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XVI

Le lendemain, au retour du cimetière, après l’enterrement Pierre déjeuna seul dans sa chambre, en se réservant de prendre l’après-midi, congé du cardinal et de donna Serafina. Il quittait Rome le soir, il partait par le train de dix heures dix-sept. Rien ne le retenait plus, il n’y avait plus qu’une visite qu’il voulait rendre, une visite dernière au vieil Orlando, le héros de l’indépendance, auquel il avait fait la formelle promesse de ne point retourner à Paris, sans venir causer longuement. Et, vers deux heures, il envoya chercher un fiacre qui le conduisit rue du 20-Septembre.
Toute la nuit, il avait plu, une pluie fine dont l’humidité noyait la ville d’une vapeur grise. Cette pluie avait cessé, mais le ciel restait sombre, et les grands palais neufs de la rue du 20-Septembre sous ce morne ciel de décembre, avaient des façades livides, d’une mélancolie interminable, avec leurs balcons tous pareils, leurs rangs réguliers de fenêtres qui n’en finissaient pas. Le ministère des Finances surtout, ce colossal entassement de maçonnerie et de sculptures, prenait une apparence de ville morte, la tristesse infinie d’un grand corps exsangue, dont la vie s’était retirée. La pluie avait adouci l’air, il faisait presque chaud, une tiédeur moite de fièvre.
Pierre, dans le vestibule du petit palais de Prada, fut surpris de se rencontrer avec quatre ou cinq messieurs, en train de retirer leurs paletots ; et un serviteur lui dit que monsieur le comte avait une réunion avec des entrepreneurs. Puisque monsieur l’abbé venait voir le père de monsieur le comte, il n’avait d’ailleurs qu’à monter au troisième étage. La petite porte, à droite sur le palier.
Mais, au premier étage, Pierre se trouva brusquement face à face avec Prada, qui recevait ses entrepreneurs.
Et il remarqua qu’il devenait, en le reconnaissant d’une pâleur affreuse. Depuis l’épouvantable drame, ils ne s’étaient pas revus. Aussi le prêtre comprit-il quel trouble sa présence éveillait chez cet homme quel souvenir importun de complicité morale, quelle mortelle inquiétude d’avoir été deviné.
« Vous venez me voir, vous avez quelque chose à me dire ?
- Non, je pars, je viens faire mes adieux à votre père. »
La pâleur de Prada s’accrut, un frémissement agita toute sa face.
« Ah ! c’est pour mon père... Il est un peu souffrant, ménagez-le. »
Et son angoisse confessait clairement, malgré lui, tout ce qu’il redoutait, une parole imprudente, peut-être même une mission, dernière la malédiction de cet homme et de cette femme qu’il avait tués. Sûrement, son père en serait mort, lui aussi.
« Ah ! est-ce contrariant, je ne puis monter avec vous ! Ces messieurs sont là qui m’attendent... Mon Dieu ! que je suis contrarié ! Dès que je vais le pouvoir, je vous rejoindrai, oh ! tout de suite, tout de suite ! »
Ne sachant comment l’arrêter, il fallait bien qu’il le laissât se trouver seul avec son père, pendant que lui-même restait là, cloué par ses affaires d’argent, qui périclitaient. Mais de quels yeux de détresse il le regarda monter, comme il le suppliait de tout son frisson ! Son père, le seul amour véritable, la grande passion pure et fidèle de sa vie !
« Ne le faites pas trop parler, égayez-le, n’est-ce pas ? »
En haut, ce ne fut pas Batista, l’ancien soldat si dévoué à son maître, qui vint ouvrir, mais un tout jeune homme que Pierre ne remarqua point d’abord.
Et ce dernier retrouva la petite chambre toute nue, toute blanche, tapissée simplement d’un papier clair, à fleurettes bleues, avec son pauvre lit de fer derrière un paravent, ses quatre planches contre un mur, servant de bibliothèque, sa table de bois noir et ses deux chaises de paille, pour tout mobilier. Et, par la fenêtre large et claire, sans rideaux, c’était le même admirable panorama de Rome, toute Rome jusqu’aux arbres lointains du Janicule, une Rome écrasée, ce jour-là, sous un ciel de plomb, envahie d’une ombre de morne tristesse. Mais le vieil Orlando, lui, n’avait pas changé, avec sa tête superbe de vieux lion blanchi, au mufle puissant, aux yeux de jeunesse, étincelant encore des passions qui avaient grondé dans cette âme de feu. Pierre le retrouvait sur le même fauteuil, près de la même table, encombrée par les mêmes journaux, les jambes enveloppées, ensevelies dans la même couverture noire, comme si ces jambes mortes l’eussent immobilisé là dans une gaine de pierre, à ce point qu’à des mois, à des années de distance, on était sûr de l’y revoir sans nul changement possible, avec son buste vivant, sa face qui éclatait de force et d’intelligence.
Cependant, par cette journée grise, il paraissait abattu, le visage assombri.
« Ah ! vous voici, cher monsieur Froment. Depuis trois jours, je songe à vous, je vis les atroces jours que vous avez dû vivre, dans ce tragique palais Boccanera. Mon Dieu ! quel épouvantable deuil ! J’en ai le cœur retourné, ces journaux viennent encore de me bouleverser l’âme, avec les nouveaux détails qu’ils donnent. »
Il indiquait les journaux épars sur la table. Puis, il écarta d’un geste la sombre histoire, cette figure de Benedetta morte, qui le hantait.
« Voyons, et vous ?
- Je pars ce soir, je n’ai pas voulu quitter Rome sans serrer vos mains vaillantes.
- Vous partez ? Mais votre livre ?
- Mon livre... J’ai été reçu par le Saint-Père, je me suis soumis, j’ai réprouvé mon livre. » Orlando le regarda fixement. Il y eut un court silence, pendant lequel leurs yeux se dirent, sur le cas, tout ce qu’il y avait à dire. Et ni l’un ni l’autre ne sentit la nécessité d’une explication plus longue. Le vieillard conclut simplement :
« Vous avez bien fait, votre livre était une chimère.
- Oui, une chimère, un enfantillage, et je l’ai condamné moi-même, au nom de la vérité et de la raison. »
Un sourire reparut sur les lèvres douloureuses du héros foudroyé.
« Alors, vous avez vu, vous avez compris, vous savez maintenant ?
- Oui, je sais, et c’est pourquoi je n’ai pas voulu partir sans avoir avec vous la bonne et franche conversation que nous nous sommes promise. »
Ce fut une joie pour Orlando. Mais, tout d’un coup, il parut se rappeler le jeune homme qui était allé ouvrir la porte, puis qui avait repris modestement sa place, sur une chaise, à l’écart, près de la fenêtre. C’était presque un enfant, vingt ans à peine, imberbe encore, d’une beauté blonde comme il en fleurit parfois à Naples avec de longs cheveux bouclés, un teint de lis, une bouche de rose, des yeux surtout d’une langueur rêveuse et d’une infinie douceur. Et le vieillard le présenta paternellement : Angiolo Mascara, le petit-fils d’un de ses vieux camarades de guerre, l’épique Mascara des Mille, qui était mort en héros, le corps troué de cent blessures.
« Je le fais venir pour le gronder, continua-t-il en souriant.
Imaginez-vous que ce gaillard-là, avec son air de fille, donne dans les idées nouvelles ! Il est anarchiste, des trois ou quatre douzaines d’anarchistes que nous comptons en Italie. Un brave petit au fond, qui n’a plus que sa mère, qui la soutient, grâce au maigre emploi qu’il occupe et d’où il va se faire chasser, un de ces beaux matins... Voyons, voyons, mon enfant, il faut que tu me promettes d’être raisonnable. »
Alors, Angiolo, dont les vêtements usés et propres disaient en effet la misère décente, répondit d’une voix grave, musicale :
« Je suis raisonnable, ce sont les autres, tous les autres qui ne le sont pas. Quand tous les hommes seront raisonnables, voudront la vérité et la justice, le monde sera heureux.
- Ah ! si vous croyez qu’il cédera ! cria Orlando. Ah ! mon pauvre enfant, la justice, la vérité, demande à M. l’abbé si l’on sait jamais où elles sont. Enfin, il faut te laisser le temps de vivre, de voir et de comprendre ! »
Et, sans plus s’occuper de lui, il revint à Pierre. Mais Angiolo resta dans son coin, l’air très sage, les yeux ardemment fixés sur les interlocuteurs, les oreilles ouvertes et frémissantes, ne perdant pas une de leurs paroles.
« Je vous l’avais bien dit, mon cher monsieur Froment, que vos idées changeraient et que la connaissance de Rome vous amènerait à des opinions plus exactes, beaucoup mieux que tous les beaux discours dont j’aurais tâché de vous convaincre. Ainsi je n’ai jamais douté que vous retireriez votre livre, de votre plein gré, comme une erreur fâcheuse, dès que les choses et les hommes vous auraient renseigné sur le Vatican...
Mais, n’est-ce pas ? mettons le Vatican de côté, il n’y a là rien à faire, qu’à le laisser crouler, dans sa ruine lente et inévitable. Ce qui m’intéresse, moi ce qui me passionne encore, c’est la Rome italienne, notre Rome si amoureusement conquise, si fiévreusement ressuscitée, que vous traitiez en quantité négligeable, et que vous avez vue, et dont nous pouvons parler en gens qui se comprennent, maintenant que vous la connaissez. »
Tout de suite, il concéda beaucoup, avoua les fautes commises reconnut l’état déplorable des finances, les difficultés graves de toutes sortes, en homme d’intelligence et de bon sens, qui, cloué par la paralysie, loin de la lutte, avait les journées entières pour réfléchir et s’inquiéter. Ah ! sa conquête, son Italie adorée, pour laquelle il aurait voulu donner encore le sang de ses veines, à quelles inquiétudes mortelles, à quelles indicibles souffrances elle était de nouveau tombée ! Ils avaient péché par un légitime orgueil, ils étaient allés trop vite en voulant improviser un grand peuple, en rêvant de faire de l’antique Rome une grande capitale moderne, d’un simple coup de baguette. Et de là cette folie des quartiers neufs, cette spéculation démente sur les terrains et sur les constructions, qui avait mis la nation à deux doigts de la banqueroute.
Doucement, Pierre l’interrompit, pour lui dire la formule à laquelle il en était arrivé, après ses courses et ses études dans Rome.
« Oh ! cette fièvre, cette curée de la première heure, cette débâcle financière, ce n’est rien encore. Toutes les plaies d’argent se réparent. Mais le grave est que votre Italie reste à faire... Plus d’aristocratie, pas encore de peuple, et une bourgeoisie née d’hier, dévorante, en train de manger en herbe la riche moisson future.
»
Il y eut un silence. Orlando hocha tristement sa tête de vieux lion, désormais impuissant. Cette dureté nette de la formule le frappait au cœur.
« Oui, oui, c’est cela, vous avez bien vu. Pourquoi mentir, pourquoi dire non, quand les faits sont là, évidents aux yeux de tous ?.. Cette bourgeoisie, mon Dieu ! cette classe moyenne, dont je vous avais déjà parlé, si affamée de places, d’emplois, de distinctions, de panache, et si avare avec cela, si méfiante pour son argent, qu’elle place dans les banques, sans jamais le risquer dans l’agriculture dans l’industrie ou dans le commerce, dévorée du seul besoin de jouir en ne faisant rien, inintelligente au point de ne pas voir qu’elle tue son pays par son dégoût du travail, son mépris du peuple, sa passion unique de vivre petitement au soleil, avec la gloriole d’appartenir à une administration quelconque... Et cette aristocratie qui se meurt, ce patriciat découronné, ruiné, tombé à l’abâtardissement des races finissantes, le plus grand nombre réduits à la misère, les autres, les rares qui ont gardé leur argent, écrasés sous les impôts trop lourds, n’ayant plus que des fortunes mortes, incapables de renouvellement, diminuées par les continuels partages, destinées à bientôt disparaître, avec les princes eux-mêmes, dans l’écroulement des vieux palais, devenus inutiles...
Et le peuple enfin, ce pauvre peuple qui a tant souffert, qui souffre encore, mais qui est tellement habitué à sa souffrance, qu’il ne paraît seulement pas concevoir l’idée d’en sortir, aveugle et sourd poussant les choses jusqu’à regretter peut-être l’ancienne servitude d’un accablement stupide de bête sur son fumier, d’une ignorance totale, l’abominable ignorance qui est l’unique cause de sa misère sans espoir, sans lendemain, sans cette consolation de comprendre que cette Italie, cette Rome, c’est pour lui, pour lui seul, que nous les avons conquises et que nous tâchons de les ressusciter,
dans leur ancienne gloire... Oui oui, plus d’aristocratie, pas encore de peuple et une bourgeoisie si inquiétante ! Comment ne pas céder parfois aux terreurs des pessimistes, de ceux qui prétendent que tous nos malheurs ne sont rien encore, que nous allons à des catastrophes bien plus terribles, comme si nous n’en étions qu’aux premiers symptômes de la fin de notre race, précurseurs de l’anéantissement final ! »
Il avait levé vers la fenêtre, vers la lumière, ses deux grands bras frémissants, et Pierre, très ému, se rappela ce geste de détresse suppliante, qu’il avait vu faire la veille au cardinal Boccanera, dans son appel à la puissance divine. Tous deux, si opposés de croyance, avaient la même grandeur désespérée et farouche.
« Et, je vous l’ai dit le premier jour, nous n’avons pourtant voulu que les seules choses logiques et inévitables. Cette Rome, avec son passé de splendeur et de domination, qui pèse si lourdement sur nous, nous ne pouvions pas ne pas la prendre pour capitale, car elle seule était le lien, le symbole vivant de notre unité, en même temps que la promesse d’éternité, le renouveau de notre grand rêve de résurrection et de gloire. »
Il continua, il reconnut toutes les conditions désastreuses de Rome capitale. Une ville de simple décor, au sol épuisé, restée à l’écart de la vie moderne, une ville malsaine, sans industrie ni commerce possibles, invinciblement envahie par la mort, au milieu du désert stérile de sa Campagne. Puis, il la montra devant les autres villes qui la jalousent : Florence, devenue si indifférente, si sceptique pourtant, d’une humeur d’insouciance heureuse, inexplicable après les passions frénétiques, les flots de sang de son histoire ; Naples, à qui son clair soleil suffit encore, avec son peuple enfant, qu’on ne sait si l’on doit plaindre de son ignorance et de sa misère, puisqu’il paraît en jouir si paresseusement ; Venise, résignée à n’être plus qu’une merveille de l’art ancien,
qu’on devrait mettre sous verre, pour la conserver intacte, endormie dans le faste et la souveraineté de ses annales ; Gènes, toute à son commerce, active et bruyante, une des dernières reines de cette Méditerranée, de ce lac aujourd’hui infime qui a été ; la mer opulente, le centre où roulaient les richesses du monde ; Turin et Milan surtout, les industrielles, les commerciales, si vivantes, si modernisées, que les touristes les dédaignent comme n’étant pas des villes italiennes, toutes deux sauvées du sommeil des ruines, entrées dans l’évolution occidentale qui prépare le prochain siècle. Ah ! cette vieille Italie, fallait-il donc la laisser crouler, telle qu’un musée poussiéreux, pour le plaisir des âmes artistes, comme sont en train de crouler ses petites villes de la Grande-Grèce, de l’Ombrie et de la Toscane, pareilles à ces bibelots exquis qu’on n’ose faire réparer, de crainte d’en gâter le caractère ? Ou la mort prochaine, inévitable, ou la pioche des démolisseurs, les murs branlants jetés par terre, des villes de travail, de science, de santé créées partout, enfin une Italie toute neuve sortant vraiment de ses cendres, faite pour la civilisation nouvelle dans laquelle entre l’humanité !
« Mais pourquoi désespérer ? reprit-il avec force. Rome a beau être lourde à nos épaules, elle n’en est pas moins le sommet que nous avons voulu. Nous y sommes, nous y resterons, en attendant les événements... D’ailleurs, si la population a cessé de s’y accroître, elle y reste stationnaire, à quatre cent mille âmes environ, et le flot ascendant peut parfaitement reprendre, le jour où disparaîtraient les causes qui l’ont arrêté. Nous avons eu le tort de croire que Rome allait devenir un Berlin, un Paris ; toutes sortes de conditions sociales, historiques, ethniques même semblent jusqu’à présent s’y opposer ; mais qui sait les surprises de demain, peut-on nous interdire l’espérance, la foi que nous avons dans le sang qui coule en nos veines,
ce sang des anciens conquérants du monde ? Moi qui ne bouge plus de cette chambre, avec mes deux jambes mortes foudroyé, anéanti, il est des heures où ma folie me reprend, où je crois à Rome comme à ma mère, invincible, immortelle, où j’attends les deux millions d’habitants qui doivent venir peupler ces douloureux quartiers neufs que vous avez visités vides et croulants déjà. Certainement, ils viendront. Pourquoi ne viendraient-ils pas ? Vous verrez, vous verrez, tout se peuplera, il faudra bâtir encore... Et puis, franchement, peut-on dire une nation pauvre, qui possède la Lombardie ? Notre Midi lui-même n’est-il pas d’une richesse inépuisable ? Laissez la paix se faire, le Midi se fondre avec le Nord, toute une génération de travailleurs grandir ; et, puisque le sol y est si fertile, il faudra bien qu’un jour la grande moisson attendue pousse et mûrisse au brûlant soleil ! »
L’enthousiasme le soulevait, toute une fougue de jeunesse enflammait ses yeux. Pierre souriait, était gagné ; et, quand il put parler, il dit à son tour :
« Il faut reprendre le problème par le bas, par le peuple. Il faut faire des hommes.
- Parfaitement, c’est cela ! cria Orlando. Je ne cesse de le répéter, il faut faire l’Italie. On dirait qu’un vent d’est ait emporté ailleurs, loin de notre vieille terre, la semence humaine, la semence des peuples vigoureux et puissants. Notre peuple, comme le vôtre, en France, n’est pas un réservoir d’hommes et d’argent, où l’on puise à mains pleines. C’est ce réservoir inépuisable que je voudrais voir se créer chez nous. Eh ! c’est donc par en bas qu’il faut agir, oui ! des écoles partout, l’ignorance pourchassée, la brutalité et la paresse combattues à coups de livres, l’instruction intellectuelle et morale nous donnant le peuple travailleur dont nous avons besoin, si nous ne voulons pas disparaître du concert des grandes nations.
Je le dis encore, pour qui donc avons-nous travaillé en reprenant Rome, en voulant lui refaire une troisième gloire, si ce n’est pour la démocratie de demain ? Et comme on s’explique que tout s’y effondre, que rien n’y veut plus pousser avec vigueur, du moment que cette démocratie y est radicalement absente... Oui oui ! la solution du problème n’est pas ailleurs, faire un peuple, faire une démocratie italienne ! »
Pierre s’était calmé, inquiet, n’osant dire qu’une nation ne se modifiait pas facilement, que l’Italie était ce que le sol, l’histoire la race l’avaient faite, et que vouloir la transformer toute, d’un coup, pouvait être une besogne dangereuse. Les peuples, comme les créatures, n’ont-ils pas une jeunesse active, un âge mûr resplendissant, une vieillesse plus ou moins lente, aboutissant à la mort ? Une Rome moderne, démocratique, grand Dieu ! Les Romes modernes s’appellent Paris, Londres, Chicago. Et il se contenta de dire avec prudence :
« Mais, en attendant ce grand travail de rénovation par le peuple, ne croyez-vous pas que vous feriez bien d’être sages ? Vos finances sont dans un si mauvais état, vous traversez de si grosses difficultés sociales et économiques, que vous courez le risque des pires catastrophes, avant d’avoir des hommes et de l’argent. Ah ! quel prudent ministre ce serait, si un de vos ministres disait à la tribune : « Eh bien ! notre orgueil s’est trompé, nous avons eu tort de nous improviser grande nation du matin au soir, il faut plus de temps, plus de labeur et de patience, et nous consentons à n’être encore qu’un peuple jeune qui se recueille, qui travaille dans son coin pour se fortifier, sans vouloir jouer d’ici à longtemps un rôle dominateur ; et nous désarmons, nous rayons le budget de la guerre, le budget de la marine, tous les budgets d’ostentation extérieure, pour ne nous consacrer qu’à la prospérité intérieure, à l’instruction, à l’éducation physique et morale du grand peuple que nous nous jurons d’être dans cinquante ans.
» Enrayer, oui ! enrayer, votre salut est là ! »
Orlando l’avait écouté, peu à peu assombri de nouveau, retombé a une songerie anxieuse. Il eut un geste las et vague, il dit à demi-voix :
« Non, non ! on huerait un ministre qui dirait ces choses. Ce serait un aveu trop dur qu’on ne peut demander à un peuple. Les cœurs bondiraient, sauteraient hors des poitrines. Et puis, le danger ne serait-il pas plus grand peut-être, si on laissait crouler brusquement tout ce qui a été fait ? Que d’espoirs avortés, que de ruines, que de matériaux inutilement épars ! Non ! nous ne pouvons plus nous sauver que par la patience et le courage, en avant, en avant toujours ! Nous sommes un peuple très jeune, nous avons voulu faire en cinquante ans l’unité que d’autres nations ont mis deux cents ans à conquérir. Eh bien ! il faut payer cette hâte, il faut attendre que la moisson mûrisse et qu’elle emplisse nos granges.
D’un nouveau geste, raffermi, élargi, il s’entêta dans son espoir.
« Vous savez que j’ai toujours été contre l’alliance avec l’Allemagne. Je l’avais prédit, elle nous a ruinés. Nous n’étions pas encore de taille à marcher de compagnie avec une si riche et si puissante personne, et c’est en vue de la guerre sans cesse prochaine, jugée inévitable, que nous souffrons si cruellement à cette heure de nos budgets écrasants de grande nation. Ah ! cette guerre qui n’est pas venue, elle a épuisé le meilleur de notre sang, notre sève, notre or, sans profit aucun ! Aujourd’hui, nous n’avons plus qu’à rompre avec une alliée, qui a joué de notre orgueil, sans jamais nous servir en rien, sans qu’il nous soit venu d’elle autre chose que des méfiances et d’exécrables conseils...
Mais tout cela était inévitable, et c’est ce qu’on ne veut pas admettre en France. J’en puis parler librement, car je suis un ami déclaré de la France, on m’en garde même ici quelque rancune. Expliquez donc à vos compatriotes, puisqu’ils s’entêtent à ne pas comprendre, qu’au lendemain de notre conquête de Rome, dans notre frénétique désir de reprendre notre rang d’autrefois, il nous fallait bien jouer notre rôle en Europe, nous affirmer comme une puissance avec laquelle on compterait désormais. Et l’hésitation n’était pas permise, tous nos intérêts semblaient nous pousser vers l’Allemagne, il y avait là une évidence aveuglante qui s’est imposée. La dure loi de la lutte pour la vie pèse aussi fatalement sur les peuples que sur les individus, et c’est ce qui explique, ce qui justifie la rupture des deux sœurs, l’oubli de tant de liens communs, la race, les rapports commerciaux, même, si vous le voulez, les services rendus... Les deux sœurs, oui ! et elles se déchirent maintenant, elles se poursuivent d’une telle haine, que, de part et d’autre, tout bon sens paraît aboli. Mon pauvre vieux cœur en saigne de souffrance, lorsque je lis les articles que vos journaux et les nôtres échangent comme des flèches empoisonnées. Quand cessera donc ce massacre fratricide ? Quelle est celle des deux qui comprendra la première la nécessité de la paix, cette alliance des races intimes qui s’impose, si elles veulent vivre, au milieu du flot de plus en plus envahissant des autres races ? »
Et, gaiement, avec sa bonhomie de héros désarmé par l’âge, réfugié dans le rêve :
« Voyons, voyons, mon cher monsieur Froment, vous allez me promettre de nous aider, dès votre retour à Paris. Dans votre champ d’action, si étroit qu’il puisse être, jurez-moi de travailler à faire la paix entre la France et l’Italie, car il n’est pas de plus sainte besogne.
Vous venez de vivre trois mois parmi nous, vous pourrez dire ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu, oh ! en toute franchise. Si nous avons des torts, vous en avez sûrement aussi. Eh ! que diable ! les querelles de famille ne peuvent être éternelles ! » Gêné, Pierre répondit :
« Sans doute. Par malheur, ce sont elles qui sont les plus tenaces. Dans les familles, quand le sang s’exaspère contre son sang, on va jusqu’au couteau et au poison. Il n’y a plus de pardon possible. »
Et il n’osa dire toute sa pensée. Depuis qu’il était à Rome, qu’il écoutait et qu’il jugeait, cette querelle entre l’Italie et la France se résumait pour lui en un beau conte tragique. Il était une fois deux princesses nées d’une reine puissante, maîtresse du monde.
L’aînée, qui avait hérité du royaume de sa mère, eut le chagrin secret de voir sa cadette, établie en un pays voisin, grandir peu à peu en richesse, en force, en éclat, tandis qu’elle-même déclinait comme affaiblie par l’âge, démembrée, si épuisée et si meurtrie qu’elle se sentit battue, le jour où elle tenta un effort suprême pour reconquérir la souveraineté universelle. Aussi quelle amertume, quelle plaie toujours ouverte, à voir sa sœur se remettre des plus effroyables secousses, reprendre son gala éblouissant, régner sur la terre par sa force, par sa grâce et par son esprit ! Jamais elle ne pardonnerait, quelle que fût l’attitude à son égard de cette sœur enviée et détestée. Là était la blessure au flanc, inguérissable, cette vie de l’une empoisonnée par la vie de l’autre, cette haine du vieux sang contre le sang jeune, qui ne s’apaiserait qu’avec la mort. Et même le jour prochain peut-être où la paix se ferait entre elles devant l’évident triomphe de la cadette, l’autre garderait au plus profond de son cœur la douleur sans fin d’être l’aînée et la vassale.
« Tout de même comptez sur moi,
reprit affectueusement Pierre. C’est en effet une grande douleur, un grand péril, que cette enragée querelle des deux peuples... Mais je ne dirai sur vous que ce que je crois être la vérité. Je suis incapable de dire autre chose. Et je crains bien que vous ne l’aimiez guère, que vous n’y soyez guère préparés, ni par le tempérament, ni par l’usage. Les poètes de toutes les nations qui sont venus et qui ont parlé de Rome, avec le traditionnel enthousiasme de leur culture classique, vous ont grisés de telles louanges, que vous me semblez peu faits pour entendre la vérité vraie sur votre Rome d’aujourd’hui. Vainement on vous ferait la part superbe, il faudrait bien en arriver à la réalité des choses, et c’est justement cette réalité que vous ne voulez pas admettre, en amoureux du beau quand même, très susceptibles, pareils à ces femmes qui ne se sentent plus en beauté et que désespère la moindre remarque sur leurs rides. »
Orlando s’était mis à rire, d’un rire enfantin.
« Certainement, on doit toujours embellir un peu. À quoi bon parler des laids visages ? Nous autres, nous n’aimons au théâtre que la jolie musique, la jolie danse, les jolies pièces qui font plaisir. Le reste, tout ce qui est désagréable, ah ! grand Dieu, cachons-le !
- Mais, continua le prêtre, je confesse volontiers tout de suite la capitale erreur de mon livre. Cette Rome italienne que j’avais négligée, pour la sacrifier à la Rome papale, dont je rêvais le réveil, elle existe, et si puissante, si triomphante déjà, que c’est sûrement l’autre qui est fatalement destinée à disparaître avec le temps. Comme je l’ai observé, le pape a beau s’entêter à être immuable, dans son Vatican, de plus en plus lézardé, menaçant ruine, tout évolue autour de lui, le monde noir est déjà devenu le monde gris, en se mélangeant au monde blanc.
Et jamais je n’ai mieux senti cela qu’à la fête donnée par le prince Buongiovanni, pour les fiançailles de sa fille avec votre petit-neveu. J’en suis sorti absolument enchanté, gagné à votre cause de résurrection. »
Les yeux du vieillard étincelèrent.
« Ah ! vous y étiez ! N’est-ce pas que vous avez eu là un spectacle inoubliable et que vous ne doutez plus de notre vitalité, du peuple que nous devons être, quand les difficultés d’aujourd’hui seront vaincues ? Qu’importe un quart de siècle, qu’importe un siècle. L’Italie renaîtra dans sa gloire ancienne, dès que le grand peuple de demain aura poussé de terre !... Et c’est bien vrai que j’exècre ce Sacco, parce qu’il incarne pour moi les intrigants, les jouisseurs dont les appétits ont tout retardé, en se ruant à la curée de notre conquête, qui nous avait coûté tant de sang et tant de larmes. Mais je revis dans mon bien-aimé Attilio, cette vraie chair de ma chair si tendre et si vaillant, qui va être l’avenir, la génération de braves gens dont la venue instruira et purifiera le pays... Ah ! que le grand peuple de demain naisse donc de lui et de cette Celia, l’adorable petite princesse, que Stefana, ma nièce, une femme de raison au fond m’a amenée l’autre jour. Si vous aviez vu cette enfant se jeter à mon cou, m’appeler des plus doux noms, me dire que je serai le parrain de son premier fils, pour qu’il s’appelât comme moi et qu’il sauvât une seconde fois l’Italie... Oui, oui ! que la paix se fasse autour de ce prochain berceau, que l’union de ces chers enfants soit l’indissoluble mariage entre Rome et la nation entière, et que tout soit réparé, et que tout resplendisse dans leur amour ! »
Des larmes étaient montées à ses yeux.
Pierre, très touché de cette flamme inextinguible de patriotisme, qui brûlait encore chez ce héros foudroyé, voulut lui faire plaisir.
« C’est le vœu que j’ai fait moi-même, à la fête de leurs fiançailles en disant à votre fils à peu près ce que vous venez de dire. Oui ! que leurs noces soient définitives et fécondes, qu’il naisse d’elles le grand pays que je vous souhaite d’être, de toute mon âme, maintenant que j’ai appris à vous connaître !
- Vous avez dit ça ! cria Orlando, vous avez dit ça ! Allons je vous pardonne votre livre, vous avez compris enfin, et la nouvelle Rome, la voilà ! la Rome qui est la nôtre, que nous voulons refaire digne de son glorieux passé, une troisième fois reine du monde ! »
D’un de ses gestes amples, où il mettait tout ce qui lui restait de vie, il montra, par la fenêtre claire sans rideaux, l’immense panorama qui se déroulait, Rome étalée au loin, d’un bout de l’horizon à l’autre. Sous le ciel couleur d’ardoise, sous ce deuil d’hiver si rare, la ville prenait une sorte de majesté plus haute la mélancolique grandeur d’une cité reine, aujourd’hui déchut encore, qui attend, muette, immobile, dans l’air morne, le réveil éclatant, la royauté enfin reconnue de tous, qu’on lui a de nouveau promise. Des quartiers neufs du Viminal aux arbres lointains du Janicule, des toits roux du Capitole aux cimes vertes du Pincio, la houle des terrasses, des campaniles, des dômes, avait une largeur d’océan, dans un balancement sans fin de vagues profondes et grises.
Mais, brusquement, Orlando avait tourné la tête, saisi d’un accès de paternelle indignation, apostrophant le jeune Angiolo Mascara.
« Et, scélérat que tu es, c’est notre Rome que tu rêves de détruire à coups de bombe, que tu parles de raser comme une vieille maison branlante et pourrie, afin d’en débarrasser à jamais la terre !
Angiolo, jusque-là silencieux, avait écouté passionnément la conversation. Sur son visage imberbe, d’une beauté de fille blonde, les moindres émotions passaient en rougeurs soudaines ; et surtout ses grands yeux bleus avaient brûlé, à entendre parler du peuple, de ce peuple nouveau qu’il s’agissait de faire.
« Oui ! dit-il lentement de sa pure voix musicale, oui ! la raser, n’en pas laisser une seule pierre ! mais la détruire pour la reconstruire ! »
Orlando l’interrompit d’un rire de tendre raillerie.
« Ah ! tu la reconstruirais, c’est heureux !
- Je la reconstruirais, répéta l’enfant debout, d’une voix tremblante de prophète inspiré, je la reconstruirais, oh ! si grande, si belle, si noble ! Ne faut-il pas pour l’universelle démocratie de demain, pour l’humanité enfin libre, une cité unique, l’arche d’alliance, le centre même du monde ? Et n’est-ce pas Rome qui est désignée, que les prophéties ont marquée comme l’éternelle l’immortelle, celle en qui s’accompliront les destinées des peuples ? Mais, pour qu’elle devienne le sanctuaire définitif, la capitale des royaumes détruits où s’assembleront, une fois par an, les sages de toutes les contrées, on doit la purifier d’abord par le feu, ne rien laisser en elle des souillures anciennes. Ensuite, quand le soleil aura bu les pestilences du vieux sol, nous la rebâtirons dix fois plus belle, dix fois plus grande qu’elle n’a jamais été. Et quelle ville enfin de vérité et de justice, la Rome annoncée, attendue depuis trois mille ans, toute en or, toute en marbre, emplissant la Campagne, de la mer aux monts de la Sabine et aux monts Albains, si prospère et si sage, que ses vingt millions d’habitants vivront dans l’unique joie d’être, après avoir réglementé la loi du travail.
Oui ! oui ! Rome, la Mère, la Reine, seule sur la face de la terre, et pour l’éternité ! »
Béant, Pierre l’écoutait. Eh quoi ! le sang d’Auguste en venait là ? Au Moyen Âge, les papes n’avaient pu être les maîtres de Rome, sans éprouver l’impérieux besoin de la rebâtir, dans leur volonté séculaire de régner de nouveau sur le monde. Récemment, dès que la jeune Italie s’était emparée de Rome, elle avait aussitôt cédé à cette folie atavique de la domination universelle, voulant à son tour en faire la plus grande des villes, construisant des quartiers entiers pour une population qui n’était pas venue. Et voilà que les anarchistes eux-mêmes, en leur rage de bouleversement, étaient possédés du même rêve obstiné de la race, démesuré cette fois, une quatrième Rome monstrueuse, dont les faubourgs finiraient par envahir les continents, afin de pouvoir y loger leur humanité libertaire, réunie en une famille unique ! C’était le comble, jamais preuve plus extravagante ne serait donnée du sang d’orgueil et de souveraineté qui avait brûlé les veines de cette race depuis qu’Auguste lui avait laissé l’héritage de son empire absolu, avec le furieux instinct de croire que le monde était légalement à elle et qu’elle avait la mission toujours prochaine de le reconquérir. Cela sortait du sol même, une sève qui avait grisé tous les enfants de ce terreau historique, qui les poussait tous à faire de leur ville la Ville, celle qui avait régné, qui régnerait, resplendissante, aux jours prédits par les oracles. Et Pierre se rappelait les quatre lettres fatidiques, le S. P. Q. R. I de l’ancienne Rome glorieuse, qu’il avait retrouvées partout dans la Rome actuelle, comme un ordre de définitif triomphe donné au destin, sur toutes les murailles sur tous les insignes, jusque sur les tombereaux de la voirie municipale qui, le matin, enlevaient les ordures.
Et Pierre comprenait la prodigieuse vanité de ces gens hantés par la grandeur des aïeux, hypnotisés devant le passé de leur Rome, déclarant qu’elle renferme tout, qu’eux-mêmes ne parviennent pas à la connaître, qu’elle est le sphinx chargé de dire un jour le mot de l’univers, si grande et si noble que tout y grandit et s’y ennoblit, qu’ils en arrivent à exiger pour elle le respect idolâtre de la terre entière, dans cette vivace illusion de la légende où elle demeure, cette inextricable confusion de ce qui a pu être grand et de ce qui ne l’est plus.
« Mais je la connais, ta quatrième Rome, reprit Orlando, qui s’égayait de nouveau. C’est la Rome du peuple, la capitale de la république universelle, que Mazzini a déjà rêvée. Il est vrai qu’il y ajoutait le pape... Vois-tu, mon garçon, si nous, les vieux républicains nous nous sommes ralliés, c’est que notre crainte a été de voir, en cas de révolution, le pays tomber aux mains des fous dangereux qui t’ont troublé la cervelle. Et, ma foi ! nous nous sommes résignés à notre monarchie, qui n’est pas sensiblement différente d’une bonne république parlementaire... Allons, au revoir, et sois sage songe que ta pauvre mère en mourrait, s’il t’arrivait quelque ennui... Viens que je t’embrasse tout de même. »
Angiolo, sous le baiser affectueux du héros, devint rouge comme une jeune fille. Puis, il s’en alla, de son air doux de songeur éveillé après avoir salué poliment le prêtre, d’un signe de tête, sans ajouter une parole.
Il y eut un silence, et les regards du vieil Orlando ayant rencontré les journaux, épars sur la table, il reparla de l’affreux deuil du palais Boccanera. Cette Benedetta, qu’il avait adorée comme une fille chère, aux jours de tristesse où elle vivait près de lui, quelle mort foudroyante, quel tragique destin, d’avoir été ainsi emportée dans la mort de l’homme qu’elle aimait !
Et, trouvant les récits des journaux singuliers, le cœur douloureux et tourmenté par ce qu’il sentait là d’obscur, il demandait des détails, lorsque son fils Prada entra brusquement, la face torturée d’inquiétude, essoufflé d’avoir monté trop vite. Il venait de congédier ses entrepreneurs avec une brutalité impatiente, sans tenir compte de la situation grave, de sa fortune compromise, en train de crouler, cédant à un tel désir d’être en haut près de son père, qu’il ne les écoutait même pas, insoucieux de savoir si la maison n’allait pas s’effondrer sur sa tête. Et, quand il fut en haut, devant le vieillard, son premier regard anxieux fut pour le dévisager, pour se rendre compte si le prêtre, par quelque mot imprudent, ne venait pas de le frapper à mort.
Il frémit de le trouver frissonnant, ému aux larmes de l’aventure terrible dont il causait. Un instant, il crut qu’il arrivait trop tard, que le malheur était fait.
« Mon Dieu ! père, qu’avez-vous ? Pourquoi pleurez-vous ? »
Et il s’était jeté à ses pieds, agenouillé, lui prenant les mains, le regardant passionnément, dans une telle adoration, qu’il semblait offrir tout le sang de son cœur, pour lui éviter la moindre peine.
« C’est cette mort de la pauvre femme, reprit tristement Orlando. Je disais à M. Froment combien elle m’avait désolé, et j’ajoutais que j’en étais encore à comprendre l’aventure... Les journaux parlent d’une mort subite, c’est toujours si extraordinaire ! »
Très pâle, Prada se releva. Le prêtre n’avait pas parlé. Mais quelle effrayante minute ! S’il répondait, s’il parlait !
« Vous étiez présent, n’est-ce pas ? continua le vieillard.
Vous avez tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passées. » Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixèrent, entrèrent l’un dans l’autre. Entre eux, tout recommençait. C’était encore le destin en marche, Santobono rencontré au bas des pentes de Frascati, avec son petit panier ; c’était le retour à travers la Campagne mélancolique, la conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se balançait doucement sur les genoux du curé : et c’était surtout l’osteria sommeillante au désert, la petite poule noire foudroyée, morte, un filet de sang violâtre au bec. Puis, c’était, dans la nuit même, le bal des Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un triomphe de l’amour. Enfin, c’était devant le palais Boccanera, noir sous la lune d’argent, l’homme qui allumait un cigare, qui s’en allait sans retourner la tête, laissant l’obscur destin faire sa besogne de mort. Cette histoire, l’un et l’autre la savaient, la revivaient, n’avaient pas besoin de se la répéter tout haut, pour être certains qu’ils s’étaient devinés, jusqu’au fond de l’âme.
Pierre n’avait pas répondu tout de suite au vieillard.
« Oh ! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...
- Sans doute, c’est ce que j’ai soupçonné, reprit Orlando. Vous pouvez nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonné. »
Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s’appuya si lourd, si chargé d’une ardente supplication, que le prêtre en fut remué profondément. Il venait de se rappeler l’angoisse de cet homme pendant le bal, l’atroce torture jalouse qu’il avait subie, avant de laisser au destin le soin de sa vengeance.
Et il reconstituait ce qui avait dû se passer au fond de lui, ensuite, après l’effroyable dénouement : d’abord, la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu’il n’avait pas demandée si féroce, puis, le calme glacé du beau joueur qui attend les événements, lisant les journaux, n’ayant d’autre remords que celui du capitaine à qui la victoire a coûté trop d’hommes. Tout de suite, il avait compris que le cardinal enterrerait l’affaire, pour l’honneur de l’Église. Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret peut-être de cette femme si désirée, qu’il n’avait pas eue, qu’il n’aurait jamais, peut-être aussi une horrible jalousie dernière, qu’il ne s’avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir éternellement aux bras d’un autre homme, dans la tombe. Et voilà, de cet effort vainqueur pour être calme, de cette attente froide et sans remords, que se dressait le châtiment, la peur que le destin, cheminant avec les figues empoisonnées, ne se fût pas encore arrêté dans sa marche, et ne vînt par contrecoup frapper son père. Encore un coup de foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adorée. Toute sa force de résistance avait croulé en une minute, il était là dans l’épouvante du destin, plus désarmé et plus tremblant qu’un enfant.
« Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s’il eût cherché ses mots, les journaux ont dû vous dire que le prince avait d’abord succombé et que la contessina était morte de douleur, en l’embrassant une dernière fois... Les causes de la mort, mon Dieu ! vous savez que les médecins eux-mêmes, d’ordinaire, n’osent guère se prononcer exactement... »
Il s’arrêta, il venait d’entendre soudainement la voix de Benedetta mourante lui donner l’ordre terrible : « Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j’ai maudit son fils.
Je veux qu’il sache, il doit savoir, pour la vérité et la justice. » Grand Dieu ! allait-il obéir, était-ce donc là un de ces ordres sacrés qu’il fallait exécuter quand même, dussent les larmes et le sang couler à flots ? Pendant quelques secondes, il souffrit du plus déchirant des combats, partagé entre cette vérité, cette justice invoquées par la morte, et son besoin personnel de pardon, l’horreur qu’il se serait faite à lui-même s’il avait tué ce vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bénéfice pour personne. Et, certainement l’autre, le fils, dut comprendre que quelque lutte suprême se livrait en lui, d’où allait sortir le sort de son père, car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.
« On a cru d’abord à une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le mal a si vite empiré, qu’on s’est affolé et qu’on a couru chercher le médecin... » Ah ! les yeux, les yeux de Prada ! Ils étaient devenus si désespérés si pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prêtre y lisait toutes les raisons décisives qui allaient l’empêcher de parler. Non, non ! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n’avait rien promis, il aurait cru charger d’un crime la mémoire de la morte s’il avait obéi à sa haine dernière. Prada, lui, pendant ces quelques minutes d’angoisse, venait de souffrir une vie entière de douleur si abominable, que tout de même un peu de justice était faite.
« Alors, acheva Pierre, quand le médecin a été là, il a formellement reconnu qu’il s’agissait d’une fièvre infectieuse. Il n’y a aucun doute... J’ai assisté ce matin aux obsèques, c’était bien beau et bien touchant. »
Orlando n’insista pas.
D’un geste, il se contenta de dire combien, lui aussi, avait été ému toute la matinée, en songeant à ces obsèques. Puis, comme le vieillard se tournait, rangeant les journaux sur la table, de ses mains restées tremblantes, Prada, le corps glace d’une sueur mortelle, chancelant, s’appuyant au dossier d’une chaise pour ne pas tomber, regarda Pierre encore, d’un regard fixe, mais d’un regard très doux, éperdu de reconnaissance, qui disait merci.
« Je pars ce soir, répéta Pierre brisé, voulant rompre la conversation. Je vais vous faire mes adieux... N’avez-vous pas de commission à me donner pour Paris ?
- Non, non, aucune », dit Orlando.
Puis, tout d’un coup, se souvenant :
« Eh, si, j’ai une commission... Vous vous rappelez, le livre de mon vieux compagnon de batailles Théophile Morin, un des Mille de Garibaldi, ce manuel pour le baccalauréat, qu’il voudrait faire traduire et adopter chez nous. Je suis bienheureux, j’ai la promesse qu’on le lui prendra dans nos écoles, mais à la condition qu’il fera quelques changements... Luigi, donne-moi donc le volume qui est là, sur cette planche. »
Et, quand son fils lui eut remis le volume, il montra à Pierre les notes qu’il avait écrites au crayon, sur les marges, il lui fit comprendre les modifications qu’on exigeait de l’auteur, dans le plan général de l’ouvrage.
« Soyez donc assez gentil pour porter vous-même cet exemplaire à Morin, dont l’adresse est au verso de la couverture. Vous m’épargnerez une longue lettre, vous en direz plus en dix minutes, d’une façon plus nette et plus complète, que je ne le ferais en dix pages...
Et vous embrasserez Morin pour moi, vous lui direz que je l’aime toujours, ah ! de tout mon cœur d’autrefois, lorsque j’avais mes jambes et que l’un et l’autre nous nous battions comme des diables, sous la pluie des balles ! »
Il y eut un court silence, ce silence, cette gêne attendrie de la minute du départ.
« Allons, adieu ! embrassez-moi pour lui et pour vous, embrassez-moi tendrement, ainsi que le petit Angiolo m’a tout à l’heure embrassé... Je suis si vieux et si fini, mon cher monsieur Froment, que vous me permettez bien de vous appeler mon enfant et de vous embrasser comme un aïeul, en vous souhaitant le courage et la paix, la foi en la vie qui seule aide à vivre. »
Pierre fut si touché, que des larmes lui montèrent aux yeux, et lorsqu’il baisa de toute son âme, sur les deux joues, le héros foudroyé, il le sentit lui aussi qui pleurait. D’une main vigoureuse encore, pareille à un étau, il le retint un instant, contre son fauteuil d’infirme, tandis que de l’autre, d’un geste suprême, il lui montrait une dernière fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre. Sa voix se fit basse, frémissante et suppliante.
« Et, de grâce, jurez-moi de l’aimer quand même, malgré tout, car elle est le berceau, elle est la mère ! Aimez-la pour ce qu’elle n’est plus, pour ce qu’elle veut être !... Ne dites pas qu’elle est finie, aimez-la, aimez-la, pour qu’elle soit encore, pour qu’elle soit toujours ! »
Sans pouvoir répondre, Pierre l’embrassa de nouveau, bouleversé de tant de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle à trente ans d’une femme adorée.
Et il le trouvait si beau, si grand, avec son hérissement de vieux lion blanchi, dans sa volonté obstinée de résurrection prochaine, qu’une fois encore l’autre grand vieillard, le cardinal Boccanera, s’évoqua devant lui, entêté également dans sa foi, n’abandonnant rien de son rêve, quitte à être écrasé sur place, par la chute du ciel. Ils étaient toujours face à face, aux deux bouts de leur ville, dominant seuls l’horizon de leur haute taille attendant l’avenir.
Puis, lorsque Pierre eut salué Prada et qu’il se retrouva dehors, dans la rue du 20-Septembre, il n’eut plus qu’une hâte, celle de rentrer au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses visites d’adieu étaient faites, il ne lui restait qu’à prendre congé de donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalité si bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s’ouvrirent, car ils s’étaient enfermés chez eux, au retour des obsèques, résolus à ne recevoir personne. Dès le crépuscule, Pierre put donc se croire complètement seul dans le vaste palais noir, n’ayant plus que Victorine qui lui tînt compagnie. Comme il témoignait le désir de souper avec don Vigilio, elle le prévint que l’abbé, lui aussi, s’était enfermé dans sa chambre ; et, lorsqu’il alla frapper à cette chambre voisine de la sienne, désireux au moins de lui serrer une dernière fois la main, il n’obtint même pas de réponse, il devina que le secrétaire, pris de quelque crise de fièvre et de méfiance, s’entêtait à ne point le revoir, dans la terreur de se compromettre davantage. Dès lors, tout fut réglé, il fut entendu que, le train ne partant qu’à dix heures dix-sept, Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa chambre, à huit heures, comme d’habitude.
Elle lui apporta elle-même une lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas qu’elle l’aidât, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.