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IX (suite)

Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur, le beau soir où il visita la villa Médicis. Là, il était en terre française. Et quel merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses allées de magnificence et de charme ! Quel refuge de rêverie antique que le très vieux et très noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes d’or rouge ! Il y faut monter par un escalier interminable, et de là-haut, du belvédère qui domine, on possède Rome entière d’un regard, comme si, en élargissant les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire de la villa, que décorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui s’y sont succédé, de la bibliothèque surtout, une grande salle au calme profond, on a la même vue admirable, la plus large et la plus conquérante, une vue d’ambition démesurée dont l’infini devrait mettre au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder le monde. Lui, qui était venu hostile à l’institution du prix de Rome, à cette éducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l’originalité, resta séduit un instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du jardin, cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du génie. Ah ! quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois années dans cette douceur de rêve, au milieu des plus belles œuvres humaines, se dire qu’on est trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher, apprendre à jouir, à souffrir, à aimer ! Mais, ensuite, il réfléchit que ce n’était point là une besogne de jeunesse, que pour goûter la divine jouissance d’une telle retraite d’art et de ciel bleu, il fallait certainement l’âge mûr, les victoires déjà gagnées, la lassitude commençante des œuvres accomplies.
Il causa avec les pensionnaires, il remarqua que, si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que la simple médiocrité, s’y accommodaient de cette vie cloîtrée dans l’art du passé, tout artiste de bataille, tout tempérament personnel s’y mourait d’impatience, les yeux tournés vers Paris, dévoré par la hâte d’être en pleine fournaise de production et de lutte.
Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement, éveillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la villa Montefiori, aujourd’hui saccagé, autrefois si verdoyant, planté des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d’orangers centenaires, dans lequel ils avaient appris à s’aimer.
« Ah ! je me rappelle, disait la contessina, à l’époque des fleurs, c’était une bonne odeur à en mourir, tellement forte, tellement grisante, qu’une fois je suis restée dans l’herbe, sans pouvoir me relever... Te souviens-tu, Dario ? tu m’as prise dans tes bras, tu m’as portée près de la fontaine, où il faisait très bon et très frais. »
Elle était assise au bord du lit, comme à son ordinaire, et elle tenait dans sa main la main du convalescent, qui s’était mis à sourire.
« Oui, oui, je t’ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser les yeux autant qu’il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si nous n’avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions si libres ! »
Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait protégés.
« C’est bien vrai, c’est bien vrai...
Et quel bonheur, maintenant que nous allons pouvoir être l’un à l’autre, sans faire pleurer les anges ! »
La conversation en revenait toujours là, l’affaire de l’annulation du mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d’amoureux lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur, car il ne se passait guère de jour sans qu’elle rapportât quelque nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour l’honneur du nom puisque Dario ne voulait épouser que sa cousine et que, d’autre part, ce mariage expliquerait tout, ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter hors d’elle, d’autant plus qu’elle sentait la nécessité d’une victoire, devant l’éventualité d’un conclave possible, où elle désirait que le nom de son frère brillât d’un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième pape à l’Église, ne l’avait brûlée d’une pareille passion, comme si elle avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que son unique joie en ce monde, l’avocat Morano, la délaissait si durement. Toujours vêtue d’une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu’on l’aurait prise par-derrière pour une jeune fille, elle était comme l’âme noire du vieux palais ; et Pierre qui l’y rencontrait partout, rôdant en intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque fois d’un petit froid au cœur, en la voyant de visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire de la famille.
Mais elle lui rendait à peine son salut, restée dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son intimité que pour complaire à monsignore Nani, désireuse en outre d’être agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux pèlerinages à Rome.
Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l’impatience d’amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en souhaitant une solution prompte. L’affaire allait se représenter devant la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignore Palma, ayant demandé, selon son droit, un supplément d’enquête. D’ailleurs, cette première décision, prise seulement à une voix de majorité, n’aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s’agissait en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la congrégation se composait, de les convaincre, d’obtenir la presque unanimité : besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C’était à cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi, dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu’elle allait voir quotidiennement au Collège germanique, le dernier refuge à Rome des jésuites, qui ont cessé d’y être les maîtres du Gesù. L’espoir du succès tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement qu’il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations répétées, tellement l’accusation d’impuissance lui semblait odieuse et ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses œuvres, aux yeux de la ville entière.
Il se taisait donc, affectait de n’avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond, rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait l’espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu’elle croyait bien avoir gagné encore la voix d’un cardinal.
Mais l’homme effrayant, l’homme qui les terrifiait tous, était monsignore Palma, l’avocat d’office choisi par la congrégation pour défendre le lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en rappeler encore, en tout cas ferait traîner l’affaire autant qu’il lui plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait déjà été terrible, mettant l’état de virginité en doute, citant scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les particularités d’aspect constatées par les sages-femmes, réclamant d’ailleurs l’examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant enfin que, la condition première de l’acte étant l’obéissance de la femme, la demanderesse, même vierge, n’était pas fondée à réclamer l’annulation d’un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché la consommation. Et l’on annonçait que le nouveau plaidoyer qu’il préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis allait être que les cardinaux, même bienveillants, n’oseraient jamais conseiller l’annulation au Saint-Père. Aussi le découragement reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d’une visite faite à monsignore Nani, la calma un peu, en lui disant qu’un ami commun s’était chargé de voir monsignore Palma.
Mais cela, sans doute, coûterait très cher. Monsignore Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et d’une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une nièce pauvre, d’une admirable beauté, qu’il s’était mis sur le tard à aimer et qu’il avait dû, afin d’éviter le scandale, se marier à un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las de se dépouiller, n’ayant plus l’argent nécessaire pour tirer son neveu d’un mauvais pas, une tricherie au Jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune homme en payant de lui obtenir ensuite une situation, sans rien demander à l’oncle qui, un soir, après la nuit tombée, comme s’il se rendait complice vint en pleurant remercier donna Serafina de sa bonté.
Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant, tapant de joie dans ses mains.
« C’est fait, c’est fait ! Il sort de chez ma tante, il lui a juré une reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d’être aimable. »
Plus méfiant, Dario demanda :
« Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s’est-il engagé formellement ?
- Oh ! non, comment veux-tu ? c’était si délicat !... On assure que c’est un très honnête homme. »
Pourtant, elle-même fut effleurée d’une nouvelle inquiétude. Si monsignore Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer incorruptible ? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait.
« Je ne t’ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis décidée à leur fameuse visite.
Oui, ce matin, je suis allée chez deux médecins avec ma tante. »
Elle s’était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée.
« Et alors ? demanda-t-il du même air tranquille.
- Et alors, que veux-tu ? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C’était, paraît-il, absolument nécessaire pour permettre à monsignore Palma de revenir sur ce qu’il a dit. »
Puis, se tournant vers Pierre :
« Ah ! ce latin ! monsieur l’abbé... J’aurais bien désiré savoir tout de même, et j’ai songé à vous, pour que vous ayez l’obligeance de le traduire. Mais ma tante n’a pas voulu me laisser les pièces, elle les a fait joindre immédiatement au dossier. »
Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d’un vague signe de tête, car il n’ignorait pas ce qu’étaient ces sortes de certificats, une description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails d’état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même, puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre.
« Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignore Palma aura de la reconnaissance ; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le beau jour tant souhaité de notre bonheur. »
Mais il avait commis l’imprudence de se lever trop tôt, sa blessure s’était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui contant ses promenades.
Maintenant, il s’enhardissait, courait les quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités classiques, cataloguées dans tous les guides. Ce fut ainsi qu’il leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la ville, qu’il avait trouvées banales d’abord, qui lui apparaissaient maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde : la place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale ; la place d’Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d’une ampleur et d’une grâce géantes ; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d’insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de Marc Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel ; la place Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s’y tient plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d’autrefois ; la place du Campo dei Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu’il trouva petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d’un seul côté sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là, on monte par une rampe d’accès que bordent des palmiers, les étrangers seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l’admirable bronze antique, le Marc Aurèle à cheval, placé au centre.
Vers quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu les fines statues de l’entablement, on dirait une tiède et douce petite place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises sous le portique, et ses bandes d’enfants dépenaillés, lâchés là comme toute une école dans une cour de récréation.
Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze : depuis la Nacelle de la place d’Espagne, le Triton de la place Barberini, les Tortues de l’étroite place qui a pris leur nom, jusqu’aux trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin, et surtout jusqu’à la colossale fontaine de Trevi, d’un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu’il venait enfin de s’expliquer le singulier effet que lui faisaient les rues de l’ancienne Rome, autour du Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient aux Bancs des grands palais princiers : c’était qu’elles n’avaient pas de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu à l’aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l’idée de filer aux deux bords, contre les façades. Vieux quartiers qu’il aimait ruelles sans cesse tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés, comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les noyaient de toutes parts. Le quartier de l’Esquilin aussi, partout des escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui s’étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel.
Et, un autre soir, ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d’avoir eu la révélation de tout un art classique qu’il n’avait guère goûté jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses, découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux de l’immense plaine onduleuse que bornaient seules les collines bleues de l’horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d’un portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d’une épaule au tronc d’un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse, faite de rien, simplifiée jusqu’à la ligne droite et plate, tout ennoblie des grands souvenirs : toujours les légions romaines en marche par les voies pavées, au travers de la Campagne nue ; et toujours le long sommeil du Moyen Âge, puis le réveil de l’antique nature dans la foi catholique, ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde.
Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.
« Comment ! monsieur l’abbé, s’écria la petite princesse, ça vous amuse d’aller voir les morts ?
- Ah ! ces Français ! reprit Dario, que l’idée seule d’un cimetière désobligeait, ces Français ! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.
- Mais, dit Pierre doucement, on n’échappe pas à la réalité de la mort.
Le mieux est de la regarder en face. »
Du coup, le prince se fâcha.
« La réalité, la réalité ! à quoi bon ? Quand la réalité n’est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m’efforce de n’y penser jamais. »
De son air tranquille et souriant, le prêtre n’en continua pas moins à dire ce qui l’avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l’air de fête que le clair soleil d’automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l’atavisme antique agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là, une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs personnages, d’un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès, c’était l’admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord.
Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par interrompre Pierre, en disant à Celia :
« Et la chasse a été intéressante ? »
Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d’une chasse au renard, à laquelle sa mère l’avait conduite.
« Oh ! chère, tout ce qu’il y a de plus intéressant !... Le rendez-vous était pour une heure, là-bas, au tombeau de Caecilia Metella, où l’on avait installé le buffet, sous une tente.
Et un monde, la colonie étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a duré plus de deux heures, si bien que le renard s’est allé faire prendre très loin, très loin. Je n’ai pas pu suivre, mais j’ai vu tout de même, oh ! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s’est foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée. »
Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette Campagne romaine si plate et si hérissée d’obstacles pourtant, la joie de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu’il tombe épuisé de fatigue ; et des chasses sans fusil, des chasses pour l’unique bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et de la vaincre.
« Ah ! dit-il désespéré, est-ce imbécile d’être cloué dans cette chambre ! Je finirai par y mourir d’ennui. »
Benedetta se contenta de sourire sans un reproche ni une tristesse de ce cri naïf d’égoïsme. Elle qui était si heureuse de l’avoir tout à elle, dans cette chambre où elle le soignait ! Mais son amour, si jeune et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait parfaitement qu’il ne s’amusât guère, privé de ses plaisirs habituels, séparé de ses amis qu’il écartait, dans la crainte que l’histoire de son épaule démise ne leur parût louche.
Plus de fêtes, plus de soirées au théâtre, plus de visites aux dames. Et c’était le Corso qui lui manquait surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière. Aussi, dès qu’un intime venait, c’étaient des questions interminables, et si l’on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment avaient fini les amours d’un troisième, et si quelque aventure nouvelle ne bouleversait pas la ville : menues histoires, gros commérages d’un jour, intrigues puériles d’une heure, où jusque-là s’étaient dépensées toutes ses énergies d’homme.
Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de vierge énigmatique :
« Comme c’est long à se remettre, une épaule ! »
Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l’unique affaire était l’amour ? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à sourire, l’air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un autre sujet.
« Ah ! vous savez, Dario, j’ai vu hier au Corso une dame... »
Elle s’arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie d’enfance qui était dans les petits secrets amoureux :
« Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de même un bouquet de roses blanches. »
Cette fois, Benedetta s’égaya franchement, tandis que Dario la regardait en riant aussi. Elle l’avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu’une dame n’envoyait pas prendre de ses nouvelles.
Lui, au fond, n’était pas fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gênante, et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il était content d’apprendre que la Tonietta l’avait déjà remplacé.
« Ah ! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.
- L’homme qu’on aime n’est jamais absent », déclara Celia de son air grave et pur.
Mais Benedetta s’était levée, pour remonter les oreillers derrière le dos du convalescent.
« Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai, tu n’auras plus que moi à aimer. » Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle disait vrai, il n’avait jamais aimé qu’elle, et elle ne se trompait pas non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule dès qu’elle se serait donnée. Depuis qu’elle le veillait, au fond de cette chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant tel qu’elle l’avait aimé autrefois, sous les orangers de la ville Montefiori. Il gardait une puérilité singulière, sans doute dans l’appauvrissement de sa race, cette sorte de retour à l’enfance qu’on remarque chez les peuples très vieux, et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de souffrir avait encore grandi il voulait qu’elle fût gaie et qu’elle chantât, il l’amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l’amenait à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah ! comme cela serait bon de vivre toujours ensemble au soleil et de ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu’on se donnât la peine d’y aller voir !
« Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c’est que M. l’abbé a fini par tomber amoureux de Rome. »
Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce.
« C’est vrai.
- Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n’étiez resté que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable ; tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse. »
Elle était d’un charme délicieux en parlant ainsi, et il s’inclina une seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi, une Rome rêvée, tellement ennoblie par l’imagination, que la Rome vraie est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que l’accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s’atténue, pour donner le temps à l’imagination de recommencer son travail d’embellissement, de manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu’à travers la prodigieuse splendeur du passé.
Celia s’était levée, prenant congé.
« Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n’est-ce pas ? Dario... Vous savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui ! une grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah ! que ce serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps ! »
Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une grande promenade qu’il fit au Transtévère suivie d’une visite au palais Farnèse, sentit se résumer en lui la terrible et mélancolique vérité sur Rome.
Plusieurs fois déjà, il avait parcouru le Transtévère, dont la population misérable l’attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres et les souffrants. Ah ! ce cloaque de misère et d’ignorance ! Il avait vu, à Paris, des coins de faubourg abominables, des cités d’épouvante où l’humanité en tas pourrissait. Mais rien n’approchait de cette stagnation dans l’insouciance et dans l’ordure. Par les plus beaux jours de ce pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles tortueuses étranglées, pareilles à des couloirs de cave ; et l’odeur était affreuse surtout, une nausée qui prenait le passant à la gorge faite des légumes aigres, des graisses rances, du bétail humain parqué là, parmi ses fientes. C’étaient d’antiques masures irrégulières, jetées dans un pêle-mêle aimé des artistes romantiques avec des portes noires et béantes qui s’enfonçaient sous terre des escaliers extérieurs qui montaient aux étages, des balcons de bois tenus comme par miracle en équilibre sur le vide. Et des façades à demi écroulées qu’il avait fallu étayer à l’aide de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d’infime commerce, toute la cuisine en plein air d’un peuple de paresse qui n’allumait pas de feu : les fritureries avec leurs morceaux de polenta et leurs poissons nageant dans l’huile puante, les marchands de légumes cuits étalant des navets énormes, des paquets de céleris, de choux-fleurs, d’épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers, mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés de caillots violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers s’entassaient sur une planche, ainsi que des pavés ronds ; de pauvres fruitières n’avaient d’autres marchandises que des piments et des pommes de pin, à leurs portes enguirlandées de tomates séchées et enfilées, tandis que les seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers, dont les salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur âpre, l’infection des ruisseaux.
Les bureaux de loterie, où les numéros gagnants étaient affichés, alternaient avec les cabarets, des cabarets tous les trente pas, qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis des Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des bandes d’enfants à moitié nus que la vermine dévorait, des femmes en cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée, au milieu du continuel va-et-vient de petits ânes traînant des charrettes, d’hommes conduisant des dindes à coups de fouet, de quelques touristes inquiets, sur lesquels se ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers s’installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. À la porte d’un petit tailleur, un vieux seau de ménage était accroché plein de terre, fleuri d’une plante grasse. Et, de toutes les fenêtres de tous les balcons, sur des cordes jetées d’une maison à l’autre en travers de la rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement de loques sans nom qui étaient comme les drapeaux symboliques de l’abominable misère.
Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d’une pitié immense. Ah ! certes, oui ! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de peste, où le peuple avait si longtemps croupi comme dans une geôle empoisonnée, et il était pour l’assainissement, pour la démolition, quitte à tuer l’ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Déjà le Transtévère était bien changé, des voies nouvelles l’éventraient, des prises d’air pratiquées à grands coups de pioche qui le pénétraient de nappes de soleil.
Ce qui en restait semblait plus noir plus immonde, au milieu de ces abattis de maisons, de ces trouées récentes, vastes terrains vagues, où l’on n’avait pu reconstruire encore. Cette ville en évolution l’intéressait infiniment. Plus tard sans doute, on achèverait de la rebâtir, mais quelle heure passionnante, celle où la vieille cité agonisait dans la nouvelle, à travers tant de difficultés ! Il fallait avoir connu la Rome des immondices, noyée sous les excréments, les eaux ménagères et les détritus de légumes. Le ghetto, récemment rasé, avait, depuis des siècles, imprégné le sol d’une telle pourriture humaine, que l’emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de fondrières exhalait toujours une infâme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps se sécher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux bords du Tibre, où l’on a entrepris des travaux d’édilité considérables, c’est à chaque pas la même rencontre : on suit une rue étroite, puante, d’une humidité glaciale, entre les façades sombres, aux toits qui se touchent presque, et l’on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des vieilles masures lépreuses. Il y a là des squares, des trottoirs larges, de hautes constructions blanches, chargées de sculptures, une capitale moderne à l’état d’ébauche, pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades. Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier que la crise financière menace d’éterniser maintenant, la ville de demain arrêtée dans sa croissance, restée en détresse, avec ses commencements démesurés, trop hâtifs et qui détonnent. Mais ce n’en était pas moins une besogne bonne et saine, d’une nécessité sociale absolue pour une grande ville d’aujourd’hui, à moins de laisser la vieille Rome se pourrir sur place, telle qu’une curiosité des anciens âges, une pièce de musée qu’on garde sous verre.
Ce jour-là Pierre, en se rendant du Transtévère au palais Farnèse, où il était attendu, fit un détour passa par la rue des Pettinari, puis par la rue des Giubbonari, la première si sombre, si resserrée entre le grand mur noir de l’hôpital et les misérables maisons d’en face, la seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout égayée par les vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes d’or, et par les étalages des marchands d’étoffe, où flottent des lés immenses, bleus, jaunes, verts, rouges, d’un ton éclatant. Et le quartier ouvrier qu’il venait de parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu’il traversait maintenant évoquèrent en lui le quartier d’affreuse misère qu’il avait visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs déchus, réduits par le chômage à la mendicité, campant parmi les constructions superbes et abandonnées des Prés-du-Château. Ah ! le pauvre, le triste peuple resté enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages par des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit de son intelligence, aux souffrances de son corps, qu’il reste quand même aujourd’hui en dehors du réveil social, simplement heureux si on le laisse jouir à l’aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil ! Il semblait aveugle et sourd en sa déchéance il continuait sa vie stagnante d’autrefois, au milieu des bouleversements de La Rome Nouvelle, sans en éprouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers où il logeait abattus, les habitudes changées, les vivres plus chers, comme si la clarté, la propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu’on l’eût voulu ou non, c’était au fond pour lui uniquement qu’on nettoyait Rome, qu’on la rebâtissait, dans l’idée d’en faire une grande capitale moderne car la démocratie est au bout de ces transformations actuelles, c’est le peuple qui héritera demain des cités d’où l’on chasse la saleté et la maladie, où la loi du travail finira par s’organiser, tuant la misère.
Et voilà pourquoi, si l’on maudit les ruines époussetées, tenues bourgeoisement, le Colisée débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l’on se fâche devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et leurs antiques logis trempant dans l’eau, il faut se dire que la vie naît de la mort et que demain doit forcément refleurir dans la poudre du passé.
Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la place Farnèse, déserte, sévère, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont l’une, en plein soleil, égrenait sans fin un jet de perles, au milieu du grand silence ; et il regarda un instant la façade nue et monumentale du lourd palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore, ses treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d’un art si merveilleux. Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachés de l’ambassade près du roi d’Italie, l’attendait, ayant offert de lui faire visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a loué pour y loger son ambassadeur. Ah ! cette colossale demeure somptueuse et mortelle, avec sa vaste cour à portique, d’une humidité sombre, son escalier géant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses galeries et ses salles démesurées ! C’était d’une pompe souveraine dans la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait jusqu’aux os les fourmis humaines qui s’aventuraient sous les voûtes. L’attaché, avec un sourire discret, avouait que l’ambassade s’y ennuyait à mourir, cuite l’été, gelée l’hiver. Il n’y avait d’un peu riante et vivante que la partie occupée par l’ambassadeur le premier étage donnant sur le Tibre.
Là, de la célèbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins Corsini, l’Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, après un vaste salon vient le cabinet de travail, d’une paix douce, égayé de soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres salles qui suivent occupées par le personnel, retombent dans l’ombre morne d’une rue latérale. Toutes ces vastes pièces, de sept à huit mètres de hauteur, ont des plafonds peints ou sculptés admirables, des murs nus, quelques-uns décorés de fresques, des mobiliers disparates, de superbes consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne. Et cette tristesse des choses tourne à l’abomination lorsqu’on pénètre dans les appartements de gala, les grandes pièces d’honneur qui occupent la façade sur la place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu’un désastre, des salles magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux rats. L’ambassade n’en occupe qu’une, où elle entasse ses archives poudreuses, sur des tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. À côté, l’énorme salle de dix mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire, l’ancien roi de Naples, s’était réservée, est un véritable grenier de débarras, où des maquettes, des statues inachevées, un très beau sarcophage traînent, parmi un entassement sans nom de débris méconnaissables. Et ce n’était là qu’une partie du palais : le rez-de-chaussée est complètement inhabité, notre Ecole de Rome occupe un coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre frileusement dans l’angle le plus logeable du premier, forcée d’abandonner tout le reste, de fermer les portes à double tour, pour éviter l’inutile peine de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d’habiter le palais Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption pendant plus d’un siècle par des cardinaux ; mais quelle incommodité cruelle, quelle affreuse mélancolie, dans cette ruine immense, dont les trois quarts des pièces sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la vie !
Et le soir, oh ! le soir, le porche, la cour, l’escalier, les couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques becs de gaz fumeux qui luttent en vain, l’interminable voyage à travers ce lugubre désert de pierre, pour arriver jusqu’au salon tiède et aimable de l’ambassadeur !
Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres palais, tous les grands palais de Rome qu’il avait vus pendant ses promenades, se dressaient dans sa mémoire, tous déchus de leur splendeur, vides des trains princiers d’autrefois, tombés à n’être plus que d’incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces salles grandioses, aujourd’hui qu’aucune fortune ne pouvait suffire à y mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bâties, ni même y nourrir le personnel nécessaire à leur entretien ? Ils étaient rares, les princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse lignée, occupaient seuls leurs palais. La presque totalité louaient les antiques demeures des aïeux à des sociétés, à des particuliers, en se réservant un étage, parfois même un simple logement dans le coin le plus obscur. Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des banques, le premier à l’ambassadeur d’Autriche, tandis que le prince et sa famille se partagent le second avec un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier au ministre des Affaires étrangères, le second à un sénateur, tandis que le prince et sa mère n’habitent que le rez-de-chaussée. Loué le palais Barlerini, le rez-de-chaussée, le premier étage et le second à des familles, tandis que le prince s’est logé au troisième, dans les anciennes chambres des domestiques.
Loué le palais Borghèse, le rez-de-chaussée à un marchand d’antiquités, le premier à une loge maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis que le prince n’a gardé que les quelques pièces d’un petit appartement bourgeois.
Loué le palais Odescalchi, loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que les princes n’y mènent plus que l’existence réduite de bons propriétaires, tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux bouts. C’était qu’un vent de ruine souillait sur le patriciat romain, les plus grosses fortunes venaient de s’écrouler dans la crise financière, très peu restaient riches, et de quelle richesse encore, d’une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni l’industrie ne pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tenté les affaires étaient dépouillés. Les autres, terrifiés, frappés d’impôts énormes qui leur prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient désormais se résigner à voir leurs derniers millions stagnants s’épuiser sur place, se diviser par les partages, mourir comme l’argent meurt, ainsi que toutes choses, lorsqu’il ne fructifie plus dans une terre vivante. Il n’y avait là qu’une question de temps, car la ruine finale était irrémédiable, d’une absolue fatalité historique. Et ceux qui consentaient à louer, luttaient encore pour la vie, tâchaient de s’accommoder à l’époque présente, en s’efforçant au moins de peupler le désert de leurs palais trop vastes ; tandis que la mort habitait déjà chez les autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient dans le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant en poudre, si glacé d’ombre et de silence, où l’on n’entendait de loin en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant sourdement sur l’herbe de la cour.
Mais Pierre, surtout, venait d’être frappé de ces deux visites successives, au Transtévère et au palais Farnèse, et elles s’éclairaient l’une l’autre, et elles aboutissaient à une conclusion, qui jamais encore ne s’était formulée en lui avec une netteté si effrayante : pas encore de peuple et bientôt plus d’aristocratie.
Cela, dès lors, le hanta comme la fin d’un monde. Le peuple, il l’avait vu si misérable, d’une ignorance et d’une résignation telles, dans la longue enfance où le maintenaient l’histoire et le climat, que de longues années d’éducation et d’instruction étaient nécessaires pour qu’il constituât une démocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits ainsi que de ses devoirs. L’aristocratie, elle achevait de mourir au fond de ses palais croulants, elle n’était plus qu’une race finie, abâtardie, si mélangée d’ailleurs de sang américain, autrichien, polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception ; sans compter qu’elle avait cessé d’être d’épée et d’Église, répugnant à servir l’Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où les parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les petits d’en bas et les puissants d’en haut, il n’existait pas encore une bourgeoisie solidement installée, forte d’une sève nouvelle, assez instruite et assez sage pour être l’éducatrice transitoire de la nation. La bourgeoisie, c’étaient les anciens domestiques, les anciens clients des princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes ; c’était le monde d’employés, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de députés, de sénateurs, que le gouvernement avait amenés des provinces ; c’était enfin la volée des faucons voraces qui s’abattaient sur Rome, les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple et l’aristocratie. Pour qui donc avait-on travaillé ? Pour qui les travaux gigantesques de la nouvelle Rome, d’un espoir et d’un orgueil si démesurés, qu’on ne pouvait les finir ? Un effroi souillait, un craquement se faisait entendre, éveillant dans tous les cœurs fraternels une inquiétude en larmes.
Oui ! la menace de la fin d’un monde, pas encore le peuple, plus d’aristocratie, et une bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu’on avait bâtis sur le modèle géant des palais d’autrefois, ces palais énormes, fastueux, pullulant pour des centaines de mille âmes vainement espérées, ces palais où devait s’installer la richesse grandissante, le luxe triomphal de la nouvelle capitale du monde et qui étaient devenus les lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la basse misère du peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds !
Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer une heure sur le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C’était un recueillement, une solitude extraordinaire qu’il affectionnait, malgré les avis de Victorine, qui prétendait que l’endroit n’était pas sûr. Et, en réalité, par les nuits d’encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge n’avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas un passant ; un silence, une ombre, un vide, qui s’étendaient à droite, à gauche, en face. Les palissades qui fermaient de partout l’immense chantier abandonné, barraient le passage aux chiens eux-mêmes. À l’angle du palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contrebas depuis le remblai, éclairait le quai bossué, au ras du sol, d’une lueur louche ; et les matériaux qui traînaient là, les tas de briques, les pierres de taille, allongeaient de grandes ombres vagues. À droite, quelques lumières brillaient sur le pont de Saint-Jean-des-Florentins et aux fenêtres de l’hôpital du Saint-Esprit. À gauche, dans l’enfoncement indéfini de la coulée du fleuve, les lointains quartiers sombraient, disparus.
Puis, en face, c’était le Transtévère, les maisons de la berge telles que de pâles fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d’une clarté trouble ; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule le Janicule, où les lanternes de quelque promenade, tout en haut, faisaient scintiller un triangle d’étoiles. Le Tibre surtout passionnait Pierre, à ces heures nocturnes, d’une si mélancolique majesté. Il restait accoudé au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la noire et monstrueuse apparence d’une prison bâtie là pour un géant. Tant que les lumières brillaient aux maisons d’en face, il voyait les eaux lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans fin à tout le passé fameux de ce fleuve, il évoquait souvent la légende qui veut que des richesses fabuleuses soient enterrées dans la boue de son lit. À chaque invasion des Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les soustraire au pillage des vainqueurs. Là-bas, ces barres d’or qui tremblaient dans l’eau glauque, n’était-ce pas le chandelier d’or à sept branches, que Titus avait rapporté de Jérusalem ? Et ces pâleurs sans cesse déformées par les remous, n’étaient-ce pas des blancheurs de colonnes et de statues ? Et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes, n’était-ce pas un amas, un pêle-mêle de métaux précieux, des coupes, des vases, des bijoux ornés de pierreries ? Quel rêve que ce pullulement entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors, qui auraient dormi là pendant tant de siècles ! Et quel espoir, pour l’orgueil et l’enrichissement d’un peuple, que les trouvailles miraculeuses qu’on ferait dans le Tibre, si l’on pouvait le fouiller, le dessécher un jour, comme le projet en a déjà été fait ! La fortune de Rome était là peut-être.
Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n’avait en lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne, était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien que ce choix s’imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire, l’antique maîtresse du monde à laquelle l’éternité était promise, sans laquelle l’unité nationale avait toujours paru impossible ; de sorte que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l’Italie ne pouvait pas être, et qu’avec Rome il semblait maintenant difficile qu’elle fût. Ah ! ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit ! Pas une barque, pas un frisson de l’activité commerciale et industrielle des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes ! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques, le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu’à l’Aventin ; mais ce n’étaient là que des chimères, à peine finirait-on par désembourber l’embouchure, qui, continuellement, se comblait. Et l’autre cause d’agonie, la Campagne romaine, le désert de mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de stérilité ? On parlait bien de la drainer, de la planter ; on discutait vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les Romains ; et Rome n’en demeurait pas moins au milieu de son vaste cimetière, comme une ville d’autrefois séparée à jamais du monde moderne, par cette lande où s’est accumulée la poussière des siècles.
Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l’empire du monde connu, n’existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s’est déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l’industrie et du commerce, tandis que Rome n’est désormais qu’un passage. Aussi, depuis vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n’ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue à l’envahir. La capitale qu’on a voulu improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les fonctionnaires, ne font qu’y camper, se sauvent dès les premières chaleurs, pour en éviter le climat mortel ; à ce point que les hôtels et les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la ville n’ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la vie factice, qui l’anime, l’abandonne. Tout reste ainsi en attente dans cette capitale de simple décor, où la population aujourd’hui ne diminue ni n’augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d’argent et d’hommes pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des quartiers neufs. Et, s’il était vrai que demain refleurissait toujours dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l’espoir. Mais ce sol n’était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n’y poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes, n’y était-elle pas également tarie à jamais ?
À mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère, en face, s’éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore, envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires.
C’étaient les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l’épaississement d’ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d’étoiles. Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d’un frisson d’or, ne faisait plus danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de fabuleuses richesses ; et c’en était fait de la légende, du chandelier d’or à sept branches, des vases d’or, des bijoux d’or, tout ce rêve d’un trésor antique tombé à la nuit comme l’antique gloire de Rome elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l’infini sommeil, rien que la chute grosse et lourde de l’égout, à droite, qu’on ne voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre n’avait plus que la sensation de leur coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue séculaire, l’immense tristesse et l’envie de néant de ce Tibre très ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort d’un monde. Seul, le vaste ciel riche, l’éternel ciel fastueux déroulait la vie éclatante de ses milliards d’astres, au-dessus du fleuve d’ombre roulant les ruines de près de trois mille ans.
Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s’asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu’elle l’entendit raconter d’où il venait.
« Comment ! monsieur l’abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à cette heure ! C’est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau... Ah bien ! ce n’est pas moi qui prendrais le frais si tard, dans cette satanée ville ! »
Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans un fauteuil, et qui souriait.
« Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n’est plus venue, mais je l’ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions. »
D’un geste, Dario la fit taire. Il s’était tourné vers le prêtre.
« Vous lui avez parlé pourtant. C’est imbécile à la fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l’autre épaule ! »
Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l’écoutait. Son embarras fut extrême, il voulut parler, s’expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire tendrement :
« Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j’ai cessé de te questionner, c’est que je savais et que je t’aimais tout de même. »
Elle était d’ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que monsignore Palma, le défenseur du mariage dans l’affaire de son divorce, venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle complètement ; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis de conclure à l’état de virginité certaine ; et, ensuite, glissant sur ce fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l’annulation nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de tomber dans l’incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le montrait comme ayant déjà succombé à ce danger ; puis, il célébrait la haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui étaient une garantie en faveur de sa véracité.
Et, sans se prononcer pourtant, il s’en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque monsignore Palma répétait à peu près les arguments de l’avocat Morano, et puisque Prada s’entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de doute que la congrégation voterait l’annulation à une forte majorité, ce qui permettrait au Saint-Père d’agir avec bienveillance.
« Ah ! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que d’argent, que d’argent ! Ma tante dit qu’ils nous laisseront à peine de l’eau à boire. »
Et elle riait avec une belle insouciance d’amoureuse passionnée. Ce n’était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers. Ensuite, si, bien entendu, on n’achetait pas directement les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il fallait s’assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de Leurs Eminences. Sans compter que les gros cadeaux d’argent sont, au Vatican, lorsqu’on les fait avec tact, les raisons décisives qui tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignore Palma avait coûté horriblement cher.
« N’est-ce pas ? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu’on nous permette vite de nous marier ensemble, et c’est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai encore, s’ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va me rester. »
Lui, riait aussi, car l’argent n’avait jamais compté dans son existence.
Il n’en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu’une plaisanterie.
« Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons bienheureux, au fond de ce vieux palais, même s’il faut en vendre les meubles. »
Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion extraordinaire.
Puis, se tournant vers Pierre, tout d’un coup :
« Ah ! pardon, monsieur l’abbé, j’ai une commission pour vous... Oui, c’est monsignore Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et il m’a chargé de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir pour la défense de votre livre. »
Etonné, le prêtre l’écoutait.
« Mais c’est lui qui m’a conseillé de disparaître.
- Sans doute... Seulement, il paraît que l’heure est venue où vous devez aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez ! il a pu savoir le nom du rapporteur qu’on a chargé d’examiner votre livre : c’est monsignore Fornaro, qui demeure place Navone. »
Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de livrer le nom d’un rapporteur, qui restait secret, pour assurer l’entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son séjour à Rome qui allait commencer ? Et il répondit simplement :
« C’est bon, je vais agir, j’irai voir tout le monde. »