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Livre V - III

Depuis l’exécution de Salvat, Guillaume était tombé dans un grand silence. Il semblait préoccupé, absent. Pendant des heures, il travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse, à la formule connue de lui seul, des manipulations d’une délicatesse extrême, pour lesquelles il ne voulait l’aide de personne. Puis, il s’en allait, il rentrait brisé par de longues promenades solitaires. Au milieu des siens, il restait très doux, s’efforçait de sourire. Mais il avait toujours l’air de revenir de très loin, dans un sursaut, lorsqu’on lui adressait la parole.
Pierre, alors, s’imagina que son frère avait trop compté sur l’héroïsme de son renoncement et que la perte de Marie lui était intolérable. N’était-ce pas elle qui le hantait, qu’il regrettait, à mesure que devenait plus prochaine la date fixée pour le mariage ? Et il osa, un soir, s’en ouvrir à lui, offrant encore de partir, de disparaître.
Aux premiers mots, Guillaume l’arrêta, dans un cri de tendresse.
« Marie ! ah ! mon petit frère, je l’aime trop, je t’aime trop, pour regretter ce que j’ai fait... Non, non ! vous ne me donnez que du bonheur, vous êtes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je vous sais heureux l’un et l’autre... Et je t’assure, tu te trompes, je n’ai absolument rien, c’est le travail sans doute qui m’absorbe un peu. »
Ce soir-là, il voulut réagir, il se montra d’une gaieté charmante. Au dîner, il demanda si le tapissier viendrait bientôt organiser pour le jeune ménage les deux petites pièces que Marie occupait au-dessus du laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante sans hâte ni gêne, depuis que le mariage était décidé, se mit alors à lui dire joyeusement tout ce qu’elle désirait : une chambre rouge, tendue d’andrinople à vingt sous le mètre ; des meubles de sapin verni, qui lui feraient croire qu’elle était à la campagne, enfin un tapis par terre, parce qu’un tapis était pour elle le comble du luxe.
Et elle riait, et il riait avec elle, l’air amusé et paternel, tandis que Pierre, que cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu’il s’était trompé.
Seulement, dès le lendemain, Guillaume retomba dans sa songerie. Et l’inquiétude de Pierre recommença, lorsqu’il eut remarqué que jamais Mère-Grand, elle aussi, ne lui avait paru si muette, dans un si haut et si grave silence. N’osant agir près d’elle, il eut d’abord l’idée vaine de faire causer les trois grands fils, car ni Thomas, ni François, ni Antoine ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ils passaient les jours chacun à sa tâche, d’une sérénité souriante, respectant, adorant le père, simplement. Vivant à son côté, ils ne lui posaient aucune question sur ses travaux, sur ses projets, trouvant que ce qu’il faisait ne pouvait être que juste et bon, prêts à le faire avec lui, sans examen, au moindre appel. Mais, évidemment, il les écartait de tout péril, il gardait pour lui tout le sacrifice, et Mère-Grand seule était sa confidente, celle qu’il consultait, qu’il écoutait peut-être. Aussi Pierre, renonçant à rien deviner par les enfants, ne se préoccupa-t-il plus que de la gravité rigide où il la voyait, surtout lorsqu’il crut avoir surpris de fréquents entretiens, entre Guillaume et elle, dans sa chambre, là-haut, près du logement de Marie. Ils s’y enfermaient, ils devaient s’y livrer à des besognes longues, pendant lesquelles la chambre semblait morte, sans un souffre.
Puis, un jour, Pierre vit Guillaume qui en sortait, avec une petite valise d’apparence fort lourde. Tout de suite, il se souvint de la confidence de son frère, cette poudre dont une livre aurait fait sauter une cathédrale, cet engin destructeur qu’il voulait donner à la France guerrière, pour lui assurer la victoire sur les autres nations, et faire d’elle ensuite l’initiatrice, la libératrice.
Et il se rappela que Mère-Grand était seule avec lui dans le secret, qu’elle avait longtemps couché sur des cartouches du terrible explosif, lorsque Guillaume craignait une visite de la police. Pourquoi donc, maintenant, déménageait-il ainsi la quantité de poudre qu’il fabriquait depuis quelque temps ? Un soupçon, une peur sourde lui donna la force de demander brusquement à son frère :
« Tu as donc quelque crainte, que tu ne gardes rien ici ? Si des choses t’embarrassent, tu sais que tu peux tout déposer chez moi, où personne n’ira fouiller. »
Étonné, Guillaume le regarda fixement.
« Oui... J’ai su que les arrestations et les perquisitions recommencent, depuis qu’ils ont guillotiné ce malheureux, dans la terreur où ils sont qu’un désespéré ne le venge. Et puis, ce n’est guère prudent de garder ici des matières d’une telle puissance de destruction. Je préfère les mettre en lieu sûr... À Neuilly, ah ! non, petit frère, ce n’est pas un cadeau pour toi ! »
Il parlait d’un air calme, il avait eu à peine un tressaillement léger.
« Alors, reprit Pierre, tout est prêt, tu vas remettre prochainement ton engin au ministre de la Guerre ? »
Une hésitation parut au fond de ses yeux de franchise, il fut sur le point de mentir. Puis, tranquillement :
« Non, j’y ai renoncé. J’ai une autre idée. »
Et cela était dit d’un air de décision si redoutable, que Pierre n’osa l’interroger davantage, lui demander quelle était cette autre idée. Mais, à partir de cette minute, une attente inquiète le laissa frissonnant, il sentit d’heure en heure, dans le haut silence de Mère-Grand, dans le visage de plus en plus héroïque et affranchi de Guillaume, naître là, et grandir, et déborder sur Paris entier, l’énorme et terrifiante chose.
Un après-midi que Thomas devait se rendre à l’usine Grandidier, on apprit que Toussaint, le vieil ouvrier, venait d’être frappé d’une nouvelle attaque de paralysie. Et Thomas promit de monter en passant chez le pauvre homme, qu’il estimait, pour voir si l’on ne pourrait pas lui être de quelque secours. Pierre voulut l’accompagner. Tous deux partirent, vers quatre heures.
Dans l’unique pièce que les Toussaint habitaient, où ils mangeaient et où ils couchaient, les deux visiteurs trouvèrent le mécanicien assis près de la table, sur une chaise basse, l’air foudroyé. C’était une hémiplégie, qui, en paralysant tout le côté droit, le bras et la jambe, lui avait aussi envahi la face, à ce point que la parole était abolie. Il ne poussait plus que des grognements gutturaux, incompréhensibles. La bouche se tordait à droite, tout le bon visage rond, à la peau tannée, aux yeux clairs, s’était contracté en un masque effrayant d’angoisse. L’homme était terrassé à cinquante ans, la barbe inculte et blanche comme celle d’un vieillard, les membres noueux mangés par le travail, désormais morts à toute besogne. Et les yeux seuls vivaient, faisaient le tour de la chambre, allaient de l’un à l’autre ; tandis que Mme Toussaint toujours grasse, même lorsqu’elle ne mangeait pas à sa faim restée active et de tête solide dans son malheur, s’empressait autour de lui.
« Toussaint, c’est une bonne visite, c’est M. Thomas qui vient te voir, avec M. l’abbé... »
Elle se reprit tranquillement :
« Avec M. Pierre, son oncle... Tu vois bien qu’on ne t’abandonne pas encore. »
Toussaint voulut parler, mais son effort impuissant n’amena que deux grosses larmes dans ses yeux, et il regardait les nouveaux venus d’un air d’indicible détresse, les mâchoires tremblantes.
« Ne t’émotionne donc pas, reprit la femme. Le médecin a dit que ça ne te valait rien. »
En entrant, Pierre avait remarqué que deux personnes se levaient, se retiraient un peu à l’écart. Et il eut la surprise de reconnaître Mme Théodore et la petite Céline, toutes les deux proprement vêtues, l’air à leur aise. Elles étaient venues voir l’une son frère, l’autre son oncle, en apprenant l’accident, avec le bon cœur de tristes créatures qui avaient connu les pires souffrances. Maintenant, elles semblaient à l’abri de la misère noire, et Pierre se rappela ce qu’on lui avait conté, l’extraordinaire mouvement de sympathie autour de la fillette, après l’exécution du père, les dons nombreux, toute une lutte de générosité à qui l’adopterait, enfin l’adoption par un ancien ami de Salvat qui l’avait fait rentrer à l’école, en attendant de la mettre en apprentissage, pendant que Mme Théodore elle-même était placée comme garde-malade, dans une maison de santé. C’était, pour elles deux, le salut.
Comme Pierre s’approchait pour embrasser la petite Céline, Mme Théodore dit à celle-ci de bien remercier encore M. l’abbé. Elle continuait à l’appeler respectueusement ainsi.
« C’est vous, monsieur l’abbé, qui nous avez porté bonheur. Ça ne s’oublie pas, je lui répète toujours de ne pas oublier votre nom dans ses prières.
- Alors, mon enfant, vous retournez à l’école ?
- Oh ! oui, monsieur l’abbé, je suis bien contente ! Et puis, nous ne manquons plus de rien. »
Une émotion l’étrangla, elle bégaya dans un sanglot :
« Ah ! si ce pauvre papa nous voyait ! »
Mme Théodore prenait poliment congé de Mme Toussaint.
« Eh bien, adieu ! nous nous en allons.
C’est triste tout de même ce qui vous arrive, et nous avons voulu vous dire la peine que çà nous fait. L’ennui, quand le malheur s’en mêle, c’est qu’avec du courage on ne réussit quand même à rien... Céline, viens embrasser ton oncle... Mon pauvre frère, je te souhaite de retrouver tes deux jambes le plus tôt possible. »
Elles baisèrent le paralytique sur les joues, elles s’en allèrent. Et Toussaint, qui avait écouté, qui avait regardé, les suivit de ses yeux si vifs, si intelligents encore, comme brûlé du regret et du désir de cette vie, de cette activité où elles retournaient. Malgré sa belle humeur coutumière, Mme Toussaint fut mordue d’une pensée jalouse.
« Ah ! mon pauvre vieux, dit-elle, après avoir mis un oreiller derrière le dos de son homme, en voilà deux qui ont eu plus de chance que nous. Depuis qu’on a coupé la tête à ce fou de Salvat, tout leur réussit. Leur affaire est faite, elles ont du pain sur la planche. »
Puis, se tournant vers Pierre et Thomas :
« Tandis que nous autres, nous sommes bien fichus, le nez dans la crotte, sans un espoir de nous en retirer... Que voulez-vous ? nous crèverons de faim, mon pauvre homme n’a pas été guillotiné, il n’a fait que travailler toute sa vie, et vous le voyez, le voilà fini, comme une vieille bête qui n’est plus bonne à rien. »
Elle les fit asseoir, elle répondit à leurs questions apitoyées. Le médecin était déjà venu deux fois, et il leur avait promis de rendre la parole au malade, de lui permettre peut-être de faire le tour de la chambre avec une canne. Quant à jamais se remettre sérieusement au travail, il n’y fallait pas compter.
Alors, à quoi bon ? Les yeux de Toussaint disaient qu’il aimait mieux mourir tout de suite. Lorsqu’un ouvrier ne travaille plus, ne nourrit plus sa femme, il est mûr pour la terre.
« Des économies, reprit-elle, il y a des gens qui me demandent si nous avons des économies... Nous avions près de mille francs à la Caisse d’épargne, lorsque Toussaint a eu sa première attaque. Et l’on ne s’imagine pas ce qu’il faut de sagesse pour mettre de côté une pareille somme, car, enfin, on n’est pas des sauvages, on se donne de temps à autre une petite fête, un bon plat, arrosé d’une bonne bouteille... En cinq mois de chômage forcé, avec les remèdes, avec les viandes saignantes, nous avons mangé les mille francs, et bonté du ciel ! maintenant que ça recommence, nous ne sommes pas près de connaître le vin cacheté et le goût du gigot à la broche. »
Ce cri de la commère friande qu’elle avait toujours été, disait plus que ses larmes contenues, sa terreur du lendemain. Elle restait debout, brave quand même ; mais quel écroulement, quelle fin du monde, si elle ne pouvait plus tenir sa chambre bien propre, cuisiner le dimanche un morceau de veau à la casserole, attendre le retour de son homme, chaque soir, en causant avec les voisines ! Autant valait-il qu’on les jetât au ruisseau et que le tombereau les emportât !
Thomas intervint.
« Est-ce qu’il n’existe pas un asile des Invalides du travail, et ne pourrait-on y faire entrer votre mari ? Il me semble que sa place y est toute marquée.
- Ah, ouiche ! dit la femme, on m’en a parlé, j’ai déjà pris mes renseignements. Ils ne prennent pas les malades dans cette maison-là.
Quand on y va, ils vous répondent qu’il y a des hôpitaux pour les malades. » Et Pierre, d’un geste découragé, confirma l’inutilité de la démarche. Lui, dans une brusque vision, venait de se revoir battant Paris, courant de la baronne Duvillard, présidente, à l’administrateur général Fonsègue, pour n’arriver à faire admettre le triste Laveuve que lorsqu’il était mort.
Mais, à ce moment, il y eut un vagissement d’enfant tout jeune, et les deux visiteurs furent stupéfaits de voir Mme Toussaint entrer dans l’étroit cabinet où son fils Charles avait longtemps couché, puis en ressortir avec un poupon de vingt mois à peine, sur les bras.
« Mon Dieu ! oui, expliqua-t-elle, c’est le petit de Charles. Il dormait là, dans l’ancien lit de son père, et vous l’entendez, il s’éveille... Imaginez-vous que, l’autre mercredi, juste la veille du jour où Toussaint a été frappé, j’étais allée le reprendre chez la nourrice, à Saint-Denis, parce qu’elle menaçait de le mettre à la borne, depuis que Charles, qui se dérange, ne la payait plus. Je me disais, n’est-ce pas ? que le travail semblait recommencer et qu’on arriverait toujours à nourrir une petite bouche comme ça. Puis, voilà que tout craque... Enfin que voulez-vous ? maintenant qu’il est ici, je ne peux pourtant pas le descendre dans la rue. »
Tout en parlant, elle marchait, elle dodelinait l’enfant, pour qu’il se calmât. Et elle continuait, elle revenait sur la bête d’histoire, cette bonne du marchand de vin d’en face avec laquelle Charles avait eu la sottise de coucher sans précaution, et qui lui avait laissé ce beau cadeau, en se sauvant au cou d’un autre homme, comme la dernière des traînées qu’elle était.
Encore si Charles avait travaillé ainsi qu’autrefois, avant son service militaire, lorsqu’il ne perdait pas une heure et qu’il rapportait toute sa paie ! Mais il était revenu moins franc à la besogne, il raisonnait il avait des idées ; et, maintenant, sans en être encore à jeter des bombes, comme ce fou de Salvat, il perdait la moitié de ses journées à fréquenter des socialistes, des anarchistes, qui lui brouillaient la tête. C’était un vrai chagrin de voir un si fort, un si brave garçon tourner si mal. Et l’on assurait, dans le quartier, qu’il y en avait beaucoup de pareils, que les meilleurs, les plus intelligents en avaient assez de la misère, du travail qui ne nourrit pas son homme, et qu’ils finiraient par tout chambarder, plutôt que de vieillir sans être sûrs de manger du pain jusqu’au bout.
« Ah ! les fils ne ressemblent guère aux pères, ces gaillards-là n’auront pas la patience de mon pauvre vieux Toussaint, qui s’est laissé manger la peau et les os, jusqu’à n’être plus que la triste chose que vous voyez là... Savez-vous ce que Charles a dit lorsque, l’autre soir, il a trouvé son père sur cette chaise, sans bras ni jambes, la langue morte ? Il s’est fâché, il lui a crié qu’il avait sa vie entière, été une foutue bête, de s’exterminer pour les bourgeois, qui ne lui apporteraient pas, aujourd’hui un verre d’eau... Puis, comme il n’est pas méchant, au fond, il a pleuré ensuite toutes les larmes de son corps. »
L’enfant ne criait plus, elle allait et venait toujours, le berçant, le serrant contre son cœur de bonne grand-mère. Son fils Charles ne pourrait rien faire pour eux ; peut-être une pièce de cent sous, de temps à autre ; et encore. Elle, rouillée, n’essaierait pas de se remettre à son ancien métier de lingère.
D’ailleurs, tenter même de trouver des ménages devenait difficile, avec ce marmot sur les bras, et avec l’autre, le grand enfant, l’infirme, qu’elle devait nettoyer et faire manger. Quoi, alors ? Qu’allaient-ils devenir tous les trois ? Elle ne savait point, elle en avait le frisson, toute maternelle et brave qu’elle voulût paraître.
Et Pierre et Thomas se sentirent l’âme bouleversée de pitié, lorsque, dans la triste chambre de travail et de misère, si propre encore, ils virent, sur les joues de Toussaint foudroyé, immobile, rouler de grosses larmes. Il avait écouté sa femme, il la regardait, il regardait le pauvre petit être endormi entre ses bras ; et, désormais sans voix pour crier sa plainte, tout crevait au fond de lui en un flot amer, intarissable : sa longue existence de travail bafouée et dupée, l’injustice affreuse d’un tel effort aboutissant à une telle souffrance, la colère de se sentir là, impuissant, de voir les siens, innocents comme lui, souffrir de son mal, mourir de sa mort. Ah ! ce vieil homme, cet éclopé du travail, finissant en bête fourbue, tombée à la borne ! Et cela était si révoltant, si monstrueux, qu’il voulut le dire, et que sa peine s’acheva en un effroyable et rauque grognement.
« Tais-toi, ne te fais pas plus de mal, conclut Mme Toussaint. Puisque c’est comme ça, c’est comme ça. »
Elle était allée recoucher le petit ; et elle revenait, Thomas et Pierre allaient lui parler de M. Grandidier, le patron de Toussaint, lorsqu’une visite nouvelle se présenta. Ils attendirent un instant.
C’était Mme Chrétiennot, la femme du petit employé, l’autre sœur de Toussaint plus jeune que lui de dix-huit ans.
La belle Hortense, qui avait appris la catastrophe, apportait ses regrets, correctement, bien que son mari lui eût fait rompre à peu près tous rapports avec sa famille, dont il avait honte. Et elle était venue en robe de petite soie, coiffée d’un chapeau, à pavots rouges, qu’elle avait déjà refait trois fois. Mais, malgré ce luxe, elle sentait la gêne, elle cachait ses pieds, à cause de ses bottines éculées. Une récente fausse couche l’avait beaucoup enlaidie, achevant le désastre de sa beauté blonde, si vite fanée.
Dès le seuil, elle parut glacée par l’aspect terrifiant de son frère, par le dénuement de cette pièce de souffrance, où elle entrait. Et, après l’avoir embrassé, en disant son chagrin de le trouver ainsi, elle se mit à geindre tout de suite sur son propre sort, elle conta ses embarras, dans la crainte qu’on ne lui demandât quelque chose.
« Ah ! ma chère, vous êtes certainement bien à plaindre. Mais, si vous saviez ! tout le monde a ses peines... Ainsi moi, qui suis forcée de porter chapeau, et d’avoir des robes possibles, à cause de la situation de mon mari, vous ne vous imaginez pas la peine que j’ai pour joindre les deux bouts. On ne va pas loin avec trois mille francs d’appointements, surtout lorsqu’on doit prendre là-dessus sept cents francs de loyer. Vous me direz que nous pourrions nous loger plus modestement ; mais, non, ma chère il me faut bien un salon, à cause des visites que je reçois. Alors comptez... Et il y a aussi mes deux filles, j’ai dû les envoyer au cours, Lucienne a commencé le piano, Marcelle a des dispositions pour le dessin... À propos, je les aurais volontiers amenées, mais j’ai craint pour elles la trop grosse émotion.
Vous m’excusez, n’est-ce pas ? »
Elle dit encore toutes les contrariétés que la lamentable fin de Salvat lui avait fait avoir avec son mari. Celui-ci, vaniteux, petit et rageur, était outré d’avoir maintenant un guillotiné dans la famille de sa femme ; et il devenait dur pour la malheureuse, l’accusant de leurs embarras, la rendant responsable de sa propre médiocrité, aigri chaque jour davantage par l’étroite vie de bureau. Certains soirs, on se querellait, elle lui tenait tête, racontait qu’elle aurait pu épouser un médecin, qui la trouvait assez jolie pour ça quand elle était demoiselle de comptoir chez le confiseur de la rue des Martyrs. Et, maintenant que la femme s’enlaidissait, que le mari se sentait condamné à l’éternelle gêne, même avec les quatre mille francs d’appointements rêvés, le ménage tombait de plus en plus à une existence maussade, inquiète et querelleuse, aussi intolérable, dans la gloriole payée si chèrement d’être un monsieur et une dame, que la misère noire des ménages ouvriers.
« Enfin, tout de même ma chère, dit Mme Toussaint, lassée par cet étalage des ennuis de sa belle-sœur, vous avez eu une chance, de ne pas avoir un troisième enfant. »
Hortense soupira, d’un air de soulagement profond.
« Ah ! c’est bien vrai, car je me demande comment nous l’aurions élevé, celui-là. Sans compter que Chrétiennot me faisait des scènes abominables, en me disant que, si j’étais enceinte, il n’y était pour rien, et que, le jour où il y aurait un troisième enfant, il me planterait là et s’en irait vivre ailleurs... Vous savez que j’ai failli mourir de ma fausse couche, oh ! quelque chose d’affreux, dont je suis encore détraquée.
Le docteur, maintenant, dit que je mange trop mal, qu’il me faut de la bonne nourriture. Tout ça ne fait rien, j’ai quand même été bien contente.
- Ça se comprend, ma chère, puisque vous ne demandiez que ça.
- Évidemment, nous ne demandions que ça. Chrétiennot répétait qu’il en danserait de joie... Et pourtant, et pourtant... »
Un subit attendrissement fit trembler la voix d’Hortense.
« Quand le docteur a regardé et nous a dit que c’était un garçon, j’ai senti un si gros regret, que j’en suis restée toute suffoquée ; et j’ai bien vu que Chrétiennot se détournait, pour ne pas qu’on remarquât sa figure à l’envers... Nous avons deux filles, ça nous aurait fait tant de plaisir d’avoir un fils ! »
Des larmes noyèrent ses yeux, elle acheva, en bégayant :
« Enfin, puisque nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d’en avoir un, ça vaut mieux que celui-là ne soit pas venu. Il a bien fait, pour lui et pour nous, de retourner d’où il venait... Ah ! n’importe ! ça n’est pas drôle, il y a vraiment trop d’embêtements dans l’existence. »
Elle se leva, elle voulut partir, après avoir embrassé de nouveau son frère ; car elle craignait encore une scène, si son mari rentrait sans la trouver chez elle. Puis, debout, elle s’attarda, elle dit qu’elle avait, elle aussi, vu sa sœur, Mme Théodore, et la petite Céline, proprement nippées, heureuses désormais. Et elle conclut à son tour, avec une pointe de jalousie :
« Mon mari, à moi, se contente d’aller tous les matins s’éreinter à son bureau ; jamais il ne se fera couper le cou ; et personne bien sûr ne s’avisera de laisser des rentes à Marcelle et à Lucienne...
Enfin, ma chère, ayez du courage, il faut toujours espérer que ça finira bien. »
Quand elle s’en fut allée, Pierre et Thomas, avant de partir aussi, pour se rendre à l’usine, voulurent savoir si M. Grandidier le patron, prévenu du malheur de Toussaint, s’était engagé à lui venir en aide. Il n’avait encore fait qu’une promesse assez vague ils résolurent donc de lui parler chaudement en faveur du vieux mécanicien depuis vingt-cinq ans dans la maison. Le pis était qu’un ancien projet de caisse de secours, même de caisse de retraites, mis à l’étude autrefois, avant la crise dont l’usine se relevait, avait sombré au milieu de toutes sortes de complications et d’obstacles. Autrement, Toussaint aurait eu peut-être le droit d’être infirme, sans mourir complètement de faim. Il n’y avait plus d’autre espoir, pour l’ouvrier foudroyé, que dans la charité, sinon dans la justice du patron.
Le petit de Charles s’étant remis à pleurer, Mme Toussaint venait de le reprendre dans ses bras, et elle le promenait de nouveau, lorsque Thomas serra la bonne main du paralytique entre les deux siennes.
« Nous reviendrons, nous ne vous abandonnerons pas. Vous savez bien qu’on vous aime, parce que vous avez été un brave et solide travailleur... Comptez sur nous, nous allons faire tout ce que nous pourrons. » Et ils le laissèrent, dans la chambre morne, les yeux en larmes, terrassé, bon pour l’abattoir ; tandis que sa femme berçait autour de lui l’enfant criard, un misérable de plus, si lourd aujourd’hui au vieux ménage, et qui, plus tard, crèverait à son tour, de misère et d’injuste travail.
Le travail, le travail manuel, grondant et haletant sous l’effort, Pierre et Thomas le retrouvèrent à l’usine.
Les minces tuyaux, sur les toitures, jetaient leurs souffles rythmiques de vapeur, comme s’ils eussent réglé la respiration même de la besogne commune. Et, dans les ateliers divers, c’était un ronflement continu d’activité, tout un peuple d’ouvriers en branle, forgeant, limant, perçant, au milieu du vol des courroies et de la trépidation des machines. La journée s’achevait dans la fièvre d’énergie coutumière, avant que le coup de cloche sonnât le départ.
Quand Thomas demanda M. Grandidier, on lui répondit que le patron n’avait pas reparu depuis le déjeuner ; et il comprit, à cette nouvelle extraordinaire, que quelque lamentable scène devait se passer encore dans le pavillon silencieux, aux persiennes éternellement closes, que l’usinier habitait à l’écart, avec sa jeune femme, folle depuis deux ans, toujours adorablement jolie, et si ardemment aimée, qu’il n’avait jamais voulu se séparer d’elle. Du petit atelier vitré, où Thomas travaillait d’habitude, et où il venait de mener Pierre, pour attendre, on voyait ce pavillon si calme, d’air si heureux, au milieu de grosses touffes de lilas, que des toilettes claires de jeune femme et des rires d’enfants joueurs auraient dû égayer. Et, brusquement, ils crurent entendre un grand cri déchirant ; puis, ce furent des plaintes d’animal battu, toute une agonie violente de bête qu’on égorge. Ah ! ces hurlements, parmi le branle de l’usine en travail, comme scandés par les jets rythmiques de la vapeur, accompagnés par le roulement sourd des machines ! Depuis le récent inventaire, les recettes doublaient la prospérité de la maison croissait de mois en mois, désormais victorieuse des mauvais jours. Grandidier était en train de réaliser une très grosse fortune, avec sa fameuse Lisette, la bicyclette populaire, que son frère, un des administrateurs du Bon Marché, y vendait à cent cinquante francs.
Sans compter les gains énormes que lui promettait la vogue prochaine des voitures automobiles, dès qu’il se remettrait à la fabrication des petits moteurs, un moteur nouveau, longtemps cherché, presque trouvé enfin. Et, dans le pavillon morne, aux persiennes toujours closes, les affreux cris continuaient, quelque épouvantable drame, que, cette fois, la rumeur laborieuse et prospère de l’usine ne parvenait pas à étouffer.
Pâles, Pierre et Thomas écoutaient, se regardaient en frémissant. Puis, tout d’un coup, les cris ayant cessé, et le pavillon tombant à un grand silence de mort, le second dit très bas :
« D’ordinaire, paraît-il, elle est très douce, elle reste les journées assise par terre, sur un tapis, comme une petite enfant. Il l’aime ainsi, la couche et la lève, la caresse et la fait rire. Quelle tristesse !... Très rarement elle a des crises, devient furieuse, veut mordre et se tuer, en se jetant contre les murs ; et, alors, il doit lutter avec elle, car personne autre que lui ne la touche. Il tâche de la maintenir, la garde dans ses bras, pour la calmer... Mais, aujourd’hui, quelle terreur, quelle lamentation ! Avez-vous entendu ? Jamais elle n’a dû avoir une crise si terrible. »
Au bout d’un quart d’heure, dans le grand silence, Grandidier sortit du pavillon, tête nue livide encore. Comme il passait devant le petit atelier vitré, et qu’il y aperçut Thomas et Pierre, il y entra, vint s’adosser contre un étau, en homme pris d’étourdissement, hanté d’un cauchemar. Sa face de douceur et d’énergie gardait un masque d’angoisse, d’une infinie souffrance. Une écorchure saignait près de son oreille gauche.
Tout de suite, il voulut parler, combattre, rentrer dans sa vie de labeur.
« Je suis content de vous voir, mon cher Thomas.
J’ai songé à ce que vous m’avez dit, pour notre moteur. Il faut en causer encore. » En le voyant si éperdu, le jeune homme eut une inspiration charitable, songea qu’une diversion brusque, le malheur d’un autre, le tirerait peut-être de sa hantise.
« Sans doute, je suis venu me mettre à votre disposition... Mais, auparavant, laissez-moi vous dire que nous sortons de chez Toussaint, ce malheureux foudroyé par la paralysie, et que nous avons le cœur navré d’un si effroyable sort, le dénuement complet, l’abandon au coin de la borne, après tant d’années de travail. »
Il fit valoir les vingt-cinq ans que le vieil ouvrier avait passés à l’usine, la justice qu’il y aurait à lui tenir compte de ce long effort, de tout ce qu’il avait donné là de sa vie de brave homme. Il demanda que la maison lui vînt en aide, au nom de l’équité, au nom de la pitié aussi.
« Ah ! monsieur, se permit de dire Pierre à son tour, je voudrais vous emmener un instant dans cette triste chambre, en face de ce misérable être vieilli, usé, écrasé, qui n’a même plus la parole pour crier sa souffrance. Il n’est pas de pire malheur à celui de mourir ainsi, dans la désespérance de toute bonté et de toute justice. »
Grandidier, muet, les avait écoutés. Puis, de grosses larmes irrésistibles noyèrent ses yeux. Sa voix trembla, très basse.
« Le pire malheur, le connaît-on ? Qui peut parler du pire malheur, s’il n’a pas souffert le malheur des autres ?... Oui, oui, ce pauvre Toussaint, c’est triste, à son âge, d’en être réduit là, de ne savoir s’il mangera demain. Mais je sais des tristesses aussi grandes, des abominations qui empoisonnent l’existence davantage encore...
Ah ! le pain, croire que le bonheur régnera quand tout le monde aura du pain, quel imbécile espoir ! »
Dans son frisson, passait le drame si douloureux de sa vie. Être le patron, le maître, l’homme en train de s’enrichir, qui dispose du capital et que les ouvriers jalousent ; avoir un établissement où la chance est rentrée, dont les machines battent monnaie, sans qu’on paraisse avoir d’autre peine que d’empocher tous les bénéfices ; et être pourtant le plus misérable des hommes, n’avoir pas un jour qui ne soit gâté par l’agonie du cœur, ne trouver chaque soir, en rentrant au foyer, pour récompense et pour soutien, que la plus atroce torture sentimentale ! Tout se payait. Ce triomphateur, ce privilégié de l’argent, sur son tas qui grossissait d’inventaire en inventaire, sanglotait de détresse.
Il se montra très bienveillant, il promit de secourir Toussaint. Mais que pouvait-il faire ? Jamais il n’admettrait le principe d’une pension, parce que c’était la négation même du salariat, tel qu’il fonctionnait. Il défendait ses droits de patron très énergiquement, il répétait que l’âpreté de la concurrence le forcerait à les exercer sans aucun abandon possible, tant que le système actuel existerait. Sa fonction était de faire de bonnes affaires, honnêtement. Et il regretta que ses ouvriers n’eussent pas donné suite à leur projet d’une caisse de retraites, il laissa même entendre qu’il les pousserait à le reprendre.
Une rougeur était remontée à ses joues, sa vie de lutte quotidienne le reprenait, le remettait debout.
« Je voulais donc vous dire, à propos de notre petit moteur... »
Et il causa longuement avec Thomas, pendant que Pierre attendait, le cœur bouleversé, éperdu de l’universel besoin de bonheur.
Celui-ci saisissait des mots, se perdait au milieu des termes techniques.
Autrefois, l’usine avait fabriqué des petits moteurs à vapeur. Mais ils semblaient condamnés par la pratique, on cherchait une autre force. L’électricité, la reine prévue de demain, n’était pas encore possible, à cause du poids des appareils qu’elle nécessitait. Et il n’y avait donc que le pétrole, avec des inconvénients si graves, que la victoire et la fortune seraient sûrement pour le constructeur qui le remplacerait par un agent de force nouveau inconnu encore. La solution du problème était là, trouver et appliquer cette force.
« Oui, je suis pressé maintenant, dit Grandidier d’un air de grande animation. Je vous ai laissé chercher en paix, sans vous importuner de questions curieuses. Mais une solution devient nécessaire. » Thomas souriait.
« Encore un peu de patience, je crois être dans une bonne voie. »
Et Grandidier leur serra la main à tous deux, puis s’en alla faire son tour accoutumé, au travers de ses ateliers en branle tandis que, dans son silence de mort, la pavillon l’attendait, clos et frissonnant de la douleur continue, inguérissable, où il rentrait chaque jour.
Le jour baissait déjà, lorsque Pierre et Thomas, remontés sur la butte Montmartre, se dirigèrent vers le grand atelier vitré que le sculpteur Jahan s’était aménagé, pour y exécuter l’ange colossal dont il avait la commande, parmi les hangars, les ateliers, les baraquements de toutes sortes, que nécessitait l’achèvement de la basilique du Sacré-Cœur. Il y avait là de vastes terrains vagues, encombrés de matériaux, d’un chaos extraordinaire de pierres de taille, de charpentes, de machines ; et, en attendant que les terrassiers vinssent faire aux alentours la toilette dernière, des tranchées restaient béantes, des escaliers rompus s’engouffraient, des portes bouchées d’une simple palissade menaient encore aux substructions de l’église.
Thomas, qui s’était arrêté devant l’atelier de Jahan, désigna du doigt une de ces portes, par où l’on descendait dans les travaux de fondation.
« Vous n’avez jamais eu l’idée de visiter les fondations de la basilique. C’est tout un monde, et rien n’est plus intéressant... Vous savez qu’ils y ont englouti des millions. Il leur a fallu aller chercher le bon sol au fond de la Butte, ils ont creusé plus de quatre-vingts puits, dans lesquels ils ont coulé du béton, pour poser leur église sur ces quatre-vingts colonnes souterraines... On ne les voit pas, mais ce sont bien elles qui portent, au-dessus de Paris, ce monument d’absurdité et d’affront. »
Pierre s’était approché de la palissade, s’oubliait à regarder derrière, une porte ouverte, une sorte de palier noir, d’où s’enfonçait un escalier. Et il rêvait à ces colonnes invisibles, à toute l’énergie têtue, à toute la volonté de domination qui tenait l’édifice debout.
Thomas fut obligé de le rappeler.
« Hâtons-nous, voici le crépuscule. Nous ne pourrions plus rien voir. »
Antoine devait les attendre chez Jahan, qui désirait leur montrer une maquette nouvelle. Quand ils entrèrent, les deux praticiens travaillaient encore à l’ange monumental dont ils achevaient, en haut d’un échafaudage, de dégrossir les ailes symétriques ; tandis que le sculpteur, assis sur une chaise basse, les bras à demi nus, les mains tachées de terre glaise, était absorbé dans la contemplation d’une figure haute d’un mètre, à laquelle il venait de travailler.
« Ah ! c’est vous autres. Antoine vous attend depuis plus d’une demi-heure.
Je crois qu’il est sorti avec Lise pour voir le soleil se coucher sur Paris. Mais ils vont revenir. »
Et il retomba dans son silence, immobile, les yeux sur son œuvre.
C’était une figure de femme, nue, debout et haute, d’une majesté si auguste, dans la simplicité des lignes, qu’elle semblait géante. Sa chevelure éparse et féconde était comme les rayons de sa face, dont la souveraine beauté resplendissait, pareille au soleil. Et elle n’avait qu’un geste d’ogre et d’accueil, les deux bras légèrement tendus, les mains ouvertes, pour tous les hommes.
Jahan se remit à parler lentement, dans son rêve.
« Vous vous souvenez, je voulais donner un pendant à la Fécondité que vous avez vue, les flancs solides, capables de porter un monde. Et j’avais une Charité dont je laissais sécher la terre, tellement je la sentais peu, banale, poncive... Alors, j’ai eu l’idée d’une Justice. Mais le glaive, les balances, ah ! non ! Ce n’était pas cette Justice-là, vêtue de la robe, coiffée de la toque, qui m’enflammait. J’étais hanté passionnément par l’autre, celle que les petits, que les souffrants attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d’ordre et de bonheur parmi nous... Et je l’ai vue ainsi, toute nue, toute simple, toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beauté, d’harmonie et de force, parce que le soleil est l’unique justice, brûlant au ciel pour tout le monde, donnant du même geste, au pauvre comme au riche, sa magnificence, sa lumière, sa chaleur, qui sont la source de toute vie... Aussi, vous la voyez, elle se donne également de ses mains tendues, elle accueille l’humanité entière, elle lui fait le cadeau de l’éternelle vie dans l’éternelle beauté.
Ah ! être beau, être fort, être juste, c’est tout le rêve ! »
Il ralluma sa pipe, éclata d’un bon rire.
« Enfin, je crois qu’elle est d’aplomb, la bonne femme... Hein ? qu’en pensez-vous ? »
Les deux visiteurs lui firent de grands éloges. Pierre était très ému de retrouver, dans cette imagination d’artiste, la pensée qu’il roulait depuis si longtemps, l’ère prochaine de la Justice, sur les ruines de ce monde, que la Charité, après des siècles d’expérience, n’avait pu sauver de l’écroulement final.
Gaiement, le sculpteur expliquait qu’il faisait là sa maquette, pour se consoler un peu de son grand mannequin d’ange, dont la banalité imposée le désespérait. On venait encore de lui adresser des observations sur les plis de la robe, qui accusaient trop les cuisses ; et il avait dû modifier la draperie entière.
« Tout ce qu’ils voudront ! cria-t-il. Ce n’est plus mon œuvre c’est une commande que j’exécute, comme un maçon fait un mur. Il n’y a plus d’art religieux, l’incroyance et la bêtise l’ont tué... Et si l’art social, l’art humain pouvait renaître, ah ! quelle gloire d’être un des annonciateurs ! »
Il s’interrompit. Où diable les deux enfants, Antoine et Lise, étaient-ils donc passés ? Il ouvrit la porte de l’atelier toute grande ; et, dans le terrain vague, parmi les déblais, on aperçut les fins profils d’Antoine très grand, de Lise très frêle et petite, se détachant sur l’immensité de Paris, que dorait l’adieu du soleil. De son bras robuste de jeune colosse tendre, il la soutenait, la faisait marcher désormais sans fatigue ; tandis qu’elle, d’une grâce mince de fillette enfin épanouie, devenue femme, levait les yeux sur les siens, avec un sourire d’infinie gratitude, pour se donner toute, à jamais.
« Ah ! les voici qui reviennent...
Vous savez que le miracle est aujourd’hui complet. Et comment vous dire ma joie ! Elle me désespérait, j’avais même renoncé à lui faire apprendre à lire, je la laissais les jours entiers dans un coin, les jambes et la langue nouées, ainsi qu’une innocente... Et voilà que votre frère est venu, s’y est pris je ne sais de quelle façon. Elle l’a écouté, l’a compris, s’est mise avec lui à lire, à écrire, à être intelligente et gaie. Puis, comme ses jambes ne se déliaient pas, qu’elle gardait son air infirme de naine souffreteuse, il a commencé par l’apporter ici dans ses bras, il l’a forcée de marcher en la soutenant, si bien qu’aujourd’hui elle marche enfin toute seule. Positivement, en quelques semaines, elle a grandi, elle est devenue élancée et charmante... Oui, oui, je vous assure, c’est toute une seconde naissance, une création véritable. Regardez-les. »
Antoine et Lise s’avançaient toujours lentement. Et de quelle vie les baignait le vent du soir, qui montait de la grande ville, éclatante et chaude de soleil ! S’il avait choisi pour l’instruire cet endroit d’horizon sublime, de grand air charriant tant de germes, c’était sans doute que nulle part au monde il n’aurait pu lui souffler plus d’âme, plus de force. L’amante enfin venait d’être faite par l’amant. Il avait pris la femme endormie, sans mouvement et sans pensée ; puis, il l’avait éveillée, l’avait créée, l’avait aimée, pour en être aimé. Et elle était son œuvre, elle était lui.
« Eh bien ! sœurette, tu n’es donc plus lasse ? »
Elle sourit divinement.
« Oh ! Non ! c’est si bon, c’est si beau, de marcher ainsi devant soi... Avec Antoine, je veux bien aller toujours ainsi, simplement. »
On s’égaya, et Jahan dit de son air de bonne humeur :
« Espérons qu’il ne te mènera pas si loin. Vous êtes arrivés maintenant, ce n’est pas moi qui vous empêcherai d’être heureux. »
Antoine s’était planté devant la figure de la Justice, à laquelle le jour tombant semblait donner un frémissement de vie. À cette heure tendre, une telle sensibilité d’art l’exaltait, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il murmura :
« Oh ! divine simplicité, divine beauté ! »
Lui, récemment, avait terminé un bois d’après Lise, tenant un livre à la main, éveillée à l’intelligence, à l’amour, qui était un chef-d’œuvre de vérité et d’émotion. Cette fois, il avait réalisé son désir, en attaquant le bois directement, devant le modèle. Et il était dans un moment d’espoir infini, rêvant des œuvres grandes et originales, où il ferait vivre à jamais toute son époque.
Mais Thomas voulait rentrer. On serra la main de Jahan, qui, sa journée finie, remettait son paletot, pour ramener sa sœur Lise chez eux, rue du Calvaire.
« À demain, Lise », dit Antoine, qui se pencha pour la baiser.
Elle se haussa, elle lui donna ses yeux, qu’il avait ouverts à la vie.
« À demain, Antoine. »
Dehors, le crépuscule tombait. Et Pierre, qui était sorti le premier, eut, à cette minute vague, une vision dont l’inattendu le stupéfia d’abord. Il aperçut nettement son frère Guillaume sortant de la porte, du trou béant qui descendait aux substructions de la basilique.
Vivement, il put le voir franchir la palissade, puis affecter d’être là par hasard, comme s’il arrivait de la rue Lamarck. Quand il aborda ses deux fils, l’air ravi de la rencontre, en racontant qu’il remontait de Paris, Pierre se demanda s’il avait rêvé. Mais un regard inquiet que lui jeta son frère, lui rendit sa certitude. Et ce fut alors en lui un malaise devant cet homme qui ne mentait jamais, une angoisse soupçonneuse d’être enfin sur la trace de tout ce qu’il redoutait, de tout ce qu’il sentait, depuis quelque temps, s’agiter de formidable, dans la petite maison de paix et de travail.
Ce soir-là, lorsque Guillaume, ses deux fils et son frère rentrèrent dans le vaste atelier ouvert sur Paris, il était si noyé de crépuscule qu’ils le crurent vide. On n’avait pas encore allumé les lampes.
« Tiens ! dit Guillaume, il n’y a personne. »
La voix de François monta de l’ombre, tranquille, un peu basse.
« Mais si, je suis là. »
Il était resté à sa table ; et, ne voyant plus clair pour lire, quittant le livre des yeux, il songeait, le menton dans la main, les regards perdus au loin sur Paris peu à peu envahi de ténèbres. Tout l’après-midi, il avait travaillé là, sans même lever la tête. L’époque de son examen approchait, il vivait dans une tension continue de son cerveau, la plus forte qu’il pouvait donner. Et cette solitude, cette ombre étaient toutes pleines de ce jeune homme, immobile ainsi, la face au-dessus de son livre.
« Comment ! tu es là, tu travailles ! reprit le père. Pourquoi n’as-tu pas demandé une lampe ?
- Non, je regardais Paris, reprit François lentement.
C’est singulier comme la nuit y descend par degrés, d’un air d’intelligence. Le dernier quartier éclairé a été, là-bas, la montagne Sainte-Geneviève, ce plateau du Panthéon, où toute connaissance et toute science ont grandi. Les écoles, les bibliothèques, les laboratoires sont encore dorés d’un rayon de soleil, lorsque les bas quartiers des marchands plongent déjà dans les ténèbres. Je ne veux pas dire que l’astre nous aime, à l’École normale, mais je vous affirme qu’il s’attarde sur nos toits, lorsqu’il n’est plus nulle part. »
Il se mit à rire de sa plaisanterie, et l’on sentait pourtant son ardente foi à l’effort cérébral, toute sa vie donnée à ce travail intellectuel, qui, selon lui, pouvait seul faire la vérité, décider de la justice, créer le bonheur.
Un silence régna. Paris, de plus en plus, tombait à la nuit, noir immense, mystérieux. Une à une, alors, des étincelles y brillèrent.
« On allume les lampes, dit encore François. Le travail va partout reprendre. »
Guillaume, qui rêvait à son tour, hanté par son idée fixe, s’écria :
« Le travail, oui, sans doute ! Mais pour qu’il donne toute sa moisson, il faut qu’une volonté le féconde... Il y a quelque chose de supérieur au travail. »
Thomas et Antoine s’étaient rapprochés. Et François demanda, en leur nom comme au sien :
« Quoi donc, père ?
- L’action. »
Les trois fils se turent un instant, envahis par la solennité de l’heure, frémissants sous les grandes vagues obscures, qui montaient de l’océan indistinct de la ville.
Puis, une voix jeune répondit, sans qu’on sût laquelle :
« L’action n’est que du travail. »
Et Pierre sentit croître encore son inquiétude, n’ayant pas la paix respectueuse, la foi muette des trois grands fils. De nouveau, l’énorme et terrifiante chose venait de se dresser, énigmatique. Et un immense frisson passait, dans l’obscurité qui s’était faite, en face de ce Paris noir, où s’allumaient les lampes, pour toute une nuit passionnée de travail.