiller, ou le féliciter, ou tout simplement pourlui faire une petite visite, et voir fonctionner la machine.
Vers le milieu du mois de mars, un jour qu’il traversait le pontd’Arcole, ayant à faire une commission pour Rosanette dans lequartier Latin, Frédéric vit s’avancer une colonne d’individus àchapeaux bizarres, à longues barbes. En tête et battant du tambourmarchait un nègre, un ancien modèle d’atelier, et l’homme quiportait la bannière sur laquelle flottait au vent cette inscription» Artistes peintres », n’était autre que Pellerin.
Il fit signe à Frédéric de l’attendre, puis reparut cinq minutesaprès, ayant du temps devant lui, car le Gouvernement recevait à cemoment-là les tailleurs de pierre. Il allait avec ses collèguesréclamer la création d’un Forum de l’Art, une espèce de Bourse oùl’on débattrait les intérêts de l’esthétique ; des oeuvressublimes se produiraient puisque les travailleurs mettraient encommun leur génie. Paris, bientôt, serait couvert de monumentsgigantesques ; il les décorerait ; il avait même commencéune figure de la République. Un de ses camarades vint le prendre,car ils étaient talonnés par la députation du commerce de lavolaille.
« Quelle bêtise ! » grommela une voix dans la foule. »Toujours des blagues ! Rien de fort ! »
C’était Regimbart. Il ne salua pas Frédéric, mais profita del’occasion pour épandre son amertume.
Le Citoyen employait ses jours à vagabonder dans les rues,tirant sa moustache, roulant des yeux, acceptant et propageant desnouvelles lugubres ; et il n’avait que deux phrases : » Prenezgarde, nous allons être débordés ! » ou bien : » Mais,sacrebleu ! on escamote la République ! » Il étaitmécontent de tout, et particulièrement de ce que nous n’avions pasrepris nos frontières naturelles. Le nom seul de Lamartine luifaisait hausser les épaules. Il ne trouvait pas Ledru-Rollin ,suffisant pour le problème », traita Dupont (de l’Eure) de vieilleganache ; Albert, d’idiot ; Louis Blanc, d’utopiste,Blanqui, d’homme extrêmement dangereux ; et, quand Frédériclui demanda ce qu’il aurait fallu faire, il répondit en lui serrantle bras à le broyer :
« Prendre le Rhin, je vous dis, prendre le Rhin !fichtre ! »
Puis il accusa la réaction.
Elle se démasquait. Le sac des châteaux de Neuilly et deSuresne, l’incendie des Batignolles, les troubles de Lyon tous lesexcès, tous les griefs, on les exagérait à présent, en y ajoutantla circulaire de Ledru-Rollin le cours forcé des billets de Banque,la rente tombée à soixante francs, enfin, comme iniquité suprême,comme dernier coup, comme surcroît d’horreur, l’impôt desquarante-cinq centimes ! - Et, par-dessus tout cela, il yavait encore le Socialisme ! Bien que ces théories, aussineuves que le jeu d’oie, eussent été depuis quarante anssuffisamment débattues pour emplir des bibliothèques, ellesépouvantèrent les bourgeois, comme une grêle d’aérolithes ; eton fut indigné, en vertu de cette haine que provoque l’avènement detoute idée parce que c’est une idée, exécration dont elle tire plustard sa gloire, et qui fait que ses ennemis sont toujoursau-dessous d’elle, si médiocre qu’elle puisse être.
Alors, la Propriété monta dans les respects au niveau de laReligion et se confondit avec Dieu. Les attaques qu’on lui portaitparurent du sacrilège, presque de l’anthropophagie. Malgré lalégislation la plus humaine qui fut jamais, le spectre de 93reparut, et le couperet de la guillotine vibra dans toutes lessyllabes du mot République ; - ce qui n’empêchait pas qu’on laméprisait pour sa faiblesse. La France, ne sentant plus de maître,se mit à crier d’effarement, comme un aveugle sans bâton, comme unmarmot qui a perdu sa bonne.
De tous les Français, celui qui tremblait le plus fort était M.Dambreuse. L’état nouveau des choses menaçait sa fortune, maissurtout dupait son expérience. Un système si bon, un roi sisage ! était-ce possible ! La terre allait crouler !Dès le lendemain, il congédia trois domestiques, vendit seschevaux, s’acheta, pour sortir dans les rues, un chapeau mou, pensamême à laisser croître sa barbe ; et il restait chez lui,prostré, se repaissant amèrement des journaux les plus hostiles àses idées, et devenu tellement sombre, que les plaisanteries sur lapipe de Flocon n’avaient pas même la force de le faire sourire.
Comme soutien du dernier règne, il redoutait les vengeances dupeuple sur ses propriétés de la Champagne, quand l’élucubration deFrédéric lui tomba dans les mains. Alors il s’imagina que son jeuneami était un personnage très influent et qu’il pourrait sinon leservir, du moins le défendre ; de sorte qu’un matin, M.Dambreuse se présenta chez lui, accompagné de Martinon.
Cette visite n’avait pour but, dit-il, que de le voir un peu etde causer. Somme toute, il se réjouissait des événements, et iladoptait de grand coeur » notre sublime devise : Liberté, Egalité,Fraternité, ayant toujours été républicain, au fond ». S’il votait,sous l’autre régime, avec le ministère, c’était simplement pouraccélérer une chute inévitable. Il s’emporta même contre M. Guizot,» qui nous a mis dans un joli pétrin, convenons-en ! » Enrevanche, il admirait beaucoup Lamartine, lequel s’était montré »magnifique, ma parole d’honneur, quand, à propos du drapeau rouge…»
« Oui ! je sais », dit Frédéric.
Après quoi, il déclara sa sympathie pour les ouvriers. « Carenfin, plus ou moins, nous sommes tous ouvriers ! » Et ilpoussait l’impartialité jusqu’à reconnaître que Proudhon avait dela logique. » Oh ! beaucoup de logique ! diable ! »Puis, avec le détachement d’une intelligence supérieure, il causade l’exposition de peinture, où il avait vu le tableau de Pellerin.Il trouvait cela original, bien touché.
Martinon appuyait tous ses mots par des remarquesapprobatives ; lui aussi pensait qu’il fallait - se rallierfranchement à la République », et il parla de son père laboureur,faisait le paysan, l’homme du peuple. On arriva bientôt auxélections pour l’Assemblée nationale, et aux candidats dansl’arrondissement de la Fortelle. Celui de l’opposition n’avait pasde chances.
« Vous devriez prendre sa place ! » dit M. Dambreuse.
Frédéric se récria.
« Eh ! pourquoi donc ? » car il obtiendrait lessuffrages des ultras, vu ses opinions personnelles, celui desconservateurs, à cause de sa famille.
« Et peut-être aussi », ajouta le banquier en souriant, » grâceun peu à mon influence. »
Frédéric objecta qu’il ne saurait comment s’y prendre. Rien deplus facile, en se faisant recommander aux patriotes de l’Aube parun club de la capitale. Il s’agissait de lire, non une professionde foi comme on en voyait quotidiennement, mais une exposition deprincipes sérieuse.
« Apportez-moi cela ; je sais ce qui convient dans lalocalité ! Et vous pourriez, je vous le répète, rendre degrands services au pays, à nous tous, à moi-même. »
Par des temps pareils, on devait s’entraider, et, si Frédéricavait besoin de quelque chose, lui, ou ses amis…
« Oh ! mille grâces, cher monsieur ! »
« A charge de revanche, bien entendu ! »
Le banquier était un brave homme, décidément.
Frédéric ne put s’empêcher de réfléchir à son conseil etbientôt, une sorte de vertige l’éblouit.
Les grandes figures de la Convention passèrent devant ses yeux.Il lui sembla qu’une aurore magnifique allait se lever. Rome,Vienne, Berlin, étaient en insurrection, les Autrichiens chassés deVenise ; toute l’Europe s’agitait. C’était l’heure de seprécipiter dans le mouvement, de l’accélérer peut-être ; etpuis il était séduit par le costume que les députés, disait-on,porteraient. Déjà, il se voyait en gilet à revers avec une ceinturetricolore ; et ce prurit, cette hallucination devint si forte,qu’il s’en ouvrit à Dussardier.
L’enthousiasme du brave garçon ne faiblissait pas.
« Certainement, bien sûr ! Présentez-vous ! »Frédéric, néanmoins, consulta Deslauriers. L’opposition idiote quientravait le commissaire dans sa province avait augmenté sonlibéralisme. Il lui envoya immédiatement des exhortationsviolentes.
Cependant, Frédéric avait besoin d’être approuvé par un plusgrand nombre ; et il confia la chose à Rosanette, un jour queMlle Vatnaz se trouvait là.
Elle était une de ces célibataires parisiennes qui, chaque soir,quand elles ont donné leurs leçons, ou tâché de vendre de petitsdessins, de placer de pauvres manuscrits, rentrent chez elles avecde la crotte à leurs jupons, font leur dîner, le mangent toutesseules, puis, les pieds sur une chaufferette, à la lueur d’unelampe malpropre, rêvent un amour, une famille, un foyer, lafortune, tout ce qui leur manque. Aussi, comme beaucoup d’autres,avait-elle salué dans la Révolution l’avènement de lavengeance ; - et elle se livrait à une propagande socialiste,effrénée.
L’affranchissement du prolétaire, selon la Vatnaz, n’étaitpossible que par l’affranchissement de la femme. Elle voulait sonadmissibilité à tous les emplois, la recherche de la paternité, unautre code, l’abolition, ou tout au moins » une réglementation dumariage plus intelligente ». Alors, chaque Française serait tenued’épouser un Français ou d’adopter un vieillard.
Il fallait que les nourrices et les accoucheuses fussent desfonctionnaires salariés par l’Etat ; qu’il y eût un jury pourexaminer les oeuvres de femmes, des éditeurs spéciaux pour lesfemmes, une école polytechnique pour les femmes, une gardenationale pour les femmes, tout pour les femmes ! Et, puisquele Gouvernement méconnaissait leurs droits, elles devaient vaincrela force par la force. Dix mille citoyennes, avec de bons fusils,pouvaient faire trembler l’hôtel de ville !
La candidature de Frédéric lui parut favorable à ses idées. Ellel’encouragea, en lui montrant la gloire à l’horizon. Rosanette seréjouit d’avoir un homme qui parlerait à la Chambre.
« Et puis on te donnera, peut-être, une bonne place. »
Frédéric, homme de toutes les faiblesses, fut gagné par ladémence universelle. Il écrivit un discours, et alla le faire voirà M. Dambreuse.
Au bruit de la grande porte qui retombait, un rideaus’entrouvrit derrière une croisée ; une femme y parut. Iln’eut pas le temps de la reconnaître ; mais, dansl’antichambre, un tableau l’arrêta, le tableau de Pellerin, posésur une chaise, provisoirement sans doute.
Cela représentait la République, ou le Progrès, ou laCivilisation, sous la figure de Jésus-Christ conduisant unelocomotive, laquelle traversait une forêt vierge. Frédéric, aprèsune minute de contemplation, s’écria :
« Quelle turpitude ! »
« N’est-ce pas, hein ? » dit M. Dambreuse, survenu surcette parole et s’imaginant qu’elle concernait non la peinture,mais la doctrine glorifiée par le tableau.
Martinon arriva au même moment. Ils passèrent dans lecabinet ; et Frédéric tirait un papier de sa poche, quand MlleCécile, entrant tout à coup, articula d’un air ingénu :
« Ma tante est-elle ici ? »
« Tu sais bien que non », répliqua le banquier. »N’importe ! faites comme chez vous, mademoiselle. »
« Oh ! merci ! je m’en vais. »
A peine sortie, Martinon eut l’air de chercher son mouchoir.
« Je l’ai oublié dans mon paletot, excusez-moi ! »
« Bien ! » dit M. Dambreuse.
Evidemment, il n’était pas dupe de cette manoeuvre, et mêmesemblait la favoriser. Pourquoi ? Mais bientôt Martinonreparut, et Frédéric entama son discours. Dès la seconde page, quisignalait comme une honte la prépondérance des intérêtspécuniaires, le banquier fit la grimace. Puis, abordant lesréformes, Frédéric demandait la liberté du commerce.
« Comment…  ? mais permettez ! »
L’autre n’entendait pas, et continua. Il réclamait l’impôt surla rente, l’impôt progressif, une fédération européenne, etl’instruction du peuple, des encouragements aux beaux-arts les pluslarges.
« Quand le pays fournirait à des hommes comme Delacroix ou Hugocent mille francs de rente, où serait le mal ? »
Le tout finissait par des conseils aux classes supérieures.
« N’épargnez rien, ô riches ! donnez ! donnez !»
Il s’arrêta, et resta debout. Ses deux auditeurs assis neparlaient pas ; Martinon écarquillait les yeux, M. Dambreuseétait tout pâle. Enfin dissimulant son émotion sous un aigresourire :
« C’est parfait, votre discours ! » Et il en vanta beaucoupla forme, pour n’avoir pas à s’exprimer sur le fond.
Cette virulence de la part d’un jeune homme inoffensifl’effrayait, surtout comme symptôme. Martinon tâcha de le rassurer.Le parti conservateur, d’ici peu, prendrait sa revanche,certainement ; dans plusieurs villes on avait chassé lescommissaires du gouvernement provisoire : les élections n’étaientfixées qu’au 23 avril, on avait du temps ; bref, il fallaitque M. Dambreuse, lui-même, se présentât dans l’Aube ; et, dèslors, Martinon ne le quitta plus, devint son secrétaire etl’entoura de soins filiaux.
Frédéric arriva fort content de sa personne chez Rosanette.Delmar y était, et lui apprit que » définitivement » il se portaitcomme candidat aux élections de la Seine. Dans une affiche adressée» au Peuple » et où il le tutoyait, l’acteur se vantait de lecomprendre, » lui », et des êtres fait, pour son salut, » crucifierpar l’Art », si bien qu’il était son incarnation, son idéal ;- croyant effectivement avoir sur les masses une influence énorme,jusqu’à proposer plus tard dans un bureau de ministère de réduireune émeute à lui seul ; et, quant aux moyens qu’ilemploierait, il fit cette réponse :
« N’ayez pas peur ! Je leur montrerai ma tête » Frédéric,pour le mortifier, lui notifia sa propre candidature. Le cabotin,du moment que son futur collègue visait la province, se déclara sonserviteur et offrit de le piloter dans les clubs.
Ils les visitèrent tous, ou presque tous, les rouges et lesbleus, les furibonds et les tranquilles, les puritains, lesdébraillés, les mystiques et les pochards, ceux où l’on décrétaitla mort des Rois, ceux où l’on dénonçait les fraudes del’Epicerie ; et, partout, les locataires maudissaient lespropriétaires, la blouse s’en prenait à l’habit, et les richesconspiraient contre les pauvres. Plusieurs voulaient des indemnitéscomme anciens martyrs de la police, d’autres imploraient del’argent pour mettre en jeu des inventions, ou bien c’étaient desplans de phalanstères, des projets de bazars cantonaux, dessystèmes de félicité publique ; - puis, çà et là, un éclaird’esprit dans ces nuages de sottise, des apostrophes, soudainescomme des éclaboussures, le droit formulé par un juron, et desfleurs d’éloquence aux lèvres d’un goujat, portant à cru lebaudrier d’un sabre sur sa poitrine sans chemise. Quelquefoisaussi, figurait un monsieur, aristocrate humble d’allures, disantdes choses plébéiennes, et qui ne s’était pas lavé les mains pourles faire paraître calleuses. Un patriote le reconnaissait, lesplus vertueux le houspillaient ; et il sortait la rage dansl’âme. On devait, par affectation de bon sens, dénigrer toujoursles avocats, et servir le plus souvent possible ces locutions : »apporter sa pierre à l’édifice, - problème social, - atelier. »
Delmar ne ratait pas les occasions d’empoigner la parole ;et, quand il ne trouvait plus rien à dire, sa ressource était de secamper le poing sur la hanche, l’autre bras dans le gilet, en setournant de profil, brusquement, de manière à bien montrer sa tête.Alors, des applaudissements éclataient, ceux de Mlle Vatnaz au fondde la salle.
Frédéric, malgré la faiblesse des orateurs, n’osait se risquer.Tous ces gens lui semblaient trop incultes ou trop hostiles.
Mais Dussardier se mit en recherche, et lui annonça qu’ilexistait, rue Saint-Jacques, un club intitulé le Club del’Intelligence. Un nom pareil donnait bon espoir. D’ailleurs, ilamènerait des amis.
Il amena ceux qu’il avait invités à son punch : le teneur delivres, le placeur de vins, l’architecte ; Pellerin même étaitvenu, peut-être qu’Hussonnet allait venir ; et sur letrottoir, devant la porte, stationnait Regimbart avec deuxindividus, dont le premier était son fidèle Compain, homme un peucourtaud, marqué de petite vérole, les yeux rouges ; et lesecond, une espèce de singe-nègre, extrêmement chevelu, et qu’ilconnaissait seulement pour être » un patriote de Barcelone. »
Ils passèrent par une allée, puis furent introduits dans unegrande pièce, à usage de menuisier sans doute, et dont les mursencore neufs sentaient le plâtre. Quatre quinquets accrochésparallèlement y faisaient une lumière désagréable. Sur une estrade,au fond, il y avait un bureau avec une sonnette, en dessous unetable figurant la tribune, et de chaque côté deux autres plusbasses, pour les secrétaires. L’auditoire qui garnissait les bancsétait composé de vieux rapins, de pions, d’hommes de lettresinédits. Sur ces lignes de paletots à collets gras, on voyait deplace en place le bonnet d’une femme ou le bourgeron d’un ouvrier.Le fond de la salle était même plein d’ouvriers, venus là sansdoute par désoeuvrement, ou qu’avaient introduits des orateurs pourse faire applaudir.
Frédéric eut soin de se mettre entre Dussardier et Regimbart,qui, à peine assis, posa ses deux mains sur sa canne, son mentonsur ses deux mains et ferma les paupières, tandis qu’à l’autreextrémité de la salle, Delmar, debout, dominait l’assemblée.
Au bureau du président, Sénécal parut.
Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric.Elle le contraria.
La foule témoignait à son président une grande déférence. Ilétait de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisationimmédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s’étaitprononcé pour qu’on attaquât l’Hôtel de ville ; et, commechaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiantSaint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait deressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirset ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide,extrêmement convenable.
Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l’homme etdu citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonnales Souvenirs du peuple de Béranger.
D’autres voix s’élevèrent.
« Non ! non ! pas ça ! »
« La Casquette ! » se mirent à hurler, au fond, lespatriotes.
Et ils chantèrent en choeur la poésie du jour :
Chapeau bas devant ma casquette,
A genoux devant l’ouvrier !
Sur un mot du président, l’auditoire se tut. Un des secrétairesprocéda au dépouillement des lettres.
» Des jeunes gens annoncent qu’ils brûlent chaque soir devant lePanthéon un numéro de l’Assemblée nationale, et ils engagent tousles patriotes à suivre leur exemple. »
« Bravo ! adopté ! » répondit la foule.
« Le citoyen Jean-Jacques Langreneux, typographe, rue Dauphine,voudrait qu’on élevât un monument à la mémoire des martyrs dethermidor. »
« Michel-Evariste-Népomucène Vincent, ex-professeur, émet levoeu que la démocratie européenne adopte l’unité de langage. Onpourrait se servir d’une langue morte, comme par exemple du latinperfectionné. »
« Non ! pas de latin ! » s’écria l’architecte.
« Pourquoi ? » reprit un maître d’études.
Et ces deux messieurs engagèrent une discussion, où d’autres semêlèrent, chacun jetant son mot pour éblouir, et qui ne tarda pas àdevenir tellement fastidieuse, que beaucoup s’en allaient.
Mais un petit vieillard, portant au bas de son frontprodigieusement haut des lunettes vertes, réclama la parole pourune communication urgente.
C’était un mémoire sur la répartition des impôts. Les chiffresdécoulaient, cela n’en finissait plus ! L’impatience éclatad’abord en murmures, en conversations ; rien ne le troublait.Puis on se mit à siffler, on appelait » Azor » ; Sénécalgourmanda le public ; l’orateur continuait comme une machine.Il fallut, pour l’arrêter, le prendre par le coude. Le bonhomme eutl’air de sortir d’un songe, et, levant tranquillement ses lunettes:
« Pardon ! citoyens ! pardon ! Je meretire ! mille excuses ! »
L’insuccès de cette lecture déconcerta Frédéric. Il avait sondiscours dans sa poche, mais une improvisation eût mieux valu.
Enfin, le président annonça qu’ils allaient passer à l’affaireimportante, la question électorale. On ne discuterait pas lesgrandes listes républicaines. Cependant, le Club de l’Intelligenceavait bien le droit, comme un autre, d’en former une, » n’endéplaise à MM. les pachas de l’hôtel de ville », et les citoyensqui briguaient le mandat populaire pouvaient exposer leurstitres.
« Allez-y donc ! » dit Dussardier.
Un homme en soutane, crépu, et de physionomie pétulante, avaitdéjà levé la main. Il déclara, en bredouillant, s’appeler Ducretot,prêtre et agronome auteur d’un ouvrage intitulé Des engrais. On lerenvoya vers un cercle horticole.
Puis un patriote en blouse gravit la tribune. Celui-là était unplébéien, large d’épaules, une grosse figure très douce et de longscheveux noirs. Il parcourut l’assemblée d’un regard presquevoluptueux, se renversa la tête, et enfin, écartant les bras :
« Vous avez repoussé Ducretot, O mes frères ! et vous avezbien fait, mais ce n’est pas par irréligion, car nous sommes tousreligieux. »
Plusieurs écoutaient la bouche ouverte, avec des airs decatéchumènes, des poses extatiques.
« Ce n’est pas, non plus, parce qu’il est prêtre, car, nousaussi, nous sommes prêtres ! L’ouvrier est prêtre, commel’était le fondateur du socialisme, notre Maître à tous,Jésus-Christ ! »
Le moment était venu d’inaugurer le règne de Dieu. L’Evangileconduisait tout droit à 89 ! Après l’abolition de l’esclavage,l’abolition du prolétariat. On avait eu l’âge de haine, allaitcommencer l’âge d’amour.
« Le christianisme est la clef de voûte et le fondement del’édifice nouveau… »
« Vous fichez-vous de nous ? » s’écria le placeurd’alcools. » Qu’est-ce qui m’a donné un calotin pareil ! »Cette interruption causa un grand scandale. Presque tous montèrentsur les bancs, et, le poing tendu, vociféraient : » Athée !aristocrate ! canaille ! » pendant que la sonnette duprésident tintait sans discontinuer et que les cris » Al’ordre ! à l’ordre ! » redoublaient. Mais, intrépide, etsoutenu d’ailleurs par » trois cafés » pris avant de venir, il sedébattait au milieu des autres.
« Comment, moi ! un aristocrate ? allons donc ! »Admis enfin à s’expliquer, il déclara qu’on ne serait jamaistranquille avec les prêtres, et, puisqu’on avait parlé tout àl’heure d’économies, c’en serait une fameuse que de supprimer leséglises, les saints ciboires, et finalement tous les cultes.
Quelqu’un lui objecta qu’il allait loin.
« Oui ! je vais loin ! Mais, quand un vaisseau estsurpris par la tempête… »
Sans attendre la fin de la comparaison, un autre lui répondit:
« D’accord ! mais c’est démolir d’un seul coup, comme unmaçon sans discernement… »
« Vous insultez les maçons ! » hurla un citoyen couvert deplâtre ; et, s’obstinant à croire qu’on l’avait provoqué, ilvomit des injures, voulait se battre, se cramponnait à son banc.Trois hommes ne furent pas de trop pour le mettre dehors.
Cependant, l’ouvrier se tenait toujours à la tribune. Les deuxsecrétaires l’avertirent d’en descendre. Il protesta contre lepasse-droit qu’on lui faisait.
« Vous ne m’empêcherez pas de crier : amour éternel à notrechère France ! amour éternel aussi à la République !»
« Citoyens ! » dit alors Compain, » citoyens ! »
Et, à force de répéter : » Citoyens », ayant obtenu un peu desilence, il appuya sur la tribune ses deux mains rouges, pareillesà des moignons, se porta le corps en avant, et, clignant des yeux:
« Je crois qu’il faudrait donner une plus large extension à latête de veau. »
Tous se taisaient, croyant avoir mal entendu.
« Oui ! la tête de veau ! »
Trois cents rires éclatèrent d’un seul coup. Le plafond trembla.Devant toutes ces faces bouleversées par la joie, Compain sereculait. Il reprit d’un ton furieux :
« Comment ! vous ne connaissez pas la tête de veau »
Ce fut un paroxysme, un délire. On se pressait les côtes.Quelques-uns même tombaient par terre, sous les bancs. Compain n’ytenant plus, se réfugia près de Regimbart et il voulaitl’entraîner.
« Non ! je reste jusqu’au bout ! » dit le Citoyen.
Cette réponse détermina Frédéric ; et, comme il cherchaitde droite et de gauche ses amis pour le soutenir, il aperçut,devant lui, Pellerin à la tribune. L’artiste le prit de haut avecla foule.
« Je voudrais savoir un peu où est le candidat de l’Art danstout cela ? Moi, j’ai fait un tableau… »
« Nous n’avons que faire des tableaux ! » dit brutalementun homme maigre, ayant des plaques rouges aux pommettes.
Pellerin se récria qu’on l’interrompait.
Mais l’autre, d’un ton tragique :
« Est-ce que le Gouvernement n’aurait pas dû déjà abolir, par undécret, la prostitution et la misère ? »
Et, cette parole lui ayant livré tout de suite la faveur dupeuple, il tonna contre la corruption des grandes villes.
« Honte et infamie ! On devrait happer les bourgeois ausortir de la Maison d’or et leur cracher à la figure ! Aumoins, si le Gouvernement ne favorisait pas la débauche ! Maisles employés de l’octroi sont envers nos filles et nos soeurs d’uneindécence…
Une voix proféra de loin :
« C’est rigolo ! »
« A la porte ! »
« On tire de nous des contributions pour solder lelibertinage ! Ainsi, les forts appointements d’acteur… »
« A moi ! » s’écria Delmar.
Il bondit à la tribune, écarta tout le monde, prit sapose ; et, déclarant qu’il méprisait d’aussi platesaccusations, s’étendit sur la mission civilisatrice du comédien.Puisque le théâtre était le foyer de l’instruction nationale, ilvotait pour la réforme du théâtre ; et, d’abord, plus dedirections, plus de privilèges !
« Oui ! d’aucune sorte ! »
Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motionssubversives se croisaient.
« Plus d’académies ! plus d’Institut »
« Plus de missions ! »
« Plus de baccalauréat ! »
« A bas les grades universitaires ! »
« Conservons-les », dit Sénécal, » mais qu’ils soient conféréspar le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge !»
Le plus utile, d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abordpasser le niveau sur la tête des riches ! Et il les représentase gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que lespauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutesles vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu’ils’interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupièrescloses, la tête renversée et comme se berçant sur cette colèrequ’il soulevait.
Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrasesimpérieuses comme des lois. L’Etat devait s’emparer de la Banque etdes Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait unfond social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaientbonnes dans l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ;et, revenant aux élections :
« Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrementneufs ! Quelqu’un se présente-t-il ? »
Frédéric se leva. Il y eut un bourdonnement d’approbation causépar ses amis. Mais Sénécal, prenant une figure à laFouquier-Tinville, se mit à l’interroger sur ses nom, prénoms,antécédents, vie et moeurs.
Frédéric lui répondait sommairement et se mordait les lèvres.Sénécal demanda si quelqu’un voyait un empêchement à cettecandidature.
« Non ! non ! »
Mais lui, il en voyait. Tous se penchèrent et tendirent lesoreilles. Le citoyen postulant n’avait pas livré une certaine sommepromise pour une fondation démocratique, un journal. De plus, le 22février, bien que suffisamment averti, il avait manqué aurendez-vous, place du Panthéon.
« Je jure qu’il était aux Tuileries ! » s’écriaDussardier.
« Pouvez-vous jurer l’avoir vu au Panthéon ? » Dussardierbaissa la tête. Frédéric se taisait ; ses amis scandalisés leregardaient avec inquiétude.
« Au moins », reprit Sénécal, » connaissez-vous un patriote quinous réponde de vos principes ? »
« Moi ! » dit Dussardier.
« Oh ! cela ne suffit pas ! un autre ! »
Frédéric se tourna vers Pellerin. L’artiste lui répondit par uneabondance de gestes qui signifiait :
« Ah ! mon cher, ils m’ont repoussé ! Diable !que voulez-vous ! »
Alors, Frédéric poussa du coude Regimbart.
« Oui ! c’est vrai ! il est temps ! j’yvais ! »
Et Regimbart enjamba l’estrade ; puis, montrant l’Espagnolqui l’avait suivi :
« Permettez-moi, citoyens, de vous présenter un patriote deBarcelone. »
Le patriote fit un grand salut, roula comme un automate ses yeuxd’argent, et, la main sur le coeur :
« Ciudadanos ! mucho aprecio el honor que me dispensáis, ysi grande es vuestra bondad mayor es vuestro atención. »
« Je réclame la parole ! » cria Frédéric.
« Desde que se proclamó la constitución de Cadiz, ese pactofondamental de las libertades españolas, hasta la últimarevolución, nuestra patria cuenta numerosos y heroicos mártires.»
Frédéric encore une fois voulut se faire entendre :
« Mais citoyens !… »
L’Espagnol continuait :
« El martes próximo tendrá lugar en la iglesia de la Magdelenaun servicio fúnebre. »
« C’est absurde à la fin ! personne ne comprend !»
Cette observation exaspéra la foule.
« A la porte ! à la porte ! »
« Qui ? moi ? » demanda Frédéric.
« Vous-même ! » dit majestueusement Sénécal.
« Sortez ! »
Il se leva pour sortir ; et la voix de libérien lepoursuivait :
« Y todos los españoles desearían ver allí reunidas lasdeputaciones de los clubs y de la milicia nacional. Una oraciónfúnebre en honor de la libertad española y del mundo entero, seràpronunciada por un miembro del clero de Paris en la salaBonne-Nouvelle. Honor al pueblo francés, que llamaría yo el primeropueblo del mundo, si no fuese ciudadano de otra nación »
« Aristo ! » glapit un voyou, en montrant le poing àFrédéric, qui s’élançait dans la cour, indigné.
Il se reprocha son dévouement, sans réfléchir que lesaccusations portées contre lui étaient justes, après tout. Quellefatale idée que cette candidature ! Mais quels ânes, quelscrétins ! Il se comparait à ces hommes, et soulageait avecleur sottise la blessure de son orgueil. Puis il éprouva le besoinde voir Rosanette. Après tant de laideurs et d’emphase, sa gentillepersonne serait un délassement. Elle savait qu’il avait dû, lesoir, se présenter dans un club. Cependant, lorsqu’il entra, ellene lui fit pas même une question.
Elle se tenait près du feu, décousant la doublure d’une robe. Unpareil ouvrage le surprit.
« Tiens ? qu’est-ce que tu fais ? »
« Tu le vois », dit-elle sèchement. » Je raccommode meshardes ! C’est ta République. »
« Pourquoi ma République ? »
« C’est la mienne, peut-être ? »
Et elle se mit à lui reprocher tout ce qui se passait en Francedepuis deux mois, l’accusant d’avoir fait la révolution, d’êtrecause qu’on était ruiné, que les gens riches abandonnaient Paris,et qu’elle mourrait plus tard à l’hôpital.
« Tu en parles à ton aise, toi, avec tes rentes ! Du reste,au train dont ça va, tu ne les auras pas longtemps, tes rentes.»
« Cela se peut », dit Frédéric, » les plus dévoués sont toujoursméconnus ; et, si l’on n’avait pour soi sa conscience, lesbrutes avec qui l’on se compromet vous dégoûteraient del’abnégation ! »
Rosanette le regarda, les cils rapprochés.
« Hein ? Quoi ? Quelle abnégation ? Monsieur n’apas réussi, à ce qu’il paraît ? Tant mieux ! çat’apprendra à faire des dons patriotiques. Oh ! ne menspas ! Je sais que tu leur as donné trois cents francs, carelle se fait entretenir, ta République ! Eh bien, amuse-toiavec elle, mon bonhomme ! »
Sous cette avalanche de sottises, Frédéric passait de son autredésappointement à une déception plus lourde.
Il s’était retiré au fond de la chambre. Elle vint à lui.
« Voyons ! raisonne un peu ! Dans un pays comme dansune maison, il faut un maître ; autrement, chacun fait danserl’anse du panier. D’abord, tout le monde sait que Ledru-Rollin estcouvert de dettes ! Quant à Lamartine, comment veux-tu qu’unpoète s’entende à la politique ? Ah ! tu as beau hocherla tête et te croire plus d’esprit que les autres, c’est pourtantvrai ! Mais tu ergotes toujours ; on ne peut pas placerun mot avec toi ! Voilà par exemple Fournier-Fontaine, desmagasins de Saint-Roch : sais-tu de combien il manque ? Dehuit cent mille francs ! Et Gomer, l’emballeur d’en face, unautre républicain celui-là, il cassait les pincettes sur la tête desa femme, et il a bu tant d’absinthe, qu’on va le mettre dans unemaison de santé. C’est comme ça qu’ils sont tous, lesrépublicains ! Une République à vingt-cinq pour cent ! Ahoui ! vante-toi ! »
Frédéric s’en alla. L’ineptie de cette fille, se dévoilant toutà coup dans un langage populacier, le dégoûtait. Il se sentit mêmeun peu redevenu patriote.
La mauvaise humeur de Rosanette ne fit que s’accroître. MlleVatnaz l’irritait par son enthousiasme. Se croyant une mission,elle avait la rage de pérorer, de catéchiser, et, plus forte queson amie dans ces matières, l’accablait d’arguments.
Un jour, elle arriva tout indignée contre Hussonnet, qui venaitde se permettre des polissonneries, au club des femmes. Rosanetteapprouva cette conduite, déclarant même qu’elle prendrait deshabits d’homme pour aller » leur dire leur fait, à toutes, et lesfouetter ». Frédéric entrait au même moment.
« Tu m’accompagneras, n’est-ce pas ? »
Et, malgré sa présence, elles se chamaillèrent, l’une faisant labourgeoise, l’autre la philosophe.
Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pourl’amour ou pour élever des enfants, pour tenir un ménage.
D’après Mlle Vatnaz, la femme devait avoir sa place dans l’Etat.Autrefois, les Gauloises légiféraient, les Anglo-Saxonnes aussi,les épouses des Hurons faisaient partie du Conseil. L’oeuvrecivilisatrice était commune. Il fallait toutes y concourir, etsubstituer enfin à l’égoïsme la fraternité, à l’individualismel’association, au morcellement la grande culture.
« Allons, bon ! tu te connais en culture, à présent »Pourquoi pas ? D’ailleurs, il s’agit de l’humanité, de sonavenir ! »
« Mêle-toi du tien ! »
« Ça me regarde ! »
Elles se fâchaient. Frédéric s’interposa. La Vatnazs’échauffait, et arriva même à soutenir le Communisme.
« Quelle bêtise ! » dit Rosanette. » Est-ce que jamais çapourra se faire ? »
L’autre cita en preuve les Esséniens, les frères Moraves, lesJésuites du Paraguay, la famille des Pingons, près de Thiers enAuvergne ; et, comme elle gesticulait beaucoup, sa chaîne demontre se prit dans son paquet de breloques, à un petit mouton d’orsuspendu.
Tout à coup, Rosanette pâlit extraordinairement. Mlle Vatnazcontinuait à dégager son bibelot. « Ne te donne pas tant de mal »,dit Rosanette » maintenant, je connais tes opinions politiques.»
« Quoi ? » reprit la Vatnaz, devenue rouge comme unevierge.
« Oh ! oh ! tu me comprends ! »
Frédéric ne comprenait pas. Entre elles, évidemment, il étaitsurvenu quelque chose de plus capital et de plus intime que lesocialisme.
« Et quand cela serait », répliqua la Vatnaz, se redressantintrépidement.
« C’est un emprunt, ma chère, dette pour dette ! »
« Parbleu, je ne nie pas les miennes ! Pour quelques millefrancs, belle histoire ! J’emprunte au moins ; je ne volepersonne ! »
Mlle Vatnaz s’efforça de rire.
« Oh ! j’en mettrais ma main au feu. »
« Prends garde ! Elle est assez sèche pour brûler. »
La vieille fille lui présenta sa main droite, et, la gardantlevée juste en face d’elle :
« Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leurconvenance ! »
« Des Andalous, alors ? comme castagnettes ! »
« Gueuse ! »
La Maréchale fit un grand salut.
« On n’est pas plus ravissante ! »
Mlle Vatnaz ne répondit rien. Des gouttes de sueur parurent àses tempes. Ses yeux se fixaient sur le tapis.
Elle haletait. Enfin, elle gagna la porte, et, la faisantclaquer vigoureusement :
« Bonsoir ! Vous aurez de mes nouvelles ! »
« A l’avantage ! » dit Rosanette.
Sa contrainte l’avait brisée. Elle tomba sur le divan, toutetremblante, balbutiant des injures, versant des larmes. Etait-cecette menace de la Vatnaz qui la tourmentait ? Eh non !elle s’en moquait bien ! A tout compter, l’autre lui devait del’argent, peut-être ? C’était le mouton d’or, un cadeau ;et, au milieu de ses pleurs, le nom de Delmar lui échappa. Donc,elle aimait le cabotin !
« Alors, pourquoi m’a-t-elle pris ? » se demanda Frédéric.» D’où vient qu’il est revenu ? Qui la force à megarder ? Quel est le sens de tout cela ? »
Les petits sanglots de Rosanette continuaient. Elle étaittoujours au bord du divan, étendue de côté, la joue droite sur sesdeux mains, - et semblait un être si délicat, inconscient etendolori, qu’il se rapprocha d’elle, et la baisa au front,doucement.
Alors, elle lui fit des assurances de tendresse ; le Princevenait de partir, ils seraient libres. Mais elle se trouvait pourle moment… gênée. » Tu l’as vu toi-même l’autre jour, quandj’utilisais mes vieilles doublures. » Plus d’équipages àprésent ! Et ce n’était pas tout ; le tapissier menaçaitde reprendre les meubles de la chambre et du grand salon. Elle nesavait que faire.
Frédéric eut envie de répondre : » Ne t’inquiète pas ! jepayerai ! » Mais la dame pouvait mentir. L’expérience l’avaitinstruit. Il se borna simplement à des consolations.
Les craintes de Rosanette n’étaient pas vaines ; il fallutrendre les meubles et quitter le bel appartement de la rue Drouot.Elle en prit un autre, sur le boulevard Poissonnière, au quatrième.Les curiosités de son ancien boudoir furent suffisantes pour donneraux trois pièces un air coquet. On eut des stores chinois, unetente sur la terrasse, dans le salon un tapis de hasard encore toutneuf, avec des poufs de soie rose. Frédéric avait contribuélargement à ces acquisitions ; il éprouvait la joie d’unnouveau marié qui possède enfin une maison à lui, une femme àlui ; et, se plaisant là beaucoup, il venait y coucher presquetous les soirs.
Un matin, comme il sortait de l’antichambre, il aperçut autroisième étage, dans l’escalier, le shako d’un garde national quimontait. Où allait-il donc ? Frédéric attendit. L’hommemontait toujours, la tête un peu baissée : il leva les yeux.C’était le sieur Arnoux. La situation était claire. Ils rougirenten même temps, saisis par le même embarras.
Arnoux, le premier, trouva moyen d’en sortir.
« Elle va mieux, n’est-il pas vrai ? » comme si, Rosanetteétant malade, il se fût présenté pour avoir de ses nouvelles.
Frédéric profita de cette ouverture.
« Oui, certainement ! Sa bonne me l’a dit, du moins »,voulant faire entendre qu’on ne l’avait pas reçu.
Puis ils restèrent face à face, irrésolus l’un et l’autre, ets’observant. C’était à qui des deux ne s’en irait pas. Arnoux,encore une fois, trancha la question.
« Ah ! bah ! je reviendrai plus tard ! Oùvouliez-vous aller ? Je vous accompagne ! »
Et, quand ils furent dans la rue, il causa aussi naturellementque d’habitude. Sans doute, il n’avait point le caractère jaloux,ou bien il était trop bonhomme pour se fâcher.
D’ailleurs, la patrie le préoccupait. Maintenant il ne quittaitplus l’uniforme. Le 29 mars, il avait défendu les bureaux de laPresse. Quand on envahit la Chambre il se signala par son courage,et il fut du banquet offert à la garde nationale d’Amiens.
Hussonnet, toujours de service avec lui, profitait, plus quepersonne, de sa gourde et de ses cigares ; mais,irrévérencieux par nature, il se plaisait à le contredire,dénigrant le style peu correct des décrets, les conférences duLuxembourg, les vésuviennes, les tyroliens, tout, jusqu’au char del’Agriculture, traîné par des chevaux à la place de boeufs etescorté de jeunes filles laides. Arnoux, au contraire, défendait lePouvoir et rêvait la fusion des partis. Cependant, ses affairesprenaient une tournure mauvaise. Il s’en inquiétaitmédiocrement.
Les relations de Frédéric et de la Maréchale ne l’avaient pointattristé ; car cette découverte l’autorisa (dans saconscience) à supprimer la pension qu’il lui refaisait depuis ledépart du Prince. Il allégua l’embarras des circonstances, gémitbeaucoup, et Rosanette fut généreuse. Alors M. Arnoux se considéracomme l’amant de coeur, ce qui le rehaussait dans son estime, et lerajeunit. Ne doutant pas que Frédéric ne payât la Maréchale, ils’imaginait » faire une bonne farce », arriva même à s’en cacher,et lui laissait le champ libre quand ils se rencontraient.
Ce partage blessait Frédéric ; et les politesses de sonrival lui semblaient une gouaillerie trop prolongée. Mais, en sefâchant, il se fût ôté toute chance d’un retour vers l’autre, etpuis c’était le seul moyen d’en entendre parler. Le marchand defaïences, suivant son usage, ou, par malice peut-être, la rappelaitvolontiers dans sa conversation, et lui demandait même pourquoi ilne venait plus la voir.
Frédéric, ayant épuisé tous les prétextes, assura qu’il avaitété chez madame Arnoux plusieurs fois, inutilement. Arnoux endemeura convaincu, car souvent il s’extasiait devant elle surl’absence de leur ami ; et toujours elle répondait avoirmanqué sa visite ; de sorte que ces deux mensonges, au lieu dese couper se corroboraient.
La douceur du jeune homme et la joie de l’avoir pour dupefaisaient qu’Arnoux le chérissait davantage. Il poussait lafamiliarité jusqu’aux dernières bornes, non par dédain, mais parconfiance. Un jour, il lui écrivit qu’une affaire urgentel’attirait pour vingt-quatre heures en province -, il le priait demonter la garde à sa place. Frédéric n’osa le refuser, et se renditau poste du Carrousel.
Il eut à subir la société des gardes nationaux ! et, saufun épurateur, homme facétieux qui buvait d’une manière exorbitante,tous lui parurent plus bêtes que leur giberne. L’entretien capitalfut sur le remplacement des buffleteries par le ceinturon. D’autress’emportaient contre les ateliers nationaux. On disait : » Oùallons-nous ? » Celui qui avait reçu l’apostrophe répondait enouvrant les yeux, comme au bord d’un abîme : » Oùallons-nous ? » Alors un plus hardi s’écriait : » Ça ne peutpas durer ! il faut en finir ! » Et, les mêmes discoursse répétant jusqu’au soir, Frédéric s’ennuya mortellement.
La surprise fut grande, quand, à onze heures, il vit paraîtreArnoux, lequel, tout de suite, dit qu’il accourait pour le libérer,son affaire étant finie.
Il n’avait pas eu d’affaire. C’était une invention pour passervingt-quatre heures, seul, avec Rosanette. Mais le brave Arnouxavait trop présumé de lui-même, si bien que, dans sa lassitude, unremords l’avait pris. Il venait faire des remerciements à Frédéricet lui offrir à souper.
« Mille grâces ! je n’ai pas faim ! je ne demande quemon lit ! »
« Raison de plus pour déjeuner ensemble, tantôt ! »
Quel mollasse vous êtes ! On ne rentre pas chez soimaintenant ! Il est trop tard ! Ce seraitdangereux ! » Frédéric, encore une fois, céda. Arnoux, qu’onne s’attendait pas à voir, fut choyé de ses frères d’armes,principalement de l’épurateur. Tous l’aimaient ; et il étaitsi bon garçon, qu’il regretta la présence d’Hussonnet. Mais ilavait besoin de fermer l’oeil une minute, pas davantage.
« Mettez-vous près de moi », dit-il à Frédéric, tout ens’allongeant sur le lit de camp, sans ôter ses buffleteries. Parpeur d’une alerte, en dépit du règlement, il garda même sonfusil ; puis balbutia quelques mots : » Ma chérie ! monpetit ange ! » et ne tarda pas à s’endormir.
Ceux qui parlaient se turent ; et peu à peu il se fit dansle poste un grand silence. Frédéric, tourmenté par les puces,regardait autour de lui. La muraille, peinte en jaune, avait àmoitié de sa hauteur une longue planche où les sacs formaient unesuite de petites bosses, tandis qu’au-dessous, les fusils couleurde plomb étaient dressés les uns près des autres -, et il s’élevaitdes ronflements, produits par les gardes nationaux, dont lesventres se dessinaient d’une manière confuse, dans l’ombre. Unebouteille vide et des assiettes couvraient le poêle. Trois chaisesde paille entouraient la table, où s’étalait un jeu de cartes. Untambour, au milieu du banc, laissait pendre sa bricole. Le ventchaud arrivant par la porte, faisait fumer le quinquet. Arnouxdormait les deux bras ouverts ; et comme son fusil était poséla crosse en bas un peu obliquement, la gueule du canon luiarrivait sous l’aisselle. Frédéric le remarqua et fut effrayé.
« Mais non ! j’ai tort ! il n’y a rien àcraindre ! S’il mourait cependant… »
Et, tout de suite, des tableaux à n’en plus finir sedéroulèrent. Il s’aperçut avec elle, la nuit, dans une chaise deposte ; puis au bord d’un fleuve par un soir d’été, et sous lereflet d’une lampe, chez eux, dans leur maison. Il s’arrêtait mêmeà des calculs de ménage, des dispositions domestiques, contemplant,palpant déjà son bonheur ; - et, pour le réaliser, il auraitfallu seulement que le chien du fusil se levât ! On pouvait lepousser du bout de l’orteil ; le coup partirait, ce serait unhasard, rien de plus !
Frédéric s’étendit sur cette idée, comme un dramaturge quicompose. Tout à coup, il lui sembla qu’elle n’était pas loin de serésoudre en action, et qu’il allait y contribuer, qu’il en avaitenvie ; alors, une grande peur le saisit. Au milieu de cetteangoisse, il éprouvait un plaisir, et s’y enfonçait de plus enplus, sentant avec effroi ses scrupules disparaître ; dans lafureur de sa rêverie, le reste du monde s’effaçait ; et iln’avait conscience de lui-même que par un intolérable serrement àla poitrine.
« Prenons-nous le vin blanc ? » dit l’épurateur quis’éveillait.
Arnoux sauta par terre ; et le vin blanc étant pris, voulutmonter la faction de Frédéric.
Puis il l’emmena déjeuner rue de Chartres, chez Parly et, commeil avait besoin de se refaire, il se commanda deux plats de viande,un homard, une omelette au rhum, une salade, etc., le tout arroséd’un Sauterne 1819, avec un romanée, sans compter le champagne audessert, et les liqueurs.
Frédéric ne le contraria nullement. Il était gêné, comme sil’autre avait pu découvrir, sur son visage, les traces de sapensée.
Les deux coudes au bord de la table, et penché très bas, Arnoux,en le fatiguant de son regard, lui confiait ses imaginations.
Il avait envie de prendre à ferme tous les remblais de la lignedu Nord pour y semer des pommes de terre, ou bien d’organiser surles boulevards une cavalcade monstre, où les » célébrités del’époque » figureraient. Il louerait toutes les fenêtres, ce qui, àraison de trois francs, en moyenne, produirait un joli bénéfice.Bref, il rêvait un grand coup de fortune par un accaparement. Ilétait moral, cependant, blâmait les excès, l’inconduite, parlait deson » pauvre père », et, tous les soirs, disait-il, faisait sonexamen de conscience, avant d’offrir son âme à Dieu.
« Un peu de curaçao, hein ? »
« Comme vous voudrez. »
Quant à la République, les choses s’arrangeraient ; enfin,il se trouvait l’homme le plus heureux de la terre ; et,s’oubliant, il vanta les qualités de Rosanette, la compara même àsa femme. C’était bien autre chose ! On n’imaginait pasd’aussi belles cuisses.
« A votre santé ! »
Frédéric trinqua. Il avait, par complaisance, un peu tropbu ; d’ailleurs, le grand soleil l’éblouissait ; et,quand ils remontèrent ensemble la rue Vivienne, leurs épaulettes setouchaient fraternellement.
Rentré chez lui, Frédéric dormit jusqu’à sept heures. Ensuite,il s’en alla chez la Maréchale. Elle était sortie avec quelqu’un.Avec Arnoux, peut-être ? Ne sachant que faire, il continua sapromenade sur le boulevard, mais ne put dépasser la porteSaint-Martin, tant il y avait de monde.
La misère abandonnait à eux-mêmes un nombre considérabled’ouvriers ; et ils venaient là, tous les soirs, se passer enrevue sans doute, et attendre un signal. Malgré la loi contre lesattroupements, ces clubs du désespoir augmentaient d’une manièreeffrayante , et beaucoup de bourgeois s’y rendaientquotidiennement, par bravade, par mode.
Tout à coup, Frédéric aperçut, à trois pas de distance, M.Dambreuse avec Martinon ; il tourna la tête, car M. Dambreuses’étant fait nommer représentant, il lui gardait rancune. Mais lecapitaliste l’arrêta.
« Un mot, cher monsieur ! J’ai des explications à vousfournir. »
« Je n’en demande pas. »
« De grâce ! écoutez-moi. »
Ce n’était nullement sa faute. On l’avait prié, contraint enquelque sorte. Martinon, tout de suite, appuya ses paroles : desNogentais en députation s’étaient présentés chez lui.
« D’ailleurs, j’ai cru être libre, du moment… »
Une poussée de monde sur le trottoir força M. Dambreuse às’écarter. Une minute après, il reparut, en disant à Martinon :
« C’est un vrai service, cela ! Vous n’aurez pas à vousrepentir… »
Tous les trois s’adossèrent contre une boutique, afin de causerplus à l’aise.
On criait de temps en temps : » Vive Napoléon ! viveBarbès ! à bas Marie ! » La foule innombrable parlaittrès haut ; - et toutes ces voix, répercutées par les maisons,faisaient comme le bruit continuel des vagues dans un port. A decertains moments, elles se taisaient ; alors, la Marseillaises’élevait. Sous les portes cochères, des hommes d’alluresmystérieuses proposaient des cannes à dard. Quelquefois, deuxindividus, passant l’un devant l’autre, clignaient de l’oeil, ets’éloignaient prestement. Des groupes de badauds occupaient lestrottoirs ; une multitude compacte s’agitait sur le pavé. Desbandes entières d’agents de police, sortant des ruelles, ydisparaissaient à peine entrés. De petits drapeaux rouges, çà etlà, semblaient des flammes ; les cochers, du haut de leursiège, faisaient de grands gestes, puis s’en retournaient. C’étaitun mouvement, un spectacle des plus drôles.
« Comme tout cela », dit Martinon, » aurait amusé MlleCécile ! »
« Ma femme, vous savez bien, n’aime pas que ma nièce vienne avecnous », reprit en souriant M. Dambreuse.
On ne l’aurait pas reconnu. Depuis trois mois il criait » Vivela République ! » et même il avait voté le bannissement desd’Orléans. Mais les concessions devaient finir. Il se montraitfurieux jusqu’à porter un casse-tête dans sa poche.
Martinon, aussi, en avait un. La magistrature n’étant plusinamovible, il s’était retiré du Parquet, si bien qu’il dépassaiten violences M. Dambreuse.
Le banquier haïssait particulièrement Lamartine (pour avoirsoutenu Ledru-Rollin), et avec lui Pierre Leroux, Proudhon,Considérant, Lamennais tous les cerveaux brûlés, tous lessocialistes.
« Car enfin, que veulent-ils ? On a supprimé l’octroi surla viande et la contrainte par corps ; maintenant, on étudiele projet d’une banque hypothécaire ; l’autre jour, c’étaitune banque nationale ! et voilà cinq millions au budget pourles ouvriers ! Mais heureusement c’est fini, grâce à M. deFalloux ! Bon voyage ! qu’ils s’en aillent ! »
En effet, ne sachant comment nourrir les cent trente millehommes des ateliers nationaux, le ministre des travaux publicsavait, ce jour-là même, signé un arrêté qui invitait tous lescitoyens entre dix-huit et vingt ans à prendre du service commesoldats, ou bien à partir vers les provinces, pour y remuer laterre.
Cette alternative les indigna, persuadés qu’on voulait détruirela République. L’existence loin de la Capitale les affligeait commeun exil ; ils se voyaient mourants par les fièvres, dans desrégions farouches. Pour beaucoup, d’ailleurs, accoutumés à destravaux délicats, l’agriculture semblait un avilissement ;c’était un leurre enfin, une dérision, le déni formel de toutes lespromesses. S’ils résistaient, on emploierait la force ; ilsn’en doutaient pas et se disposaient à la prévenir.
Vers neuf heures, les attroupements formés à la Bastille et auChâtelet refluèrent sur le boulevard. De la porte Saint-Denis à laporte Saint-Martin, cela ne faisait plus qu’un grouillement énorme,une seule masse d’un bleu sombre, presque noir. Les hommes que l’onentrevoyait avaient tous les prunelles ardentes, le teint pâle, desfigures amaigries par la faim, exaltées par l’injustice. Cependant,des nuages s’amoncelaient ; le ciel orageux chauffantl’électricité de la multitude, elle tourbillonnait sur elle-même,indécise, avec un large balancement de houle ; et l’on sentaitdans ses profondeurs une force incalculable, et comme l’énergied’un élément. Puis tous se mirent à chanter : - Des lampions !des lampions ! ».
Plusieurs fenêtres ne s’éclairaient pas ; des caillouxfurent lancés dans leurs carreaux. M. Dambreuse jugea prudent des’en aller. Les deux jeunes gens le reconduisirent.
Il prévoyait de grands désastres. Le peuple, encore une fois,pouvait envahir la Chambre ; et, à ce propos, il racontacomment il serait mort le 15 mai, sans le dévouement d’un gardenational.
« Mais c’est votre ami, j’oubliais ! votre ami, lefabricant de faïences, Jacques Arnoux ! »
Les gens de l’émeute l’étouffaient ; ce brave citoyenl’avait pris dans ses bras et déposé à l’écart. Aussi, depuis lors,une sorte de liaison s’était faite.
« Il faudra un de ces jours dîner ensemble, et, puisque vous levoyez souvent, assurez-le que je l’aime beaucoup. C’est unexcellent homme, calomnié, selon moi -, et il a de l’esprit, lemâtin ! Mes compliments encore une fois ! bien lebonsoir !… »
Frédéric, après avoir quitté M. Dambreuse, retourna chez laMaréchale ; et, d’un air très sombre, dit qu’elle devait opterentre lui et Arnoux. Elle répondit avec douceur qu’elle necomprenait goutte à des » ragots pareils », n’aimait pas Arnoux,n’y tenait aucunement. Frédéric avait soif d’abandonner Paris. Ellene repoussa pas cette fantaisie, et ils partirent pourFontainebleau dès le lendemain.
L’hôtel où ils logèrent se distinguait des autres par un jetd’eau clapotant au milieu de sa cour. Les portes des chambress’ouvraient sur un corridor, comme dans les monastères. Celle qu’onleur donna était grande, fournie de bons meubles, tendued’indienne, et silencieuse, vu a rareté des voyageurs. Le long desmaisons, des bourgeois inoccupés passaient ; puis, sous leursfenêtres, quand le jour tomba, des enfants dans la rue firent unepartie de barres ; - et cette tranquillité. succédant pour euxau tumulte de Paris, leur causait une surprise, un apaisement.
Le matin de bonne heure, ils allèrent visiter le château. Commeils entraient par la grille, ils aperçurent sa façade tout entière,avec les cinq pavillons à toits aigus et son escalier en fer àcheval se déployant au fond de la cour, que bordent de droite et degauche deux corps de bâtiments plus bas. Des lichens sur les pavésse mêlent de loin au ton fauve des briques ; et l’ensemble dupalais, couleur de rouille comme une vieille armure, avait quelquechose de royalement impassible, une sorte de grandeur militaire ettriste.
Enfin, un domestique, portant un trousseau de clefs, parut. Illeur montra d’abord les appartements des reines, l’oratoire duPape, la galerie de François Ier, la petite table d’acajou surlaquelle l’Empereur signa son abdication, et, dans une des piècesqui divisaient l’ancienne galerie des Cerfs, l’endroit où Christinefit assassiner Monaldeschi. Rosanette écouta cette histoireattentivement ; puis, se tournant vers Frédéric :
« C’était par jalousie, sans doute ? Prends garde àtoi ! »
Ensuite, ils traversèrent la salle du Conseil, la salle desGardes, la salle du Trône, le salon de Louis XIII. Les hautescroisées, sans rideaux, épanchaient une lumière blanche ; dela poussière ternissait légèrement les poignées des espagnolettes,le pied de cuivre des consoles ; des nappes de grosses toilescachaient partout les fauteuils ; on voyait au-dessus desportes des chasses Louis XV, et çà et là des tapisseriesreprésentant les dieux de l’Olympe, Psyché ou les bataillesd’Alexandre.
Quand elle passait devant les glaces, Rosanette s’arrêtait uneminute pour lisser ses bandeaux.
Après la cour du donjon et la chapelle Saint-Saturnin, ilsarrivèrent dans la salle des fêtes.
Ils furent éblouis par la splendeur du plafond, divisé encompartiments octogones, rehaussé d’or et d’argent, plus ciseléqu’un bijou, et par l’abondance des peintures qui couvrent lesmurailles depuis la gigantesque cheminée où des croissants et descarquois entourent les armes de France, jusqu’à la tribune pour lesmusiciens, construite à l’autre bout, dans la largeur de la salle.Les dix fenêtres en arcades étaient grandes ouvertes ; lesoleil faisait briller les peintures, le ciel bleu continuaitindéfiniment l’outremer des cintres ; et, du fond des bois,dont les cimes vaporeuses emplissaient l’horizon, il semblait venirun écho des hallalis poussés dans les trompes d’ivoire, et desballets mythologiques, assemblant sous le feuillage des princesseset des seigneurs travestis en nymphes et en sylvains, - époque descience ingénue, de passions violentes et d’art somptueux, quandl’idéal était d’emporter le monde dans un rêve des Hespérides, etque les maîtresses des rois se confondaient avec les astres. Laplus belle de ces fameuses s’était fait peindre, à droite, sous lafigure de Diane Chasseresse, et même en Diane Infernale, sans doutepour marquer sa puissance jusque par-delà le tombeau. Tous cessymboles confirment sa gloire ; et il reste là quelque chosed’elle, une voix indistincte, un rayonnement qui se prolonge.
Frédéric fut pris par une concupiscence rétrospective etinexprimable. Afin de distraire son désir, il se mit à considérertendrement Rosanette, en lui demandant si elle n’aurait pas vouluêtre cette femme.
« Quelle femme ? »
« Diane de Poitiers ! »
Il répéta :
« Diane de Poitiers, la maîtresse d’Henri II. »
Elle fit un petit : » Ah ! » Ce fut tout.
Son mutisme prouvait clairement qu’elle ne savait rien, necomprenait pas, si bien que par complaisance il lui dit :
« Tu t’ennuies peut-être ? »
« Non, non, au contraire ! »
Et, le menton levé, tout en promenant à l’entour un regard desplus vagues, Rosanette lâcha ce mot » Ça rappelle dessouvenirs ! »
Cependant, on apercevait sur sa mine un effort, une intention derespect ; et, comme cet air sérieux la rendait plus jolie,Frédéric l’excusa.
L’étang des carpes la divertit davantage. Pendant un quartd’heure, elle jeta des morceaux de pain dans l’eau, pour voir lespoissons bondir.
Frédéric s’était assis près d’elle, sous les tilleuls. Ilsongeait à tous les personnages qui avaient hanté ces murs,Charles-Quint, les Valois, Henri IV, Pierre le Grand, Jean-JacquesRousseau et » les belles pleureuses des premières loges »,Voltaire, Napoléon, Pie VII, Louis-Philippe -, il se sentaitenvironné, coudoyé par ces morts tumultueux ; une telleconfusion d’images l’étourdissait, bien qu’il y trouvât du charmepourtant.
Enfin ils descendirent dans le parterre.
C’est un vaste rectangle, laissant voir d’un seul coup d’oeilses larges allées jaunes, ses carrés de gazon, ses rubans de buis,ses ifs en pyramide, ses verdures basses et ses étroitesplates-bandes, où des fleurs clairsemées font des taches sur laterre grise. Au bout du jardin, un parc se déploie, traversé danstoute son étendue par un long canal.
Les résidences royales ont en elles une mélancolie particulière,qui tient sans doute à leurs dimensions trop considérables pour lepetit nombre de leurs hôtes, au silence qu’on est surpris d’ytrouver après tant de fanfares, à leur luxe immobile prouvant parsa vieillesse la fugacité dès dynasties, l’éternelle misère detout ; - et cette exhalaison des siècles, engourdissante etfunèbre comme un parfum de momie, se fait sentir même aux têtesnaïves. Rosanette bâillait démesurément. Ils s’en retournèrent àl’hôtel.
Après leur déjeuner, on leur amena une voiture découverte. Ilssortirent de Fontainebleau par un large rond-point, puis montèrentau pas une route sablonneuse dans un bois de petits pins. Lesarbres devinrent plus grands ; et le cocher, de temps à autre,disait : » Voici les Frères-Siamois, le Pharamond, leBouquet-du-Roi… », n’oubliant aucun des sites célèbres, parfoismême s’arrêtant pour les faire admirer.
Ils entrèrent dans la futaie de Franchard. La voiture glissaitcomme un traîneau sur le gazon ; des pigeons qu’on ne voyaitpas roucoulaient ; tout à coup, un garçon de café parut ;et ils descendirent devant la barrière d’un jardin où il y avaitdes tables rondes. Puis, laissant à gauche les murailles d’uneabbaye en ruines, ils marchèrent sur de grosses roches, etatteignirent bientôt le fond de la gorge.
Elle est couverte, d’un côté, par un entremêlement de grès et degenévriers, tandis que, de l’autre, le terrain presque nu s’inclinevers le creux du vallon, où, dans la couleur des bruyères, unsentier fait une ligne pâle ; et on aperçoit tout au loin unsommet en cône aplati, avec la tour d’un télégraphe parderrière.
Une demi-heure après, ils mirent pied à terre encore une foispour gravir les hauteurs d’Aspremont.
Le chemin fait des zigzags entre les pins trapus sous desrochers à profils anguleux ; tout ce coin de la forêt aquelque chose d’étouffé, d’un peu sauvage et de recueilli. On penseaux ermites, compagnons des grands cerfs portant une croix de feuentre leurs cornes, et qui recevaient avec de paternels souriresles bons rois de France, agenouillés devant leur grotte. Une odeurrésineuse emplissait l’air chaud, des racines à ras du sols’entrecroisaient comme des veines. Rosanette trébuchait dessus,était désespérée, avait envie de pleurer.
Mais, tout au haut, la joie lui revint, en trouvant sous un toitde branchages une manière de cabaret, où l’on vend des boissculptés. Elle but une bouteille de limonade, s’acheta un bâton dehoux ; et, sans donner un coup d’oeil au paysage que l’ondécouvre du plateau, elle entra dans la Caverne-des-Brigands,précédée d’un gamin portant une torche.
Leur voiture les attendait dans le Bas-Bréau.
Un peintre en blouse bleue travaillait au pied d’un chêne, avecsa boîte à couleurs sur les genoux. Il leva la tête et les regardapasser.
Au milieu de la côte de Chailly, un nuage, crevant tout à coup,leur fit rabattre la capote. Presque aussitôt la pluies’arrêta ; et les pavés des rues brillaient sous le soleilquand ils rentrèrent dans la ville.
Des voyageurs, arrivés nouvellement, leur apprirent qu’unebataille épouvantable ensanglantait Paris. Rosanette et son amantn’en furent pas surpris. Puis tout le monde s’en alla, l’hôtelredevint paisible, le gaz s’éteignit, et ils s’endormirent aumurmure du jet d’eau dans la cour.
Le lendemain, ils allèrent voir la Gorge-au-Loup, laMarc-aux-Fées, le Long-Rocher, la Mariotte ; le surlendemain,ils recommencèrent au hasard, comme leur cocher voulait, sansdemander où ils étaient, et souvent même négligeant les sitesfameux.
Ils se trouvaient si bien dans leur vieux landau, bas comme unsofa et couvert d’une toile à raies déteintes ! Les fosséspleins de broussailles filaient sous leurs yeux, avec un mouvementdoux et continu. Des rayons blancs traversaient comme des flèchesles hautes fougères ; quelquefois, un chemin, qui ne servaitplus, se présentait devant eux, en ligne droite ; et desherbes s’y dressaient çà et là, mollement. Au centre descarrefours, une croix étendait ses quatre bras ; ailleurs, despoteaux se penchaient comme des arbres morts, et de petits sentierscourbes, en se perdant sous les feuilles, donnaient envie de lessuivre ; au même moment, le cheval tournait, ils y entraient,on enfonçait dans la boue ; plus loin, de la mousse avaitpoussé au bord des ornières profondes.
Ils se croyaient loin des autres, bien seuls. Mais tout à couppassait un garde-chasse avec son fusil, ou une bande de femmes enhaillons, traînant sur leur dos de longues bourrées.
Quand la voiture s’arrêtait, il se faisait un silenceuniversel ; seulement, on entendait le souffle du cheval dansles brancards, avec un cri d’oiseau très faible, répété.
La lumière, à de certaines places éclairant la lisière du bois,laissait les fonds dans l’ombre ; ou bien, atténuée sur lespremiers plans par une sorte de crépuscule, elle étalait dans leslointains des vapeurs violettes, une clarté blanche. Au milieu dujour. le soleil, tombant d’aplomb sur les larges verdures, leséclaboussait, suspendait des gouttes argentines à la pointe desbranches, rayait le gazon de traînées d’émeraudes, jetait destaches d’or sur les couches de feuilles mortes ; en serenversant la tête, on apercevait le ciel, entre les cimes desarbres. Quelques-uns, d’une altitude démesurée, avaient des airs depatriarches et d’empereurs, ou se touchant par le bout, formaientavec leurs longs fûts comme des arcs de triomphe ; d’autres,poussés dès le bas obliquement, semblaient des colonnes près detomber.
Cette foule de grosses lignes verticales s’entrouvrait. Alors,d’énormes flots verts se déroulaient en bosselages inégaux jusqu’àla surface des vallées où s’avançait la croupe d’autres collinesdominant des plaines blondes, qui finissaient par se perdre dansune pâleur indécise.
Debout, l’un près de l’autre, sur quelque éminence du terrain,ils sentaient, tout en humant le vent, leur entrer dans l’âme commel’orgueil d’une vie plus libre, avec une surabondance de forces,une joie sans cause.
La diversité des arbres faisait un spectacle changeant. Leshêtres à l’écorce blanche et lisse entremêlaient leurscouronnes ; des frênes courbaient mollement leurs glauquesramures ; dans les cépées de charmes, des houx pareils à dubronze se hérissaient ; puis venait une file de mincesbouleaux, inclinés dans des attitudes élégiaques ; et lespins, symétriques comme des tuyaux d’orgue, en se balançantcontinuellement, semblaient chanter. Il y avait des chênes rugueux,énormes, qui se convulsaient, s’étiraient du sol, s’étreignaientles uns les autres, et, fermes sur leurs troncs, pareils à destorses, se lançaient avec leurs bras nus des appels de désespoir,des menaces furibondes, comme un groupe de Titans immobilisés dansleur colère. Quelque chose de plus lourd, une langueur fiévreuseplanait au-dessus des mares, découpant la nappe de leurs eaux entredes buissons d’épines ; les lichens de leur berge, où lesloups viennent boire, sont couleur de soufre, brûlés comme par lepas des sorcières, et le coassement ininterrompu des grenouillesrépond au cri des corneilles qui tournoient. Ensuite, ilstraversaient des clairières monotones, plantées d’un baliveau çà etlà.
Un bruit de fer, des coups drus et nombreux sonnaient : c’était,au flanc d’une colline, une compagnie de carriers battant lesroches. Elles se multipliaient de plus en plus, et finissaient paremplir tout le paysage, cubiques comme des maisons, plates commedes dalles, s’étayant, se surplombant, se confondant, telles queles ruines méconnaissables et monstrueuses de quelque citédisparue. Mais la furie même de leur chaos fait plutôt rêver à desvolcans, à des déluges, aux grands cataclysmes ignorés. Frédéricdisait qu’ils étaient là depuis le commencement du monde etresteraient ainsi jusqu’à la fin ; Rosanette détournait latête, en affirmant que » ça la rendrait folle », et s’en allaitcueillir des bruyères. Leurs petites fleurs violettes, tassées lesunes près des autres, formaient des plaques inégales, et la terrequi s’écroulait de dessous mettait comme des franges noires au borddes sables pailletés de mica.
Ils arrivèrent un jour à mi-hauteur d’une colline tout en sable.Sa surface, vierge de pas, était rayée en ondulationssymétriques ; çà et là, telles que des promontoires sur le litdesséché d’un océan, se levaient des roches ayant de vagues formesd’animaux, tortues avançant la tête, phoques qui rampent,hippopotames et ours. Personne. Aucun bruit. Les sables, frappéspar le soleil, éblouissaient ; - et tout à coup, dans cettevibration de la lumière, les bêtes parurent remuer. Ils s’enretournèrent vite, fuyant le vertige, presque effrayés.
Le sérieux de la forêt les gagnait ; et ils avaient desheures de silence où, se laissant aller au bercement des ressorts,ils demeuraient comme engourdis dans une ivresse tranquille. Lebras sous la taille, il l’écoutait parier pendant que les oiseauxgazouillaient, observait presque du même coup d’oeil les raisinsnoirs de sa capote et les baies des genévriers, les draperies deson voile, les volutes des nuages ; et, quand il se penchaitvers elle, la fraîcheur de sa peau se mêlait au grand parfum desbois. Ils s’amusaient de tout ; ils se montraient, comme unecuriosité, des fils de la Vierge suspendus aux buissons, des trouspleins d’eau au milieu des pierres, un écureuil sur les branches,le vol de deux papillons qui les suivaient ; ou bien, à vingtpas d’eux, sous les arbres, une biche marchait, tranquillement,d’un air noble et doux, avec son faon côte à côte. Rosanette auraitvoulu courir après, pour l’embrasser.
Elle eut bien peur une fois, quand un homme, se présentant toutà coup, lui montra dans une boîte trois vipères. Elle se jetavivement contre Frédéric ; - il fut heureux de ce qu’elleétait faible et de se sentir assez fort pour la défendre.
Ce soir-là, ils dînèrent dans une auberge, au bord de la Seine.La table était près de la fenêtre, Rosanette en face de lui ;et il contemplait son petit nez fin et blanc, ses lèvresretroussées, ses yeux clairs, ses bandeaux châtains qui bouffaient,sa jolie figure ovale. Sa robe de foulard écru collait à sesépaules un peu tombantes ; et, sortant de leurs manchettestout unies, ses deux mains découpaient, versaient à boire,s’avançaient sur la nappe. On leur servit un poulet avec les quatremembres étendus, une matelote d’anguilles dans un compotier enterre de pipe, du vin râpeux, du pain trop dur, des couteauxébréchés. Tout cela augmentait le plaisir, l’illusion. Ils secroyaient presque au milieu d’un voyage, en Italie, dans leur lunede miel.
Avant de repartir, ils allèrent se promener le long de laberge.
Le ciel d’un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s’appuyait àl’horizon sur la dentelure des bois. En face, au bout de laprairie, il y avait un clocher dans un village ; et, plusloin, à gauche, le toit d’une maison faisait une tache rouge sur larivière, qui semblait immobile dans toute la longueur de sasinuosité. Des joncs se penchaient pourtant, et l’eau secouaitlégèrement des perches plantées au bord pour tenir desfilets ; une masse d’osier, deux ou trois vieilles chaloupesétaient là. Près de l’auberge, une fille en chapeau de pailletirait des seaux d’un puits ; - chaque fois qu’ilsremontaient, Frédéric écoutait avec une jouissance inexprimable legrincement de la chaîne.
Il ne doutait pas qu’il ne fût heureux pour jusqu’à la fin deses jours, tant son bonheur lui paraissait naturel, inhérent à savie et à la personne de cette femme. Un besoin le poussait à luidire des tendresses. Elle y répondait par de gentilles paroles, depetites tapes sur l’épaule, des douceurs dont la surprise lecharmait. Il lui découvrait enfin une beauté toute nouvelle, quin’était peut-être que le reflet des choses ambiantes, à moins queleurs virtualités secrètes ne l’eussent fait s’épanouir.
Quand ils se reposaient au milieu de la campagne, il s’étendaitla tête sur ses genoux, à l’abri de son ombrelle ; - ou biencouchés sur le ventre au milieu de l’herbe, ils restaient l’un enface de l’autre, à se regarder, plongeant dans leurs prunelles,altérés d’eux-mêmes, s’en assouvissant toujours, puis les paupièresentrefermées, ne parlant plus.
Quelquefois, ils entendaient tout au loin des roulements detambour. C’était la générale que l’on battait dans les villages,pour aller défendre Paris.
« Ah ! tiens ! l’émeute ! » disait Frédéric avecune pitié dédaigneuse, toute cette agitation lui apparaissantmisérable à côté de leur amour et de la nature éternelle.
Et ils causaient de n’importe quoi, de choses qu’ils savaientparfaitement, de personnes qui ne les intéressaient pas, de milleniaiseries. Elle l’entretenait de sa femme de chambre et de soncoiffeur. Un jour, elle s’oublia à dire son âge : vingt-neufans ; elle devenait vieille.
En plusieurs fois, sans le vouloir, elle lui apprit des détailssur elle-même. Elle avait été » demoiselle dans un magasin », avaitfait un voyage en Angleterre, commencé des études pour êtreactrice ; tout cela sans transitions, et il ne pouvaitreconstruire un ensemble. Elle en conta plus long, un jour qu’ilsétaient assis sous un platane, au revers d’un pré. En bas, sur lebord de la route, une petite fille nu-pieds dans la poussière,faisait paître une vache. Dès qu’elle les aperçut, elle vint leurdemander l’aumône ; et, tenant d’une main son jupon enlambeaux, elle grattait de l’autre ses cheveux noirs quientouraient comme une perruque à la Louis XIV, toute sa tête brune,illuminée par des yeux splendides.
« Elle sera bien jolie plus tard », dit Frédéric.
« Quelle chance pour elle si elle n’a pas de mère ! »reprit Rosanette.
« Hein ? comment ? »
« Mais oui ; moi, sans la mienne… »
Elle soupira, et se mit à parler de son enfance. Ses parentsétaient des canuts de la Croix-Rousse. Elle servait son père commeapprentie. Le pauvre bonhomme avait beau s’exténuer, sa femmel’invectivait et vendait tout pour aller boire. Rosanette voyaitleur chambre, avec les métiers rangés en longueur contre lesfenêtres, le pot-bouille sur le poêle, le lit peint en acajou, unearmoire en face, et la soupente obscure où elle avait couchéjusqu’à quinze ans. Enfin un monsieur était venu, un homme gras, lafigure couleur de buis, des façons de dévot, habillé de noir. Samère et lui eurent ensemble une conversation, si bien que, troisjours après… Rosanette s’arrêta, et, avec un regard pleind’impudeur et d’amertume :
« C’était fait ! »
Puis, répondant au geste de Frédéric :
« Comme il était marié (il aurait craint de se compromettre danssa maison), on m’emmena dans un cabinet de restaurateur, et onm’avait dit que je serais heureuse, que je recevrais un beaucadeau.
« Dès la porte, la première chose qui m’a frappée, c’était uncandélabre de vermeil, sur une table où il y avait deux couverts.Une glace au plafond les reflétait, et les tentures des muraillesen soie bleue faisaient ressembler tout l’appartement à une alcôve.Une surprise m’a saisie. Tu comprends, un pauvre être qui n’ajamais rien vu ! Malgré mon éblouissement, j’avais peur. Jedésirais m’en aller. Je suis restée pourtant.
» Le seul siège qu’il y eût était un divan contre la table. Il acédé sous moi avec mollesse ; la bouche du calorifère dans letapis m’envoyait une haleine chaude, et je restai là sans rienprendre. Le garçon qui se tenait debout m’a engagée à manger. Ilm’a versé tout de suite un grand verre de vin ; la tête metournait, j’ai voulu ouvrir la fenêtre, il m’a dit : « Non,mademoiselle, c’est défendu. » Et il m’a quittée. La table étaitcouverte d’un tas de choses que je ne connaissais pas. Rien ne m’asemblé bon. Alors je me suis rabattue sur un pot de confitures, etj’attendais toujours. Je ne sais quoi l’empêchait de venir. Ilétait très tard, minuit au moins, je n’en pouvais plus defatigue ; en repoussant un des oreillers pour mieux m’étendre,je rencontre sous ma main une sorte d’album, un cahier -, c’étaientdes images obscènes… Je dormais dessus, quand il est entré. » Ellebaissa la tête, et demeura pensive.
Les feuilles autour d’eux susurraient, dans un fouillis d’herbesune grande digitale se balançait, la lumière coulait comme une ondesur le gazon ; et le silence était coupé à intervalles rapidespar le broutement de la vache qu’on ne voyait plus.
Rosanette considérait un point par terre, à trois pas d’elle,fixement, les narines battantes, absorbée. Frédéric lui prit lamain.
« Comme tu as souffert, pauvre chérie ! »
« Oui », dit-elle » plus que tu ne crois… Jusqu’à vouloir enfinir ; on m’a repêchée. »
« Comment ? »
« Ah ! n’y pensons plus !… Je t’aime, je suisheureuse ! embrasse-moi. »
Et elle ôta, une à une, les brindilles de chardons accrochéesdans le bas de sa robe.
Frédéric songeait surtout à ce qu’elle n’avait pas dit. Parquels degrés avait-elle pu sortir de la misère ? A quel amantdevait-elle son éducation Que s’était-il passé dans sa vie jusqu’aujour où il était venu chez elle pour la première fois ? Sondernier aveu interdisait les questions. Il lui demanda, seulement,comment elle avait fait la connaissance d’Arnoux.
« Par la Vatnaz. »
« N’était-ce pas toi que j’ai vue, une fois, au Palais-Royal,avec eux deux ? »
Il cita la date précise. Rosanette fit un effort.
« Oui, c’est vrai !… Je n’étais pas gaie dans cetemps-là ! »
Mais Arnoux s’était montré excellent. Frédéric n’en doutaitpas ; cependant, leur ami était un drôle d’homme, plein dedéfauts ; il eut soin de les rappeler. Elle en convenait.
« N’importe !… On l’aime tout de même, ce chameau-là !»
« Encore, maintenant ? » dit Frédéric.
Elle se mit à rougir, moitié riante, moitié fâchée.
« Eh ! non ! C’est de l’histoire ancienne. Je ne tecache rien. Quand même cela serait, lui, c’est différent !D’ailleurs, je ne te trouve pas gentil pour ta victime. »
« Ma victime ? »
Rosanette lui prit le menton.
« Sans doute ! »
Et, zézayant à la manière des nourrices :
« Avons pas toujours été bien sage ! Avons fait dodo avecsa femme ! »
« Moi ! jamais de la vie ! »
Rosanette sourit. Il fut blessé de son sourire, preuved’indifférence, crut-il. Mais elle reprit doucement, et avec un deces regards qui implorent le mensonge : « Bien sûr ? »
« Certainement ! »
Frédéric jura sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais pensé àMme Arnoux, étant trop amoureux d’une autre.
« De qui donc ? »
« Mais de vous, ma toute belle ! »
« Ah ! ne te moque pas de moi ! Tu m’agaces !»
Il jugea prudent d’inventer une histoire, une passion. Il trouvades détails circonstanciés. Cette personne du reste, l’avait rendufort malheureux.
« Décidément, tu n’as pas de chance ! » dit Rosanette.
« Oh ! oh ! peut-être ! » voulant faire entendrepar là plusieurs bonnes fortunes, afin de donner de lui meilleureopinion, de même que Rosanette n’avouait pas tous ses amants pourqu’il l’estimât davantage ; - car, au milieu des confidencesles plus intimes, il y a toujours des restrictions, par faussehonte, délicatesse, pitié. On découvre chez l’autre ou danssoi-même des précipices ou des fanges qui empêchent depoursuivre ; on sent, d’ailleurs, que l’on ne serait pascompris ; il est difficile d’exprimer exactement quoi que cesoit ; aussi les unions complètes sont rares.
La pauvre Maréchale n’en avait jamais connu de meilleure.Souvent, quand elle considérait Frédéric, des larmes lui arrivaientaux paupières, puis elle levait les yeux, ou les projetait versl’horizon, comme si elle avait aperçu quelque grande aurore, desperspectives de félicité sans bornes. Enfin, un jour, elle avouaqu’elle souhaitait faire dire une messe, » pour que ça portebonheur à notre amour ».
D’où venait donc qu’elle lui avait résisté pendant silongtemps ? Elle n’en savait rien elle-même. Il renouvelaplusieurs fois sa question ; et elle répondait en le serrantdans ses bras :
« C’est que j’avais peur de t’aimer trop, mon chéri ! »
Le dimanche matin, Frédéric lut dans un journal, sur une listede blessés, le nom de Dussardier. Il jeta un cri, et, montrant lepapier à Rosanette, déclara qu’il allait partir immédiatement.
« Pourquoi faire ? »
« Mais pour le voir, le soigner ! »
« Tu ne vas pas me laisser seule, j’imagine ? »
« Viens avec moi. »
« Ah ! que j’aille me fourrer dans une bagarrepareille ! Merci bien ! »
« Cependant, je ne peux pas… »
« Ta ta ta ! Comme si on manquait d’infirmiers dans leshôpitaux ! Et puis, qu’est-ce que ça le regardait encore,celui-là ? Chacun pour soi ! »
Il fut indigné de cet égoïsme ; et il se reprocha de n’êtrepas là-bas avec les autres. Tant d’indifférence aux malheurs de lapatrie avait quelque chose de mesquin et de bourgeois. Son amourlui pesa tout à coup comme un crime. Ils se boudèrent pendant uneheure.
Puis elle le supplia d’attendre, de ne pas s’exposer.
« Si par hasard on te tue ! »
« Eh ! je n’aurai fait que mon devoir !
Rosanette bondit. D’abord, son devoir était de l’aimer.
C’est qu’il ne voulait plus d’elle, sans doute ! Ça n’avaitpas le sens commun ! Quelle idée, mon Dieu !
Frédéric sonna pour avoir la note. Mais il n’était pas facile des’en retourner à Paris. La voiture des messageries Leloir venait departir, les berlines Lecomte ne partiraient pas, la diligence duBourbonnais ne passerait que tard dans la nuit, et serait peut-êtrepleine ; on n’en savait rien. Quand il eut perdu beaucoup detemps à ces informations, l’idée lui vint de prendre la poste. Lemaître de poste refusa de fournir des chevaux, Frédéric n’ayantpoint de passeport. Enfin, il loua une calèche (la même qui lesavait promenés) et ils arrivèrent devant l’hôtel du Commerce, àMelun, vers cinq heures.
La place du Marché était couverte de faisceaux d’armes. Lepréfet avait défendu aux gardes nationaux de se porter sur Paris.Ceux qui n’étaient pas de son département voulaient continuer leurroute. On criait. L’auberge était pleine de tumulte.
Rosanette, prise de peur, déclara qu’elle n’irait pas plus loin,et le supplia encore de rester. L’aubergiste et sa femme sejoignirent à elle. Un brave homme qui dînait s’en mêla, affirmantque la bataille serait terminée d’ici à peu ; d’ailleurs, ilfallait faire son devoir. Alors, la Maréchale redoubla de sanglots.Frédéric était exaspéré. Il lui donna sa bourse, l’embrassavivement, et disparut.
Arrivé à Corbeil, dans la gare, on lui apprit que les insurgésavaient de distance en distance coupé les rails, et le cocherrefusa de le conduire plus loin ; ses chevaux, disait-il,étaient » rendus ».
Par sa protection cependant, Frédéric obtint un mauvaiscabriolet qui, pour la somme de soixante francs, sans compter lepourboire, consentit à le mener jusqu’à la barrière d’Italie. Mais,à cent pas de la barrière, son conducteur le fit descendre et s’enretourna. Frédéric marchait sur la route, quand tout à coup unesentinelle croisa la baïonnette. Quatre hommes l’empoignèrent envociférant :
« C’en est un ! Prenez garde ! Fouillez-le !Brigand Canaille »
Et sa stupéfaction fut si profonde, qu’il se laissa entraîner auposte de la barrière, dans le rond-point même où convergent lesboulevards des Gobelins et de l’Hôpital et les rues Godefroy etMouffetard.
Quatre barricades formaient, au bout des quatre voies, d’énormestalus de pavés ; des torches çà et là grésillaient ;malgré la poussière qui s’élevait, il distingua des fantassins dela ligne et des gardes nationaux, tous le visage noir, débraillés,hagards. lis venaient de prendre la place, avaient fusilléplusieurs hommes ; leur colère durait encore. Frédéric ditqu’il arrivait de Fontainebleau au secours d’un camarade blessélogeant rue Bellefond ; personne d’abord ne voulut lecroire ; on examina ses mains, on flaira même son oreille pours’assurer qu’il ne sentait pas la poudre.
Cependant, à force de répéter la même chose, il finit parconvaincre un capitaine, qui ordonna à deux fusiliers de leconduire au poste du Jardin des Plantes.
Ils descendirent le boulevard de l’Hôpital. Une forte brisesoufflait. Elle le ranima.
Ils tournèrent ensuite par la rue du Marché-aux-Chevaux. LeJardin des Plantes, à droite, faisait une grande masse noire ;tandis qu’à gauche, la façade entière de la Pitié, éclairée àtoutes ses fenêtres, flambait comme un incendie, et des ombrespassaient rapidement sur les carreaux.
Les deux hommes de Frédéric s’en allèrent. Un autre l’accompagnajusqu’à l’Ecole polytechnique.
La rue Saint-Victor était toute sombre, sans un bec de gaz niune lumière aux maisons. De dix minutes en dix minutes, onentendait :
« Sentinelles ! prenez garde à vous ! »
Et ce cri jeté au milieu du silence, se prolongeait comme larépercussion d’une pierre tombant dans un abîme.
Quelquefois, un battement de pas lourds s’approchait. C’étaitune patrouille de cent hommes au moins ; des chuchotements, devagues cliquetis de fer s’échappaient de cette masse confuse ;et, s’éloignant avec un balancement rythmique, elle se fondait dansl’obscurité.
Il y avait au centre des carrefours un dragon à cheval,immobile. De temps en temps, une estafette passait au grand galop,puis le silence recommençait. Des canons en marche faisaient auloin sur le pavé un roulement sourd et formidable ; le coeurse serrait à ces bruits différant de tous les bruits ordinaires.Ils semblaient même élargir le silence, qui était profond,absolu ; un silence noir. Des hommes en blouse blancheabordaient les soldats, leur disaient un mot, et s’évanouissaientcomme des fantômes.
Le poste de l’Ecole polytechnique regorgeait de monde. Desfemmes encombraient le seuil, demandant à voir leur fils ou leurmari. On les renvoyait au Panthéon transformé en dépôt de cadavres,- et on n’écoutait pas Frédéric. Il s’obstina, jurant que son amiDussardier l’attendait, allait mourir. On lui donna enfin uncaporal pour le mener au haut de la rue Saint-Jacques, à la mairiedu XIIe arrondissement.
La place du Panthéon était pleine de soldats couchés sur de lapaille. Le jour se levait. Les feux de bivac s’éteignaient.
L’insurrection avait laissé dans ce quartier-là des tracesformidables. Le soi des rues se trouvait, d’un bout à l’autre,inégalement bosselé. Sur les barricades en ruines, il restait desomnibus, des tuyaux de gaz, des roues de charrettes ; depetites flaques noires, en de certains endroits, devaient être dusang. Les maisons étaient criblées de projectiles, et leurcharpente se montrait sous les écaillures du plâtre. Des jalousies,tenant par un clou, pendaient comme des haillons. Les escaliersayant croulé, des portes s’ouvraient sur le vide. On apercevaitl’intérieur des chambres avec leurs papiers en lambeaux ; deschoses délicates s’y étaient conservées, quelquefois. Frédéricobserva une pendule, un bâton de perroquet, des gravures.
Quand il entra dans la mairie, les gardes nationaux bavardaientintarissablement sur les morts de Bréa et de Négrier, dureprésentant Charbonnel et de l’archevêque de Paris. On disait quele duc d’Aumale était débarqué à Boulogne, Barbès enfui deVincennes, que l’artillerie arrivait de Bourges et que les secoursde la province affluaient. Vers trois heures, quelqu’un apporta debonnes nouvelles ; des parlementaires de l’émeute étaient chezle président de l’Assemblée.
Alors, on se réjouit ; et, comme il avait encore douzefrancs, Frédéric fit venir douze bouteilles de vin, espérant par làhâter sa délivrance. Tout à coup, on crut entendre une fusillade.Les libations s’arrêtèrent ; on regarda l’inconnu avec desyeux méfiants ; ce pouvait être Henri VI.
Pour n’avoir aucune responsabilité, ils le transportèrent à lamairie du XIe arrondissement, d’où on ne lui permit pas de sortiravant neuf heures du matin.
Il alla en courant jusqu’au quai Voltaire. A une fenêtreouverte, un vieillard en manches de chemise pleurait, les yeuxlevés. La Seine coulait paisiblement. Le ciel était toutbleu ; dans les arbres des Tuileries, des oiseauxchantaient.
Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint àpasser. Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officierdit en mettant la main à son shako : » Honneur au couragemalheureux ! » Cette parole était devenue presqueobligatoire ; celui qui la prononçait paraissait toujourssolennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la civière,en criant :
« Nous vous vengerons ! nous vous vengerons ! »
Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devantles portes faisaient de la charpie. Cependant, l’émeute étaitvaincue, ou à peu près ; une proclamation de Cavaignac,affichée tout à l’heure, l’annonçait. Au haut de la rue Vivienne,un peloton de mobiles parut. Alors, les bourgeois poussèrent descris d’enthousiasme ; ils levaient leurs chapeaux,applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser, leur offrir àboire ; et des fleurs jetées par des dames tombaient desbalcons.
Enfin, à dix heures, au moment où le canon grondait pour prendrele faubourg Saint-Antoine, Frédéric arriva chez Dussardier. Il letrouva dans sa mansarde, étendu sur le dos et dormant. De la piècevoisine une femme sortit à pas muets, Mlle Vatnaz.
Elle emmena Frédéric à l’écart, et lui apprit comment Dussardieravait reçu sa blessure.
Le samedi, au haut d’une barricade, dans la rue Lafayette, ungamin enveloppé d’un drapeau tricolore criait aux gardes nationaux: » Allez-vous tirer contre vos frères ! » Comme ilss’avançaient, Dussardier avait jeté bas son fusil, écarté lesautres, bondi sur la barricade, et, d’un coup de savate, abattul’insurgé en lui arrachant le drapeau. On l’avait retrouvé sous lesdécombres, la cuisse percée d’un lingot de cuivre. Il avait falludébrider la plaie, extraire le projectile. Mlle Vatnaz étaitarrivée le soir même, et, depuis ce temps-là, ne le quittaitplus.
Elle préparait avec intelligence tout ce qu’il fallait pour lespansements, l’aidait à boire, épiait ses moindres désirs, allait etvenait plus légère qu’une mouche, et le contemplait avec des yeuxtendres.
Frédéric, pendant deux semaines, ne manqua pas de revenir tousles matins ; un jour qu’il parlait du dévouement de la Vatnaz,Dussardier haussa les épaules.
« Eh non ! c’est par intérêt »
« Tu crois ? »
Il reprit : » J’en suis sûr ! » sans vouloir s’expliquerdavantage.
Elle le comblait de prévenances, jusqu’à lui apporter lesjournaux où l’on exaltait sa belle action. Ces hommagesparaissaient l’importuner. Il avoua même à Frédéric l’embarras desa conscience.
Peut-être qu’il aurait dû se mettre de l’autre bord, avec lesblouses ; car enfin on leur avait promis un tas de chosesqu’on n’avait pas tenues. Leurs vainqueurs détestaient laRépublique ; et puis, on s’était montré bien dur poureux ! Ils avaient tort, sans doute, pas tout à fait,cependant ; et le brave garçon était torturé par cette idéequ’il pouvait avoir combattu la justice.
Sénécal, enfermé aux Tuileries sous la terrasse du bord del’eau, n’avait rien de ces angoisses.
Ils étaient là, neuf cents hommes, entassés dans l’ordure,pêle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre,criant de rage, et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourirparmi les autres. Quelquefois, au bruit soudain d’une détonation,ils croyaient qu’on allait tous les fusiller ; alors, ils seprécipitaient contre les murs, puis retombaient à leur place,tellement hébétés par la douleur, qu’il leur semblait vivre dans uncauchemar, une hallucination funèbre. La lampe suspendue à la voûteavait l’air d’une tache de sang ; et de petites flammes verteset jaunes voltigeaient, produites par les émanations du caveau.Dans la crainte des épidémies, une commission fut nommée. Dès lespremières marches, le président se rejeta en arrière, épouvanté parl’odeur des excréments et des cadavres. Quand les prisonnierss’approchaient d’un soupirail, les gardes nationaux qui étaient defaction - pour les empêcher d’ébranler les grilles, fourraient descoups de baïonnette, au hasard, dans le tas.
Ils furent, généralement, impitoyables. Ceux qui ne s’étaientpas battus voulaient se signaler. C’était un débordement de peur.On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, desattroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuistrois mois ; et, en dépit de la victoire, l’égalité (commepour le châtiment de ses défenseurs et la dérision de ses ennemis)se manifestait triomphalement, une égalité de bêtes brutes, un mêmeniveau de turpitudes sanglantes ; car le fanatisme desintérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut lesfureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moinshideux que le bonnet rouge. La raison publique était troublée commeaprès les grands bouleversements de la nature. Des gens d’esprit enrestèrent idiots pour toute leur vie.
Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivéle 26 à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en mêmetemps qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale quicampait aux Tuileries ; et il fut très content d’être placé ensentinelle devant la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, illes avait sous lui, ces brigands ! Il jouissait de leurdéfaite, de leur abjection, et ne pouvait se retenir de lesinvectiver.
Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face auxbarreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire.Mais le jeune homme répétait d’une voix lamentable :
« Du pain ! »
« Est-ce que j’en ai, moi ? »
D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leursbarbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes. tous se poussant ethurlant :
« Du pain ! »
Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pourleur faire peur, il les mit en joue ; et, porté jusqu’à lavoûte par le flot qui l’étouffait, le jeune homme, la tête enarrière, cria encore une fois : « Du pain ! »
« Tiens ! en voilà ! » dit le père Roque, en lâchantson coup de fusil.
Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet,quelque chose de blanc était resté.
Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui ; car ilpossédait, rue Saint-Martin, une maison où il s’était réservé unpied-à-terre ; et les dommages causés par l’émeute à ladevanture de son immeuble n’avaient pas contribué médiocrement à lerendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu’il s’étaitexagéré le mal. Son action de tout à l’heure l’apaisait, comme uneindemnité.
Ce fut sa fille elle-même qui lui ouvrit la porte. Elle lui dit,tout de suite, que son absence trop longue l’avait inquiétée ;elle avait craint un malheur, une blessure.
Cette preuve d’amour filial attendrit le père Roque. Il s’étonnaqu’elle se fût mise en route sans Catherine.
« Je l’ai envoyée faire une commission », répondit Louise.
Et elle s’informa de sa santé, de choses et d’autres ;puis, d’un air indifférent, lui demanda si par hasard il n’avaitpas rencontré Frédéric.
« Non ! pas le moins du monde ! »
C’était pour lui seul qu’elle avait fait le voyage.
Quelqu’un marcha dans le corridor.
« Ah ! pardon… »
Et elle disparut.
Catherine n’avait point trouvé Frédéric. Il était absent depuisplusieurs jours, et son ami intime, M. Deslauriers, habitaitmaintenant la province.
Louise reparut toute tremblante, sans pouvoir parler.
Elle s’appuyait contre les meubles.
« Qu’as-tu ? qu’as-tu donc ? » s’écria son père.
Elle fit signe que ce n’était rien, et par un grand effort devolonté se remit.
Le traiteur d’en face apporta la soupe. Mais le père Roque avaitsubi une trop violente émotion. » Ça ne pouvait pas passer », et ileut au dessert une espèce de défaillance. On envoya cherchervivement un médecin, qui prescrivit une potion. Puis, quand il futdans son lit, M. Roque exigea le plus de couvertures possible, pourse faire suer. Il soupirait, il geignait.
« Merci, ma bonne Catherine ! - Baise ton pauvre père, mapoulette ! Ah ! ces révolutions ! »
Et, comme sa fille le grondait de s’être rendu malade en setourmentant pour elle, il répliqua :
« Oui ! tu as raison ! Mais c’est plus fort quemoi ! Je suis trop sensible ! »