Lire Des Livres.fr » Emile Zola » Paris » Livre V - IV
Programme Télévision Mardi

Livre V - IV

Ce jour-là, une grande cérémonie devait avoir lieu à la basilique du Sacré-Cœur. Dix mille pèlerins assisteraient à une bénédiction solennelle du saint sacrement. Et, en attendant quatre heures, l’heure fixée, Montmartre allait être envahi, les pentes noires de monde, les boutiques d’objets religieux assiégées, les buvettes débordantes, toute une fête foraine ? tandis que la grosse cloche, la Savoyarde, sonnerait à la volée, au-dessus de ce peuple en liesse.
Comme Pierre, le matin, entrait dans le grand atelier, il vit que Guillaume et Mère-Grand s’y trouvaient seuls ; et un mot qu’il entendit l’arrêta, le fit écouter, sans scrupule, caché derrière une haute bibliothèque tournante. Mère-Grand, assise à sa place habituelle, près du vitrage, travaillait. Guillaume parlait bas, debout devant elle.
« Mère, tout est prêt, c’est pour aujourd’hui. »
Elle laissa tomber son ouvrage, leva les yeux, très pâle.
« Ah !... Vous êtes décidé.
- Oui, irrévocablement. À quatre heures, je serai là-bas, tout sera fini.
- C’est bien, vous êtes le maître. »
Il y eut un terrible silence. La voix de Guillaume semblait venir de loin, comme déjà hors du monde. On le sentait inébranlable tout entier à son rêve tragique à son idée fixe de martyre, désormais cristallisée, enfoncée en plein crâne. Mère-Grand le regardait de ses pâles yeux de femme héroïque, vieillie dans la souffrance des autres, dans l’abnégation et le dévouement d’un cœur intrépide que l’idée seule du devoir exaltait. Elle l’avait aidé à régler les moindres détails, elle savait donc son effroyable dessein ; et, si la justicière qui était en elle, après tant d’iniquités vues et endurées acceptait l’idée des expiations farouches, le monde purifié par la flamme du volcan, elle croyait trop à la nécessité d’être brave et de vivre sa vie jusqu’au bout, pour qu’elle pût jamais trouver la mort bonne et féconde.
« Mon fils, reprit-elle doucement, j’ai vu grandir votre projet il ne m’a ni surprise ni révoltée, je l’ai admis comme la foudre comme le feu même du ciel, d’une pureté et d’une force souveraines. À toute heure, je vous ai soutenu, j’ai voulu être votre conscience et votre volonté... Mais, une fois encore, il faut que je vous le dise : on ne déserte pas la vie.
- Mère, c’est inutile, j’ai donné ma vie, je ne puis la reprendre... Ne voulez-vous donc plus être ma volonté, comme vous le dites, celle qui doit rester et agir ? »
Elle ne répondit pas, elle l’interrogea elle-même, avec une gravité lente.
« Alors, il est inutile que je vous parle des enfants, de moi, de la maison... Vous avez bien réfléchi, vous êtes résolu ? »
Et, comme il disait oui, simplement, elle répéta :
« C’est bien, vous êtes le maître... Je serai celle qui reste et qui agit. N’ayez aucune crainte, votre testament est en bonnes mains. Tout ce que nous avons arrêté ensemble, sera fait. »
De nouveau, ils se turent. Puis, elle demanda encore :
« À quatre heures, au moment de cette bénédiction ?
- Oui, à quatre heures. »
Elle le regardait toujours de ses pâles yeux, d’une simplicité d’une grandeur surhumaine, dans sa mince robe noire. Et ce regard d’infinie vaillance, de tristesse profonde aussi, le bouleversa brusquement d’émotion. Ses mains tremblèrent, il demanda :
« Mère, voulez-vous que je vous embrasse ?
- Ah ! de grand cœur, mon fils.
Si votre devoir n’est pas le mien, vous voyez que je le respecte, et que je vous aime. »
Ils s’embrassèrent, et quand Pierre, glacé, se montra, Mère-Grand avait repris paisiblement son ouvrage, tandis que Guillaume allait et venait, mettait un peu d’ordre sur une planche du laboratoire, de son air actif accoutumé.
À midi, au moment du déjeuner, il fallut attendre un instant Thomas, qui se trouvait en retard. Les deux autres grands fils François et Antoine, rentrés depuis longtemps, plaisantaient, se fâchaient avec des rires, en disant qu’ils mouraient de faim. Marie avait justement fait une crème, et elle en était très fière, elle criait qu’on allait tout manger, que les gens en retard n’en auraient pas. Aussi, lorsque Thomas parut, fut-il accueilli par des huées.
« Mais ce n’est pas ma faute, expliqua-t-il. J’ai eu la bêtise de remonter par la rue de La Barre, et vous n’avez pas l’idée dans quelle foule je suis tombé. Sûrement, les dix mille pèlerins ont campé là. On m’a dit qu’on en avait empilé tant qu’on avait pu dans l’abri Saint-Joseph. Les autres ont dû coucher dehors. Et, à cette heure, ils mangent un peu partout, dans les terrains vagues, jusque sur les trottoirs. On ne peut pas poser le pied, sans craindre d’en écraser un. »
Le déjeuner fut très gai, d’une gaieté que Pierre trouva excessive et comme jouée. Cependant, les enfants ne devaient rien savoir de l’effrayante chose, toujours présente et invisible, dans l’éclatant soleil de cette belle journée de juin. Était-ce donc que, par moments durant les courts silences qui se faisaient, entre deux éclats joyeux la vérité passait, l’obscur pressentiment des grandes tendresses qu’un deuil menace ? Guillaume pourtant avait son bon sourire de tous les jours, un peu pâli peut-être, la voix d’une douceur de caresse.
Mais jamais Mère-Grand n’avait paru plus muette ni plus grave, à cette table si fraternelle, qu’elle présidait en reine mère, obéie et respectée. Et la crème de Marie eut un joli succès, on la félicita, on la fit rougir. Brusquement, un lourd silence tomba de nouveau, un froid de mort souffla et blêmit les visages, pendant que les petites cuillers achevaient de vider les assiettes.
« Ah ! ce bourdon ! s’écria François, il est vraiment obsédant, on en a la tête grosse, et qui éclate ! »
La Savoyarde s’était mise à sonner, un son pesant, dont les ondes obstinées s’envolaient sur Paris immense. Tous l’écoutaient.
« Est-ce qu’elle va sonner comme ça jusqu’à quatre heures ? demanda Marie.
- Oh ! à quatre heures, dit Thomas, au moment de la bénédiction, ce sera bien autre chose. La grande volée, le branle d’allégresse, le chant de triomphe ! »
Guillaume souriait toujours.
« Oui, oui, ceux qui voudront ne pas en avoir les oreilles cassées, feront bien de fermer leurs fenêtres. Le pis est que, si Paris ne veut pas l’entendre, il l’entend tout de même, et jusqu’au Panthéon, m’a-t-on dit. »
Mère-Grand restait muette et impassible. Ce qui offensait Antoine, c’était l’abominable imagerie religieuse que les pèlerins s’arrachaient, ces jésus de bonbonnière, la poitrine ouverte, montrant leur cœur sanguinolent. Rien n’était d’une matérialité plus répugnante, d’une imagination d’art plus basse et plus grossière. Et l’on quitta la table en causant très haut, pour s’entendre, au milieu du retentissement de la grosse cloche.
Tous ensuite se remirent au travail.
Mère-Grand reprit son éternelle couture, tandis que Marie, assise près d’elle, brodait. Les trois fils étaient de leur côté chacun à sa besogne, levant parfois la tête, échangeant un mot. Et, jusqu’à deux heures et demie, Guillaume parut s’occuper aussi, d’un air très attentif. Pierre seul, les membres brisés, le cœur éperdu, allait et venait, les voyait tous comme du fond d’un cauchemar, bouleversé par les mots les plus innocents, qui prenaient pour lui des sens terribles. Pendant le déjeuner, il avait dû se dire un peu souffrant, afin d’expliquer l’affreux malaise où le jetait cette table rieuse ; et, maintenant, il attendait, regardait, écoutait, dans une anxiété croissante.
Un peu avant trois heures, Guillaume, après avoir consulté sa montre, prit tranquillement son chapeau.
« Eh bien ! je sors. »
Les trois fils, Mère-Grand et Marie avaient levé la tête.
« Je sors... Au revoir. »
Pourtant, il ne partait pas. Pierre le sentit qui luttait, qui se raidissait, secoué d’une effroyable tempête intérieure, mettant tout son effort à ne montrer ni frisson ni pâleur. Ah ! qu’il devait souffrir, de ne pouvoir les embrasser une dernière fois, ses trois grands fils, s’il ne voulait pas éveiller en eux quelque soupçon, qui les mettrait en travers de sa mort ! Et il se vainquit, dans un héroïsme suprême.
« Au revoir, les enfants.
- Au revoir, Père... Tu rentreras de bonne heure ?
- Oui, oui... Ne vous inquiétez pas de moi, travaillez bien. »
Mère-Grand ne le quittait pas de ses yeux fixes, dans son souverain silence.
Mais elle, il l’avait embrassée. Et il la regarda, leurs regards un instant se confondirent, tout ce qu’il avait voulu, tout ce qu’elle avait promis, leur rêve commun de vérité et de justice.
« Dites, Guillaume, cria gaiement Marie, si vous descendez par la rue des Martyrs, voulez-vous me faire une commission ?
- Mais certainement.
- Entrez donc chez ma couturière, prévenez-la que je n’irai essayer ma robe que demain matin. »
Il s’agissait de sa robe de noce, une robe de petite soie grise dont elle plaisantait le grand luxe. Quand elle en parlait, elle-même et tout le monde riaient.
« Entendu, ma chère, dit Guillaume, qui s’égaya lui aussi. La robe de Cendrillon allant à la cour, le brocart et les dentelles des fées, pour qu’elle soit très belle et très heureuse. »
Mais les rires se turent, et il sembla, une fois encore, dans le brusque silence, que la mort passait, un grand bruit d’ailes, un grand froid dont le frisson glaça les cœurs de ceux qui restaient là.
« Ah ! cette fois, reprit-il, c’est pour de bon... Au revoir, les enfants ! »
Et il partit, il ne se retourna même pas. On entendit son pas ferme qui se perdait sur le gravier du petit jardin.
Pierre, qui avait allégué un prétexte, le suivit à deux minutes de distance. D’ailleurs, il n’avait que faire, pour ne pas le perdre, de marcher derrière ses talons ; car il savait où il allait, une certitude intime, absolue, lui disait qu’il le retrouverait à cette porte ouvrant sur les substructions de la basilique, et d’où il l’avait vu sortir l’avant-veille.
Aussi ne tâcha-t-il pas de le retrouver parmi la foule des pèlerins, dont le flot se rendait à l’église. Il se contenta de se hâter, gagna l’atelier de Jahan. Et, comme il y arrivait, il aperçut, selon son attente, Guillaume, qui se glissait par la palissade et qui disparaissait. L’écrasement, le désordre d’un tel concours de fidèles le favorisèrent à son tour, lui permirent de suivre son frère, de franchir la porte, sans être vu. Un instant, il dut s’arrêter et respirer, tant les battements de son cœur l’étouffaient.
De l’étroit palier, un escalier descendait, très raide, tout de suite obscur. Dans cette nuit de plus en plus profonde, Pierre se risqua, avec d’infinies précautions, posant les pieds doucement, pour ne faire aucun bruit. La main au mur, il se guidait, tournait, s’enfonçait comme en un puits. La descente d’ailleurs ne fut pas très longue. Et, lorsqu’il sentit la terre battue sous ses pieds, il s’arrêta n’osa plus bouger, par crainte de trahir sa présence. Les ténèbres étaient d’une épaisseur d’encre. Un lourd silence, plus un bruit, plus un souffle.. Comment se diriger ? Quel côté fallait-il prendre ? Il hésitait, lorsque, devant lui, à une vingtaine de pas, il vit luire une étincelle, la brusque lueur d’une allumette. C’était Guillaume qui allumait une bougie. Il reconnut ses larges épaules, il n’eut plus qu’à suivre la petite lumière, le long d’une sorte de couloir souterrain, maçonné et voûté. Le trajet lui parut interminable, et il lui sembla qu’il marchait vers le nord, sous la nef de la basilique.
Puis, tout d’un coup, la petite lumière s’arrêta, se fixa. Pierre continua de s’approcher doucement, resta dans l’ombre pour regarder. Au milieu d’une sorte de rotonde basse, sous la crypte, Guillaume venait de coller le bout de sa bougie sur le sol même ; et il s’était mis à genoux, il avait dérangé une longue pierre plate, qui semblait fermer un trou.
On était là dans les fondations, on y voyait un de ces piliers, un de ces puits où l’on avait coulé du béton, pour soutenir l’édifice. C’était contre le pilier même que le trou s’enfonçait, soit fêlure naturelle lézardant le terrain, soit fente profonde produite par un tassement. D’autres piliers s’indiquaient aux alentours, que la lézarde paraissait aussi gagner, par des fendillements ramifiés en tous sens. Et Pierre, à voir son frère penché ainsi, tel qu’un mineur examinant une dernière fois la mine qu’il a préparée, avant de mettre le feu à la mèche, eut la brusque divination de l’énorme et terrifiante chose : des quantités considérables du terrible explosif apportées là, vingt voyages faits avec précaution, à des heures choisies, toute cette poudre versée dans la fêlure, contre le pilier, d’où elle s’était répandue au fond des plus minces fentes saturant le sol à une grande profondeur, formant de la sorte une mine naturelle d’une puissance incalculable. Maintenant, la poudre affleurait sous la pierre que Guillaume venait d’écarter. Il n’y avait qu’à jeter une allumette, et tout sauterait.
Une horreur glacée cloua Pierre un instant. Il aurait été incapable de faire un pas, de jeter un cri. En haut, il revoyait la cohue grouillante, les dix mille pèlerins qui s’entassaient dans les hautes nefs de la basilique, pour la bénédiction du saint sacrement. La Savoyarde mugissante sonnait à toute volée, l’encens fumait, les dix mille voix entonnaient un cantique de magnificence et d’allégresse. Et, tout d’un coup, c’était la foudre, le tremblement de terre, le volcan qui s’ouvrait, qui engloutissait, en un flot de flamme et de fumée, l’église entière, avec son peuple de croyants. Sans doute, en brisant les piliers de soutien, en bouleversant le sol peu solide, la force extraordinaire de l’explosion allait fendre l’édifice, en jeter la moitié sur les pentes qui dévalent vers Paris, jusqu’à la place du Marché, tout en bas, tandis que le reste, le côté de l’abside, s’écroulerait, s’abîmerait sur place.
Et quelle effroyable avalanche, la forêt brisée des échafaudages, la pluie des matériaux géants, coulant, bondissant parmi la poussière, s’abattant sur les toitures d’en dessous, tout Montmartre lui-même menacé, par la violence de la secousse, de s’effondrer en un tas immense de décombres !
Guillaume s’était relevé. La bougie, posée à terre, dont la flamme brûlait haute et droite, projeta sa grande ombre, qui semblait emplir le souterrain. Cette petite lueur, dans tout ce noir, n’était qu’une étoile immobile et triste. Il s’approcha, pour voir l’heure à sa montre. Trois heures cinq minutes. Il avait près d’une heure à attendre, étant sans hâte, exact en sa résolution. Et il s’assit sur une pierre, il ne bougea plus, d’une patience tranquille. La bougie éclairait son pâle visage, son grand front en forme de tour, couronné de cheveux blancs, toute cette face énergique que ses yeux éclatants et ses moustaches restées brunes faisaient encore belle et jeune. Pas un de ses traits ne remuait, il regardait le vide. À cette minute suprême, quelles pensées traversaient son crâne ? Et pas un frisson, la nuit pesante, le silence éternel et profond de la terre.
Alors, Pierre, domptant les battements de son cœur, s’avança. Au bruit des pas, Guillaume s’était levé, menaçant. Mais, tout de suite, il reconnut son frère, il ne parut pas étonné.
« Ah ! c’est toi, tu m’as suivi... Je sentais bien que tu avais mon secret. Et c’est un chagrin pour moi que tu en abuses, en venant me rejoindre... Tu aurais dû m’éviter cette peine dernière. »
Pierre joignit ses mains tremblantes, voulut le supplier tout de suite.
« Frère, frère...
- Non, ne parle pas encore.
Si tu le désires absolument, je t’écouterai plus tard. Nous avons à nous près d’une heure, nous pouvons causer... Mais je voudrais que tu comprisses l’inutilité de tout ce que tu crois avoir à me dire. Ma résolution est formelle, je l’ai discutée longtemps, je ne vais agir que selon ma raison et ma conscience. »
Et, de son air tranquille, il conta comment, décidé à un grand acte, il avait longtemps hésité sur le choix du monument qu’il détruirait. L’Opéra l’avait un moment tenté ; puis, l’ouragan de colère et de justice balayant ce petit monde de jouisseurs, lui était apparu sans haute signification, comme entaché d’une basse jalousie de convoitise. Ensuite, il avait songé à la Bourse : là, il frappait l’argent qui corrompt, la société capitaliste sous laquelle râle le salariat ; seulement, n’était-ce pas encore bien restreint, bien spécial ? L’idée du palais de Justice, de la salle des assises surtout, l’avait aussi hanté. Quelle tentation de faire justice de notre justice humaine, de balayer le coupable avec les témoins avec le procureur général qui le charge, l’avocat qui le défend, les magistrats qui le jugent, le public badaud qui vient là comme à un roman-feuilleton ! Et quelle farouche ironie que cette justice supérieure et sommaire du volcan avalant tout, sans s’arrêter au détail ! Mais le projet qu’il avait longtemps caressé, c’était de faire sauter l’Arc de triomphe. Là était pour lui le monument exécrable qui perpétuait la guerre, la haine entre les peuples, la fausse gloire, si chèrement payée et si sanglante, des grands conquérants. Il fallait le tuer, ce colosse, élevé à d’affreuses tueries, qui avaient coûté inutilement tant d’existences. Et, s’il avait pu l’engloutir dans le sol, il aurait eu cette grandeur héroïque de ne causer aucune autre mort que la sienne, de mourir seul, foudroyé, écrasé sous le géant de pierre.
Quel tombeau, et quel souvenir à léguer au monde !
« Les approches étaient impossibles, continua-t-il. Ni sous-sol, ni cave, j’ai dû renoncer au projet... Et puis, je veux bien mourir seul. Mais quelle leçon plus exécrable et plus haute, dans l’injuste mort d’une foule innocente, de milliers d’inconnus, du flot qui passe ! De même que nos sociétés humaines, par l’injustice, par la misère, par l’implacable dureté de leurs rouages, font tant d’innocenter victimes, il faut qu’un attentat passe comme le tonnerre, supprimant des vies, au hasard de sa route, en son impassible destruction. C’est le pied d’un homme au milieu d’une fourmilière. »
Révolté, Pierre eut un cri d’ardente protestation.
« Oh ! frère, frère, est-ce toi qui dis ces choses ? »
Guillaume ne s’arrêta pas.
« Si j’ai fini par choisir cette basilique du Sacré-Cœur, c’est qu’elle était sous ma main, facile à détruire. Mais c’est aussi qu’elle m’importune et m’exaspère, c’est que je l’ai depuis longtemps condamnée... Je te l’ai souvent dit, on n’imagine pas un non-sens plus imbécile, Paris, notre grand Paris, couronné, dominé par ce temple bâti à la glorification de l’absurde. N’est-ce point inacceptable, après des siècles de science, ce soufflet au simple bon sens, cet insolent besoin de triomphe, sur la hauteur, en pleine lumière ? Ils veulent que Paris se repente, fasse pénitence d’être la ville libératrice de vérité et de justice. Non, non ! il n’a qu’à balayer tout ce qui l’entrave, tout ce qui l’injurie, dans sa marche de délivrance... Et que le temple croule avec son dieu de mensonge et de servage ! Et qu’il écrase sous ses ruines le peuple de ses fidèles, pour que la catastrophe, telle qu’une des anciennes révolutions géologiques, retentisse aux entrailles de l’humanité, la renouvelle et la change !
- Frère, frère, répéta de nouveau Pierre hors de lui, c’est toi qui parles ? Tu en es là, toi le grand savant, toi le grand cœur ? Quel désastre a donc soufflé en toi, quelle démence t’agite, pour que tu penses et que tu dises ces abominables choses ?... Le soir d’éperdue tendresse où nous nous sommes confessés l’un à l’autre, tu m’avais conté ton rêve d’anarchie idéale, le plus haut, le plus fier, la libre harmonie de la vie qui, d’elle-même, livrée à ses forces naturelles, créerait le bonheur. Mais, à l’idée du vol, à l’idée du meurtre, tu te révoltais encore, tu écartais le fait, tu ne faisais que l’expliquer et l’excuser... Que s’est-il donc passé pour que, du cerveau qui pense, tu sois ainsi devenu la main atroce qui veut agir ?
- Salvat a été guillotiné, dit simplement Guillaume, et j’ai lu son testament dans son dernier regard. Je ne suis qu’un exécuteur... Ce qui s’est passé ? Mais tout ce dont je souffre, tout ce que je crie depuis quatre mois, cette abomination qui nous entoure et qui doit finir ! »
Un silence se fit. Dans l’ombre, les deux frères en présence se regardaient. Et Pierre alors comprit, vit Guillaume changé, tel que le terrible souffle de contagion révolutionnaire, passant sur Paris, l’avait fait. Cela était parti de la dualité qui le rendait contradictoire : le savant d’une part, tout à l’observation et à l’expérience, d’une logique prudente devant la nature ; d’autre part le rêveur social, hanté de fraternité, d’égalité, de justice, exigeant le bonheur universel, dans un brûlant besoin de tendresse. Ainsi était né d’abord l’anarchiste théorique, ce mélange de science et de chimère, la société humaine rendue à la loi d’harmonie des mondes, chaque homme libre dans l’association libre, régie par le seul amour.
Théophile Morin, avec Proudhon et Comte, Bache, avec Saint-Simon et Fourier, n’avaient pu satisfaire son désir d’absolu, tous les systèmes lui apparaissant imparfaits et chaotiques, s’exterminant les uns les autres, aboutissant à la même misère de vivre. Janzen seul le satisfaisait parfois, par ses mots brefs, qui dépassaient l’horizon, tels que des flèches terribles conquérant la totalité de la terre à la famille humaine. Puis, dans ce grand cœur que l’idée de la misère bouleversait, que l’injuste souffrance des petits et des pauvres exaspérait, l’aventure tragique de Salvat venait de tomber comme un ferment de suprême révolte. Pendant de longues semaines, il avait vécu les mains fiévreuses, la gorge serrée d’une angoisse croissante : cette bombe de Salvat dont l’ébranlement le secouait encore, les journaux d’une cupidité sans pardon qui s’étaient acharnés sur le misérable ainsi que sur une bête enragée, l’homme traqué, chassé au Bois, galopant, tombant aux mains de la police, boueux et mourant de faim ; et il y avait encore la cour d’assises, les juges, les gendarmes, les témoins, la France entière, tous contre un, lui faisant payer le crime universel, et c’était enfin la guillotine, la monstrueuse, l’immonde, consommant l’irréparable injustice, au nom de la justice humaine. Une idée seule restait en lui, cette idée de justice qui l’affolait, jusqu’à tout abolir dans son cerveau de penseur, à ne laisser que le flamboiement de l’acte juste, par lequel il allait réparer le mal, assurer l’éternel bien. Salvat l’avait regardé, et la contagion avait agi, il ne brûlait plus que de la folie de mourir, de donner son sang, de faire couler à flots le sang des autres, pour que, dans l’horreur et dans l’épouvante, l’humanité décrétât l’âge d’or.
Pierre comprit l’aveuglement têtu d’une pareille démence ; et il était bouleversé, à la pensée qu’il ne le vaincrait pas.
« Frère, tu es fou ! Frère, ils t’ont rendu fou ! C’est un vent de violence qui souffle, on a été d’abord d’une maladresse trop impitoyable avec eux, et maintenant voilà qu’ils se vengent les uns les autres, il n’y a pas de raison pour que le sang cesse de couler... Frère, entends-moi, sors de ce cauchemar. Il n’est pas possible que tu sois un Salvat qui tue, un Bergaz qui vole. Rappelle-toi l’hôtel de Harth qu’ils ont dévalisé, la pauvre enfant, si blonde, si jolie, que nous avons vue, le ventre ouvert, là-bas... Tu n’en es pas, tu ne peux pas en être, frère, par grâce, par pitié ! » D’un geste, Guillaume écartait ces vaines raisons. De la mort où il croyait déjà être, qu’importaient quelques existences, qui retourneraient, avec la sienne, dans l’éternel torrent de la vie ? Pas une phase du monde ne s’était produite, sans que des milliards d’êtres fussent broyés.
« Mais tu avais un grand dessein, cria Pierre pour le sauver par le devoir. Il ne t’est pas permis de t’en aller de la sorte. »
Et, fiévreusement, il tâcha de réveiller en lui l’orgueil du savant. Il parla du secret dont il avait reçu la confidence, de cet engin de guerre, capable de détruire des armées, de réduire les villes en poudre, dont il voulait faire cadeau à la France, pour que, victorieuse dans la prochaine guerre, elle pût être ensuite la libératrice du monde. Et c’était ce dessein, d’une extraordinaire grandeur, qu’il avait abandonné, pour employer son terrible explosif à tuer des innocents, à renverser une église, qu’on relèverait à coups de millions, et dont on ferait un sanctuaire de martyrs !
Guillaume souriait.
« Je n’ai pas abandonné mon dessein, je l’ai transformé, simplement... Ne t’avais-je pas dit mes doutes, mon débat anxieux ? Ah ! croire qu’on tient dans ses mains le destin du monde, et trembler, et hésiter, en se demandant si l’on est certain d’avoir l’intelligence, la sagesse de la bonne décision !
J’ai frémi, devant les tares de notre grand Paris, toutes ces fautes récentes, auxquelles nous venons d’assister ; je me suis demandé s’il était assez calme, assez pur, pour qu’on osât lui confier la toute-puissance ; et quel désastre, si une invention comme la mienne tombait entre les mains d’un peuple fou, d’un dictateur peut-être, d’un homme de conquête qui l’emploierait à terroriser les nations, sous un commun esclavage... Non, non, je ne veux pas perpétuer la guerre, je veux la tuer. »
Il expliqua son nouveau projet de sa voix nette, et Pierre eut la surprise de retrouver là les idées que lui avait déjà exposées le général de Bozonnet, dans un sens tout contraire. La guerre allait à sa perte, menacée par ses excès mêmes. Avec les mercenaires autrefois, avec les conscrits ensuite, le petit nombre désigné par le sort, elle était un état et une passion. Mais, du moment que tout le monde doit se battre, personne ne le veut plus. Toutes les nations en armes, c’est la fin prochaine des armées, par la force logique des choses. Combien de temps resteront-elles encore sur ce pied de paix mortelle, écrasées de budgets croissants dépensant les milliards à se tenir en respect ? Et quelle délivrance quel cri de soulagement, le jour où l’apparition d’un engin formidable, anéantissant d’un coup les armées, balayant les villes rendrait la guerre impossible, forcerait les peuples au désarmement général ! La guerre serait tuée, morte à son tour, elle qui a tant fait mourir. C’était son rêve, il s’exaltait à la certitude de le réaliser tout à l’heure.
« Tout est réglé. Si je meurs, si je disparais, c’est pour que l’idée triomphe... Dans ces derniers jours tu m’as vu m’enfermer avec Mére-Grand, pendant des après-midi entiers.
Nous achevions de classer les documents et de nous entendre. Elle a mes ordres elle les exécutera, quitte à donner sa vie, elle aussi, car il n’est pas d’âme plus haute ni plus brave... Dès que je vais être mort, enseveli sous ces pierres, dès qu’elle aura entendu l’explosion ébranler Paris et marquer l’ère nouvelle, elle fera parvenir à chaque grande puissance la formule de l’explosif, les dessins de la bombe et du canon spécial, des dossiers complets qu’elle a entre les mains. Et c’est ainsi que je fais à tous les peuples le cadeau terrible de destruction, de toute-puissance, que je voulais faire d’abord à la France seule, pour que tous les peuples, également armés de la foudre, désarment, dans la terreur et l’inutilité de s’anéantir. »
Béant, Pierre l’écoutait, comme si quelque engrenage le meurtrissait, le broyait sous cette conception formidable, où l’enfantillage le disputait au génie.
« Si tu donnes ton secret à tous les peuples, pourquoi faire sauter cette église, pourquoi mourir ?
- Pour qu’on me croie ! »
Guillaume avait jeté ce cri avec une force extraordinaire. Et il ajouta :
« Il faut que ce monument soit par terre, et moi dessous. Autrement, si l’expérience n’est pas faite, si l’épouvante ne clame pas l’effroyable force destructive de l’explosif, je serai traité d’inventeur, de visionnaire... Beaucoup de morts, beaucoup de sang, pour que le sang cesse à jamais de couler ! »
Puis, avec un grand geste, il revint à la nécessité de l’acte.
« Et, d’ailleurs, Salvat m’a légué l’acte de justice à poursuivre.
Si j’ai cru l’élargir encore, en lui ajoutant une signification, en m’en servant pour hâter la fin de la guerre, c’est que je suis un intellectuel, un savant. Peut-être aurait-il mieux valu n’être qu’un simple d’esprit et passer comme le volcan qui change le sol, en laissant à la vie le soin de refaire une humanité. »
Le bout de bougie diminuait, et Guillaume se leva de la pierre, d’où il n’avait pas bougé. D’un regard, il venait de consulter sa montre : dix minutes encore. Au petit vent de ses gestes, la mèche s’effarait. Il semblait que les ténèbres s’étaient épaissies, dans la menace toujours présente de cette mine, ouverte là, et qu’une étincelle pouvait embraser.
« Voici l’heure bientôt... Allons, petit frère, embrasse-moi, et va-t’en. Tu sais combien je t’aime, quelle tendresse brûlante s’est réveillée pour toi dans mon vieux cœur. Aime-moi donc d’une ardeur pareille, trouve la force de m’aimer assez pour me laisser mourir à ma guise, selon mon devoir... Embrasse-moi, embrasse-moi, et va-t’en, sans tourner la tête. »
Son affection profonde faisait trembler sa voix. Il lutta refoulant ses pleurs, et il réussit à se vaincre, déjà hors du monde, hors de l’humanité.
« Non, frère, tu ne m’as pas convaincu, dit Pierre, sans cacher ses larmes, et c’est bien parce que je t’aime comme tu m’aimes, de tout mon être, que je ne m’en irai pas... C’est impossible encore un coup, tu ne peux être le fou, l’assassin que tu veux être.
- Pourquoi ? Ne suis-je pas libre ? J’ai rendu ma vie libre de toutes charges, de tous liens... Mes grands fils sont élevés, n’ont plus besoin de moi.
Je n’avais qu’une chaîne au cœur, Marie, et je te l’ai donnée. »
Pierre sentit un argument troublant lui venir, et il l’utilisa, passionnément.
« Alors, c’est donc parce que tu m’as donné Marie que tu veux mourir. Avoue-le, tu l’aimes toujours.
- Non ! cria Guillaume, je ne l’aime plus, je te le jure. Je te l’ai donnée, je ne l’aime plus.
- Tu le croyais, mais tu vois bien que tu l’aimes encore, puisque te voilà bouleversé, lorsque rien tout à l’heure ne t’a ému des terrifiantes choses que nous avons dites... C’est parce que tu as perdu Marie que tu veux mourir. » Ébranlé, Guillaume frémissait, s’interrogeait, en paroles basses et entrecoupées.
« Non, non ! ce serait indigne de mon grand dessein, qu’une peine d’amour m’eût jeté à l’acte terrible... Non, non ! je l’ai décidé dans ma libre raison, je l’accomplis sans intérêt personnel, au nom de la justice et pour l’humanité, contre la guerre, contre la misère ! »
Puis, dans un cri de souffrance :
« Ah ! c’est mal, frère, ah ! c’est mal d’avoir empoisonné ainsi ma joie de mourir ! J’ai fait tout le bonheur que j’ai pu, je m’en allais content de vous laisser heureux, et voilà que tu me gâtes ma mort... Non, non ! j’ai beau l’interroger, mon cœur ne saigne pas, je n’aime plus Marie que comme je t’aime. »
Mais il restait troublé, craignant de se mentir à lui-même. Et, peu à peu, il fut envahi d’une colère sombre.
« Écoute, c’est assez, Pierre, l’heure presse... Une dernière fois, va-t-en ! Je te l’ordonne, je le veux.
- Guillaume, je ne t’obéirai pas...
Je reste, et c’est bien simple, puisque toute ma raison ne peut t’arracher à ta démence, mets donc le feu à cette mine, et je mourrai avec toi.
- Toi, mourir ! tu n’en as pas le droit, tu n’es pas libre.
- Libre ou non, je te jure que je vais mourir avec toi... Et, s’il ne s’agit que de jeter cette bougie dans ce trou, dis-le, je la prendrai je la jetterai moi-même. » Il avait eu un geste, son frère le crut prêt à exécuter sa menace. Il lui saisit violemment le bras.
« Pourquoi mourrais-tu ? Ce serait absurde. Que d’autres meurent, mais toi ! à quoi bon cette monstruosité de plus ? Tu cherches à m’attendrir, tu me retournes le cœur. »
Puis, tout d’un coup, il crut à une feinte, il gronda, furieux :
« Ce n’est pas pour la jeter là, que tu veux prendre la bougie c’est pour l’éteindre. Ensuite, tu crois que je ne pourrai plus... Ah ! mauvais frère ! »
À son tour, Pierre cria :
« Certes, par tous les moyens, je t’empêcherai d’accomplir l’acte effroyable, imbécile.
- Tu m’empêcheras...
- Oui, je m’attacherai à toi, je nouerai mes bras à tes épaules, je paralyserai tes mains entre les miennes.
- Tu m’empêcheras, misérable frère, tu crois que tu m’empêcheras ! »
Et, suffoquant, tremblant de rage, Guillaume avait saisi Pierre, lui écrasait les côtes de ses muscles solides. Ils étaient serrés l’un contre l’autre, les yeux sur les yeux, les haleines confondues, dans cette sorte de cachot souterrain, que leurs grandes ombres dansantes emplissaient d’apparitions farouches.
La nuit épaisse les prenait, la pâle mèche n’était plus qu’une petite larme jaune, au milieu des ténèbres. Et ce fut alors, à cette profondeur, que le silence de la terre, qui pesait si lourdement sur eux, frissonna, s’ébranla peu à peu d’ondes sonores, lointaines, comme si la mort sonnait quelque part sa cloche invisible.
« Tu entends, bégaya Guillaume, c’est leur cloche, là-haut. L’heure est venue, je me suis fait le serment d’agir, et tu m’empêcheras !
- Oui, je t’empêcherai, tant que je serai là, vivant !
- Tant que tu seras vivant, tu m’empêcheras ! »
Là-haut, il entendait la Savoyarde, sonnant d’allégresse, à la volée ; il voyait la basilique triomphale, débordante des dix mille pèlerins, flamboyante de l’éclat du saint sacrement, parmi la fumée des encensoirs ; et c’était en lui une frénésie, une tempête aveugle de ne pouvoir agir, devant le brusque obstacle qui barrait le chemin à son idée fixe.
« Tant que tu seras vivant, tant que tu seras vivant ! répéta-t-il hors de lui. Eh bien ! meurs donc, misérable frère ! »
Dans ses yeux troubles, l’éclair fratricide avait lui. Il se baissa vivement, ramassa une brique oubliée, la leva en l’air de ses deux poings, comme une massue.
« Ah ! je veux bien, dit Pierre, ah ! tue-moi donc, tue ton frère d’abord, avant de tuer les autres ! »
Déjà, la brique s’abattait. Mais les deux poings durent dévier, elle ne lui effleura qu’une épaule ; et il tomba dans l’ombre, sur les genoux.
Hagard, Guillaume, en le voyant par terre, crut l’avoir assommé.
Que venait-il donc de se passer entre eux ? Qu’avait-il fait ? Il resta un moment debout, la bouche béante, les yeux dilatés de terreur. Il regarda ses mains, croyant les sentir ruisselantes de sang. Puis, il les serra contre son front, qui éclatait d’une douleur énorme, comme si l’idée fixe, arrachée, lui laissait le crâne ouvert. Et, soudainement, il tomba lui-même par terre, dans un grand sanglot.
« Oh ! frère, petit frère, que t’ai-je fait ? Je suis un monstre ! »
Pierre, passionnément, l’avait repris entre ses bras.
« Frère, ce n’est rien, il n’y a rien, je te jure !... Ah ! tu pleures enfin, que je suis heureux ! Tu es sauvé, je le sens bien, puisque tu pleures... Et quelle bonne chose que tu te sois fâché, que ta colère contre moi ait emporté tout ton mauvais rêve de violence !
- Non ! Je me fais horreur... Te tuer, toi ! Une bête brute qui tue son frère ! Et les autres, et tous les autres, là-haut !... J’ai froid, oh ! j’ai froid ! »
Ses dents claquaient, il était pris d’un grand frisson glacé. Hébété, il semblait s’éveiller d’un songe ; et, sous le jour nouveau dont son fratricide venait d’éclairer les choses, l’acte qui l’avait hanté, jusqu’à le rendre fou lui apparaissait comme un acte, d’une criminelle bêtise, projeté par un autre.
« Te tuer ! répéta-t-il très bas, jamais je ne me pardonnerai. Ma vie est finie, je ne retrouverai pas le courage de vivre. »
Pierre le serra plus étroitement, entre ses bras fraternels.
« Que dis-tu ? Est-ce qu’il ne va pas y avoir un nouveau lien d’amour entre nous ? Ah ! oui, frère, que je te sauve comme tu m’as sauvé, et nous serons unis davantage encore !...
Ne te rappelles-tu donc pas cette soirée, à Neuilly, où tu m’as tenu sur ton cœur, comme je te tiens là sur le mien, en me consolant ? Je t’avais confessé ma torture, dans le néant de mes négations, et tu me criais qu’il fallait vivre, qu’il fallait aimer... Puis, frère, tu as fait plus, tu t’es arraché de la poitrine ton amour et tu m’en as fait le cadeau. Au prix de ton bonheur, tu as voulu le mien, tu m’as sauvé en me donnant une foi... Et quelle félicité que ce soit mon tour, que je puisse, aujourd’hui, te consoler, te sauver, te rendre à la vie !
- Non, la tache de ton sang est là, ineffaçable. Je ne puis plus espérer.
- Si, si ! Espère dans la vie, comme tu me le criais. Espère dans l’amour, espère dans le travail. »
Et les deux frères, aux bras l’un de l’autre, continuèrent à causer très bas, baignés de larmes. La bougie, brusquement, s’acheva, s’éteignit, sans qu’ils en eussent conscience. Sous la nuit d’encre, au milieu du silence qui était retombé profond et souverain, leurs larmes de tendresse rédemptrice coulèrent à l’infini. C’était, chez l’un, la joie d’avoir payé sa dette de fraternité ; c’était, chez l’autre, chez ce haut esprit, ce cœur d’enfant très bon, l’émoi de s’être senti au bord du crime, dans sa chimère, son amour de la justice et de l’humanité. Et il y avait encore d’autres choses, au fond de ces pleurs qui les lavaient et les purifiaient, des protestations contre toutes les souffrances, des vœux pour que le malheur du monde fût enfin soulagé.
Puis, lorsqu’il eut repoussé du pied la dalle sur le trou, Pierre à tâtons, emmena Guillaume comme un enfant.
Dans le grand atelier, devant le vitrage, Mère-Grand, impassible n’avait pas quitté son ouvrage de couture.
Par moments, en attendant quatre heures, elle levait les yeux sur l’horloge, pendue au mur, à sa gauche, puis elle les reportait au-dehors vers la basilique dont elle apercevait la masse inachevée, parmi la carcasse géante des échafaudages. Sa main lente tirait l’aiguille à longs points réguliers, elle était très pâle, muette, d’une sérénité héroïque. Et, vingt fois déjà, Marie, qui brodait en face d’elle, s’était dérangée, cassant son fil, s’impatientant, en proie à une nervosité singulière, un inexplicable malaise, une inquiétude sans cause, disait-elle, dont le poids lui étouffait le cœur. Mais les trois grands fils surtout ne pouvaient rester en place, comme si une contagion de fièvre les avait agités. Ils s’étaient pourtant remis à la besogne, Thomas à son étau, limant une pièce, François et Antoine à leur table, l’un tâchant de s’absorber dans la solution d’un problème, l’autre dessinant une botte de pavots posée devant lui ; et leur effort d’attention était vain, ils frémissaient au moindre bruit, levaient la tête, s’interrogeaient du regard. Quoi donc ? Qu’avaient-ils, que craignaient-ils, pour céder ainsi à ces frissons brusques qui passaient dans le clair soleil ? Par instants, un d’eux se levait, s’étirait, puis reprenait sa place. Et ils ne parlaient pas, ils n’osaient rien se dire, au milieu du lourd silence, de plus en plus effrayant.
Quelques minutes avant quatre heures, Mère-Grand eut comme une lassitude, un recueillement peut-être. Une fois encore, elle avait regardé l’horloge, et elle laissa tomber l’ouvrage sur ses genoux, elle se tourna vers la basilique. Désormais, elle ne se sentait plus que la force d’attendre, elle ne quittait plus des yeux ces murs énormes, là-bas, cette forêt de charpentes, d’un orgueil triomphal sous le ciel bleu.
Et, tout d’un coup, si ferme, si vaillante qu’elle fût, la soudaine allégresse de la Savoyarde, carillonnant à la volée, la secoua d’un tressaillement. C’était la bénédiction, la foule des dix mille pèlerins emplissait l’église, quatre heures allaient sonner Elle ne put résister à la poussée qui la mettait debout, elle resta frémissante, les regards tournés là-bas, les mains jointes, dans l’horrible attente.
« Qu’avez-vous ? cria Thomas, qui l’aperçut. Mère-Grand, pourquoi tremblez-vous ? »
François et Antoine avaient quitté leur chaise, s’étaient précipités à leur tour.
« Êtes-vous souffrante ? Qu’est-ce donc qui vous fait pâlir, vous si brave ? »
Mais elle ne répondait pas. Ah ! que la force de l’explosif fendît le sol, gagnât la petite maison et l’emportât, dans le cratère embrasé du volcan ! Mourir tous avec le père, les trois grands fils et elle-même, c’était son vœu ardent, pour qu’il n’y eût pas de larmes. Et elle attendait, elle attendait, avec son frisson invincible, avec ses yeux clairs et braves, fixés là-bas.
« Mère-Grand, Mère-Grand ! dit Marie éperdue, vous nous épouvantez, à ne pas nous répondre, à regarder au loin, comme si quelque malheur arrivait au galop ! »
Et, soudainement, Thomas, François et Antoine eurent le même cri, dans la même angoisse de leur cœur.
« Le père est en péril, le père va mourir ! »
Que savaient-ils ? Rien de précis. Thomas s’était bien étonné de la quantité d’explosif que son père fabriquait, et ni François ni Antoine n’ignoraient les idées de révolte, de brûlant amour qui hantaient son cerveau de savant.
Mais, dans leur déférence, ils voulaient ne connaître de lui que ce qu’il leur en confiait, ne le questionnant jamais, s’inclinant devant tous ses actes. Et voilà qu’une prescience leur venait, la certitude que le père allait mourir, quelque catastrophe effroyable, dont l’air, autour d’eux, était si frissonnant depuis le matin, qu’ils en grelottaient de fièvre, malades et incapables de travail.
« Le père va mourir, le père va mourir ! »
Côte à côte, les trois colosses s’étaient serrés étroitement, bouleversés de la même angoisse, soulevés par le même besoin furieux d’apprendre le danger, d’y courir, de mourir avec le père, s’ils ne pouvaient l’en sauver. Et, dans le silence obstiné de Mère-Grand, la mort de nouveau passa, à cette minute, le souffle froid dont ils avaient déjà senti l’effleurement, pendant le déjeuner.
Quatre heures sonnaient, Mère-Grand leva ses deux mains pâles, en un besoin d’imploration suprême. Et elle parla enfin.
« Le père va mourir. Rien ne peut le sauver que le devoir de vivre. »
Tous trois voulurent se ruer, là-bas, ils ne savaient où, abattre les obstacles, triompher du néant. Ils se déchiraient de leur impuissance, si terribles, si pitoyables, qu’elle essaya de les calmer.
« Le père a voulu mourir, et sa volonté est de mourir seul. » Ils frémirent, ils tâchèrent, eux aussi, d’être des héros. Mais les minutes se passaient, il sembla que le grand froid s’en était allé, d’une aile lente. Parfois, au crépuscule, un oiseau de nuit entre par la fenêtre, messager lugubre, tourne dans la pièce enténébrée, puis se décide à repartir, emportant son deuil.
Et c’était ainsi, la basilique restait debout, la terre ne s’ouvrait pas pour l’engloutir. Peu à peu, l’anxiété atroce qui serrait les cœurs, faisait place à l’espérance, l’éternel renouveau.
Alors, quand Guillaume reparut, suivi de Pierre, il y eut un grand cri de résurrection, un seul, sorti de tous les cœurs.
« Père ! »
Leurs baisers, leurs larmes achevèrent de le briser. Il dut s’asseoir. D’un regard, autour de lui, il était rentré dans l’existence ; et cela en désespéré qu’on vient de forcer à vivre. Mère-Grand, comprenant l’amertume de sa volonté morte, s’approcha, lui prit les deux mains, souriante, pour lui faire entendre qu’elle était bien heureuse de le revoir, dans la tâche acceptée, dans le devoir de ne pas déserter la vie. Lui souffrait, trop fracassé encore. On lui évita tout récit. Il ne conta rien ; et, simplement, d’un geste, d’un mot tendre, il avait indiqué Pierre comme son sauveur.
Dans un coin, Marie sauta au cou du jeune homme.
« Ah ! mon bon Pierre, je ne vous ai jamais embrassé. Mais, la première fois, je veux que ce soit pour quelque chose de sérieux... Je vous aime, mon bon Pierre, je vous aime de tout mon cœur ! »
Le soir du même jour, lorsque la nuit tomba, Guillaume et Pierre restèrent un moment seuls dans la vaste pièce, à échanger de rares paroles affectueuses. Les enfants venaient de sortir. Mère-Grand et Marie étaient montées trier du vieux linge, tandis que Mme Mathis, qui avait rapporté de l’ouvrage, attendait patiemment, assise en un coin obscur, que ces dames lui descendissent le paquet de raccommodages à emporter.
Et les deux frères l’avaient oubliée, envahis l’un et l’autre par la douceur triste du crépuscule, causant à voix basse.
Puis brusquement, un visiteur les émut. C’était Janzen, avec sa maigre face de Christ blond. Il venait très rarement, sans qu’on sût jamais de quelle ombre il sortait, ni dans quelles ténèbres il allait rentrer. Pendant des mois, il disparaissait, et on le revoyait à l’improviste, en terrible passant d’une heure, au passé inconnu, à la vie ignorée.
« Je pars ce soir, dit-il de sa voix tranquille, coupante comme une lame.
- Et vous retournez chez vous, en Russie ? » demanda Guillaume.
Il eut un mince sourire dédaigneux.
« Oh ! chez moi, je suis partout chez moi. D’abord, je ne suis pas russe, et puis je ne veux être que du vaste monde. »
D’un geste large, il fit entendre le sans-patrie qu’il était, promenant par-dessus les frontières son rêve de fraternité sanglante. À certaines paroles, les deux frères crurent comprendre qu’il retournait en Espagne, où des compagnons l’attendaient. Il y avait là-bas beaucoup de besogne. Tranquillement, il s’était assis, et il causait de son air froid, lorsque, du même ton de sérénité, il ajouta, sans transition :
« Vous savez qu’on vient de jeter une bombe dans le café de l’Univers, sur le boulevard. Il y a eu trois bourgeois de tués. »
Frémissants, Guillaume et Pierre voulurent des détails. Alors, il conta qu’il était par là justement, qu’il avait entendu l’explosion et vu les vitres du café voler en éclats. Trois des consommateurs étaient par terre, le corps broyé, deux qu’on ne connaissait pas, deux messieurs entrés là par hasard, l’autre un habitué, un petit rentier du voisinage qui venait faire sa partie tous les jours.
Dans la salle, un vrai saccage les tables de marbre brisées, les lustres tordus, les glaces criblées de balles. Et quelle terreur, quel emportement, quel écrasement de foule ! On avait d’ailleurs arrêté tout de suite l’auteur de l’attentat, comme il allait tourner le coin de la rue de Caumartin, pour fuir.
« J’ai pensé à monter vous conter ça, conclut Janzen. Il est bon que vous sachiez. »
Et, comme Pierre, dans son frisson, sourdement averti, lui demandait qui était l’homme arrêté, il ajouta sans hâte :
« Justement, là est l’ennui, vous le connaissez... C’est le petit Victor Mathis. »
Trop tard, Pierre voulut lui rentrer ce nom dans la gorge. Il se rappelait soudainement que la mère, tout à l’heure, était assise derrière eux, en un coin sombre. S’y trouvait-elle encore ? Et il revoyait le petit Victor, presque sans barbe, le front droit et têtu, les yeux gris luisant d’implacable intelligence, le nez aigu et les lèvres minces disant la volonté sèche, la haine sans pardon. Celui-ci n’était pas un simple, un déshérité. C’était un fils de la bourgeoisie, élevé, instruit, qui avait dû entrer à l’École normale. Aucune excuse à son acte abominable, pas de passion politique pas de démence humanitaire, pas même la souffrance exaspérée du pauvre. Il était le pur destructeur, le théoricien de la destruction, l’intellectuel d’énergie et de sang-froid qui mettait l’effort de son cerveau cultivé à raisonner le meurtre, à vouloir en faire l’instrument de l’évolution sociale. Et un poète encore, un visionnaire mais le plus effroyable, le monstre qu’un orgueil fou expliquait seul, dans son désir d’une farouche immortalité, dans le rêve de l’aurore prochaine, montant des deux bras de la guillotine.
Après lui, il n’y avait rien, rien que la faux aveugle qui rase le monde.
Pendant quelques secondes, une horreur froide régna, parmi les ténèbres croissantes.
« Ah ! murmura très bas Guillaume, il a osé, celui-là ! »
Mais déjà Pierre lui serrait la main tendrement. Et il le sentit aussi éperdu, aussi révolté que lui, dans le soulèvement de son cœur d’homme, de toute sa solidarité humaine. Peut-être fallait-il cette abomination dernière pour le ravager et le guérir.
Sans doute Janzen était complice, et il disait que Victor Mathis avait vengé Salvat, lorsque, dans l’ombre, il y eut un grand soupir douloureux, puis la chute lourde d’un corps sur le plancher. C’était Mme Mathis, la mère, qui tombait comme une masse, foudroyée par la nouvelle, qu’un hasard lui apprenait. Justement, Mère-Grand descendait avec une lampe. La pièce s’éclaira, on s’effara, on se porta au secours de la misérable femme, étendue dans sa mince robe noire, d’une pâleur de morte.
Et ce fut encore pour Pierre un indicible serrement de cœur. Ah ! la triste et dolente créature ! Il se souvenait d’elle, chez l’abbé Rose, si discrète, en pauvresse honteuse, ayant tant de peine à vivre, avec la maigre rente que l’acharnement du malheur lui avait laissée. Une famille riche de province, un roman d’amour, une fuite aux bras de l’homme choisi ; puis, la malchance, le ménage qui se gâtait, le mari qui mourait. Et, dans son veuvage cloîtré, après la perte des quelques sous qui lui avaient permis d’élever son fils, il ne lui restait que ce fils, son Victor, son adoration, sa foi, qu’elle voulait croire toujours très occupé, absorbé par son travail, à la veille d’une situation superbe, digne de son mérite.
Et, brusquement, elle apprenait que ce fils était le plus exécrable des assassins, qu’il avait jeté une bombe dans un café et tué trois hommes.
Lorsque Mme Mathis revint à elle, grâce aux bons soins de Mère-Grand, elle sanglota sans fin, elle jeta une telle plainte continue de détresse, que les mains de Pierre et de Guillaume se cherchèrent encore, se reprirent, tandis que leurs êtres bouleversés et guéris se fondaient l’un dans l’autre.