Lire Des Livres.fr » Gustave Flaubert » L'éducation sentimentale » Partie 2 - Chapitre 4

Partie 2 - Chapitre 4

 
La Maréchale était prête et l’attendait.
« C’est gentil, cela ! » dit-elle, en fixant sur lui sesjolis yeux, à la fois tendres et gais.
Quand elle eut fait le noeud de sa capote, elle s’assit sur ledivan et resta silencieuse.
« Partons-nous ? » dit Frédéric.
Elle regarda la pendule.
« Oh ! non ! pas avant une heure et demie », comme sielle eût posé en elle-même cette limite à son incertitude.
Enfin l’heure ayant sonné :
« Eh bien, andiamo, caro mio ! »
Et elle donna un dernier tour à ses bandeaux, fit desrecommandations à Delphine.
« Madame revient dîner ? »
« Pourquoi donc ? Nous dînerons ensemble quelque part, aucafé Anglais, où vous voudrez ! »
« Soit ! »
Ses petits chiens jappaient autour d’elle.
« On peut les emmener, n’est-ce pas ? »
Frédéric les porta, lui-même, jusqu’à la voiture. C’était uneberline de louage avec deux chevaux de poste et un postillon ;il avait mis sur le siège de derrière son domestique. La Maréchaleparut satisfaite de ses prévenances ; puis, dès qu’elle futassise, lui demanda s’il avait été chez Arnoux, dernièrement.
« Pas depuis un mois », dit Frédéric.
« Moi, je l’ai rencontré avant-hier, il serait même venuaujourd’hui. Mais il a toutes sortes d’embarras, encore un procès,je ne sais quoi. Quel drôle d’homme ! »
« Oui ! très drôle ! »
Frédéric ajouta d’un air indifférent :
« A propos, voyez-vous toujours… comment doncl’appelez-vous ?… cet ancien chanteur… . Delmar ? »
Elle répliqua sèchement :
« Non ! c’est fini. »
Ainsi, leur rupture était certaine. Frédéric en conçut del’espoir.
Ils descendirent au pas le quartier Bréda ; les rues, àcause du dimanche, étaient désertes, et des figures de bourgeoisapparaissaient derrière des fenêtres. La voiture prit un train plusrapide ; le bruit des roues faisait se retourner les passants,le cuir de la capote rabattue brillait, le domestique se cambraitla taille, et les deux havanais l’un près de l’autre semblaientdeux manchons d’hermine, posés sur les coussins. Frédéric selaissait aller au bercement des soupentes. La Maréchale tournait latête, à droite et à gauche, en souriant.
Son chapeau de paille nacrée avait une garniture de dentellenoire. Le capuchon de son burnous flottait au vent ; et elles’abritait du soleil, sous une ombrelle de satin lilas, pointue parle haut comme une pagode.
« Quels amours de petits doigts ! » dit Frédéric, en luiprenant doucement l’autre main, la gauche ornée d’un bracelet d’or,en forme de gourmette. » Tiens, c’est mignon ; d’où celavient-il ? »
« Oh ! il y a longtemps que je l’ai », dit laMaréchale.
Le jeune homme n’objecta rien à cette réponse hypocrite. Il aimamieux » profiter de la circonstance ». Et, lui tenant toujours lepoignet, il appuya dessus ses lèvres. entre le gant et lamanchette.
« Finissez, on va nous voir ! »
« Bah ! qu’est-ce que cela fait ! »
Après la place de la Concorde, ils prirent par le quai de laConférence et le quai de Billy, où l’on remarque un cèdre dans unjardin. Rosanette croyait le Liban situé en Chine ; elle ritelle-même de son ignorance et pria Frédéric de lui donner desleçons de géographie. Puis, laissant à droite le Trocadéro ilstraversèrent le pont d’Iéna, et s’arrêtèrent enfin, au milieu duChamp de Mars, près des autres voitures, déjà rangées dansl’Hippodrome.
Les tertres de gazon étaient couverts de menu peuple. Onapercevait des curieux sur le balcon de l’Ecole Militaire ; etles deux pavillons en dehors du pesage, les deux tribunes comprisesdans son enceinte, et une troisième devant celle du Roi setrouvaient remplies d’une foule en toilette qui témoignait, par sonmaintien, de la révérence pour ce divertissement encore nouveau. Lepublic des courses, plus spécial dans ce temps-là, avait un aspectmoins vulgaire ; c’était l’époque des sous-pieds, des colletsde velours et des gants blancs. Les femmes, vêtues de couleursbrillantes, portaient des robes à taille longue, et assises sur lesgradins des estrades, elles faisaient comme de grands massifs defleurs, tachetés de noir, çà et là, par les sombres costumes deshommes. Mais tous les regards se tournaient vers le célèbreAlgérien Bou-Maza, qui se tenait impassible, entre deux officiersd’état-major, dans une des tribunes particulières. Celle du Jockey-Club contenait exclusivement des messieurs graves.
Les plus enthousiastes s’étaient placés, en bas, contre lapiste, défendue par deux lignes de bâtons supportant descordes ; dans l’ovale immense que décrivait cette allée, desmarchands de coco agitaient leur crécelle, d’autres vendaient leprogramme des courses, d’autres criaient des cigares, un vastebourdonnement s’élevait ; les gardes municipaux passaient etrepassaient ; une cloche, suspendue à un poteau couvert dechiffres, tinta. Cinq chevaux parurent, et on rentra dans lestribunes.
Cependant, de gros nuages effleuraient de leurs volutes la cimedes ormes, en face. Rosanette avait peur de la pluie.
« J’ai des riflards », dit Frédéric, » et tout ce qu’il fautpour se distraire », ajouta-t-il en soulevant le coffre, où il yavait des provisions de bouche dans un panier.
« Bravo ! nous nous comprenons ! »
« Et on se comprendra encore mieux, n’est-ce pas ? »
« Cela se pourrait ! » fit-elle en rougissant.
Les jockeys, en casaque de soie, tâchaient d’aligner leurschevaux et les retenaient à deux mains. Quelqu’un abaissa undrapeau rouge. Alors, tous les cinq, se penchant sur les crinières,partirent. Ils restèrent d’abord serrés en une seule masse ,bientôt elle s’allongea, se coupa ; celui qui portait lacasaque jaune, au milieu du premier tour, faillit tomber longtempsil y eut de l’incertitude entre Filly et Tibi puis Tom Pouce paruten tête ; mais Culbstick, en arrière depuis le départ, lesrejoignit et arriva premier, battant Sir Charles de deuxlongueurs ; ce fut une surprise ; on criait ; lesbaraques de planches vibraient sous les trépignements.
« Nous nous amusons ! » dit la Maréchale. » Je t’aime, monchéri ! »
Frédéric ne douta plus de son bonheur ; ce dernier mot deRosanette le confirmait.
A cent pas de lui, dans un cabriolet milord, une dame parut.Elle se penchait en dehors de la portière, puis se Frédéric nepouvait distinguer sa figure. Un soupçon le renfonçaitvivement ; cela recommença plusieurs fois, saisit, il luisembla que c’était Mme Arnoux. Impossible, cependant !Pourquoi serait-elle venue ?
Il descendit de voiture, sous prétexte de flâner au pesage.
« Vous n’êtes guère galant ! » dit Rosanette.
Il n’écouta rien et s’avança. Le milord, tournant bride, se mitau trot.
Frédéric, au même moment ; fut happé par Cisy.
« Bonjour, cher ! comment allez-vous ? Hussonnet estlà-bas ! Ecoutez donc ? »
Frédéric tâchait de se dégager pour rejoindre le milord. LaMaréchale lui faisait signe de retourner près d’elle. Cisyl’aperçut, et voulait obstinément lui dire bonjour.
Depuis que le deuil de sa grand-mère était fini, il réalisaitson idéal, parvenait à avoir du cachet. Gilet écossais, habitcourt, larges bouffettes sur l’escarpin et carte d’entrée dans laganse du chapeau, rien ne manquait effectivement à ce qu’ilappelait lui-même son » chic », un chic anglomane et mousquetaire.Il commença par se plaindre du Champ de Mars, turf exécrable, parlaensuite des courses de Chantilly et des farces qu’on y faisait,jura qu’il pouvait boire douze verres de vin de Champagne pendantles douze coups de minuit , proposa à la Maréchale de parier,caressait doucement ses deux bichons ; et de l’autre coudes’appuyant sur la portière, il continuait à débiter des sottises,le pommeau de son stick dans la bouche, les jambes écartées, lesreins tendus. Frédéric, à côté de lui, fumait, tout en cherchant àdécouvrir ce que le milord était devenu.
La cloche ayant tinté, Cisy s’en alla, au grand plaisir deRosanette, qu’il ennuyait beaucoup, disait-elle.
La seconde épreuve n’eut rien de particulier, la troisième nonplus, sauf un homme qu’on emporta sur un brancard. La quatrième, oùhuit chevaux disputèrent le prix de la ville, fut plusintéressante.
Les spectateurs des tribunes avaient grimpé sur les bancs. Lesautres, debout dans les voitures, suivaient avec des lorgnettes àla main l’évolution des jockeys ; on les voyait filer commedes taches rouges, jaunes, blanches et bleues sur toute la longueurde la foule, qui bordait le tour de l’Hippodrome. De loin, leurvitesse n’avait pas l’air excessive ; à l’autre bout du Champde Mars, ils semblaient même se ralentir, et ne plus avancer quepar une sorte de glissement, où les ventres des chevaux touchaientla terre sans que leurs jambes étendues pliassent. Mais, revenantbien vite, ils grandissaient ; leur passage coupait le vent,le sol tremblait, les cailloux volaient ; l’air, s’engouffrantdans les casaques des jockeys, les faisait palpiter comme desvoiles ; à grands coups de cravache, ils fouaillaient leursbêtes pour atteindre le poteau, c’était le but. On enlevait leschiffres. un autre était hissé ; et, au milieu desapplaudissements, le cheval victorieux se traînait jusqu’au pesage,tout couvert de sueur, les genoux raidis, l’encolure basse, tandisque son cavalier, comme agonisant sur sa selle, se tenait lescôtes.
Une contestation retarda le dernier départ. La foule quis’ennuyait se répandit. Des groupes d’hommes causaient au bas destribunes. Les propos étaient libres ; des femmes du mondepartirent, scandalisées par le voisinage des lorettes.
Il y avait aussi des illustrations de bals publics, descomédiennes du boulevard ; — et ce n’était pas les plus bellesqui recevaient le plus d’hommages. La vieille Georgine Aubert,celle qu’un vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution,horriblement maquillée et poussant de temps à autre une espèce derire pareil à un grognement, restait tout étendue dans sa longuecalèche, sous une palatine de martre comme en plein hiver. Mme deRemoussot, mise à la mode par son procès, trônait sur le siège d’unbreak en compagnie d’Américains ; et Thérèse Bachelu, avec sonair de vierge gothique, emplissait de ses douze falbalasl’intérieur d’un escargot qui avait, à la place du tablier, unejardinière pleine de roses. La Maréchale fut jalouse de cesgloires ; pour qu’on la remarquât, elle se mit à faire degrands gestes et à parler très haut.
Des gentlemen la reconnurent, lui envoyèrent des saluts. Elle yrépondait en disant leurs noms à Frédéric. C’étaient tous comtes,vicomtes, ducs et marquis ; et il se rengorgeait, car tous lesyeux exprimaient un certain respect pour sa bonne fortune.
Cisy n’avait pas l’air moins heureux dans le cercle d’hommesmûrs qui l’entourait. Ils souriaient du haut de leurs cravates,comme se moquant de lui ; enfin il tapa dans la main du plusvieux et s’avança vers la Maréchale.
Elle mangeait avec une gloutonnerie affectée une tranche de foiegras ; Frédéric, par obéissance, l’imitait, en tenant unebouteille de vin sur ses genoux.
Le milord reparut, c’était Mme Arnoux. Elle pâlitextraordinairement.
« Donne-moi du champagne ! » dit Rosanette.
Et, levant le plus haut possible son verre rempli, elle s’écria:
« Ohé là-bas ! les femmes honnêtes, l’épouse de monprotecteur, ohé ! »
Des rires éclatèrent autour d’elle, le milord disparut.
Frédéric la tirait par sa robe, il allait s’emporter. Mais Cisyétait là, dans la même attitude que tout à l’heure ; et, avecun surcroît d’aplomb, il invita Rosanette à dîner pour le soirmême.
« Impossible ! » répondit-elle. » Nous allons ensemble aucafé Anglais. »
Frédéric, comme s’il n’eût rien entendu, demeura muet ; etCisy quitta la Maréchale d’un air désappointé.
Tandis qu’il lui parlait, debout contre la portière de droite,Hussonnet était survenu du côté gauche, et, relevant ce mot de caféAnglais :
« C’est un joli établissement ! si l’on y cassait unecroûte, hein ? »
« Comme vous voudrez », dit Frédéric, qui, affaissé dans le coinde la berline, regardait à l’horizon le milord disparaître, sentantqu’une chose irréparable venait de se faire et qu’il avait perduson grand amour. Et l’autre était là, près de lui, l’amour joyeuxet facile ! Mais, lassé, plein de désirs contradictoires et nesachant même plus ce qu’il voulait, il éprouvait une tristessedémesurée, une envie de mourir.
Un grand bruit de pas et de voix lui fit relever la tête lesgamins, enjambant les cordes de la piste, venaient regarder lestribunes ; on s’en allait. Quelques gouttes de pluietombèrent. L’embarras des voitures augmenta. Hussonnet étaitperdu.
« Eh bien, tant mieux ! » dit Frédéric.
« On préfère être seul ? » reprit la Maréchale, en posantla main sur la sienne.
Alors passa devant eux, avec des miroitements de cuivre etd’acier, un splendide landau attelé de quatre chevaux, conduits àla Daumont par deux jockeys en veste de velours, à crépines d’or.Mme Dambreuse était près de son mari, Martinon sur l’autrebanquette en face tous les trois avaient des figures étonnées.
« Ils m’ont reconnu ! » se dit Frédéric.
Rosanette voulut qu’on arrêtât, pour mieux voir le défilé. MmeArnoux pouvait reparaître. Il cria au postillon :
« Va donc ! va donc ! en avant ! »
Et la berline se lança vers les Champs-Elysées au milieu desautres voitures, calèches, briskas, wursts, tandems, tilburys,dog-carts, tapissières à rideaux de cuir où chantaient des ouvriersen goguette, demi-fortune que dirigeaient avec prudence des pèresde famille eux-mêmes. Dans des victorias bourrées de monde, quelquegarçon, assis sur les pieds des autres, laissait pendre en dehorsses deux jambes. De grands coupés à siège de drap promenaient desdouairières qui sommeillaient ; ou bien un stepper magnifiquepassait, emportant une chaise, simple et coquette comme l’habitnoir d’un dandy. L’averse cependant redoublait. On tirait lesparapluies, les parasols, les mackintosh ; on se criait deloin :
« Bonjour ! — Ça va bien ? — Oui ! — Non ! —A tantôt ! » et les figures se succédaient avec une vitessed’ombres chinoises. Frédéric et Rosanette ne se parlaient pas,éprouvant une sorte d’hébétude à voir auprès d’eux continuellement,toutes ces roues tourner.
Par moments, les files de voitures, trop pressées, s’arrêtaienttoutes à la fois sur plusieurs lignes. Alors, on restait les unsprès des autres, et l’on s’examinait. Du bord des panneauxarmoriés, des regards indifférents tombaient sur la foule ;des yeux pleins d’envie brillaient au fond des fiacres ; dessourires de dénigrement répondaient aux ports de têteorgueilleux ; des bouches grandes ouvertes exprimaient desadmirations imbéciles ; et, çà et là, quelque flâneur, aumilieu de la voie, se rejetait en arrière d’un bond pour éviter uncavalier qui galopait entre les voitures et parvenait à en sortir.Puis tout se remettait en mouvement ; les cochers lâchaientles rênes, abaissaient leurs longs fouets ; les chevaux,animés, secouant leur gourmette, jetaient de l’écume autourd’eux ; et les croupes et les harnais humides fumaient, dansla vapeur d’eau que le soleil couchant traversait. Passant sousl’Arc de triomphe, il allongeait à hauteur d’homme une lumièreroussâtre, qui faisait étinceler les moyeux des roues, les poignéesdes portières, le bout des timons, les anneaux des sellettes ;et, sur les deux côtés de la grande avenue, — pareille à un fleuveoù ondulaient des crinières, des vêtements, des têtes humaines —les arbres tout reluisants de pluie se dressaient, comme deuxmurailles vertes. Le bleu du ciel, au-dessus, reparaissant à decertaines places, avait des douceurs de satin.
Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviaitl’inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, àcôté d’une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n’enétait pas plus joyeux.
La pluie avait fini de tomber. Les passants, réfugiés entre lescolonnes du Garde-Meubles, s’en allaient. Des promeneurs, dans larue Royale, remontaient vers le boulevard. Devant l’hôtel desAffaires Etrangères, une file de badauds stationnait sur lesmarches.
A la hauteur des Bains-Chinois, comme il y avait des trous dansle pavé, la berline se ralentit. Un homme en paletot noisettemarchait au bord du trottoir. Une éclaboussure, jaillissant dedessous les ressorts, s’étala dans son dos. L’homme se retourna,furieux. Frédéric devint pâle ; il avait reconnuDeslauriers.
A la porte du café Anglais, il renvoya la voiture. Rosanetteétait montée devant lui, pendant qu’il payait le postillon.
Il la retrouva dans l’escalier, causant avec un monsieur.Frédéric prit son bras. Mais, au milieu du corridor, un deuxièmeseigneur l’arrêta.
« Va toujours ! » dit-elle, » je suis à toi ! »
Et il entra seul dans le cabinet. Par les deux fenêtresouvertes, on apercevait du monde aux croisées des autres maisons,vis-à-vis. De larges moires frissonnaient sur l’asphalte quiséchait, et un magnolia posé au bord du balcon embaumaitl’appartement. Ce parfum et cette fraîcheur détendirent sesnerfs ; il s’affaissa sur le divan rouge, au-dessous de laglace.
La Maréchale revint ; et, le baisant au front :
« On a des chagrins, pauvre mimi ? »
« Peut-être ! » répliqua-t-il.
« Tu n’es pas le seul, va ! » ce qui voulait dire : »Oublions chacun les nôtres dans une félicité commune ! »
Puis elle posa un pétale de fleur entre ses lèvres, et le luitendit à becqueter. Ce mouvement, d’une grâce et presque d’unemansuétude lascive, attendrit Frédéric.
« Pourquoi me fais-tu de la peine ? » dit-il, en songeant àMme Arnoux.
« Moi, de la peine ? »
Et, debout devant lui, elle le regardait, les cils rapprochés etles deux mains sur les épaules.
Toute sa vertu, toute sa rancune sombra dans une lâcheté sansfond.
Il reprit :
« Puisque tu ne veux pas m’aimer ! » en l’attirant sur sesgenoux.
Elle se laissait faire ; il lui entourait la taille à deuxbras ; le pétillement de sa robe de soie l’enflammait.
« Où sont-ils ? » dit la voix d’Hussonnet dans lecorridor.
La Maréchale se leva brusquement, et alla se mettre à l’autrebout du cabinet, tournant le dos à la porte.
Elle demanda des huîtres ; et ils s’attablèrent.
Hussonnet ne fut pas drôle. A force d’écrire quotidiennement surtoutes sortes de sujets, de lire beaucoup de journaux, d’entendrebeaucoup de discussions et d’émettre des paradoxes pour éblouir, ilavait fini par perdre la notion exacte des choses, s’aveuglantlui-même avec ses faibles pétards. Les embarras d’une vie légèreautrefois, mais à présent difficile, l’entretenaient dans uneagitation perpétuelle ; et son impuissance, qu’il ne voulaitpas s’avouer, le rendait hargneux, sarcastique. A propos d’Ozai, unballet nouveau, il fit une sortie à fond contre la danse, et, àpropos de la danse, contre l’Opéra ; puis, à propos del’Opéra, contre les Italiens, remplacés, maintenant, par une trouped’acteurs espagnols, » comme si l’on n’était pas rassasié desCastilles ! » Frédéric fut choqué dans son amour romantique del’Espagne ; et, afin de rompre la conversation, il s’informadu Collège de France, d’où l’on venait d’exclure Edgar Quinet etMickiewicz. Mais Hussonnet, admirateur de M. De Maistre, se déclarapour l’Autorité et le Spiritualisme. Il doutait, cependant, desfaits les mieux prouvés, niait l’histoire, et contestait les chosesles plus positives, jusqu’à s’écrier au mot géométrie : » Quelleblague que la géométrie ! » Le tout entremêlé d’imitationsd’acteurs. Sainville était particulièrement son modèle.
Ces calembredaines assommaient Frédéric. Dans un mouvementd’impatience, il attrapa, avec sa botte, un des bichons sous latable.
Tous deux se mirent à aboyer d’une façon odieuse.
« Vous devriez les faire reconduire ! » dit-ilbrusquement.
Rosanette n’avait confiance en personne.
Alors, il se tourna vers le bohème.
« Voyons, Hussonnet, dévouez-vous ! »
« Oh ! oui, mon petit ! Ce serait bien aimable !»
Hussonnet s’en alla, sans se faire prier.
De quelle manière payait-on sa complaisance ? Frédéric n’ypensa pas. Il commençait même à se réjouir du tête-à-tête,lorsqu’un garçon entra.
« Madame, quelqu’un vous demande. »
« Comment ! encore ? »
« Il faut pourtant que je voie ! » dit Rosanette.
Il en avait soif, besoin. Cette disparition lui semblait uneforfaiture, presque une grossièreté. Que voulait-elle donc ?n’était-ce pas assez d’avoir outragé Mme Arnoux ? Tant pispour celle-là, du reste ! Maintenant, il haïssait toutes lesfemmes ; et des pleurs l’étouffaient, car son amour étaitméconnu et sa concupiscence trompée.
La Maréchale rentra, et, lui présentant Cisy :
« J’ai invité monsieur. J’ai bien fait, n’est-ce pas ?»
« Comment donc ! certainement ! » Frédéric, avec unsourire de supplicié, fit signe au gentilhomme de s’asseoir.
La Maréchale se mit à parcourir la carte, en s’arrêtant aux nomsbizarres.
« Si nous mangions, je suppose, un turban de lapins à laRichelieu et un pudding à la d’Orléans ? »
« Oh ! pas d’Orléans ! » s’écria Cisy, lequel étaitlégitimiste et crut faire un mot.
« Aimez-vous mieux un turbot à la Chambord reprit-elle.
Cette politesse choqua Frédéric.
La Maréchale se décida pour un simple tournedos, des écrevisses,des truffes, une salade d’ananas, des sorbets à la vanille.
« Nous verrons ensuite. Allez toujours. Ah !j’oubliais ! Apportez-moi un saucisson ! pas àl’ail ! »
Et elle appelait le garçon » jeune homme », frappait son verreavec son couteau, jetait au plafond la mie de son pain. Elle voulutboire tout de suite du vin de Bourgogne. « On n’en prend pas dès lecommencement », dit Frédéric.
Cela se faisait quelquefois, suivant le Vicomte.
« Eh non ! Jamais ! »
« Si fait, je vous assure ! »
« Ah ! tu vois ! »
Le regard dont elle accompagna cette phrase signifiait :
« C’est un homme riche, celui-là, écoute-le ! »
Cependant, la porte s’ouvrait à chaque minute, les garçonsglapissaient, et, sur un infernal piano, dans le cabinet à côté,quelqu’un tapait une valse. Puis les courses amenèrent à parlerd’équitation et des deux systèmes rivaux. Cisy défendait Baucher,Frédéric le comte d’Aure, quand Rosanette haussa les épaules.
« Assez, mon Dieu ! il s’y connaît mieux que toi, va !»
Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table ;les bougies du candélabre devant elle tremblaient au vent, cettelumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose àses paupières, faisait briller les globes de ses yeux ; larougeur du fruit se confondait avec la pourpre de ses lèvres, sesnarines minces battaient ; et toute sa personne avait quelquechose d’insolent, d’ivre et de noyé qui exaspérait Frédéric, etpourtant lui jetait au coeur des désirs fous.
Puis elle demanda, d’une voix calme, à qui appartenait ce grandlandau avec une livrée marron.
« A la comtesse Dambreuse », répliqua Cisy.
« Ils sont très riches, n’est-ce pas ? »
« Oh ! très riches ! bien que Mme Dambreuse, qui est,tout simplement, une demoiselle Boutron, la fille d’un préfet, aitune fortune médiocre. »
Son mari, au contraire, devait recueillir plusieurs héritages,Cisy les énuméra ; fréquentant les Dambreuse, il savait leurhistoire.
Frédéric, pour lui être désagréable, s’entêta à le contredire.Il soutint que Mme Dambreuse s’appelait de Boutron, certifiait sanoblesse.
« N’importe ! je voudrais bien avoir son équipage dit laMaréchale, en se renversant sur le fauteuil. »
Et la manche de sa robe, glissant un peu, découvrit, à sonpoignet gauche, un bracelet orné de trois opales.
Frédéric l’aperçut.
Ils se considérèrent tous les trois, et rougirent.
La porte s’entrebâilla discrètement, le bord d’un chapeau parut,puis le profil d’Hussonnet.
« Excusez, si je vous dérange, les amoureux ! » Mais ils’arrêta, étonné de voir Cisy et de ce que Cisy avait pris saplace.
On apporta un autre couvert ; et, comme il avait grandfaim, il empoignait au hasard, parmi les restes du dîner, de laviande dans un plat, un fruit dans une corbeille, buvait d’unemain, se servait de l’autre, tout en racontant sa mission. Les deuxtoutous étaient reconduits. Rien de neuf au domicile. Il avaittrouvé la cuisinière avec un soldat, histoire fausse, uniquementinventée pour produire de l’effet.
La Maréchale décrocha de la patère sa capote. Frédéric seprécipita sur la sonnette en criant de loin au garçon:
« Une voiture »
« J’ai la mienne », dit le Vicomte.
« Mais, monsieur ! »
« Cependant, monsieur… »
Et ils se regardaient dans les prunelles, pâles tous les deux etles mains tremblantes.
Enfin, la Maréchale prit le bras de Cisy, et, en montrant lebohème attablé :
« Soignez-le donc ! il s’étouffe. Je ne voudrais pas queson dévouement pour mes roquets le fît mourir ! »
La porte retomba.
« Eh bien ? » dit Hussonnet.
« Eh bien, quoi ? »
« Je croyais… »
« Qu’est-ce que vous croyiez ? »
« Est-ce que vous ne…  ? »
Il compléta sa phrase par un geste.
« Eh non ! jamais de la vie ! »
Hussonnet n’insista pas davantage.
Il avait eu un but en s’invitant à dîner. Son journal, qui nes’appelait plus l’Art, mais le Flambard, avec cette épigraphe : »Canonniers, à vos pièces ! » ne prospérant nullement, il avaitenvie de le transformer en une revue hebdomadaire, seul, sans lesecours de Deslauriers. Il reparla de l’ancien projet, et exposason plan nouveau.
Frédéric, ne comprenant pas sans doute, répondit par des chosesvagues. Hussonnet empoigna plusieurs cigares sur la table, dit : »Adieu, mon bon », et disparut.
Frédéric demanda la note. Elle était longue ; et le garçon,la serviette sous le bras, attendait son argent, quand un autre, unindividu blafard qui ressemblait à Martinon, vint lui dire :
« Faites excuse, on a oublié au comptoir de porter le fiacre.»
« Quel fiacre ? »
« Celui que ce monsieur a pris tantôt, pour les petits chiens.»
Et la figure du garçon s’allongea, comme s’il eût plaint lepauvre jeune homme. Frédéric eut envie de le gifler.
Il donna de pourboire les vingt francs qu’on lui rendait.
« Merci, Monseigneur ! » dit l’homme à la serviette, avecun grand salut.
Frédéric passa la journée du lendemain à ruminer sa colère etson humiliation. il se reprochait de n’avoir pas souffleté Cisy.Quant à la Maréchale, il se jura de ne plus la revoir ;d’autres aussi belles ne manquaient pas ; et, puisqu’ilfallait de l’argent pour posséder ces femmes-là, il jouerait à laBourse le prix de sa ferme, il serait riche, il écraserait de sonluxe la Maréchale et tout le monde. Le soir venu, il s’étonna den’avoir pas songé à Mme Arnoux.
« Tant mieux ! à quoi bon ? »
Le surlendemain, dès huit heures, Pellerin vint lui fairevisite. Il commença par des admirations sur le mobilier, descajoleries. Puis, brusquement :
« Vous étiez aux courses, dimanche ? »
« Oui, hélas ! »
Alors, le peintre déclama contre l’anatomie des chevaux anglais,vanta les chevaux de Géricault, les chevaux du Parthénon. »Rosanette était avec vous ? » Et il entama son éloge,adroitement.
La froideur de Frédéric le décontenança. Il ne savait comment envenir au portrait.
Sa première intention avait été de faire un Titien. Mais, peu àpeu, la coloration variée de son modèle l’avait séduit ; et ilavait travaillé franchement, accumulant pâte sur pâte et lumièresur lumière. Rosanette fut enchantée d’abord ; ses rendez-vousavec Delmar avaient interrompu les séances et laissé à Pellerintout le temps de s’éblouir. Puis, l’admiration s’apaisant, ils’était demandé si sa peinture ne manquait point de grandeur. Ilavait été revoir les Titien, avait compris la distance, reconnu safaute ; et il s’était mis à repasser ses contours simplement.Ensuite il avait cherché, en les rongeant, à y perdre, à y mêlerles tons de la tête et ceux des fonds ; et la figure avaitpris de la consistance, les ombres de la vigueur ; toutparaissait plus ferme. Enfin la Maréchale était revenue. Elles’était même permis des objections ; l’artiste, naturellement,avait persévéré. Après de grandes fureurs contre sa sottise, ils’était dit qu’elle pouvait avoir raison. Alors avait commencél’ère des doutes, tiraillements de la pensée qui provoquent lescrampes d’estomac, les insomnies, la fièvre, le dégoût desoi-même ; il avait eu le courage de faire des retouches, maissans coeur et sentant que sa besogne était mauvaise.
Il se plaignit seulement d’avoir été refusé au Salon, puisreprocha à Frédéric de ne pas être venu voir le portrait de laMaréchale.
« Je me moque bien de la Maréchale ! »
Une déclaration pareille l’enhardit.
« Croiriez-vous que cette bête-là n’en veut plus,maintenant ? »
Ce qu’il ne disait point, c’est qu’il avait réclamé d’elle milleécus. Or, la Maréchale s’était peu souciée de savoir qui payerait,et, préférant tirer d’Arnoux des choses plus urgentes, ne lui enavait même pas parlé.
« Eh bien, et Arnoux ? » dit Frédéric.
Elle l’avait relancé vers lui. L’ancien marchand de tableauxn’avait que faire du portrait.
« Il soutient que ça appartient à Rosanette. »
« En effet, c’est à elle. »
« Comment ! c’est elle qui m’envoie vers vous ! »répliqua Pellerin.
S’il eût cru à l’excellence de son oeuvre, il n’eût pas songé,peut-être, à l’exploiter. Mais une somme (et une sommeconsidérable) serait un démenti à la critique, un raffermissementpour lui-même. Frédéric, afin de s’en délivrer, s’enquit de sesconditions, courtoisement.
L’extravagance du chiffre le révolta, il répondit :
« Non, ah ! non ! »
« Vous êtes pourtant son amant, c’est vous qui m’avez fait lacommande ! »
« J’ai été l’intermédiaire, permettez ! »
« Mais je ne peux pas rester avec ça sur les bras ! »
L’artiste s’emportait.
« Ah ! je ne vous croyais pas si cupide. »
« Ni vous si avare ! Serviteur ! »
Il venait de partir que Sénécal se présenta.
Frédéric, troublé, eut un mouvement d’inquiétude.
« Qu’y a-t-il ? »
Sénécal conta son histoire.
« Samedi, vers neuf heures, Mme Arnoux a reçu une lettre quil’appelait à Paris ; comme personne, par hasard, ne setrouvait là pour aller à Creil chercher une voiture, elle avaitenvie de m’y faire aller moi-même. J’ai refusé, car ça ne rentrepas dans mes fonctions. Elle est partie, et revenue dimanche soir.Hier matin, Arnoux tombe à la fabrique. La Bordelaise s’estplainte. Je ne sais pas ce qui se passe entre eux, mais il a levéson amende devant tout le monde. Nous avons échangé des parolesvives. Bref, il m’a donné mon compte, et me voilà ! »
Puis, détachant ses paroles :
« Au reste, je ne me repens pas, j’ai fait mon devoir.N’importe, c’est à cause de vous. »
« Comment ? » S’écria Frédéric, ayant peur que Sénécal nel’eût deviné.
Sénécal n’avait rien deviné, car il reprit :
« C’est-à-dire que, sans vous, j’aurais peut-être trouvémieux.
Frédéric fut saisi d’une espèce de remords.
« En quoi puis-je vous servir, maintenant ? » Sénécaldemandait un emploi quelconque, une place.
« Cela vous est facile. Vous connaissez tant de monde, M.Dambreuse entre autres, à ce que m’a dit Deslauriers. »
Ce rappel de Deslauriers fut désagréable à son ami. il ne sesouciait guère de retourner chez les Dambreuse depuis la rencontredu Champ de Mars.
« Je ne suis pas suffisamment intime dans la maison pourrecommander quelqu’un. »
Le démocrate essuya ce refus stoïquement, et, après une minutede silence :
« Tout cela, j’en suis sûr, vient de la Bordelaise et aussi devotre Mme Arnoux. »
Ce votre ôta du coeur de Frédéric le peu de bon vouloir qu’ilgardait. Par délicatesse, cependant, il atteignit la clef de sonsecrétaire.
Sénécal le prévint.
« Merci ! »
Puis, oubliant ses misères, il parla des choses de la patrie,les croix d’honneur prodiguées à la fête du Roi, un changement decabinet, les affaires Drouillard et Bénier, scandales de l’époque,déclama contre les bourgeois et prédit une révolution.
Un crid japonais suspendu contre le mur arrêta ses yeux. Il leprit, en essaya le manche, puis le rejeta sur le canapé, avec unair de dégoût.
« Allons, adieu ! Il faut que j’aille à Notre-Dame deLorette.
« Tiens ! pourquoi ? »
« C’est aujourd’hui le service anniversaire de GodefroyCavaignac. Il est mort à l’oeuvre, celui-là ! Mais tout n’estpas fini !… Qui sait ? »
Et Sénécal tendit sa main, bravement.
« Nous ne nous reverrons peut-être jamais ! adieu ! »Cet adieu, répété deux fois, son froncement de sourcils encontemplant le poignard, sa résignation et son air solennel,surtout, firent rêver Frédéric, qui bientôt n’y pensa plus.
Dans la même semaine, son notaire du Havre lui envoya le prix desa ferme, cent soixante-quatorze mille francs. Il en fit deuxparts, plaça la première sur l’Etat, et alla porter la seconde chezun agent de change pour la risquer à la Bourse.
Il mangeait dans les cabarets à la mode, fréquentait lesthéâtres et tâchait de se distraire, quand Hussonnet lui adressaune lettre, où il narrait gaiement que la Maréchale, dès lelendemain des courses, avait congédié Cisy. Frédéric en futheureux, sans chercher pourquoi le bohème lui apprenait cetteaventure.
Le hasard voulut qu’il rencontrât Cisy, trois jours après. Legentilhomme fit bonne contenance, et l’invita même à dîner pour lemercredi suivant.
Frédéric, le matin de ce jour-là, reçut une notificationd’huissier, où M. Charles-Jean-Baptiste Oudry lui apprenait qu’auxtermes d’un jugement du tribunal, il s’était rendu acquéreur d’unepropriété sise à Belleville appartenant au sieur Jacques Arnoux, etqu’il était prêt à payer les deux cent vingt-trois mille francsmontant du prix de la vente. Mais il résultait du même acte que, lasomme des hypothèques dont l’immeuble était grevé dépassant le prixde l’acquisition, la créance de Frédéric se trouvait complètementperdue.
Tout le mal venait de n’avoir pas renouvelé en temps utile uneinscription hypothécaire. Arnoux s’était chargé de cette démarche,et l’avait ensuite oubliée. Frédéric s’emporta contre lui, et,quand sa colère fut passée :
« Eh bien après… . quoi ? si cela peut le sauver, tantmieux ! je n’en mourrai pas ! n’y pensons plus !»
Mais, en remuant ses paperasses sur sa table, il rencontra lalettre d’Hussonnet, et aperçut le post-scriptum, qu’il n’avaitpoint remarqué la première fois. Le bohème demandait cinq millefrancs, tout juste, pour mettre l’affaire du journal en train.
« Ah ! celui-là m’embête ! »
Et il le refusa brutalement dans un billet laconique. Aprèsquoi, il s’habilla pour se rendre à la Maison d’or.
Cisy présenta ses convives, en commençant par le plusrespectable, un gros monsieur à cheveux blancs :
« Le marquis Gilbert des Aulnays, mon parrain. M. Anselme deForchambeaux », dit-il ensuite (c’était un jeune homme blond etfluet, déjà chauve) ; puis, désignant un quadragénaired’allures simples : » Joseph Boffreu, mon cousin ; et voicimon ancien professeur M. Vezou », personnage moitié charretier,moitié séminariste, avec de gros favoris et une longue redingoteboutonnée dans le bas par un seul bouton, de manière à faire châlesur la poitrine.
Cisy attendait encore quelqu’un, le baron de Comaing, » quipeut-être viendra, ce n’est pas sûr ». Il sortait à chaque minute,paraissait inquiet ; enfin, à huit heures, on passa dans unesalle éclairée magnifiquement et trop spacieuse pour le nombre desconvives. Cisy l’avait choisie par pompe, tout exprès.
Un surtout de vermeil, chargé de fleurs et de fruits, occupaitle milieu de la table, couverte de plats d’argent, suivant lavieille mode française ; des raviers, pleins de salaisons etd’épices, formaient bordure tout autour ; des cruches de vinrosat frappé de glace se dressaient de distance en distance ;cinq verres de hauteur différente étaient alignés devant chaqueassiette avec des choses dont on ne savait pas l’usage, milleustensiles de bouche ingénieux ; — et il y avait, rien quepour le premier service : une hure d’esturgeon mouillée dechampagne, un jambon d’York au tokay, des grives au gratin, descailles rôties, un vol-au-vent Béchamel, un sauté de perdrixrouges, et, aux deux bouts de tout cela, des effilés de Pommes deterre qui étaient mêlés à des truffes. Un lustre et des girandolesilluminaient l’appartement, tendu de damas rouge. Quatredomestiques en habit noir se tenaient derrière les fauteuils demaroquin. A ce spectacle, les convives se récrièrent, le Précepteursurtout.
« Notre amphitryon, ma parole, a fait de véritablesfolies ! C’est trop beau ! »
« Ça ? » dit le vicomte de Cisy, » allons donc ! »
Et, dès la première cuillerée :
« Eh bien, mon vieux des Aulnays, avez-vous été au Palais-Royal,voir Père et Portier ? »
« Tu sais bien que je n’ai pas le temps ! » répliqua lemarquis.
Ses matinées étaient prises par un cours d’arboriculture, sessoirées par le Cercle agricole, et toutes ses après-midi par desétudes dans les fabriques d’instruments aratoires. Habitant laSaintonge les trois quarts de l’année, il profitait de ses voyagesdans la Capitale pour s’instruire ; et son chapeau à largesbords, posé sur une console, était plein de brochures.
Mais Cisy, s’apercevant que M. de Forchambeaux refusait du vin:
« Buvez donc, saprelotte ! Vous n’êtes pas crâne pour votredernier repas de garçon ! »
A ce mot, tous s’inclinèrent, on le congratulait.
« Et la jeune personne », dit le Précepteur, » est charmante,j’en suis sûr ? »
« Parbleu ! » s’écria Cisy. » N’importe, il a tort c’est sibête, le mariage ! »
« Tu parles légèrement, mon ami répliqua M. des Aulnays, tandisqu’une larme roulait dans ses yeux, au souvenir de sa défunte.
Et Forchambeaux répéta plusieurs fois de suite, en ricanant:
« Vous y viendrez vous-même, vous y viendrez ! » Cisyprotesta. Il aimait mieux se divertir, » être régence ». Il voulaitapprendre la savate, pour visiter les tapis-francs de la Cité,comme le prince Rodolphe des Mystères de Paris tira de sa poche unbrûle-gueule, rudoyait les domestiques, buvait extrêmement ;et, afin de donner de lui bonne opinion, dénigrait tous lesplats.
Il renvoya même les truffes, et le Précepteur, qui s’endélectait, dit par bassesse :
« Cela ne vaut pas les oeufs à la neige de madame votregrand-mère »
Puis il se remit à causer avec son voisin l’agronome, lequeltrouvait au séjour de la campagne beaucoup d’avantages, neserait-ce que de pouvoir élever ses filles dans des goûts simples.Le Précepteur applaudissait à ses idées et le flagornait, luisupposant de l’influence sur son élève, dont il désiraitsecrètement être l’homme d’affaires.
Frédéric était venu plein d’humeur contre Cisy ; sa sottisel’avait désarmé. Mais ses gestes, sa figure, toute sa personne luirappelant le dîner du café Anglais, l’agaçait de plus enplus ; et il écoutait les remarques désobligeantes que faisaità demi-voix le cousin Joseph, un brave garçon sans fortune, amateurde chasse, et boursier. Cisy, par manière de rire, l’appela »voleur » plusieurs fois ; puis, tout à coup :
« Ah ! le baron ! »
Alors entra un gaillard de trente ans, qui avait quelque chosede rude dans la physionomie, de souple dans les membres, le chapeausur l’oreille, et une fleur à la boutonnière. C’était l’idéal duVicomte. Il fut ravi de le posséder ; et, sa présencel’excitant, il tenta même un calembour, car il dit, comme onpassait un coq de bruyère :
« Voilà le meilleur des caractères de La Bruyère »
Ensuite, il adressa à M. de Comaing une foule de questions surdes personnes inconnues à la société ; puis, comme saisi d’uneidée :
« Dites donc ! avez-vous pensé à moi ? »
L’autre haussa les épaules.
« Vous n’avez pas l’âge, mon petiot ! Impossible »
Cisy l’avait prié de le faire admettre à son club. Mais lebaron, ayant sans doute pitié de son amour-propre :
« Ah ! j’oubliais ! Mille félicitations pour votrepari, mon cher ! »
« Quel pari ? »
« Celui que vous avez fait, aux courses, d’aller le soir mêmechez cette dame. »
Frédéric éprouva comme la sensation d’un coup de fouet. Il futcalmé tout de suite, par la figure décontenancée de Cisy.
En effet, la Maréchale, dès le lendemain, en était aux regrets,quand Arnoux, son premier amant, son homme, s’était présenté cejour-là même. Tous deux avaient fait comprendre au Vicomte qu’il »gênait », et on l’avait flanqué dehors, avec peu de cérémonie.
Il eut l’air de ne pas entendre. Le Baron ajouta :
« Que devient-elle, cette brave Rose ?… a-t-elle toujoursd’aussi jolies jambes ? » prouvant par ce mot qu’il laconnaissait intimement.
Frédéric fut contrarié de la découverte.
« Il n’y a pas de quoi rougir », reprit le Baron » c’est unebonne affaire ! »
Cisy claqua de la langue.
« Peuh ! pas si bonne ! »
« Ah ! »
« Mon Dieu, oui ! D’abord, moi, je ne lui trouve riend’extraordinaire, et puis on en récolte de pareilles tant qu’onveut, car enfin… elle est à vendre ! »
« Pas pour tout le monde ! » reprit aigrement Frédéric.
« il se croit différent des autres ! » répliqua Cisy, »quelle farce ! »
Et un rire parcourut la table.
Frédéric sentait les battements de son coeur l’étouffer. Ilavala deux verres d’eau, coup sur coup.
Mais le Baron avait gardé bon souvenir de Rosanette.
« Est-ce qu’elle est toujours avec un certain Arnoux ?»
« Je n’en sais rien », dit Cisy. » Je ne connais pas cemonsieur ! »
Il avança, néanmoins, que c’était une manière d’escroc.
« Un moment ! », s’écria Frédéric.
« Cependant, la chose est certaine ! Il a même eu unprocès. »
« Ce n’est pas vrai »
Frédéric se mit à défendre Arnoux. Il garantissait sa probité,finissait par y croire, inventait des chiffres, des preuves. LeVicomte, plein de rancune, et qui était gris d’ailleurs, s’entêtadans ses assertions, si bien que Frédéric lui dit gravement :
« Est-ce pour m’offenser, monsieur ? »
Et il le regardait, avec des prunelles ardentes comme soncigare.
« Oh ! pas du tout ! je vous accorde même qu’il aquelque chose de très bien : sa femme. »
« Vous la connaissez ? »
« Parbleu ! Sophie Arnoux, tout le monde connaît ça !»
« Vous dites ? »
Cisy, qui s’était levé, répéta en balbutiant :
« Tout le monde connaît ça ! »
« Taisez-vous ! Ce ne sont pas celles-là que vousfréquentez ! »
« Je m’en flatte. »
Frédéric lui lança son assiette au visage.
Elle passa comme un éclair par-dessus la table, renversa deuxbouteilles, démolit un compotier, et, se brisant contre le surtouten trois morceaux, frappa le ventre du Vicomte.
Tous se levèrent pour le retenir. Il se débattait, en criant,pris d’une sorte de frénésie ; M. des Aulnays répétait :
« Calmez-vous ! voyons ! cher enfant ! »
« Mais c’est épouvantable ! » vociférait le Précepteur.
Forchambeaux, livide comme les prunes, tremblait Joseph riaitaux éclats ; les garçons épongeaient le vin, ramassaient parterre les débris ; et le Baron alla fermer la fenêtre, car letapage, malgré le bruit des voitures, aurait pu s’entendre duboulevard.
Comme tout le monde, au moment où l’assiette avait été lancée,parlait à la fois, il fut impossible de découvrir la raison decette offense, si c’était à cause d’Arnoux, de Mme Arnoux, deRosanette ou d’un autre. Ce qu’il y avait de certain, c’était labrutalité inqualifiable de Frédéric ; il se refusapositivement à en témoigner le moindre regret.
M. des Aulnays tâcha de l’adoucir, le cousin Joseph, lePrécepteur, Forchambeaux lui-même. Le Baron pendant ce temps-là,réconfortait Cisy, qui, cédant à une faiblesse nerveuse, versaitdes larmes. Frédéric, au contraire, s’irritait de plus enplus ; et l’on serait resté là jusqu’au jour si le Baronn’avait dit pour en finir :
« Le Vicomte, Monsieur, enverra demain chez vous ses témoins.»
« Votre heure ? »
« A midi, s’il vous plaît. »
« Parfaitement, Monsieur. »
Frédéric, une fois dehors, respira à pleins poumons. Depuis troplongtemps, il contenait son coeur. Il venait de le satisfaireenfin ; il éprouvait comme un orgueil de virilité, unesurabondance de forces intimes qui l’enivraient. Il avait besoin dedeux témoins. Le premier auquel il songea fut Regimbart ; etil se dirigea tout de suite vers un estaminet de la rueSaint-Denis. La devanture était close. Mais de la lumière brillaità un carreau, au-dessus de la porte. Elle s’ouvrit, et il entra, ense courbant très bas sous l’auvent.
Une chandelle, au bord du comptoir, éclairait la salle déserte.Tous les tabourets, les pieds en l’air, étaient posés sur lestables. Le maître et la maîtresse avec leur garçon soupaient dansl’angle près de la cuisine ; — et Regimbart, le chapeau sur latête, partageait leur repas, et même gênait le garçon, qui étaitcontraint à chaque bouchée de se tourner de côté, quelque peu.Frédéric, lui ayant conté la chose brièvement, réclama sonassistance. Le Citoyen commença par ne rien répondre ; ilroulait des yeux, avait l’air de réfléchir, fit plusieurs toursdans la salle, et dit enfin :
« Oui, volontiers ! »
Et un sourire homicide le dérida, en apprenant que l’adversaireétait un noble.
« Nous le ferons marcher tambour battant, soyeztranquille ! D’abord… . avec l’épée… »
« Mais peut-être », objecta Frédéric, » que je n’ai pas ledroit… »
« Je vous dis qu’il faut prendre l’épée ! » répliquabrutalement le Citoyen. » Savez-vous tirer ? »
« Un peu ! »
« Ah ! un peu ! voilà comme ils sont tous ! Etils ont la rage de faire assaut ! Qu’est-ce que ça prouve, lasalle d’armes ! Ecoutez-moi : tenez-vous bien à distance envous enfermant toujours dans des cercles, et rompez !rompez ! C’est permis. Fatiguez-le ! Puis fendez-vousdessus, franchement ! Et surtout pas de malice, pas de coups àla La Fougère non ! de simples une-deux, des dégagements.Tenez, voyez-vous ? en tournant le poignet comme pour ouvrirune serrure. — Père Vauthier, donnez-moi votre canne !Ah ! cela suffit. »
Il empoigna la baguette qui servait à allumer le gaz, arronditle bras gauche, plia le droit, et se mit à pousser des bottescontre la cloison. Il frappait du pied, s’animait, feignait même derencontrer des difficultés, tout en criant : » Y es-tu, là ? yes-tu ? » et sa silhouette énorme se projetait sur lamuraille, avec son chapeau qui semblait toucher au plafond. Lelimonadier disait de temps en temps : » Bravo ! trèsbien ! » Son épouse également l’admirait, quoique émue ;et Théodore, un ancien soldat, en restait cloué d’ébahissement,étant, du reste, fanatique de M. Regimbart.
Le lendemain, de bonne heure, Frédéric courut au magasin deDussardier. Après une suite de pièces, toutes remplies d’étoffesgarnissant des rayons, ou étendues en travers sur des tables,tandis, que, çà et là, des champignons de bois supportaient deschâles, il l’aperçut dans une espèce de cage grillée, au milieu deregistres, et écrivant debout sur un pupitre. Le brave garçon lâchaimmédiatement sa besogne.
Les témoins arrivèrent avant midi. Frédéric, par bon goût, crutdevoir ne pas assister à la conférence.
Le Baron et M. Joseph déclarèrent qu’ils se contenteraient desexcuses les plus simples. Mais Regimbart, ayant pour principe de necéder jamais, et qui tenait à défendre l’honneur d’Arnoux (Frédéricne lui avait point parlé d’autre chose), demanda que le Vicomte fîtdes excuses. M. de Comaing fut révolté de l’outrecuidance. LeCitoyen n’en voulut pas démordre. Toute conciliation devenantimpossible, on se battrait.
D’autres difficultés surgirent -, car le choix des armeslégalement, appartenait à Cisy, l’offensé. Mais Regimbart soutintque, par l’envoi du cartel, il se constituait l’offenseur. Sestémoins se récrièrent qu’un soufflet, cependant, était la pluscruelle des offenses. Le Citoyen épilogua sur les mots, un coupn’étant pas un soufflet. Enfin, on décida qu’on s’en rapporterait àdes militaires ; et les quatre témoins sortirent, pour allerconsulter des officiers dans une caserne quelconque.
Ils s’arrêtèrent à celle du quai d’Orsay. M. de Comaing, ayantabordé deux capitaines, leur exposa la contestation.
Les capitaines n’y comprirent goutte, embrouillée qu’elle futpar les phrases incidentes du Citoyen. Bref, ils conseillèrent àces messieurs d’écrire un procès-verbal ; après quoi, ilsdécideraient. Alors, on se transporta dans un café ; et même,pour faire les choses plus discrètement, on désigna Cisy par H etFrédéric par un K.
Puis on retourna à la caserne. Les officiers étaient sortis. Ilsreparurent, et déclarèrent qu’évidemment le choix des armesappartenait à M. H. Tous s’en revinrent chez Cisy. Regimbart etDussardier restèrent sur le trottoir.
Le Vicomte, en apprenant la solution, fut pris d’un si grandtrouble, qu’il se la fit répéter plusieurs fois ; et, quand M.de Comaing en vint aux prétentions de Regimbart, il murmura »cependant », n’étant pas loin, en lui-même, d’y obtempérer. Puis ilse laissa choir dans un fauteuil, et déclara qu’il ne se battraitpas.
« Hein ? comment ? » dit le Baron.
Alors, Cisy s’abandonna à un flux labial désordonné.
Il voulait se battre au tromblon, à bout portant, avec un seulpistolet.
« Ou bien on mettra de l’arsenic dans un verre, qui sera tiré ausort. Ça se fait quelquefois ; je l’ai lu ! »
Le Baron, peu endurant naturellement, le rudoya.
« Ces messieurs attendent votre réponse. C’est indécent, à lafin ! Que prenez-vous ? voyons ! Est-cel’épée ? »
Le Vicomte répliqua » oui », par un signe de tête ; et lerendez-vous fut fixé pour le lendemain, à la porte Maillot, à septheures juste.
Dussardier étant contraint de s’en retourner à ses affaires,Regimbart alla prévenir Frédéric.
On l’avait laissé toute la journée sans nouvelles ; sonimpatience était devenue intolérable.
« Tant mieux ! » s’écria-t-il.
Le Citoyen fut satisfait de sa contenance.
« On réclamait de nous des excuses, croiriez-vous ? Cen’était rien, un simple mot ! Mais je les ai envoyés jolimentbouler ! Comme je le devais, n’est-ce pas ? »
« Sans doute », dit Frédéric tout en songeant qu’il eût mieuxfait de choisir un autre témoin.
Puis, quand il fut seul, il se répéta tout haut, plusieurs fois:
« Je vais me battre. Tiens, je vais me battre ! C’est drôle»
Et, comme il marchait dans sa chambre, en passant devant saglace, il s’aperçut qu’il était pâle.
« Est-ce que j’aurais peur ? »
Une angoisse abominable le saisit à l’idée d’avoir peur sur leterrain.
« Si j’étais tué, cependant ? Mon père est mort de la mêmefaçon. Oui, je serai tué »
Et, tout à coup, il aperçut sa mère, en robe noire ; desimages incohérentes se déroulèrent dans sa tête. Sa propre lâchetél’exaspéra. Il fut pris d’un paroxysme de bravoure, d’une soifcarnassière. Un bataillon ne l’eût pas fait reculer. Cette fièvrecalmée, il se sentit, avec joie, inébranlable. Pour se distraire,il se rendit à l’Opéra, où l’on donnait un ballet. Il écouta lamusique, lorgna les danseuses, et but un verre de punch, pendantl’entracte. Mais, en rentrant chez lui, la vue de son cabinet, deses meubles, où il se retrouvait peut-être pour la dernière fois,lui causa une faiblesse.
Il descendit dans son jardin. Les étoiles brillaient ; illes contempla. L’idée de se battre pour une femme le grandissait àses yeux, l’ennoblissait. Puis il alla se couchertranquillement.
Il n’en fut pas de même de Cisy. Après le départ du Baron,Joseph avait tâché de remonter son moral, et, comme le Vicomtedemeurait froid :
« Pourtant, mon brave, si tu préfères en rester là, j’irai ledire. »
Cisy n’osa répondre » certainement », mais il en voulut à soncousin de ne pas lui rendre ce service sans en parler.
Il souhaita que Frédéric, pendant la nuit, mourût d’une attaqued’apoplexie, ou qu’une émeute survenant, il y eût le lendemainassez de barricades pour fermer tous les abords du bois deBoulogne. ou qu’un événement empêchât un des témoins de s’yrendre ; car le duel faute de témoins manquerait. Il avaitenvie de se sauver par un train express n’importe où. Il regrettade ne pas savoir la médecine pour prendre quelque chose qui, sansexposer ses jours, ferait croire à sa mort. Il arriva jusqu’àdésirer être malade, gravement.
Afin d’avoir un conseil, un secours, il envoya chercher M. desAulnays. L’excellent homme était retourné en Saintonge, sur unedépêche lui apprenant l’indisposition d’une de ses filles. Celaparut de mauvais augure à Cisy. Heureusement que M. Vezou, sonprécepteur, vint le voir. Alors il s’épancha.
« Comment faire, mon Dieu ! comment faire ? »
« Moi, à votre place, monsieur le Comte, je payerais un fort dela halle pour lui flanquer une raclée. »
« Il saurait toujours de qui ça vient ! » reprit Cisy.
Et, de temps à autre, il poussait un gémissement -, puis : »Mais est-ce qu’on a le droit de se battre en duel ? »
« C’est un reste de barbarie ! Que voulez-vous ! »
Par complaisance, le pédagogue s’invita lui-même à dîner. Sonélève ne mangea rien, et, après le repas, sentit le besoin de faireun tour.
Il dit en passant devant une église :
« Si nous entrions un peu… pour voir ? »
M. Vezou ne demanda pas mieux, et même lui présenta de l’eaubénite.
C’était le mois de Marie, des fleurs couvraient l’autel, desvoix chantaient, l’orgue résonnait. Mais il lui fut impossible deprier, les pompes de la religion lui inspirant des idées defunérailles ; il entendait comme des bourdonnements de Deprofundis.
« Allons-nous-en ! Je ne me sens pas bien ! »
Ils employèrent toute la nuit à jouer aux cartes. Le Vicomtes’efforça de perdre, afin de conjurer la mauvaise chance, ce dontM. Vezou profita. Enfin, au petit jour, Cisy, qui n’en pouvaitplus, s’affaissa sur le tapis vert, et eut un sommeil plein desonges désagréables.
Si le courage, pourtant, consiste à vouloir dominer safaiblesse, le Vicomte fut courageux, car, à la vue de ses témoinsqui venaient le chercher, il se roidit de toutes ses forces, lavanité lui faisant comprendre qu’une reculade le perdrait. M. deComaing le complimenta sur sa bonne mine.
Mais, en route, le bercement du fiacre et la chaleur du soleilmatinal l’énervèrent. Son énergie était retombée. Il ne distinguaitmême plus où l’on était.
Le Baron se divertit à augmenter sa frayeur, en parlant du »cadavre », et de la manière de le rentrer en ville,clandestinement. Joseph donnait la réplique ; tous deux,jugeant l’affaire ridicule, étaient persuadés qu’elles’arrangerait.
Cisy gardait sa tête sur sa poitrine ; il la relevadoucement et fit observer qu’on n’avait pas pris de médecin.
« C’est inutile », dit le Baron.
« Il n’y a pas de danger, alors ? »
Joseph répliqua d’un ton grave :
« Espérons-le ! »
Et personne dans la voiture ne paria plus.
A sept heures dix minutes, on arriva devant la porte Maillot.Frédéric et ses témoins s’y trouvaient, habillés de noir tous lestrois. Regimbart, au lieu de cravate, avait un col de crin comme untroupier ; et il portait une espèce de longue boîte à violon,spéciale pour ce genre d’aventures. On échangea froidement unsalut. Puis tous s’enfoncèrent dans le bois de Boulogne, par laroute de Madrid, afin d’y trouver une place convenable.
Regimbart dit à Frédéric, qui marchait entre lui et Dussardier:
« Eh bien, et cette venette, qu’en fait-on ? Si vous avezbesoin de quelque chose, ne vous gênez pas, je connais ça ! Lacrainte est naturelle à l’homme. » Puis, à voix basse :
« Ne fumez plus, ça amollit ! »
Frédéric jeta son cigare qui le gênait, et continua d’un piedferme. Le Vicomte avançait par derrière, appuyé sur le bras de sesdeux témoins.
De rares passants les croisaient. Le ciel était bleu, et onentendait, par moments, des lapins bondir. Au détour d’un sentier,une femme en madras causait avec un homme en blouse, et, dans lagrande avenue sous les marronniers, des domestiques en veste detoile promenaient leurs chevaux. Cisy se rappelait les joursheureux où, monté sur son alezan et le lorgnon dans l’oeil, ilchevauchait à la portière des calèches ; ces souvenirsrenforçaient son angoisse ; une soif intolérable le brûlait —la susurration des mouches se confondait avec le battement de sesartères ; ses pieds enfonçaient dans le sable ; il luisemblait qu’il était en train de marcher depuis un tempsinfini.
Les témoins, sans s’arrêter, fouillaient de l’oeil les deuxbords de la route. On délibéra si l’on irait à la croix Catelan ousous les murs de Bagatelle. Enfin, on prit à droite ; et ons’arrêta dans une espèce de quinconce, entre des pins.
L’endroit fut choisi de manière à répartir également le niveaudu terrain. On marqua les deux places où les adversaires devaientse poser. Puis Regimbart ouvrit sa boîte. Elle contenait, sur uncapitonnage de basane rouge, quatre épées charmantes, creuses aumilieu, avec des poignées garnies de filigrane. Un rayon lumineux,traversant les feuilles, tomba dessus ; et elles parurent àCisy briller comme des vipères d’argent sur une mare de sang.
Le Citoyen fit voir qu’elles étaient de longueur pareille ;il prit la troisième pour lui-même, afin de séparer lescombattants, en cas de besoin. M. de Comaing tenait une canne. Il yeut un silence. On se regarda. Toutes les figures avaient quelquechose d’effaré ou de cruel.
Frédéric avait mis bas sa redingote et son gilet. Joseph aidaCisy à faire de même ; sa cravate étant retirée, on aperçut àson cou une médaille bénite. Cela fit sourire de pitiéRegimbart.
Alors, M. de Comaing (pour laisser à Frédéric encore un momentde réflexion) tâcha d’élever des chicanes. Il réclama le droit demettre un gant, celui de saisir l’épée de son adversaire avec lamain gauche ; Regimbart, qui était pressé, ne s’y refusa pas.Enfin le Baron, s’adressant à Frédéric :
« Tout dépend de vous, Monsieur ! Il n’y a jamais dedéshonneur à reconnaître ses fautes. »
Dussardier l’approuvait du geste. Le Citoyen s’indigna. «Croyez-vous que nous sommes ici pour plumer les canards,fichtre ?… En garde ! »
Les adversaires étaient l’un devant l’autre, leurs témoins dechaque côté. Il cria le signal :
« Allons ! »
Cisy devint effroyablement pâle. Sa lame tremblait par le bout,comme une cravache. Sa tête se renversait, ses bras s’écartèrent,il tomba sur le dos, évanoui. Joseph le releva ; et, tout enlui poussant sous les narines un flacon, il le secouait fortement.Le Vicomte rouvrit les yeux, puis tout à coup, bondit comme unfurieux sur son épée. Frédéric avait gardé la sienne ; et ill’attendait, l’oeil fixe. la main haute.
« Arrêtez, arrêtez ! » cria une voix qui venait de laroute, en même temps que le bruit d’un cheval au galop ; et lacapote d’un cabriolet cassait les branches ! Un homme penchéen dehors agitait un mouchoir, et criait toujours : » Arrêtez,arrêtez ! »
M. de Comaing, croyant à une intervention de la police, leva sacanne.
« Finissez donc ! le Vicomte saigne ! »
« Moi ? » dit Cisy.
En effet, il s’était, dans sa chute, écorché le pouce de la maingauche.
« Mais c’est en tombant », ajouta le Citoyen.
Le Baron feignit de ne pas entendre.
Arnoux avait sauté du cabriolet.
« J’arrive trop tard ! Non ! Dieu soit loué !»
Il tenait Frédéric à pleins bras, le palpait, lui couvrait levisage de baisers.
« Je sais le motif : vous avez voulu défendre votre vieilami ! C’est bien, cela, c’est bien ! Jamais je nel’oublierai ! Comme vous êtes bon ! Ah ! cherenfant ! » Il le contemplait et versait des larmes, tout enricanant de bonheur. Le Baron se tourna vers Joseph.
« Je crois que nous sommes de trop dans cette petite fête defamille. C’est fini, n’est-ce pas, Messieurs ? — Vicomtemettez votre bras en écharpe ; tenez, voilà mon foulard. »Puis, avec un geste impérieux : » Allons ! pas derancune ! Cela se doit ! »
Les deux combattants se serrèrent la main, mollement. LeVicomte, M. de Comaing et Joseph disparurent d’un côté, et Frédérics’en alla de l’autre avec ses amis.
Comme le restaurant de Madrid n’était pas loin, Arnoux proposade s’y rendre pour boire un verre de bière.
« On pourrait même déjeuner », dit Regimbart.
Mais, Dussardier n’en ayant pas le loisir, ils se bornèrent à unrafraîchissement, dans le jardin. Tous éprouvaient cette béatitudequi suit les dénouements heureux. Le Citoyen, cependant, étaitfâché qu’on eût interrompu le duel au bon moment.
Arnoux en avait eu connaissance par un nommé Compain, ami deRegimbart ; et dans un élan de coeur, il était accouru pourl’empêcher, croyant, du reste, en être la cause. Il pria Frédéricde lui fournir là-dessus quelques détails. Frédéric, ému par lespreuves de sa tendresse, se fit scrupule d’augmenter son illusion «De grâce, n’en parlons plus ! »
Arnoux trouva cette réserve fort délicate. Puis, avec salégèreté ordinaire, passant à une autre idée : » Quoi de neuf,Citoyen ? »
Et ils se mirent à causer traites, échéances. Afin d’être pluscommodément, ils allèrent même chuchoter à l’écart sur une autretable.
Frédéric distingua ces mots : » Vous allez me souscrire. —Oui ! mais, vous, bien entendu… — Je l’ai négocié enfin pourtrois cents ! — Jolie commission, ma foi ! » Bref, ilétait clair qu’Arnoux tripotait avec le Citoyen beaucoup dechoses.
Frédéric songea à lui rappeler ses quinze mille francs. Mais sadémarche récente interdisait les reproches, même les plus doux.D’ailleurs, il se sentait fatigué. L’endroit n’était pasconvenable. Il remit cela à un autre jour.
Arnoux, assis à l’ombre d’un troène, fumait d’un air hilare. Illeva les yeux vers les portes des cabinets donnant toutes sur lejardin, et dit qu’il était venu là, autrefois, bien souvent.
« Pas seul, sans doute ? » répliqua le Citoyen.
« Parbleu ! »
« Quel polisson vous faites ! un homme marié ! »
« Eh bien, et vous donc ! » reprit Arnoux ; et, avecun sourire indulgent : » Je suis même sûr que ce gredin-là possèdequelque part, une chambre, où il reçoit des petites filles !»
Le Citoyen confessa que c’était vrai, par un simple haussementde sourcils. Alors, ces deux messieurs exposèrent leurs goûts :Arnoux préférait maintenant la jeunesse, les ouvrières ;Regimbart détestait » les mijaurées » et tenait avant tout aupositif. La conclusion, fournie par le marchand de faïence futqu’on ne devait pas traiter les femmes sérieusement.
« Cependant, il aime la sienne ! » songeait Frédéric, ens’en retournant ; et il le trouvait un malhonnête homme. Illui en voulait de ce duel, comme si c’eût été pour lui qu’il avait,tout à l’heure, risqué sa vie.
Mais il était reconnaissant à Dussardier de sondévouement ; le commis, sur ses instances, arriva bientôt àlui faire une visite tous les jours.
Frédéric lui prêtait des livres : Thiers, Dulaure, Barante, lesGirondins de Lamartine. Le brave garçon l’écoutait avecrecueillement et acceptait ses opinions comme celles d’unmaître.
Il arriva un soir tout effaré.
Le matin, sur le boulevard, un homme qui courait à perdrehaleine s’était heurté contre lui ; et, l’ayant reconnu pourun ami de Sénécal, lui avait dit « On vient de le prendre, je mesauve ! » Rien de plus vrai. Dussardier avait passé la journéeaux informations. Sénécal était sous les verrous, comme prévenud’attentat politique.
Fils d’un contremaître, né à Lyon et ayant eu pour professeur unancien disciple de Chalier, dès son arrivée à Paris, il s’étaitfait recevoir de la Société des Familles ; ses habitudesétaient connues ; la police le surveillait. Il s’était battudans l’affaire de mai 1839, et, depuis lors se tenait à l’ombre,mais s’exaltant de plus en plus, fanatique d’Alibaud, mêlant sesgriefs contre la société à ceux du peuple contre la monarchie, ets’éveillant chaque matin avec l’espoir d’une révolution qui, enquinze jours ou un mois, changerait le monde. Enfin, écoeuré par lamollesse de ses frères, furieux des retards qu’on opposait à sesrêves et désespérant de la patrie, il était entré comme chimistedans le complot des bombes incendiaires ; et on l’avaitsurpris portant de la poudre qu’il allait essayer à Montmartre,tentative suprême pour établir la République.
Dussardier ne la chérissait pas moins, car elle signifiait,croyait-il, affranchissement et bonheur universel. Un jour, — àquinze ans, — dans la rue Transnonain, devant la boutique d’unépicier, il avait vu des soldats la baïonnette rouge de sang, avecdes cheveux collés à la crosse de leur fusil ; depuis cetemps-là, le Gouvernement l’exaspérait comme l’incarnation même del’Injustice. Il confondait un peu les assassins et lesgendarmes ; un mouchard valait à ses yeux un parricide. Toutle mal répandu sur la terre, il l’attribuait naïvement auPouvoir ; et il le haïssait d’une haine essentielle,permanente, qui lui tenait tout le coeur et raffinait sasensibilité. Les déclamations de Sénécal l’avaient ébloui. Qu’ilfût coupable ou non, et sa tentative odieuse, peu importait !Du moment qu’il était la victime de l’Autorité, on devait leservir.
« Les Pairs le condamneront, certainement ! Puis il seraemmené dans une voiture cellulaire, comme un galérien et onl’enfermera au Mont-Saint-Michel, où le Gouvernement les faitmourir ! Austen est devenu fou ! Steuben s’est tué !Pour transférer Barbès dans un cachot, on l’a tiré par les jambes,par les cheveux ! On lui piétinait le corps, et sa têterebondissait à chaque marche tout le long de l’escalier. Quelleabomination ! les Misérables ! »
Des sanglots de colère l’étouffaient, et il tournait dans lachambre, comme pris d’une grande angoisse.
« Il faudrait faire quelque chose, cependant Voyons ! moi,je ne sais pas ! Si nous tâchions de le délivrer, hein ?Pendant qu’on le mènera au Luxembourg, on peut se jeter surl’escorte dans le couloir ! Une douzaine d’hommes déterminés,ça passe partout. »
Il y avait tant de flamme dans ses yeux, que Frédéric entressaillit.
Sénécal lui apparut plus grand qu’il ne croyait. Il se rappelases souffrances, sa vie austère ; sans avoir pour luil’enthousiasme de Dussardier, il éprouvait néanmoins cetteadmiration qu’inspire tout homme se sacrifiant à une idée. Il sedisait que, s’il l’eût secouru, Sénécal n’en serait pas là ;et les deux amis cherchèrent laborieusement quelque combinaisonpour le sauver.
Il leur fut impossible de parvenir jusqu’à lui.
Frédéric s’enquérait de son sort dans les journaux, et pendanttrois semaines fréquenta les cabinets de lecture.
Un jour, plusieurs numéros du Flambard lui tombèrent sous lamain. L’article de fond, invariablement, était consacré à démolirun homme illustre. Venaient ensuite les nouvelles du monde, lescancans. Puis, on blaguait l’Odéon, Carpentras, la pisciculture, etles condamnés à mort quand il y en avait. La disparition d’unpaquebot fournit matière à plaisanteries pendant un an. Dans latroisième colonne, un courrier des arts donnait, sous formed’anecdote ou de conseil, des réclames de tailleurs, avec descomptes rendus de soirées, des annonces de ventes, des analysesd’ouvrages, traitant de la même encre un volume de vers et unepaire de bottes. La seule partie sérieuse était la critique despetits théâtres, où l’on s’acharnait sur deux ou troisdirecteurs ; et les intérêts de l’Art étaient invoqués àpropos des décors des Funambules ou d’une amoureuse desDélassements.
Frédéric allait rejeter tout cela quand ses yeux rencontrèrentun article intitulé : Une poulette entre trois cocos. C’étaitl’histoire de son duel, narrée en style sémillant, gaulois. Il sereconnut sans peine, car il était désigné par cette plaisanterie,laquelle revenait souvent : » Un jeune homme du collège de Sens etqui en manque. », On le représentait même comme un pauvre diable deprovincial, un obscur nigaud tâchant de frayer avec les grandsseigneurs. Quant au Vicomte, il avait le beau rôle, d’abord dans lesouper, où il s’introduisait de force, ensuite dans le pari,puisqu’il emmenait la demoiselle, et finalement sur le terrain, oùil se comportait en gentilhomme. La bravoure de Frédéric n’étaitpas niée, précisément, mais on faisait comprendre qu’unintermédiaire, le protecteur lui-même, était survenu juste à temps.Le tout se terminait par cette phrase, grosse peut-être deperfidies :
« D’où vient leur tendresse ? Problème ! et, comme ditBazile, qui diable est-ce qu’on trompe ici »
C’était, sans le moindre doute, une vengeance d’Hussonnet contreFrédéric, pour son refus des cinq mille francs.
Que faire ? S’il lui en demandait raison, le bohèmeprotesterait de son innocence, et il n’y gagnerait rien. Le mieuxétait d’avaler la chose silencieusement. Personne, après tout, nelisait le Flambard.
En sortant du cabinet de lecture, il aperçut du monde devant laboutique d’un marchand de tableaux. On regardait un portrait defemme, avec cette ligne écrite au bas en lettres noires : » MlleRose-Annette Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent.»
C’était bien elle, — ou à peu près, — vue de face, les seinsdécouverts, les cheveux dénoués, et tenant dans ses mains unebourse de velours rouge, tandis que, par derrière, un paon avançaitson bec sur son épaule, en couvrant la muraille de ses grandesplumes en éventail.
Pellerin avait fait cette exhibition pour contraindre Frédéricau payement, persuadé qu’il était célèbre et que tout Paris,s’animant en sa faveur, allait s’occuper de cette misère.
Etait-ce une conjuration ? Le peintre et le journalisteavaient-ils monté leur coup ensemble ?
Son duel n’avait rien empêché. Il devenait ridicule, tout lemonde se moquait de lui.
Trois jours après, à la fin de juin, les actions du Nord ayantfait quinze francs de hausse, comme il en avait acheté deux millel’autre mois, il se trouva gagner trente mille francs. Cettecaresse de la fortune lui redonna confiance. Il se dit qu’iln’avait besoin de personne, que tous ses embarras venaient de satimidité, de ses hésitations. Il aurait dû commencer avec laMaréchale brutalement, refuser Hussonnet dès le premier jour, nepas se compromettre avec Pellerin ; et, pour montrer que rienne le gênait, il se rendit chez Mme Dambreuse, à une de ses soiréesordinaires.
Au milieu de l’antichambre, Martinon, qui arrivait en même tempsque lui, se retourna.
« Comment, tu viens ici, toi ? » avec l’air surpris et mêmecontrarié de le voir.
« Pourquoi pas ? »
Et, tout en cherchant la cause d’un tel abord, Frédéric s’avançadans le salon.
La lumière était faible. malgré les lampes posées dans lescoins ; car les trois fenêtres, grandes ouvertes, dressaientparallèlement trois larges carrés d’ombre noire. Des jardinières,sous les tableaux, occupaient jusqu’à hauteur d’homme lesintervalles de la muraille ; et une théière d’argent avec unsamovar se mirait au fond, dans une glace. Un murmure de voixdiscrètes s’élevait. On entendait des escarpins craquer sur letapis.
Il distingua des habits noirs, puis une table ronde éclairée parun grand abat-jour, sept ou huit femmes en toilettes d’été, et, unpeu plus loin, Mme Dambreuse dans un fauteuil à bascule. Sa robe detaffetas lilas avait des manches à crevés, d’où s’échappaient desbouillons de mousseline, le ton doux de l’étoffe se mariant à lanuance de ses cheveux ; et elle se tenait quelque peurenversée en arrière, avec le bout de son pied sur un coussin, —tranquille comme une oeuvre d’art pleine de délicatesse, une fleurde haute culture.
M. Dambreuse et un vieillard à chevelure blanche se promenaientdans toute la longueur du salon. Quelques-uns s’entretenaient aubord des petits divans, çà et là les autres, debout, formaient uncercle au milieu.
Ils causaient de votes, d’amendements, de sous-amendements, dudiscours de M. Grandin, de la réplique de M. Benoist. Le tiersparti décidément allait trop loin ! Le centre gauche aurait dûse souvenir un peu mieux de ses origines ! Le ministère avaitreçu de graves atteintes ! Ce qui devait rassurer pourtant,c’est qu’on ne lui voyait point de successeur. Bref, la situationétait complètement analogue à celle de 1834.
Comme ces choses ennuyaient Frédéric, il se rapprocha desfemmes. Martinon était près d’elles, debout, le chapeau sous lebras, la figure de trois quarts, et si convenable, qu’ilressemblait à de la porcelaine de Sèvres. Il prit une Revue desDeux Mondes traînant sur la table, entre une Imitation et unAnnuaire de Gotha, et jugea de haut un poète illustre, dit qu’ilallait aux conférences de Saint-François, se plaignit de sonlarynx, avalait de temps à autre une boule de gomme ; etcependant, parlait musique, faisait le léger. Mlle Cécile, la niècede M. Dambreuse, qui se brodait une paire de manchettes, leregardait, en dessous, avec ses prunelles d’un bleu pâle ; etmiss John, l’institutrice à nez camus, en avait lâché satapisserie ; toutes deux paraissaient s’écrierintérieurement
« Qu’il est beau ! »
Mme Dambreuse se tourna vers lui « Donnez-moi donc mon éventail,qui est sur cette console, là-bas. Vous vous trompez !l’autre ! »
Elle se leva ; et, comme il revenait, ils se rencontrèrentau milieu du salon, face à face ; elle lui adressa quelquesmots, vivement, des reproches sans doute, à en juger parl’expression altière de sa figure ; Martinon tâchait desourire ; puis il alla se mêler au conciliabule des hommessérieux. Mme Dambreuse reprit sa place, et, se penchant sur le brasde son fauteuil, elle dit à Frédéric :
« J’ai vu quelqu’un, avant-hier, qui m’a parlé de vous, M. deCisy ; vous le connaissez, n’est-ce pas ? »
« Oui… un peu. »
Tout à coup Mme Dambreuse s’écria :
« Duchesse, ah ! quel bonheur ! »
Et elle s’avança jusqu’à la porte, au-devant d’une vieillepetite dame, qui avait une robe de taffetas carmélite et un bonnetde guipure, à longues pattes. Fille d’un compagnon d’exil du comted’Artois et veuve d’un maréchal de l’Empire créé pair de France en1830, elle tenait à l’ancienne cour comme à la nouvelle et pouvaitobtenir beaucoup de choses. Ceux qui causaient debout s’écartèrent,puis reprirent leur discussion.
Maintenant, elle roulait sur le paupérisme, dont toutes lespeintures, d’après ces messieurs, étaient fort exagérées.
« Cependant », objecta Martinon, » la misère existe,avouons-le ! Mais le remède ne dépend ni de la Science ni duPouvoir. C’est une question purement individuelle. Quand les bassesclasses voudront se débarrasser de leurs vices, elless’affranchiront de leurs besoins. Que le peuple soit plus moral, etil sera moins pauvre ! »
Suivant M. Dambreuse, on n’arriverait à rien de bien sans unesurabondance du capital. Donc, le seul moyen possible était deconfier, » comme le voulaient, du reste, les saint-simoniens (monDieu, ils avaient du bon ! soyons justes envers tout lemonde), de confier, dis-je, la cause du Progrès à ceux qui peuventaccroître la fortune publique ». Insensiblement on aborda lesgrandes exploitations industrielles, les chemins de fer, lahouille. Et M. Dambreuse, s’adressant à Frédéric, lui dit tout bas:
« Vous n’êtes pas venu pour notre affaire. » Frédéric alléguaune maladie ; mais, sentant que l’excuse était trop bête :
« D’ailleurs, j’ai eu besoin de mes fonds. »
« Pour acheter une voiture ? » reprit Mme Dambreuse, quipassait près de lui, une tasse de thé à la main ; et elle leconsidéra pendant une minute, la tête un peu tournée sur sonépaule.
Elle le croyait l’amant de Rosanette l’allusion était claire. Ilsembla même à Frédéric que toutes les dames le regardaient de loin,en chuchotant. Pour mieux voir ce qu’elles pensaient, il serapprocha d’elles, encore une fois.
De l’autre côté de la table, Martinon, auprès de Mlle Cécile,feuilletait un album. C’étaient des lithographies représentant descostumes espagnols. Il lisait tout haut les légendes : — Femme deSéville, — Jardinier de Valence, — Picador andalou » ; et,descendant une fois jusqu’au bas de la page, il continua d’unehaleine :
« Jacques Arnoux, éditeur. — Un de tes amis, hein ? »
« C’est vrai », dit Frédéric, blessé par son air.
Mme Dambreuse reprit :
« En effet, vous êtes venu, un matin… pour… une maison, jecrois ? oui, une maison appartenant à sa femme. » (Celasignifiait : » C’est votre maîtresse. »)
Il rougit jusqu’aux oreilles ; et M. Dambreuse, quiarrivait au même moment, ajouta :
« Vous paraissiez même vous intéresser beaucoup à eux. » Cesderniers mots achevèrent de décontenancer Frédéric.
Son trouble, que l’on voyait, pensait-il, allait confirmer lessoupçons, quand M. Dambreuse lui dit de plus près, d’un ton grave:
« Vous ne faites pas d’affaires ensemble, je suppose ?»
Il protesta par des secousses de tête multipliées, sanscomprendre l’intention du capitaliste, qui voulait lui donner unconseil de sembler lâche. Il avait envie de partir. La peur leretint. Un domestique enlevait les tasses de thé ; MmeDambreuse causait avec un diplomate en habit bleu, deux jeunesfilles, rapprochant leurs fronts, se faisaient voir unebague ; les autres, assises en demi-cercle sur des fauteuils,remuaient doucement leurs blancs visages, bordés de cheveluresnoires ou blondes ; personne enfin ne s’occupait de lui.Frédéric tourna les talons ; et, par une suite de longszigzags, il avait presque gagné la porte, quand, passant près d’uneconsole, il remarqua dessus, entre un vase de Chine et la boiserie,un journal plié en deux. Il le tira quelque peu, et lut ces mots :le Flambard.
Qui l’avait apporté ? Cisy ! Pas un autre évidemment.Qu’importait, du reste ! Ils allaient croire, tous déjàcroyaient peut-être à l’article. Pourquoi cet acharnement ?Une ironie silencieuse l’enveloppait. Il se sentait comme perdudans un désert. Mais la voix de Martinon s’éleva :
« A propos d’Arnoux, j’ai lu parmi les prévenus des bombesincendiaires, le nom d’un de ses employés. Sénécal. Est-ce lenôtre ?
« Lui-même », dit Frédéric.
Martinon répéta, en criant très haut :
« Comment, notre Sénécal ! notre Sénécal » Alors, on lequestionna sur le complot ; sa place d’attaché au parquetdevait lui fournir des renseignements.
Il confessa n’en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu lepersonnage, l’ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenaiten définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné,s’écria :
« Pas du tout ! c’est un très honnête garçon ! »
« Cependant, monsieur », dit un propriétaire, » on n’est pashonnête quand on conspire ! »
La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins,quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou legenre humain, pour garantir leur fortune, s’épargner un malaise, unembarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de laforce. Tous déclarèrent les crimes politiques inexcusables. Ilfallait plutôt pardonner à ceux qui provenaient du besoin ! Eton ne manqua pas de mettre en avant l’éternel exemple du père defamille, volant l’éternel morceau de pain chez l’éternelboulanger.
Un administrateur s’écria même :
« Moi, monsieur, si j’apprenais que mon frère conspire, je ledénoncerais ! »
Frédéric invoqua le droit de résistance ; et. se rappelantquelques phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes,Blackstone, le bill des droits en Angleterre, et l’article 2 de laConstitution de 91. C’était même en vertu de ce droit-là qu’onavait proclamé la déchéance de Napoléon ; il avait été reconnuen 1830, inscrit en tête de la Charte.
« D’ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justiceveut qu’on le renverse. »
« Mais c’est abominable ! » exclama la femme d’unpréfet.
Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme sielles eussent entendu le bruit des balles. Mme Dambreuse sebalançait dans son fauteuil, et l’écoutait parler en souriant.
Un industriel, ancien carbonaro tâcha de lui démontrer que lesd’Orléans étaient une belle famille sans doute, il y avait desabus…
« Eh bien, alors ? »
« Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur ! Si voussaviez comme toutes ces criailleries de l’opposition nuisent auxaffaires ! »
« Je me moque des affaires ! » reprit Frédéric.
La pourriture de ces vieux l’exaspérait ; et, emporté parla bravoure qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua lesfinanciers, les députés, le Gouvernement, le Roi, prit la défensedes Arabes, débitait beaucoup de sottises. Quelques-unsl’encourageaient ironiquement : » Allez donc !continuez ! » tandis que d’autres murmuraient : »Diable ! quelle exaltation ! » Enfin, il jugea convenablede se retirer ; et, comme il s’en allait, M. Dambreuse luidit, faisant allusion à la place de secrétaire :
« Rien n’est terminé encore ! Mais dépêchez-vous ! »Et Mme Dambreuse :
« A bientôt, n’est-ce pas ? »
Frédéric jugea leur adieu une dernière moquerie. était déterminéà ne jamais revenir dans cette maison, à ne plus fréquenter tousces gens-là. Il croyait les avoir blessés, ne sachant pas quellarge fonds d’indifférence le monde possède ! Ces femmessurtout l’indignaient. Pas une qui l’eût soutenu, même du regard.Il leur en voulait de ne pas les avoir émues. Quant à MmeDambreuse, il lui trouvait quelque chose à la fois de langoureux etde sec, qui empêchait de la définir par une formule. Avait-elle unamant ? Quel amant ? Etait-ce le diplomate ou unautre ? Martinon, peut-être ? Impossible !Cependant, il éprouvait une espèce de jalousie contre lui, etenvers elle une malveillance inexplicable.
Dussardier, venu ce soir-là comme d’habitude, l’attendait.Frédéric avait le coeur gonflé ; il le dégorgea, et sesgriefs, bien que vagues et difficiles à comprendre, attristèrent lebrave commis ; il se plaignait même de son isolement.Dussardier, en hésitant un peu, proposa de se rendre chezDeslauriers.
Frédéric, au nom de l’avocat, fut pris par un besoin extrême dele revoir. Sa solitude intellectuelle était profonde, et lacompagnie de Dussardier insuffisante. Il lui répondit d’arrangerles choses comme il voudrait.
Deslauriers, également, sentait depuis leur brouille uneprivation dans sa vie. Il céda sans peine à des avancescordiales.
Tous deux s’embrassèrent, puis se mirent à causer de chosesindifférentes.
La réserve de Deslauriers attendrit Frédéric ; et, pour luifaire une sorte de réparation, il lui conta le lendemain sa pertede quinze mille francs, sans dire que ces quinze mille francs luiétaient primitivement destinés. L’avocat n’en douta pas, néanmoins.Cette mésaventure, qui lui donnait raison dans ses préjugés contreArnoux, désarma tout à fait sa rancune ; et il ne paria pointde l’ancienne promesse.
Frédéric, trompé par son silence, crut qu’il l’avait oubliée.Quelques jours après, il lui demanda s’il n’existait pas de moyensde rentrer dans ses fonds, on pouvait discuter les hypothèquesprécédentes, attaques Arnoux comme stellionataire , faire despoursuites au domicile contre la femme.
« Non ! non ! pas contre elle ! » s’écriaFrédéric ; et, cédant aux questions de l’ancien clerc, ilavoua la vérité.
Deslauriers fut convaincu qu’il ne la disait pas complètement,par délicatesse sans doute. Ce défaut de confiance le blessa.
Ils étaient, cependant, aussi liés qu’autrefois, et même ilsavaient tant de plaisir à se trouver ensemble, que la présence deDussardier les gênait. Sous prétexte de rendez-vous, ils arrivèrentà s’en débarrasser peu à peu. Il y a des hommes n’ayant pourmission parmi les autres que de servir d’intermédiaires ; onles franchit comme des ponts, et l’on va plus loin.
Frédéric ne cachait rien à son ancien ami. Il lui dit l’affairedes houilles, avec la proposition de M. Dambreuse. L’avocat devintrêveur.
« C’est drôle ! il faudrait pour cette place quelqu’und’assez fort en droit ! »
« Mais tu pourras m’aider », reprit Frédéric. « Oui… . tiens… .parbleu ! certainement. » Dans la même semaine, il lui montraune lettre de sa mère.
Mme Moreau s’accusait d’avoir mal jugé M. Roque, lequel avaitdonné de sa conduite des explications satisfaisantes. Puis elleparlait de sa fortune, et de la possibilité, pour plus tard, d’unmariage avec Louise.
« Ce ne serait peut-être pas bête ! » dit DeslauriersFrédéric s’en rejeta loin ; le père Roque, d’ailleurs, étaitun vieux filou. Cela n’y faisait rien, selon l’avocat.
A la fin de juillet, une baisse inexplicable fit tomber lesactions du Nord. Frédéric n’avait pas vendu les siennes ; ilperdit d’un seul coup soixante mille francs. Ses revenus setrouvaient sensiblement diminués. Il devait ou restreindre sadépense, ou prendre un état, ou faire un beau mariage.
Alors, Deslauriers lui parla de Mlle Roque. Rien ne l’empêchaitd’aller voir un peu les choses par lui-même. Frédéric était un peufatigué ; la province et la maison maternelle ledélasseraient. Il partit.
L’aspect des rues de Nogent, qu’il monta sous le clair de lalune, le reporta dans de vieux souvenirs ; et il éprouvait unesorte d’angoisse, comme ceux qui reviennent après de longsvoyages.
Il y avait chez sa mère tous les habitués d’autrefois : MM.Gamblin, Heudras et Chambrion, la famille Lebrun, » ces demoisellesAuger » ; de plus, le père Roque, et, en face de Mme Moreau,devant une table de jeu, Mlle Louise. C’était une femme, à présent.Elle se leva, en poussant un cri. Tous s’agitèrent. Elle étaitrestée immobile, debout ; et les quatre flambeaux d’argentposés sur la table augmentaient sa pâleur. Quand elle se remit àjouer, sa main tremblait. Cette émotion flatta démesurémentFrédéric, dont l’orgueil était malade ; il se dit : » Tum’aimeras, toi ! » et, prenant sa revanche des déboires qu’ilavait essuyés là-bas, il se mit à faire le Parisien, le lion ,donna des nouvelles des théâtres, rapporta des anecdotes du monde,puisées dans les petits journaux, enfin éblouit sescompatriotes.
Le lendemain, Mme Moreau s’étendit sur les qualités deLouise ; puis énuméra les bois, les fermes qu’elleposséderait. La fortune de M. Roque était considérable.
Il l’avait acquise en faisant des placements pour M.Dambreuse ; car il prêtait à des personnes pouvant offrir debonnes garanties hypothécaires, ce qui lui permettait de demanderdes suppléments ou des commissions. Le capital, grâce à unesurveillance active, ne risquait rien. D’ailleurs, le père Roquen’hésitait jamais devant une saisie ; puis il rachetait à basprix les biens hypothéqués, et M. Dambreuse, voyant ainsi rentrerses fonds, trouvait ses affaires très bien faites.
Mais cette manipulation extra-légale le compromettait vis-à-visde son régisseur. Il n’avait rien à lui refuser. C’était sur sesinstances qu’il avait si bien accueilli Frédéric.
En effet, le père Roque couvait au fond de son âme une ambition.Il voulait que sa fille fût comtesse ; et, pour y parvenir,sans mettre en jeu le bonheur de son enfant, il ne connaissait pasd’autre jeune homme que celui-là.
Par la protection de M. Dambreuse, on lui ferait avoir le titrede son aïeul, Mme Moreau étant la fille d’un comte de Fouvens,apparentée, d’ailleurs, aux plus vieilles familles champenoises,les Lavernade, les d’Etrigny. Quant aux Moreau, une inscriptiongothique, près des moulins de Villeneuve-l’Archevêque, parlait d’unJacob Moreau qui les avait réédifiés en 1596 ; et la tombe deson fils, Pierre Moreau, premier écuyer du roi sous Louis XIV, sevoyait dans la chapelle Saint-Nicolas.
Tant d’honorabilité fascinait M. Roque, fils d’un anciendomestique. Si la couronne comtale ne venait pas, il s’enconsolerait sur autre chose ; car Frédéric pouvait parvenir àla députation quand M. Dambreuse serait élevé à la pairie, et alorsl’aider dans ses affaires, lui obtenir des fournitures, desconcessions. Le jeune homme lui plaisait, personnellement. Enfin ille voulait pour gendre, parce que, depuis longtemps, il s’étaitféru de cette idée, qui ne faisait que s’accroître.
Maintenant, il fréquentait l’église et il avait séduit MmeMoreau par l’espoir du titre, surtout. Elle s’était gardéecependant de faire une réponse décisive.
Donc, huit jours après, sans qu’aucun engagement eut été pris,Frédéric passait pour » le futur » de Mlle Louise ; et le pèreRoque, peu scrupuleux, les laissait ensemble quelquefois.