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Programme Télévision Dimanche

XIV

Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le Vatican, l’horloge, dans le profond silence du quartier enténébré et sommeillant déjà, laissa tomber un grand coup sonore, la demie de huit heures. Il était en avance, il résolut d’attendre vingt minutes, de façon à n’être en haut, à la porte des appartements, qu’à neuf heures, l’heure exacte de l’audience.
Et ce répit lui fut un soulagement, dans l’émotion et dans la tristesse infinies qui lui étreignaient le cœur. Il arrivait les membres brisés, affreusement las de l’après-midi tragique qu’il venait de passer au fond de cette chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient maintenant leur éternel sommeil, aux bras l’un de l’autre. Il n’avait pu manger, il était hanté par l’image farouche et douloureuse des deux amants, si plein d’eux, que des soupirs involontaires s’échappaient de sa gorge, tandis que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah ! qu’il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise, satisfaire ce besoin immense de larmes dont il étouffait ! Et c’était un attendrissement qui gagnait toutes ses pensées, la mort pitoyable des deux amants s’ajoutait pour lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait d’une pitié plus grande, d’une véritable angoisse de charité pour tous les misérables et pour tous les souffrants de ce monde, si éperdu à cette évocation de tant de plaies physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome où il avait vu tant d’injustes et monstrueuses souffrances, qu’il avait peur, à chaque pas, d’éclater en sanglots, les bras tendus vers le ciel noir.
Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena sur la place Saint-Pierre. À cette heure de nuit, c’était une immensité de ténèbres et de solitude.
Quand il était arrivé, il avait cru se perdre dans une mer d’ombre. Mais, peu à peu, ses yeux s’accoutumaient, le vaste espace n’était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs, aux quatre coins de l’obélisque, et que par les rares becs à droite et à gauche, le long des bâtiments qui montent à la basilique. Sous le double portique de la colonnade, d’autres lanternes brûlaient d’une lueur jaune, parmi la colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont elles découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n’y avait de visible que l’obélisque pâle, se dressant d’un air d’apparition. La façade de Saint-Pierre s’évoquait elle aussi, à peine distincte, comme en un rêve, et chose, et morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil, d’immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à peine une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel. Sans les voir, il avait d’abord entendu le ruissellement des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurité vague ; puis, il finit par distinguer le fantôme mince et mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et au-dessus de l’immense place, le ciel immense s’étendait, sans lune, de velours bleu sombre, où les étoiles semblaient avoir une grosseur d’un éclat d’escarboucles, le Chariot renversé sur la toiture du Vatican, avec ses roues d’or, son brancard d’or, Orion splendide, chamarré des trois astres d’or de son Baudrier, là-bas sur Rome, du côte de la rue Giulia.
Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n’y avait là qu’un entassement de façades confuses, où ne luisaient que deux petites lueurs de lampe, à l’étage des appartements du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, éclairée intérieurement, la façade du fond et celle de gauche braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages de serre.
Et toujours pas un bruit, pas un mouvement, pas même un déplacement de l’ombre. Deux personnes traversèrent l’immensité de la place, il en vint une troisième qui disparut à son tour ; puis, il ne resta qu’une cadence de pas rythmés, très lointaine. C’était le désert absolu, ni promeneurs ni passants, pas même l’ombre d’un rôdeur sous la colonnade entre la forêt de piliers, aussi vide que les sauvages forêts centenaires des premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de hautaine désolation ! Jamais il n’avait éprouvé une sensation de sommeil plus vaste ni plus noir, d’une souveraine noblesse de mort.
À neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea vers la porte de bronze. Un seul battant en était ouvert encore, au bout du portique de droite, dans un épaississement des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions précises que monsignore Nani lui avait données : demander à chaque porte M. Squadra, ne pas ajouter une parole ; et chaque porte s’ouvrirait, il n’aurait qu’à se laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le savait là, puisque Benedetta n’était plus. Quand il eut franchi la porte de bronze et qu’il se trouva devant le garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d’un air ensommeillé, il dit simplement le mot convenu.
« M. Squadra. »
Et, le garde suisse n’ayant pas bougé, ne lui barrant pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite à droite, dans le grand vestibule de la scala Pia, l’escalier de pierre à l’énorme cage carrée, qui monte à la cour Saint-Damase. Et pas une âme, rien que l’écho étouffé des pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les globes dépolis blanchissaient mollement la clarté.
En haut, en traversant la cour, il se souvint de l’avoir déjà vue, des Loges de Raphaël, avec son portique, sa fontaine, son pavé blanc, sous le brûlant soleil.
Mais il n’y apercevait même plus les cinq ou six voitures qui attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur leurs sièges. C’était une solitude, un vaste carré nu et pâle, d’un sommeil sépulcral, sous la lumière morne de lanternes, dont les réverbérations blanchissaient les hauts vitrages des trois façades. Et, un peu inquiet, gagné par le petit frisson du vide et du silence, il se hâta, il se dirigea, à droite, vers le perron, abrité d’une marquise, dont les quelques degrés mènent à l’escalier des appartements.
Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand uniforme.
« M. Squadra. »
D’un simple geste, sans une parole, le gendarme montra l’escalier.
Pierre monta. C’était un escalier très large, à la rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs enduits d’un stuc jaunâtre. Dans les globes de verre dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés déjà, par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse, rien n’était d’une solennité plus triste que cette majestueuse nudité, si blême et si froide. À chaque palier, un garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde ; et, dans le lourd sommeil qui prenait le palais, on n’entendait plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant toujours, sans doute pour ne pas succomber à l’engourdissement des choses.
Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand silence frissonnant, la montée paraissait interminable. Chaque étage se coupait en tronçons, encore un, encore un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du deuxième étage, il s’imaginait qu’il montait depuis cent ans. Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont le battant de droite était seul ouvert, un dernier garde suisse veillait.
« M. Squadra. »
Le garde s’effaça, laissa entrer le jeune prêtre.
Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes à cette heure, dans la clarté crépusculaire des lampes. La décoration si riche, les sculptures, les peintures, les dorures, se noyait, n’était plus qu’une vague apparition fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de joyaux et de pierreries. Et, d’ailleurs, pas un meuble, le dallage sans fin, une solitude élargie, se perdant au fond des demi-ténèbres.
Enfin, à l’autre bout, près d’une porte, Pierre crut apercevoir des formes, le long d’un banc. C’étaient trois gardes suisses assis là, ensommeillés.
« M. Squadra. »
Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre comprit qu’il devait attendre. Il n’osa bouger, troublé par le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder autour de lui, en évoquant les foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd’hui encore, elle était la salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une salle des gardes, pleine toujours d’un tumulte de pas, d’ailées et de venues sans nombre. Mais quelle mort pesante, dès que la nuit l’avait envahie, et comme elle était désespérée et lasse d’avoir vu défiler tant de choses et tant d’êtres !
Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le seuil de la pièce voisine, un homme d’une quarantaine d’années, vêtu entièrement de noir, qui tenait du domestique de grande maison et du bedeau de cathédrale. Il avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.
« M. Squadra », dit Pierre une dernière fois.
L’homme s’inclina, pour dire qu’il était M. Squadra. Puis, d’une nouvelle révérence, il invita le prêtre à le suivre. Et tous deux, l’un derrière l’autre, sans hâte aucune, s’engagèrent dans l’interminable enfilade des salles.
Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les salles diverses, se rappela l’usage de chacune, les remplit des personnages qui avaient le droit de s’y tenir. Selon son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine porte ; de sorte que les personnes qui doivent être reçues par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles des domestiques en celles des gardes nobles, puis en celles des camériers d’honneur, puis en celles des camériers secrets, jusqu’au Saint-père. Mais, dès huit heures, les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur les consoles, ce n’est plus qu’une suite de pièces désertes, à demi obscures, assoupies, au fond du néant auguste où tombe le palais entier.
Et d’abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti, de simples huissiers, vêtus de velours rouge, brodé aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs jusqu’à la porte de l’antichambre d’honneur. À cette heure tardive, un seul était encore là, assis sur une banquette, en un tel coin d’ombre, que sa tunique de pourpre paraissait noire. Il leva la tête, laissa passer, dans ces ténèbres où s’éteignait toute la pompe éclatante du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes, où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres ; et elle était complètement vide, pas un seul des beaux uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule des fines soutanes, qui s’y mêlaient pendant les heures brillantes des réceptions.
Vide également la salle suivante, plus petite, réservée à la garde palatine, cette milice recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait la tunique noire, les épaulettes d’or, le shako surmonté d’un plumet rouge. On tourna à droite, dans une autre enfilade de salles, et vide encore la première où l’on entra, la salle des tapisseries, une salle d’attente, superbe avec son haut plafond peint, ses gobelins admirables, signés Audran, Jésus faisant des miracles et Les Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes nobles, avec ses escabeaux de bois, sa console à droite, que surmonte un grand crucifix, entre une paire de lampes, sa large porte du fond qui s’ouvre sur une autre petite pièce, une sorte d’alcôve contenant un autel, où le Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que les assistants restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine, toute resplendissante des uniformes ensoleillés des gardes nobles. Et vide enfin l’antichambre d’honneur, la salle du trône, dans laquelle le pape reçoit en audience publique, jusqu’à deux et trois cents personnes à la fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse, est le trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un baldaquin de même velours. À côté se trouve le coussin, pour le baise-pied. Puis c’est à droite et à gauche deux consoles face à face, l’une avec une pendule, l’autre avec un crucifix, entre de hauts candélabres à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture de damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte jusqu’à la fastueuse frise qui encadre le plafond d’attributs et de figures allégoriques ; et le magnifique et froid dallage de marbre n’est recouvert d’un tapis de Smyrne que devant le trône.
Mais, les jours d’audience particulière, lorsque le pape se tenait dans la salle du petit trône ou même dans sa chambre, la salle du trône n’était plus que l’antichambre d’honneur, où toute la prélature attendait, les hauts dignitaires de l’Église mêlés aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous rangs.
Le service y était fait par les deux camériers d’honneur, l’un en habit violet, l’autre de cape et d’épée, qui y recevaient, des mains des bussolanti, les personnes admises au précieux honneur d’une audience, pour les conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine, l’antichambre secrète, où ils les remettaient aux mains des camériers secrets. C’était la salle la plus luxueuse, la plus vivante, dans l’éclat des uniformes et des costumes, dans l’émotion qui grandissait, à mesure qu’on approchait du tabernacle habité par l’Elu et l’Unique, au travers de cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de plus en plus fort, étreint jusqu’à l’étouffement par cette gradation savante, de splendeur moindre en splendeur sans cesse accrue. Et, à cette heure de nuit, toujours pas une âme, pas un geste, pas une voix, rien que le silence tombant des ténèbres du plafond sur le trône de velours rouge, rien qu’une lampe fumeuse qui charbonnait à l’angle d’une console, dans la salle vide et endormie.
M. Squadra, qui ne s’était pas encore retourné, marchant d’un pas lent et muet, s’arrêta un instant à la porte de l’antichambre secrète, comme pour donner au visiteur le temps de se remettre un peu, avant d’affronter l’entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y attendre que le pape daignât les recevoir. Pierre, en y pénétrant lorsque M. Squadra se fut décidé à l’introduire, sentit bien, à son petit frisson d’homme nerveux, qu’il entrait dans l’au-delà redoutable, de l’autre côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le jour, un garde noble de faction en gardait la porte ; mais la porte, à cette heure, était libre, la pièce était vide comme les autres ; et, pour la peupler, il y fallait évoquer les très nobles et très puissants personnages qui la garnissaient d’ordinaire, en grand habit de cérémonie.
Elle s’étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses deux fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés-du-Château, tandis qu’une seule fenêtre s’ouvrait sur la place Saint-Pierre, au bout, près de la porte qui conduisait à la salle du petit trône. C’était là, entre cette porte et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se tenait d’habitude un secrétaire, absent en ce moment. Et toujours la même console dorée, avec le même crucifix, entre la même paire de lampes. Une grande horloge, dans une gaine d’ébène incrustée de cuivre, battait lourdement l’heure. La seule curiosité, sous le plafond à rosaces d’or, était la tenture, en damas rouge, semé d’écussons jaunes, les deux clés et la tiare, alternant avec le lion, la griffe posée sur la boule du monde.
Mais M. Squadra venait de s’apercevoir que, contrairement à l’étiquette, Pierre tenait encore à la main son chapeau, qu’il aurait dû laisser dans la salle des bussolanti. Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette. Il prit le chapeau d’un geste discret, le posa lui-même sur la console, pour bien indiquer qu’il devait rester au moins là. Puis, sans un mot toujours, d’une simple révérence, il fit comprendre qu’il allait annoncer le visiteur à Sa Sainteté, et que celui-ci voulût bien attendre un instant dans cette pièce.
Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait, son cœur battait à se rompre. Pourtant sa raison restait claire, il avait très bien jugé dans les demi-ténèbres ces fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite de salons splendides, avec des murs ornés de tapisseries, tendus de soie, des frises dorées et peintes, des plafonds déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que des consoles, des escabeaux et des trônes ; et les lampes, les pendules, les crucifix, même les trônes, rien que des cadeaux, apportés des quatre coins du monde, aux jours de ferveur des grands jubilés.
Pas le moindre confortable, tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L’ancienne Italie était là, avec son continuel gala et son manque de vie intime et tiède. On avait du jeter quelques tapis sur les admirables dallages de marbre, où les pieds se glaçaient. On avait fini par installer récemment des calorifères, qu’on n’osait d’ailleurs allumer, de peur d’enrhumer le pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage encore, ce qui le pénétrait jusqu’aux os, maintenant qu’il était là, debout, à attendre, c’était ce silence extraordinaire, un silence tel, qu’il n’en avait jamais entendu de plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant noir du Vatican colossal, tombe au sommeil, fût monté à cet étage, dans cette enfilade de salles désertes, somptueuses et mortes où brûlaient les petites flammes immobiles des lampes.
Neuf heures sonnèrent à l’horloge d’ébène, et il s’étonna. Comment ! dix minutes seulement s’étaient écoulées, depuis qu’il avait franchi la porte de bronze ? Il aurait cru qu’il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il voulut combattre cette oppression nerveuse qui l’étranglait, car jamais il n’était sûr de lui-même, il craignait toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une crise de larmes. Il marcha, passa devant l’horloge, donna un coup d’œil au crucifix de la console, regarda le globe de la lampe, où les doigts gras d’un domestique avaient laissé leur empreinte. Elle éclairait d’une lueur si jaune et si faible, qu’il eut envie de la remonter ; mais il n’osa pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre, devant la fenêtre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et il eut une minute de saisissement, Rome immense s’étendait, dans l’entrebâillement des persiennes mal fermées Rome telle qu’il l’avait déjà vue des Loges de Raphaël, telle qu’il l’avait reconstruite, le jour où, du petit restaurant de la place, il s’était imaginé voir Léon XIII à la fenêtre de sa chambre.
Seulement, c’était la Rome de nuit, la Rome élargie encore au fond des ténèbres, sans bornes comme le ciel étoilé. Dans cette mer illimitée, aux vagues noires, on ne reconnaissait sûrement que les grandes voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives de l’éclairage électrique : le cours Victor-Emmanuel, puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait à angle droit, coupé lui-même par la rue du Triton, que continuait la rue San Niccolo da Tolentino, laquelle était reliée à la gare par la lointaine lueur de la place des Thermes. De l’autre côté du cours Victor-Emmanuel et de la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places, quelques bouts d’avenue flamboyaient encore ; mais l’ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n’était plus qu’un pullulement de petites clartés jaunes, les miettes d’un ciel à demi éteint, balayé sur la terre. De rares constellations, des étoiles brillantes traçant de mystérieuses et nobles figures, tâchaient vainement de lutter et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées dans le chaos confus de cette poussière d’un vieil astre, qui se serait brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à n’être qu’une sorte de sable phosphorescent. Et quelle immensité noire, ainsi poudrée de lumière, quelle masse énorme d’obscurité et d’inconnu, dans laquelle semblaient avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville Eternelle, ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire, jusqu’à ne plus pouvoir dire où elle commençait ni où elle finissait, peut-être élargie jusqu’au bord illimité de l’ombre, tenant toute la nuit, peut-être si diminuée, si disparue, que le soleil à son retour n’en éclairerait que le peu de cendre !
Mais l’angoisse nerveuse de Pierre, malgré son effort pour la calmer, augmentait de seconde en seconde, même devant cet océan de ténèbres, d’une souveraine paix.
Il s’écarta de la fenêtre, il tressaillit de tout son être en entendant un léger bruit de pas et en croyant qu’on venait le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine, la salle du petit trône, dont il s’aperçut alors que la porte était restée entrouverte. N’entendant plus rien, il se hasarda, dans sa fièvre d’impatience, il allongea la tête, pour voir. C’était encore une salle tendue de damas rouge, assez vaste, avec un fauteuil doré, recouvert de velours rouge, sous un baldaquin de même velours ; et l’on y trouvait l’inévitable console, le haut crucifix d’ivoire, la pendule, la paire de lampes, les candélabres, deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne taille, sortis de la manufacture de Sèvres, ornés d’un portrait du Saint-Père. Pourtant, on sentait là plus de confortable, le tapis de Smyrne recouvrait le dallage entier, quelques fauteuils s’alignaient contre les murs, une fausse cheminée, drapée d’étoffe, servait de pendant à la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette salle, y recevait d’habitude les personnages qu’il voulait honorer. Et le frisson de Pierre augmentait, à l’idée qu’il n’avait plus qu’une pièce à traverser, que si près de lui, derrière cette simple porte de bois, était Léon XIII. Pourquoi le faisait-on attendre ? Se préparait-on à le recevoir dans cette pièce, pour ne pas l’admettre dans une intimité trop étroite ? On lui avait conté des visites mystérieuses, reçues à pareille heure, des personnages inconnus introduits de même façon, silencieusement, de grands personnages dont on murmurait les noms très bas. Lui, ce devait être qu’on le jugeait compromettant, qu’on désirait causer à l’aise, sans paraître s’engager en rien, à l’insu de l’entourage. Puis, brusquement, il s’expliqua la cause du bruit qu’il avait entendu, en apercevant, sur la console, près de la lampe, une petite caisse de bois, une sorte de profond plateau à anses, où se trouvait la desserte d’un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille et le verre.
Il comprit que M. Squadra, ayant remarqué cette desserte dans la chambre, venait de l’apporter là, puis qu’il devait être rentré faire un bout de ménage. Il savait la grande frugalité du pape, ses repas pris sur un étroit guéridon, le tout apporté à la fois dans cette petite caisse, une viande, un légume, deux doigts de bordeaux par ordonnance du médecin, du bouillon surtout, des tasses de bouillon qu’il aimait à offrir aux vieux cardinaux, ses favoris, comme on offre du thé, tout un régal réparateur de vieux garçons. L’ordinaire de Léon XIII était fixé à huit francs par jour. O débauches d’Alexandre VI, ô festins et galas de Jules II et de Léon X ! Mais il y eut un nouveau petit bruit, venu de la chambre qu’il ne put s’expliquer, et il fut terrifié de son indiscrétion, il se hâta de retirer sa tête, en croyant voir toute la salle rouge du petit trône flamber d’un brusque incendie, dans la paix morte où elle dormait.
Alors, il préféra marcher à pas étouffés, trop frémissant pour rester immobile. Ce M. Squadra, il se souvenait maintenant d’en avoir entendu parler par Narcisse : tout un gros personnage, l’homme le plus important, le plus influent, le valet de chambre bien-aimé de Sa Sainteté, qui seul pouvait la décider, les jours de réception, à mettre une soutane blanche propre, si celle qu’elle portait se trouvait par trop salie de tabac. Sa Sainteté s’obstinait également à s’enfermer chaque nuit toute seule dans sa chambre, sans vouloir que personne couchât près d’elle, par indépendance, on disait aussi par inquiétude d’avare, qui entend dormir seul avec son trésor ; ce qui causait de continuelles inquiétudes, car il n’était guère raisonnable qu’un vieillard de cet âge se barricadât de la sorte ; et M. Squadra couchait seulement dans une pièce voisine, mais l’oreille aux aguets, toujours prêt à répondre au plus léger appel.
C’était lui encore qui intervenait avec respect lorsque Sa Sainteté veillait trop tard, travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait difficilement raison, se relevait durant les heures d’insomnie, l’envoyait réveiller un secrétaire pour dicter des notes, jeter sur le papier un projet d’encycliques. Quand la rédaction d’une encyclique la passionnait, elle y aurait passé les jours et les nuits, de même que jadis, quand elle se piquait de belle versification latine, l’aube la surprenait parfois en train de polir une strophe. Elle dormait fort peu, en proie à un continuel travail, d’une activité cérébrale extraordinaire, toujours hantée par la réalisation de quelque volonté ancienne. La mémoire seule avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-être bien que M. Squadra venait de trouver Sa Sainteté plus souffrante à la suite d’un excès de travail, puisque, la veille encore, on la disait si malade, et que le plus souvent, d’ailleurs, elle dédaignait de se soigner.
Tandis qu’il continuait à marcher doucement, Pierre était ainsi envahi peu à peu par cette haute et souveraine figure. Des détails infimes de la vie quotidienne, il montait à la vie intellectuelle, à ce rôle d’un grand pape que Léon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, à Saint-Paul-hors-les-Murs, se dérouler la frise interminable où sont représentés les portraits des deux cent soixante-deux papes ; et il se demandait, dans cette longue suite de médiocres, de saints, de criminels et de génies, quel était le pape auquel Léon XIII aurait voulu ressembler. Était-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux qui se sont succédé pendant les trois premiers siècles de vie cachée, simples chefs d’associations funéraires, pasteurs fraternels de la communauté chrétienne ? Était-ce le pape Damase, le premier grand bâtisseur, le cerveau lettré qui se plut aux choses de l’esprit, le croyant de foi vive qui ouvrit les catacombes à la piété des fidèles ?
Était-ce Léon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne, acheva la rupture avec l’Orient que le Grand Schisme avait déjà séparé, porta l’Empire à l’Occident par l’unique et toute-puissante volonté de Dieu et de son Église, qui dès lors disposa des couronnes ? Était-ce le terrible Grégoire VII, le purificateur du temple, le souverain des rois, était-ce Innocent III, était-ce Boniface VIII, les maîtres des âmes, des peuples et des trônes, armés de l’excommunication farouche, régnant sur le Moyen Âge épouvanté, dans une telle domination, que jamais le catholicisme ne devait réaliser d’aussi près son rêve ? Était-ce Urbain II, était-ce Grégoire IX, ou un autre des papes dans le cœur desquels flamba la passion rouge des croisades, le besoin d’aventures saintes qui souleva les foules, qui les jeta à la conquête de l’inconnu et du divin ? Était-ce Alexandre III défendant la papauté contre l’Empire, luttant jusqu’au bout pour ne rien céder de l’autorité suprême qu’il tenait de Dieu, finissant par vaincre, en posant son pied triomphal sur la tête de Frédéric Barberousse ? Était-ce, longtemps après les tristesses d’Avignon, Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la puissance politique du Saint-Siège ? Était-ce Léon X, le fastueux, le glorieux patron de la Renaissance, de tout un grand siècle d’art, mais l’esprit court et imprévoyant qui traitait Luther de simple moine révolté ? Était-ce Pie V, la réaction noire et vengeresse, la flamme des bûchers châtiant la terre redevenue païenne, était-ce quelque autre des papes qui régnèrent après le concile de Trente, d’une foi absolue, la croyance rétablie dans son intégrité, l’Église sauvée par son orgueil, son intransigeance, son entêtement au respect total des dogmes ?
Était-ce, au déclin de la papauté, lorsqu’elle n’avait plus été qu’une maîtresse de cérémonies, réglant le gala des grandes monarchies de l’Europe, était-ce Benoît XIV, la vaste intelligence, le profond théologien, qui, les mains liées, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde, avait passé sa belle vie à réglementer les choses du Ciel ? Et l’histoire de cette papauté se déroulait ainsi, la plus prodigieuse des histoires, toutes les fortunes, les plus basses, les plus misérables, comme les plus hautes, les plus éclatantes, une obstinée volonté de vivre qui l’avait fait vivre quand même, au travers des incendies, des massacres et des écroulements de peuples, toujours militante et debout dans la personne de ses papes, la plus extraordinaire lignée de souverains absolus, conquérants et dominateurs, tous maîtres du monde, même les chétifs et les humbles, tous glorieux de l’impérissable gloire du Ciel, lorsqu’on les évoquait de la sorte, dans ce Vatican séculaire, où leurs ombres sûrement se réveillaient la nuit, venaient rôder par les galeries sans fin, par les salles immenses, au fond de ce silence anéanti de tombe, dont le frisson devait être fait du léger frôlement de leurs pas sur les dalles de marbre.