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X

Dès le lendemain, Pierre, dont l’unique pensée était d’en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude l’avait pris : chez qui frapper d’abord, par quel personnage commencer ses visites, s’il désirait éviter toute faute, dans un monde qu’il sentait si compliqué et si vaniteux ? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance d’apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il le pria d’entrer un instant chez lui.
« Vous allez me rendre un service, monsieur l’abbé. Je me confie à vous, j’ai besoin d’un conseil. »
Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outres et peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs flambaient, lorsqu’il rencontrait son voisin, comme s’il était pris lui-même de l’impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n’essaya-t-il pas d’éviter l’entretien.
« Je vous demande pardon, reprit Pierre de vous faire entrer dans cette pièce en désordre. Ce matin, j’ai encore reçu de Paris du linge et des vêtements d’hiver... Imaginez-vous que j’étais venu avec une petite valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici, sans être plus avancé que le matin de mon arrivée. »
Don Vigilio eut un léger hochement de tête.
« Oui, oui, je sais. »
Alors, Pierre lui expliqua que, monsignore Nani lui ayant fait dire par la contessina d’agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites, d’une façon utile.
Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignore Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre, dont on lui avait dit le nom ?
« Ah ! s’écria don Vigilio frémissant, monsignore Nani est allé jusque-là, il vous a livré le nom !... Ah ! c’est plus extraordinaire encore que je ne croyais ! »
Et, s’oubliant, s’abandonnant à sa passion :
« Non, non ! ne commencez pas par monsignore Fornaro. Allez d’abord rendre une visite très humble au préfet de la congrégation de l’Index, à Son Eminence le cardinal Sanguinetti, parce qu’il ne vous pardonnerait pas d’avoir porté à un autre votre premier hommage, s’il le savait un jour... »
Il s’arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa fièvre :
« Et il le saurait, tout se sait. »
Puis, comme s’il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit les deux mains du jeune prêtre étranger.
« Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander l’impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les périls qui nous entourent !... Pourtant, je crois pouvoir vous dire encore aujourd’hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son Eminence le cardinal Boccanera. À plusieurs reprises, devant moi, il a désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint, un grand honnête homme, et s’il ne vous défend pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la contessina, qu’il adore et qui vous protège...
Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait l’irriter. »
Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris, dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites qu’il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu’il n’aurait jamais en lui qu’un adversaire.
« Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité. »
Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.
« Non, non ! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j’ai parlé, et quel désastre ! ma situation serait compromise... Je n’ai rien dit, je n’ai rien dit ! Voyez d’abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n’est-ce pas ? que je n’ai rien dit autre chose. »
Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce, frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux de flamme, pleins d’inquiétude.
Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque chance de le trouver. Le cardinal habitait, à côté de l’église Saint-Louis-des-Français, dans une rue noire et étroite, le premier étage d’un petit palais, aménagé bourgeoisement. Ce n’était pas la ruine géante d’une grandeur princière et mélancolique, où s’entêtait le cardinal Boccanera. L’ancien appartement de gala réglementaire était réduit, comme le train. Il n’y avait plus de salle du trône, ni de grand chapeau rouge accroché sous un baldaquin, ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre le mur. Deux pièces successives servant d’antichambres, un salon où le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans confortable même, des meubles d’acajou datant de l’Empire, des tentures et des tapis poussiéreux fanés par l’usage.
D’ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps ; et, lorsqu’un domestique, qui, sans hâte remettait sa veste, finit par entrebâiller la porte, ce fut pour répondre que Son Excellence était depuis la veille à Frascati.
Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était en effet un des évêques suburticaires. Il avait, à Frascati, son évêché, une villa, où il allait parfois passer quelques jours, lorsqu’un désir de repos ou une raison politique l’y poussait.
« Et Son Eminence reviendra bientôt ?
- Ah ! on ne sait pas... Son Eminence est souffrante. Elle a bien recommandé qu’on n’envoie personne la tourmenter là-bas. »
Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit tout désorienté par ce premier contretemps. Allait-il, sans tarder davantage, puisque les choses pressaient maintenant, se rendre chez monsignore Fornaro, à la place Navone, qui était voisine ? Mais il se rappela la recommandation que don Vigilio lui avait faite de visiter d’abord les cardinaux ; et il eut une inspiration, il résolut de voir immédiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans son effacement volontaire, tous le considéraient comme un des membres les plus puissants et les plus redoutables du Sacré Collège, ce qui n’empêchait pas son neveu, Narcisse, de déclarer qu’il ne connaissait pas d’homme plus obtus sur les questions étrangères à ses occupations habituelles. S’il ne siégeait pas à la congrégation de l’Index, il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être agir sur ses collègues par sa grande influence.
Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande, où il savait devoir trouver le cardinal.
Ce palais, dont on aperçoit la lourde façade de la place d’Espagne, est une énorme construction nue et massive qui occupe tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais italien desservait, s’y perdit, monta des étages qu’il lui fallut redescendre, un véritable labyrinthe d’escaliers, de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber sur le secrétaire du cardinal, un jeune prêtre aimable, qu’il avait déjà vu au palais Boccanera.
« Mais sans doute, je crois que Son Eminence voudra bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir à cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez me suivre, je vous prie. »
Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps secrétaire à la Propagande, y présidait aujourd’hui, comme cardinal, la commission qui organisait le culte dans les pays d’Europe, d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie, nouvellement conquis au catholicisme ; et, à ce titre, il avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation administrative, où il régnait en fonctionnaire maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir sans jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons verts, sans connaître autre chose du monde que le spectacle de la rue, dont les piétons et les voitures passaient sous sa fenêtre.
Au bout d’un corridor obscur, que des becs de gaz devaient éclairer en plein jour, le secrétaire laissa son compagnon sur une banquette. Puis, après un grand quart d’heure, il revint de son air empressé et affable.
« Son Eminence est occupée, une conférence avec des missionnaires qui partent. Mais ça va être fini, et elle m’a dit de vous mettre dans son cabinet, où vous l’attendrez. »
Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina avec curiosité l’aménagement. C’était une assez vaste pièce, sans luxe, tapissée de papier vert, garnie d’un meuble de damas vert, à bois noir. Les deux fenêtres, qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient d’un jour morne les murs assombris et le tapis déteint et il n’y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau près d’une des fenêtres, une simple table de bois noir, à la moleskine mangée, tellement encombrée d’ailleurs, qu’elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses. Un instant, il s’en approcha, regarda le fauteuil défoncé par l’usage, le paravent qui l’abritait frileusement, le vieil encrier éclaboussé d’encre. Puis, il commença à s’impatienter, dans l’air lourd et mort qui l’oppressait, dans le grand silence inquiétant que troublaient seuls les roulements étouffés de la rue.
Mais, comme il se décidait à marcher doucement de long en large, Pierre tomba sur une carte, accrochée au mur, dont la vue l’occupa, l’emplit des pensées les plus vastes au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière, la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient les territoires, selon qu’ils appartenaient au catholicisme victorieux maître absolu, ou bien au catholicisme toujours en lutte contre les infidèles, et ces derniers pays classés selon l’organisation en vicariats ou en préfectures. N’était-ce pas, graphiquement, tout l’effort séculaire du catholicisme, la domination universelle qu’il a voulue dès la première heure, qu’il n’a cessé de vouloir et de poursuivre à travers les temps ? Dieu a donné le monde à son Église, mais il faut bien qu’elle en prenne possession, puisque l’erreur s’entête à régner.
De là, l’éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours encore aux religions ennemies, comme à l’époque où les Apôtres quittaient la Judée pour répandre l’évangile. Pendant le Moyen Âge, la grande besogne fut d’organiser l’Europe conquise, sans qu’on pût même tenter la réconciliation avec les Églises dissidentes d’Orient. Puis, la Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme, la moitié protestante de l’Europe et tout l’Orient orthodoxe à reconquérir. Mais, avec la découverte du Nouveau Monde, l’ardeur guerrière s’était réveillée, Rome ambitionnait d’avoir à elle cette seconde face de la terre, des missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces peuples, ignorés la veille, et qu’il avait donnés avec les autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrétienté s’étaient ainsi formées d’elles-mêmes : d’une part, les nations catholiques, celles où la foi n’avait qu’à être entretenue, et que dirigeait souverainement la secrétairerie d’État, installée au Vatican ; de l’autre, les nations schismatiques ou simplement païennes, qu’il s’agissait de ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s’efforçait de régner la congrégation de la Propagande. Ensuite, cette congrégation avait dû, à son tour, se diviser en deux branches, pour faciliter le travail, la branche orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de l’Orient, la branche latine dont le pouvoir s’étend sur tous les autres pays, de mission. Vaste ensemble d’organisation conquérante, immense filet, aux mailles fortes et serrées, jeté sur le monde et qui ne devait pas laisser échapper une âme.
Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette sensation d’une telle machine, fonctionnant depuis des siècles, faite pour absorber l’humanité.
Dotée richement par les papes, disposant d’un budget considérable, la Propagande lui apparut comme une force à part, une papauté dans la papauté ; et il comprit le nom de pape rouge donné au préfet de la congrégation, car de quel pouvoir illimité ne jouissait-il pas, l’homme de conquête et de domination, dont les mains vont d’un bout de la terre à l’autre ? Si le cardinal secrétaire avait l’Europe centrale, un point si étroit du globe, lui n’avait-il pas tout le reste, des espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore ? Puis, les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste que sur deux cents et quelques millions de catholiques, apostoliques et romains ; tandis que les schismatiques, ceux de l’Orient et ceux de la Réforme, si on les additionnait dépassaient déjà ce nombre ; et quel écart, lorsqu’on ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait encore à faire ! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres, à un tel point, qu’un frisson le traversa. Eh quoi ! était-ce donc vrai ? environ cinq millions de juifs, près de deux cents millions de mahométans, plus de sept cents millions de brahmanistes et de bouddhistes, sans compter les cent millions d’autres païens, de toutes les religions au total un milliard, devant lequel les chrétiens n’étaient guère que quatre cents millions, divisés entre eux, en continuelle bataille, une moitié avec Rome, l’autre moitié contre Rome ! Était-ce possible que le Christ n’eût pas même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l’humanité, et que Rome, l’éternelle, la toute-puissante, ne comptât comme soumise que la sixième partie des peuples ? Une seule âme sauvée sur six, quelle proportion effrayante ! Mais la carte parlait brutalement, l’empire de Rome, colorié en rouge n’était qu’un point perdu, quand on le comparait à l’empire des autres dieux, colorié en jaune, les contrées sans fin que la Propagande avait encore à soumettre.
Et la question se posait, combien de siècles faudrait-il pour que les promesses du Christ fussent remplies, la terre entière soumise à sa loi, la société religieuse recouvrant la société civile, ne formant plus qu’une croyance et qu’un royaume ? Et, devant cette question, devant cette prodigieuse besogne à terminer, quel étonnement, lorsqu’on songeait à la tranquille sérénité de Rome, à son obstination patiente, qui n’a jamais douté, qui doute aujourd’hui moins que jamais, toujours à l’œuvre par ses évêques et par ses missionnaires, incapable de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt comme les infiniment petits ont fait le monde, dans l’absolue certitude qu’elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre !
Ah ! cette armée continuellement en marche, Pierre la voyait, l’entendait à cette heure, par-delà les mers, au travers des continents, préparer et assurer la conquête politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait conté avec quel soin les ambassades devaient surveiller les agissements de la Propagande, à Rome ; car les missions étaient souvent des instruments nationaux, au loin, d’une force décisive. Le spirituel assurait le temporel, les âmes conquises donnaient les corps. Aussi était-ce une lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait les missionnaires de l’Italie ou des nations alliées, dont elle souhaitait l’occupation victorieuse. Toujours elle s’était montrée jalouse de sa rivale française, la Propagation de la foi, installée à Lyon, aussi riche qu’elle aussi puissante, plus abondante en hommes d’énergie et de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d’un tribut considérable elle la contrecarrait, la sacrifiait, partout où elle craignait son triomphe.
À maintes reprises, les missionnaires français, les ordres français venaient d’être chassés, pour céder la place à des religieux italiens ou allemands. Et c’était maintenant ce secret foyer d’intrigues politiques que Pierre devinait, sous l’ardeur civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne et poussiéreux, que jamais n’égayait le soleil. Son frisson l’avait repris, ce frisson des choses que l’on sait et qui, tout d’un coup, un jour, vous apparaissent monstrueuses et terrifiantes. N’était-ce pas à bouleverser les plus sages, à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête et de domination universellement organisée, fonctionnant dans le temps et dans l’espace avec un entêtement d’éternité, ne se contentant pas de vouloir les âmes, mais travaillant à son règne futur sur tous les hommes, et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle disposant d’eux, les cédant au maître temporaire qui les lui gardera ? Quel rêve prodigieux, Rome souriante, attendant avec tranquillité le siècle où elle aura absorbé les deux cents millions de mahométans et les sept cents millions de brahmanistes et de bouddhistes, dans un peuple unique dont elle sera la reine spirituelle et temporelle, au nom du Christ triomphant !
Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en apercevant le cardinal Sarno, qu’il n’avait pas entendu entrer. Ce fut pour lui, d’être trouvé de la sorte devant cette carte, comme si on le surprenait en train de mal faire, occupé à violer un secret. Une rougeur intense lui envahit le visage.
Mais le cardinal, qui l’avait regardé fixement de ses yeux ternes, alla jusqu’à sa table, se laissa tomber sur son fauteuil, sans dire une parole.
D’un geste, il l’avait dispensé du baisement de l’anneau.
« J’ai voulu présenter mes hommages à Votre Eminence... Est-ce que Votre Eminence est souffrante ?
- Non, non, c’est toujours ce maudit rhume qui ne veut pas me quitter. Et puis, j’ai en ce moment tant d’affaires ! »
Pierre le regardait, sous le jour livide de la fenêtre, si malingre, si contrefait, avec son épaule gauche plus haute que la droite, n’ayant plus rien de vivant, pas même le regard, dans son visage usé et terreux. Il se rappelait un de ses oncles, à Paris, qui, après trente années passées au fond d’un bureau de ministère, avait ce regard mort, cette peau de parchemin, cet hébétement las de tout l’être. Était-ce donc vrai que celui-ci, ce petit vieillard desséché et flottant dans sa soutane noire, lisérée de rouge, fût le maître du monde, possédant en lui à un tel point la carte de la chrétienté, sans être jamais sorti de Rome, que le préfet de la Propagande ne prenait pas la moindre décision avant de connaître son avis ?
« Asseyez-vous un instant, monsieur l’abbé... Alors, vous êtes venu me voir, vous avez quelque demande à me faire... »
Et, tout en s’apprêtant à écouter, il feuilletait de ses doigts maigres les dossiers entassés devant lui, jetait un coup d’œil sur chaque pièce, ainsi qu’un général, un tacticien de science profonde, dont l’armée est au loin, et qui la conduit à la victoire, du fond de son cabinet de travail, sans jamais perdre une minute.
Un peu gêné de voir ainsi poser nettement le but intéressé de sa visite, Pierre se décida à brusquer les choses.
« En effet, je me permets de venir demander des conseils à la haute sagesse de Votre Eminence.
Elle n’ignore pas que je suis à Rome pour défendre mon livre, et je serais très heureux, si elle voulait bien me diriger, m’aider de son expérience. »
Brièvement, il dit où en était l’affaire, il plaida sa cause. Mais, à mesure qu’il parlait, il voyait le cardinal se désintéresser, songer à autre chose, ne plus comprendre.
« Ah ! oui, vous avez écrit un livre, il en a été question un soir, chez donna Serafina... C’est une faute, un prêtre ne doit pas écrire. À quoi bon ?... Et, si la congrégation de l’Index le poursuit, elle a raison sûrement. Que puis-je y faire ? Je ne suis pas membre de la congrégation, je ne sais rien, rien du tout. »
Vainement, Pierre s’efforça de l’instruire, de l’émouvoir, désolé de le sentir si fermé, si indifférent. Et il s’aperçut que cette intelligence, vaste et pénétrante dans le domaine où elle évoluait depuis quarante ans, se bouchait dès qu’on la sortait de sa spécialité. Elle n’était ni curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de toute étincelle de vie, le crâne semblait se déprimer encore, la physionomie entière prenait un air d’imbécillité morne.
« Je ne sais rien, je ne puis rien, répéta-t-il. Et jamais je ne recommande personne. »
Pourtant, il fit un effort.
« Mais Nani est là-dedans. Que vous conseille-t-il de faire, Nani ?
- Monsignore Nani a eu l’obligeance de me révéler le nom du rapporteur, monsignore Fornaro, en me faisant dire d’aller le voir. »
Le cardinal parut surpris et comme réveillé. Un peu de lumière revint à ses yeux.
« Ah ! vraiment, ah ! vraiment...
Eh bien ! pour que Nani ait fait cela, c’est qu’il a son idée. Allez voir monsignore Fornaro. »
Il s’était levé de son fauteuil, il congédia le visiteur, qui dut le remercier, en s’inclinant profondément. D’ailleurs, sans l’accompagner jusqu’à la porte, il s’était rassis tout de suite, et il n’y eut plus, dans la pièce morte, que le petit bruit sec de ses doigts osseux feuilletant les dossiers.
Pierre, docilement, suivit le conseil. Il décida de passer par la place Navone, en retournant à la rue Giulia. Mais, chez monsignore Fornaro, un serviteur lui dit que son maître venait de sortir et qu’il fallait se présenter de bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc le lendemain matin seulement qu’il put être reçu. Auparavant, il avait eu soin de se renseigner, il savait sur le prélat le nécessaire : la naissance à Naples, les études commencées chez les pères barnabites de cette ville, terminées à Rome au Séminaire enfin le long professorat à l’université Grégorienne. Aujourd’hui consulteur de plusieurs congrégations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure, monsignore Fornaro brûlait de l’ambition immédiate d’obtenir le canonicat à Saint-Pierre, et faisait le rêve lointain d’être nommé un jour secrétaire de la Consistoriale, charge cardinalice qui donne la pourpre. Théologien remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier parfois à la littérature, en écrivant dans les revues religieuses des articles, qu’il avait la haute prudence de ne pas signer. On le disait aussi très mondain.
Dès que Pierre eut remis sa carte, il fut reçu, et le soupçon qu’on l’attendait lui serait venu peut-être, si l’accueil qui lui était fait n’avait témoigné de la plus sincère surprise, mêlée à un peu d’inquiétude.
« Monsieur l’abbé Froment, monsieur l’abbé Froment, répétait le prélat en regardant la carte qu’il avait gardée à la main.
Veuillez entrer, je vous prie... J’allais défendre ma porte, car j’ai un travail très pressé... Ca ne fait rien, asseyez-vous. »
Mais Pierre restait charmé, en admiration devant ce bel homme, grand et fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient. Rose, rasé, avec des boucles de cheveux à peine grisonnants, il avait un nez aimable, des lèvres humides, des yeux caresseurs, tout ce que la prélature romaine peut offrir de plus séduisant et de plus décoratif. Il était vraiment superbe dans sa soutane noire à collet violet, très soigné de sa personne, d’une élégance simple. Et la vaste pièce où il recevait, gaiement éclairée par deux larges fenêtres sur la place Navone, meublée avec un goût très rare aujourd’hui chez le clergé romain, sentait bon, lui faisait un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.
« Asseyez-vous donc, monsieur l’abbé Froment, et veuillez me dire ce qui me cause l’honneur de votre visite. »
Il s’était remis, l’air naïf, simplement obligeant ; et Pierre, tout d’un coup, devant cette question naturelle, qu’il aurait dû prévoir, se trouva très gêné. Allait-il donc aborder directement l’affaire, avouer le motif délicat de sa visite ? Il sentit que c’était encore le parti le plus prompt et le plus digne.
« Mon Dieu ! monseigneur, je sais que ce que je viens faire près de vous ne se fait pas. Mais on m’a conseillé cette démarche, et il m’a semblé qu’entre honnêtes gens, il ne peut jamais être mauvais de chercher la vérité de bonne foi.
- Quoi donc, quoi donc ? demanda le prélat, d’un air de candeur parfaite, sans cesser de sourire.
- Eh bien ! tout bonnement, j’ai su que la congrégation de l’Index vous avait remis mon livre :
La Rome Nouvelle, en vous chargeant de l’examiner, et je me permets de me présenter, dans le cas où vous auriez à me demander quelques explications. »
Mais monsignore Fornaro parut ne pas vouloir en entendre davantage. Il porta les deux mains à sa tête, se recula, toujours courtois cependant.
« Non, non ! ne me dites pas cela, ne continuez pas, vous me feriez un chagrin immense... Mettons, si vous voulez, qu’on vous a trompé, car on ne doit rien savoir, on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De grâce, ne parlons pas de ces choses. »
Heureusement, Pierre, qui avait remarqué l’effet décisif que produisait le nom de l’assesseur du Saint-Office, eut l’idée de répondre :
« Certes, monseigneur, je n’entends pas vous occasionner le moindre embarras, et je vous répète que jamais je ne me serais permis de venir vous importuner, si monsignore Nani lui-même ne m’avait fait connaître votre nom et votre adresse. »
Cette fois encore, l’effet fut immédiat. Seulement, monsignore Fornaro mit une grâce aisée à se rendre, comme à tout ce qu’il faisait. Il ne céda pas tout de suite, d’ailleurs, très malicieux, plein de nuances.
« Comment ! c’est monsignore Nani qui est l’indiscret ! Mais je le gronderai, je me fâcherai !... Et qu’en sait-il ? Il n’est pas de la congrégation, il a pu être induit en erreur... Vous lui direz qu’il s’est trompé, que je ne suis pour rien dans votre affaire, ce qui lui apprendra à révéler des secrets nécessaires, respectés de tous. »
Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa bouche fleurie :
« Voyons, puisque monsignore Nani le désire, je veux bien causer un instant avec vous, mon cher monsieur Froment, à la condition que vous ne saurez rien de moi sur mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se dire à la congrégation. »
À son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait à quel point les choses devenaient faciles, lorsque les formes étaient sauves. Et il se mit à expliquer une fois de plus son cas, l’étonnement profond où l’avait jeté le procès fait à son livre, l’ignorance où il était encore des griefs qu’il cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.
« En vérité, en vérité ! répéta le prélat, l’air ébahi de tant d’innocence. La congrégation est un tribunal, et elle ne peut agir que si on la saisit de l’affaire. Votre livre est poursuivi, parce qu’on l’a dénoncé, tout simplement.
- Oui, je sais, dénoncé !
- Mais sans doute, la plainte a été portée par trois évêques français, dont vous me permettrez de taire les noms, et il a bien fallu que la congrégation passât à l’examen de l’œuvre incriminée. »
Pierre le regardait, effaré. Dénoncé par trois évêques, et pourquoi, et dans quel but ?
Puis, l’idée de son protecteur lui revint.
« Voyons, le cardinal Bergerot m’a écrit une lettre approbative, que j’ai mise comme préface en tête de mon livre. Est-ce que cela n’était pas une garantie qui aurait dû suffire à l’épiscopat français ? »
Finement, monsignore Fornaro hocha la tête, avant de se décider à dire :
« Ah ! oui, certainement, la lettre de Son Eminence, une très belle lettre... Je crois cependant qu’elle aurait beaucoup mieux fait de ne pas l’écrire, pour elle, et surtout pour vous. »
Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait, ouvrait la bouche, voulant le presser de s’expliquer :
« Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien...
Son Eminence le cardinal Bergerot est un saint que tout le monde révère, et s’il pouvait pécher, il faudrait sûrement n’en accuser que son cœur. »
Il y eut un silence. Pierre avait senti s’ouvrir un abîme. Il n’osa insister, il reprit avec quelque violence :
« Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres des autres ? Je n’entends pas à mon tour me faire dénonciateur, mais que de livres je connais, sur lesquels Rome ferme les yeux, et qui sont singulièrement plus dangereux que le mien ! »
Cette fois, monsignore Fornaro sembla très heureux d’abonder dans son sens.
« Vous avez raison, nous savons bien que nous ne pouvons atteindre tous les mauvais livres, nous en sommes désolés. Il faut songer au nombre incalculable d’ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n’est-ce pas ? nous condamnons les pires en bloc. »
Il entra dans des explications complaisantes. En principe, les imprimeurs ne devaient pas mettre un livre sous presse, sans en avoir au préalable soumis le manuscrit à l’approbation de l’évêque. Mais, aujourd’hui, dans l’effroyable production de l’imprimerie, on comprend quel serait l’embarras terrible des évêchés, si, brusquement, les imprimeurs se conformaient à la règle. On n’y avait ni le temps, ni l’argent, ni les hommes nécessaires, pour cette colossale besogne. Aussi la congrégation de l’Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les examiner, les livres parus ou à paraître de certaines catégories : d’abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous les livres érotiques, tous les romans ; ensuite, les bibles en langue vulgaire, car les saints livres ne doivent pas être permis sans discrétion ; enfin les livres de sorcellerie, les livres de science, d’histoire ou de philosophie contraires au dogme, les livres d’hérésiarques ou de simples ecclésiastiques discutant la religion.
C’étaient là des lois sages, rendues par différents papes, dont l’exposé servait de préface au catalogue des livres défendus que la congrégation publiait, et sans lesquelles ce catalogue, pour être complet, aurait empli à lui seul une bibliothèque. En somme, lorsqu’on le feuilletait, on s’apercevait que l’interdiction frappe surtout des livres de prêtres, Rome ne gardant guère, devant la difficulté et l’énormité de la tâche, que le souci de veiller avec soin à la bonne police de l’Église. Et tel était le cas de Pierre et de son œuvre.
« Vous comprenez, continua monsignore Fornaro, que nous n’allons pas faire de la réclame à un tas de livres malsains, en les honorant d’une condamnation particulière. Ils sont légions, chez tous les peuples, et nous n’aurions ni assez de papier, ni assez d’encre, pour les atteindre. De temps à autre, nous nous contentons d’en frapper un, lorsqu’il est signé d’un nom célèbre, qu’il fait trop de bruit ou qu’il renferme des attaques inquiétantes contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde que nous existons et que nous nous défendons, sans rien abandonner de nos droits ni de nos devoirs.
- Mais mon livre, mon livre ? s’écria Pierre, pourquoi cette poursuite contre mon livre ?
- Je vous l’explique, autant que cela m’est permis, mon cher monsieur Froment. Vous êtes prêtre, votre livre a du succès, vous en avez publié une édition à bon marché qui se vend très bien ; et je ne parle pas du mérite littéraire qui est remarquable, un souffle de réelle poésie qui m’a transporté et dont je vous fais mon sincère compliment... Comment voulez-vous que, dans ces conditions, nous fermions les yeux sur une œuvre où vous concluez à l’anéantissement de notre sainte religion et à la destruction de Rome ? »
Pierre resta béant, suffoqué de surprise.
« La destruction de Rome, grand Dieu ! mais je la veux rajeunie, éternelle, de nouveau reine du monde ! »
Et, repris de son brûlant enthousiasme, il se défendit, il confessa de nouveau sa foi, le catholicisme retournant à la primitive Église, puisant un sang régénéré dans le christianisme fraternel de Jésus, le pape libéré de toute royauté terrestre, régnant sur l’humanité entière par la charité et l’amour, sauvant le monde de l’effroyable crise sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume de Dieu, à la communauté chrétienne de tous les peuples unis en un seul peuple.
« Est-ce que le Saint-Père peut me désavouer ? Est-ce que ce ne sont pas là ses idées secrètes, qu’on commence à deviner et que mon seul tort serait d’exprimer trop tôt et trop librement ? Est-ce que si l’on me permettait de le voir, je n’obtiendrais pas tout de suite de lui la cessation des poursuites ? »
Monsignore Fornaro ne parlait plus, se contentait de hocher la tête, sans se fâcher de la fougue juvénile du prêtre. Au contraire il souriait avec une amabilité croissante, comme très amusé par tant d’innocence et tant de rêve. Enfin, il répondit gaiement :
« Allez, allez ! ce n’est pas moi qui vous arrêterai, il m’est défendu de rien dire... Mais le pouvoir temporel, le pouvoir temporel...
- Eh bien ! le pouvoir temporel ? » demanda Pierre.
De nouveau, le prélat ne parlait plus. Il levait au ciel sa face aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et, quand il reprit, ce fut pour ajouter :
« Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y est deux fois, la religion nouvelle, la religion nouvelle...
Ah ! Dieu ! »
Il s’agita davantage, il se pâma, à ce point, que Pierre, saisi d’impatience, s’écria : « Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur, mais je vous affirme que jamais je n’ai entendu attaquer le dogme. Et, de bonne foi, voyons ! cela ressort de tout mon livre, je n’ai voulu faire qu’une œuvre de pitié et de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des intentions. »
Monsignore Fornaro était redevenu très calme, très paterne.
« Oh ! les intentions, les intentions... »
Il se leva, pour congédier le visiteur.
« Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que je suis très honoré de votre démarche près de moi... Naturellement, je ne puis vous dire quel sera mon rapport, nous en avons déjà trop causé, et j’aurais dû même refuser d’entendre votre défense. Vous ne m’en trouverez pas moins prêt à vous être agréable en tout ce qui n’ira point contre mon devoir... Mais je crains fort que votre livre ne soit condamné. »
Et, sur un nouveau sursaut de Pierre :
« Ah ! dame, oui !... Ce sont les faits que l’on juge, et non les intentions. Toute défense est donc inutile, le livre est là, et il est ce qu’il est. Vous aurez beau l’expliquer, vous ne le changerez pas... C’est pourquoi la congrégation ne convoque jamais les accusés, n’accepte d’eux que la rétractation pure et simple. Et c’est encore ce que vous auriez de plus sage à faire, retirer votre livre, vous soumettre... Non ! vous ne voulez pas ? Ah ! que vous êtes jeune, mon ami ! »
Il riait plus haut du geste de révolte, d’indomptable fierté, qui venait d’échapper à son jeune ami, comme il le nommait.
Puis, à la porte, dans une nouvelle expansion, baissant la voix :
« Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour vous, je vais vous donner un bon conseil... Moi, au fond, je ne suis rien. Je livre mon rapport, on l’imprime, on le lit, quitte à n’en tenir aucun compte... Tandis que le secrétaire de la congrégation, le père Dangelis, peut tout, même l’impossible... Allez donc le voir, au couvent des dominicains, derrière la place d’Espagne... Ne me nommez pas. Et au revoir, mon cher, au revoir ! »
Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne sachant plus ce qu’il devait croire et espérer. Une pensée lâche l’envahissait : pourquoi continuer cette lutte où les adversaires restaient ignorés, insaisissables ? Pourquoi davantage s’entêter dans cette Rome si passionnante et si décevante ? Il fuirait, il retournerait le soir même à Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères dans la pratique de la plus humble charité. Il était dans une de ces heures d’abandon où la tâche longtemps rêvée apparaît brusquement impossible. Mais, au milieu de son désarroi, il allait pourtant, il marchait quand même à son but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti, et enfin place d’Espagne, il résolut de voir encore le père Dangelis. Le couvent des dominicains est là, en bas de la Trinité-des-Monts.
Ah ! ces dominicains, il n’avait jamais songé à eux, sans un respect mêlé d’un peu d’effroi. Pendant des siècles, quels vigoureux soutiens ils s’étaient montrés de l’idée autoritaire et théocratiques ! L’Église leur avait dû sa plus solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome les âmes des humbles, saint Dominique lui soumettait les âmes des intelligents et des puissants, toutes les âmes supérieures.
Et cela passionnément, dans une flamme de foi et de volonté admirables, par tous les moyens d’action possibles, par la prédication, par le livre, par la pression policière et judiciaire. S’il ne créa pas l’Inquisition, il l’utilisa, son cœur de douceur et de fraternité combattit le schisme dans le sang et le feu. Vivant, lui et ses moines, de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, les grandes vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par les villes, prêchait les impies, s’efforçait de les ramener à l’Église, les déférait aux tribunaux religieux, quand sa parole ne suffisait pas. Il s’attaquait aussi à la science, il la voulut sienne, il fit le rêve de défendre Dieu par les armes de la raison et des connaissances humaines, aïeul de l’angélique saint Thomas, lumière du Moyen Âge, qui a tout mis dans la Somme, la psychologie, la logique, la politique, la morale. Et ce fut ainsi que les dominicains emplirent le monde, soutenant la doctrine de Rome dans les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte presque partout contre l’esprit libre des universités, vigilants gardiens du dogme, artisans infatigables de la fortune des papes, les plus puissants parmi les ouvriers d’art, de sciences et de lettres, qui ont construit l’énorme édifice du catholicisme, tel qu’il existe encore aujourd’hui.