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Livre I - V

Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela brusquement le rendez-vous que l’abbé Rose lui avait donné vers quatre heures, à la Madeleine, et qu’il oubliait, au milieu de la fièvre de ses démarches. Il était en retard, il hâta le pas heureux de ce rendez-vous qui allait l’occuper et le faire patienter.
Quand il entra dans l’église, il fut surpris d’y trouver la nuit tombée presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres avaient envahi la nef, et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très haute, très claire, parlait d’un flot continu sans qu’on distinguât d’abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et confuse des têtes, immobiles d’attention. C’était Mgr Martha, qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l’esprit nouveau. Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains, séduits par l’art de l’orateur, une diction adroite et chaude, des gestes amples de grand comédien.
Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence frissonnant où sonnait seule la parole du prêtre. Et il attendit pour chercher l’abbé Rose, il se tint debout près d’un pilier. Un reste de jour, la lueur oblique et mourante d’une fenêtre éclairait justement le conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine grisonnant, bien qu’il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d’autorité, un menton surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce qui gagnait les cœurs, c’était l’effort de sympathie, l’expression constante d’extrême amabilité, qui détendait et noyait l’impérieuse autorité du visage.
Autrefois, Pierre l’avait connu curé de Sainte-Clotilde.
Il devait être d’origine italienne, né à Paris d’ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d’une activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis, nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il émerveillait Paris par son heureuse propagande, s’occupant des affaires les plus multiples, très aimé à l’archevêché, où il était devenu tout-puissant. Mais surtout il s’employait, avec une miraculeuse efficacité, à décupler les souscriptions pour l’achèvement de la basilique du Sacré-Cœur.
Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et jusque chez les juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il avait encore élargi la sphère d’action où il opérait, il en était à réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France chrétienne à la République, prêchant partout la politique de Léon XIII, pour le triomphe définitif de l’Église.
Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l’aimait guère. Il ne lui gardait qu’une reconnaissance, celle d’avoir fait nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre-de-Montmartre, sans doute afin d’empêcher le scandale d’un vieux prêtre menacé d’être puni pour s’être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l’entendre ainsi, dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps dernier, lorsqu’il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la conversion d’Ève au catholicisme, son plus beau triomphe.
Le baptême avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d’une extraordinaire pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes ; tandis que le baron triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin l’harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que la famille d’Ève, le vieux Justus Steinberger, son père, n’était pas au fond trop fâché de l’aventure, ricanant, disant qu’il connaissait assez sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des valeurs qu’on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec l’espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l’échec de son premier calcul, se disait-il qu’une femme comme Ève était un bon dissolvant dans une famille chrétienne, dont l’action aiderait à faire tomber aux mains juives tout l’argent et toute la puissance.
Mais la vision disparut, la voix de Mgr Martha s’élevait avec une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de l’auditoire, les bienfaits de l’esprit nouveau, qui allait enfin pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de toutes parts, des signes certains n’annonçaient pas cette résurrection ? L’esprit nouveau, c’était le réveil de l’idéal, la protestation de l’âme contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la littérature fangeuse ; c’était aussi la science acceptée, mais remise en sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu’elle ne prétendait plus empiéter sur le domaine sacré de celle-ci ; et c’était encore la démocratie accueillie paternellement, la République légitimée, reconnue à son tour comme la bien-aimée fille de l’Église.
Un souffle d’idylle passait, l’Église ouvrait son cœur à tous ses enfants, il n’y aurait plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l’esprit nouveau, se donnait au maître d’amour comme il s’était donné à ses rois, reconnaissait l’unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et des âmes.
Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignore Nani, dans la dernière conversation qu’ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là le rêve d’un pape démocrate lâchant les monarchies compromises, s’efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape ne pouvait-il réaliser l’ambition séculaire, être empereur et pontife, le Dieu souverain universel ? C’était le rêve que lui-même, dans sa naïveté humanitaire d’apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa Rome nouvelle et dont la Rome réelle l’avait si rudement guéri. Au fond, simple politique d’hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s’acharnant à la conquête avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle évolution, l’Église venant à la science, aux démocraties, aux républiques, convaincue qu’elle les dévorera, si on lui en laisse le temps ! Ah ! oui, l’esprit nouveau, l’antique esprit de domination qui sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de posséder le monde !
Parmi l’auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu’il avait vus à la Chambre. N’était-ce pas une créature de Monferrand, ce grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d’un air dévot ? On disait que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en coquetterie souriante avec le clergé.
Toute une évolution sourde commençait dans les sacristies, des mots d’ordre venus de Rome couraient, il s’agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de l’absorber en l’envahissant. La France était toujours la fille aînée de l’Église, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l’avoir à soi, elle méritait qu’on l’épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre d’ambitions, entre diplomates, l’évêque se servait du ministre, qui croyait avoir intérêt à s’appuyer sur l’évêque. Et qui des deux finirait par manger l’autre ? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale, appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour obtenir ou pour conserver un portefeuille ! La divine charité était absente, une amertume noya le cœur de Pierre, au souvenir de la mort récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs esprits de l’épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir, désormais, que des intrigants et des sots.
Cependant, la conférence s’achevait. Mgr Martha, dans une chaude péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Cœur, là-haut, sur le mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix, montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l’esprit nouveau. L’auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait les intérêts et les consciences. Puis Mgr Martha quitta noblement la chaire, pendant qu’un grand bruit de chaises troublait la paix noire de l’église, à peine éclairée par les quelques cierges, luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire.
Tout un flot de foule, décombres vagues et chuchotantes, s’en alla. Seules, des femmes restèrent, agenouillées et priant.
Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l’abbé Rose, lorsqu’une main le toucha. C’était le vieux prêtre, qui l’avait aperçu de loin.
« J’étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher enfant. Seulement, j’ai préféré attendre, pour ne déranger personne... Quel beau discours, comme monseigneur a parlé ! »
Il paraissait en effet très ému. Mais c’était de la tristesse qui navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d’enfant, dont le sourire d’habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.
« J’avais peur que vous ne repartiez sans m’avoir vu, car j’avais une chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser... Eh bien ! en rentrant chez moi, j’ai trouvé une dame qui m’apporte parfois un peu d’argent pour mes pauvres. Alors, j’ai songé que les trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre secours ; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu’un remords, je n’ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules... »
Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond silence sépulcral de l’église. Une sourde honte aussi le rendait bégayant, la honte d’être retombé dans son péché de charité imprudente, aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas, frissonnant.
« Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J’avais cinq francs à remettre au pauvre homme, et je l’ai trouvé mort. »
Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.
« Comment, mort ? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort !
- Oui, je l’ai trouvé mort, oh ! dans quelle affreuse misère ! tel qu’une vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d’un trou. Aucun voisin ne l’avait assisté, il s’était simplement tourné vers le mur. Et quelle nudité, quel froid ! et quel abandon, quel déchirement pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse ! Ah ! mon cœur en a bondi, et il en saigne encore ! »
Dans son saisissement, Pierre n’eut d’abord qu’un geste de révolte contre l’imbécile cruauté sociale. Était-ce donc le pain, laissé près de ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être, après de longs jours d’abstinence ? N’était-ce pas plutôt le dénouement fatal d’une existence finie, usée par le travail et les privations ? Qu’importait, d’ailleurs, la cause ? La mort était venue, avait délivré le misérable.
« Ce n’est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c’est nous autres, nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette abomination. »
Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et de l’espérance.
« Non, non ! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous coupables nous ne pouvons qu’implorer Dieu, pour qu’il oublie nos fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne nouvelle, et c’est moi qui viens vous y apprendre cette chose affreuse... Faisons pénitence, prions. »
Et il s’agenouilla sur les dalles, près du pilier, derrière les femmes qui étaient là en prière, noires, indistinctes dans l’ombre.
Sa tête blanche s’était courbée, il s’humilia longuement.
Mais Pierre ne pouvait prier, tant la révolte grondait en lui. Il ne plia pas même les genoux, debout et frémissant. Son cœur était comme broyé, ses yeux ardents n’avaient pas une larme. Laveuve mort, là-bas, étendu sur son fumier de guenilles, les mains crispées, dans le désir têtu de se retenir à sa vie de torture pendant que lui, repris de sa flamme de charité, brûlé d’un zèle d’apôtre, battait Paris afin de lui trouver un lit propre et sauveur pour le soir ! Ah ! l’atroce ironie de cela ! Il devait être chez les Duvillard, dans le tiède salon bleu et argent, pendant que le vieil homme mourait ; et c’était pour ce misérable mort qu’il avait couru ensuite à la Chambre, chez Mme de Quinsac, chez cette Silviane et chez cette Rosemonde ; et c’était pour ce libéré de la vie, cet évadé de la misère, qu’il avait fatigué les gens, troublé les égoïsmes, inquiété la paix des uns, menacé les plaisirs des autres ! À quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon où se glaçait la poussière du passé, aller de la débauche bourgeoise à l’extravagance cosmopolite, puisqu’on arrivait toujours trop tard, sauvant les gens quand ils étaient morts ? Quel ridicule, que de s’être laissé embraser de nouveau par cette flambée de charité, un dernier incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre ! Cette fois, il se crut mort lui-même, il n’était plus qu’un sépulcre vide.
Et tout cet affreux vide, ce néant qu’il avait éprouvé le matin au Sacré-Cœur, après sa messe, se creusait plus profond, désormais insondable. Avec la charité illusoire, inutile, l’évangile croulait, la fin du Livre était prochaine.
Après des siècles d’obstinées tentatives, la rédemption par le Christ échouait, il fallait un autre salut au monde, en face du besoin exaspéré de justice qui montait des peuples dupés et misérables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on berçait depuis si longtemps l’iniquité sociale, ils exigeaient qu’on remît sur la terre la question du bonheur. Comment ? Par quel culte nouveau ? Par quelle entente houleuse entre le sentiment du divin et la nécessité d’honorer la vie, dans sa souveraineté et sa fécondité ? Là commençait l’angoisse, le problème torturant où il achevait de sombrer, lui prêtre, avec ses vœux d’homme chaste et de ministre de l’absurde, mis à l’écart des autres hommes.
Mais la constatation n’en était que plus redoutable : il cessa de croire à l’efficacité de l’aumône, être charitable ne suffisait pas, il s’agissait désormais d’être juste. Avant tout, être juste, et l’effrayante misère disparaîtrait, sans qu’il fût besoin d’être charitable. Certes, ce n’étaient pas les bons cœurs qui manquaient dans ce Paris douloureux, les œuvres de charité y pullulaient comme les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps.
Il y en avait pour tous les âges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes. On secourait les enfants, avant qu’ils fussent nés, en s’inquiétant des mères ; puis, venaient les crèches, les orphelinats, prodigués aux diverses classes ; puis, après s’être occupé de l’adulte, on suivait l’homme dans la vie, on s’empressait surtout dès qu’il vieillissait, multipliant les asiles, les hospices, les refuges. Et n’étaient encore toutes les mains tendues aux abandonnés, aux déshérités, aux criminels même, toutes sortes de ligues pour protéger les faibles, de sociétés pour prévenir les crimes, de maisons pour recueillir les repentirs.
Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait fallu des pages et des pages, si l’on avait voulu énumérer seulement cette extraordinaire végétation de la charité qui pousse entre les pavés de Paris, dans un bel élan, où la bonté d’âme se mêle à la vanité mondaine. Qu’importait d’ailleurs ? La charité rachetait, purifiait tout. Mais quel terrible argument, l’inutilité absolue, dérisoire, de cette charité ! Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une plaie ne s’était fermée, la misère n’avait fait que grandir, que s’envenimer jusqu’à la rage. Le mal, aggravé sans cesse, arrivait à ne pouvoir être toléré un jour de plus, du moment que l’injustice sociale n’en était ni guérie, ni même diminuée. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu’un vieillard mourût de froid et de faim, pour que s’effondrât l’échafaudage d’une société bâtie sur l’aumône ? Une seule victime, et cette société était condamnée.
Pierre sentit un tel flot d’amertume déborder en lui, qu’il ne put rester davantage dans cette église, où l’ombre lente continuait à pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands christs pâles, cloués sur les croix. Tout allait sombrer, et il n’entendait plus que le murmure mourant des prières, une plainte des femmes qui priaient là, agenouillées, disparues au fond des ténèbres.
Cependant, il hésitait à s’éloigner, sans dire un mot à l’abbé Rose, dont l’imploration de foi naïve s’en remettait au bon vouloir de l’invisible, pour la félicité et la paix des hommes. Il craignait de le déranger, il se décidait à partir, lorsque l’abbé, de lui-même, releva la tête.
« Ah ! mon enfant, qu’il est difficile d’être bon, sagement ! Mgr Martha m’a encore grondé, et sans Dieu qui me pardonne, je tremblerais pour mon salut. »
Un instant, Pierre s’arrêta sous le portique de la Madeleine, en haut du vaste perron qui domine la place, par-dessus les grilles. Devant lui, il avait la rue Royale qui s’enfonçait, jusqu’aux étendues de la place de la Concorde, où s’érigeaient l’obélisque et les deux fontaines jaillissantes ; et, plus loin encore, la colonnade pâlie de la Chambre des députés fermait l’horizon. C’était une perspective d’une souveraine grandeur, sous le ciel clair, envahi par le lent crépuscule, qui élargissait les voies, reculait les monuments, leur donnait l’au-delà tremblant et envolé du rêve. Aucune ville au monde n’avait ce décor de faste chimérique et de grandiose magnificence, à l’heure vague où la nuit commençante apporte aux villes un air de songe, l’infini de l’immensité humaine.
Immobile, hésitant en face de ces espaces qui s’ouvraient, Pierre se demandait avec détresse où il allait maintenant, dans le brusque écroulement de tout ce qu’il avait passionnément voulu depuis le matin. Était-ce donc toujours à l’hôtel Duvillard qu’il se rendait, rue Godot-de-Mauroy ? Il ne savait plus. Puis, l’irritant souvenir revenait, avec sa cruelle ironie. À quoi bon, puisque Laveuve était mort ? À quoi bon tuer le temps, battre le pavé pour attendre six heures ? L’idée qu’il avait une demeure, que le plus simple était d’y rentrer, ne se présentait même pas à son esprit. Il lui semblait qu’une chose considérable lui restait à faire sans qu’il lui fût possible de dire laquelle. C’était partout et très loin, si confus, si pénible, qu’il n’y arriverait certainement jamais. Et, les pieds lourds, le crâne empli de tumulte, il descendit le perron, il s’entêta un moment à parcourir le marché aux fleurs un marché de fin d’hiver, où les premières azalées s’épanouissaient frileusement.
Des femmes achetaient des violettes et des roses de Nice. Il les regarda, comme s’il se fût intéressé à ce luxe embaumé tendre et délicat. Puis, il en eut une soudaine horreur, et il s’en alla, il s’engagea sur les Boulevards.
Là, Pierre marcha devant lui, sans savoir où, sans savoir pourquoi. L’ombre qui tombait, le surprenait, ainsi qu’un phénomène inattendu. Il avait levé les yeux vers le ciel, il s’étonnait de le voir pâlir, très doux, rayé à l’infini par les minces tuyaux noirs des cheminées ; et c’était aussi pour lui une singularité que de découvrir, à tous les balcons, les grandes lettres d’or des enseignes, dans lesquelles se mourait le jour. Jamais il n’avait remarqué le bariolage des façades, les glaces peintes, les stores, les trophées, les affiches violentes, les magasins magnifiques, d’une indiscrétion de salons et d’alcôves, ouverts à la pleine lumière. Puis, sur la chaussée, le long des trottoirs, entre les colonnes et les kiosques, bleus, rouges, jaunes, quel encombrement, quelle cohue extraordinaire ! Les voitures roulaient avec un grondement de fleuve ; et, de toutes parts, la houle des fiacres était sillonnée par les manœuvres lourdes des grands omnibus, semblables à d’éclatants vaisseaux de haut bord, tandis que le flot des piétons ruisselait sans cesse, des deux côtés, à l’infini, et jusque parmi les roues, dans une hâte conquérante de fourmilière en révolution. D’où sortait tout ce monde ? Où allaient toutes ces voitures ? Quelle stupeur et quelle angoisse !
Et Pierre marchait toujours devant lui, machinal, emporté par sa noire rêverie. La nuit venait, on allumait les premiers becs de gaz, c’était l’entre-chien-et-loup de Paris, l’heure où les ténèbres ne sont pas encore, où les globes électriques flamboient dans le jour qui va s’éteindre.
De tous côtés, les étincelles des lampes luisaient, les magasins éclairaient leurs vitrines.
Bientôt, les Boulevards allaient charrier les étoiles vives des voitures, ainsi qu’une voie lactée en marche, entre les deux trottoirs incendiés par les lanternes, les rampes, les girandoles, un luxe aveuglant de plein soleil. Et, dans les cris des cochers, dans la bousculade des piétons, grondait la hâte dernière du Paris des affaires et des passions, la lutte sans merci pour l’amour et pour l’argent. La dure journée était faite, le Paris du plaisir s’illuminait, commençait la nuit de fête. Les cafés, les marchands de vin, les restaurants braisillaient, étalaient, derrière les hautes glaces sans tain, leurs comptoirs de métal clair, leurs petites tables blanches, la tentation des beaux fruits et des paniers d’huîtres, à leurs portes. Et ce Paris qui s’éveillait ainsi, aux premiers becs de gaz, était pris déjà d’une gaieté de jouissance, cédant à l’appétit déchaîné de tout ce qui s’achète.
Mais Pierre manqua d’être renversé. Un troupeau de crieurs débouchait, se lançait au travers de la foule, en criant les journaux du soir. Une nouvelle édition de La Voix du peuple, surtout, faisait un vacarme assourdissant, dominant le bruit des roues. Des voix rauques jetaient, reprenaient le cri, à intervalles réguliers : « Demandez La Voix du peuple, le nouveau scandale des Chemins de fer africains, l’échec du ministère, les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat ! » Et, sur les exemplaires du journal, agités comme des étendards, se lisaient ces titres, en caractères énormes. La foule continuait à galoper, sans prêter grande attention, habituée à cette boue, saturée d’infamie.
Quelques hommes s’arrêtaient, achetaient le journal, pendant que des filles, descendues en quête d’un dîner, traînaient leurs jupes, attendaient l’amant de hasard, en interrogeant du coin de l’œil la terrasse des cafés.
Et ce cri déshonorant des journaux, ce cri qui souillait et souffletait, semblait être le glas dernier de la journée, sonnant les funérailles de la nation, au début de la nuit de plaisir qui commençait.
Alors, Pierre se souvint une fois encore de sa matinée, de cette effrayante maison de la rue des Saules, où s’entassaient tant de misère et tant de souffrance. Il revit la cour fangeuse comme un cloaque, les escaliers nauséabonds, les logements sordides, glacés et nus des familles se disputant des pâtées dont n’auraient pas voulu les errants, des mères aux mamelles taries promenant des poupons qui hurlaient, des vieux tombés dans des coins ainsi que des bêtes, agonisant de faim dans l’ordure. Et puis, ce fut encore sa journée, la magnificence, la quiétude, la joie des salons qu’il avait traversés, tout l’éclat insolent du Paris financier, du Paris politique et mondain. Et il aboutissait enfin, au crépuscule, à ce Paris Gomorrhe, à ce Paris Sodome, s’allumant pour la nuit, pour les abominations de cette nuit complice, dont la cendre fine, peu à peu noyait l’océan des toitures. Et l’exécrable monstruosité de cela clamait sous le ciel pâle, où scintillaient les premières étoiles, pures et tremblantes.
Pierre eut un grand frisson devant cet amas des iniquités et des douleurs, tout ce qui se passait en bas dans la misère et dans le crime, tout ce qui se passait en haut dans la richesse et dans le vice. La bourgeoisie, au pouvoir, ne voulait rien lâcher de la souveraineté conquise, volée tout entière, tandis que le peuple, l’éternelle dupe, le grand muet, serrait les poings, grondait en réclamant sa légitime part.
Et c’était cette injustice affreuse qui emplissait de colère l’ombre naissante. De quel nuage, aux flancs de ténèbres, la foudre allait-elle tomber ? Il l’attendait depuis des années déjà, cette foudre vengeresse que de sourds fracas annonçaient, de tous les points de l’horizon. S’il avait écrit un livre de candeur et d’espoir, s’il était allé innocemment à Rome, c’était pour en conjurer l’effroyable éclat. Mais toute espérance était morte en son cœur, il sentait la foudre inévitable, rien désormais ne pouvait retarder la catastrophe. Jamais encore il ne l’avait sentie si prochaine, dans l’impudence heureuse des uns, dans la détresse exaspérée des autres. Et elle s’amassait, et elle allait sûrement éclater au-dessus de ce Paris de rut et de bravade, qui, le soir venu, attisait sa fournaise.
Au moment où il arrivait à la place de l’Opéra, Pierre, brisé de fatigue, éperdu, leva les yeux. Où était-il donc ? Le cœur de la grande ville semblait battre là, dans la vaste étendue de ce carrefour, comme si le sang des quartiers lointains eût afflué de tous les côtés, par de triomphales avenues. Il regarda se perdre à l’horizon les trouées de l’avenue de l’Opéra, des rues du 4-Septembre et de la Paix, claires encore d’un reste de jour, déjà étoilées d’un fourmillement d’étincelles. Le boulevard traversait la place du torrent de sa circulation, où venaient se heurter les afflux des rues voisines, en de continuels remous, qui faisaient de ce point le gouffre le plus dangereux du monde. Vainement les gardiens de la paix tâchaient de mettre là quelque prudence, le flot des piétons débordait quand même, les roues s’enchevêtraient, les chevaux se cabraient, au milieu du bruit de marée humaine aussi haute, aussi incessante que la voix de tempête d’un océan.
Puis, c’était la masse isolée de l’Opéra, peu à peu noyé d’ombre énorme et mystérieux, tel qu’un symbole, et dont l’Apollon porteur de lyre, tout en haut, gardait un dernier reflet de lumière dans le ciel blême. Et toutes les fenêtres des façades s’éclairaient, une allégresse naissait de ces milliers de lampes qui étincelaient une à une, un besoin de détente universelle, de libre assouvissement s’épandait avec l’ombre croissante, tandis que, de loin en loin, les globes électriques éclataient comme les lunes des nuits claires de Paris.
Pourquoi donc se trouvait-il là ? Pierre s’interrogeait, irrité et béant. Puisque Laveuve était mort, il n’avait qu’à rentrer chez lui, qu’à se terrer dans son coin, porte et fenêtres closes, comme un être désormais inutile, sans croyance, sans espérance, n’attendant plus que l’anéantissement final. La course était longue, de la place de l’Opéra à sa petite maison de Neuilly. Malgré l’écrasement de sa lassitude, il ne voulut point prendre de voiture, il revint sur ses pas, retourna vers la Madeleine, se replongea parmi la bousculade des trottoirs, au milieu de l’assourdissement de la chaussée, avec l’âpre désir d’aggraver sa plaie, de se saturer de révolte et de colère. N’était-il donc pas au coin de cette rue, au bout de ce boulevard, le gouffre attendu, où devait crouler ce monde pourri, dont il entendait craquer la vieille société, à chaque pas ?
Lorsqu’il voulut traverser la rue Scribe, un encombrement l’arrêta. Devant un café luxueux, deux grands diables, mal vêtus fort sales, criaient alternativement La Voix du peuple, les scandales, les vendus de la Chambre et du Sénat, d’une telle voix de cuivre fêlé, que les passants s’attroupaient.
Et, là, il eut de nouveau la surprise de reconnaître Salvat, dans un homme hésitant, errant qui, après avoir écouté, s’était approché du grand café, pour regarder à travers les glaces. Cette fois, cette rencontre le frappa, l’emplit d’un soupçon, au point qu’il s’arrêta lui aussi, résolu à l’observer. Il ne pouvait croire qu’il allait le voir entrer, s’asseoir à une des petites tables, sous la gaieté tiède des lampes, lui d’aspect si misérable, avec ce morceau de pain qui faisait bosse sous le vieux veston en loques. Un instant, il attendit. Puis, il le vit simplement qui s’éloignait d’un pas brisé, ralenti, comme si le café, presque vide, ne lui eût pas convenu. Que cherchait-il donc où courait-il, depuis le matin, dans cette chasse solitaire et sauvage lancé de la sorte au travers du Paris de la richesse et de la joie avec sa faim qui lui battait les talons ? Il ne se traînait plus que difficilement, il paraissait à bout de volonté et d’énergie. L’air vaincu, il s’approcha d’un kiosque, s’adossa un moment. Et il se redressa, et il marcha encore, cherchant toujours.
Alors, un incident se produisit qui acheva d’émotionner Pierre. Un homme grand et fort, débouchant de la rue Caumartin, venait d’apercevoir et d’aborder Salvat. Et le prêtre, après une hésitation, reconnut son frère Guillaume, au moment où il serrait sans honte la main de l’ouvrier. C’était bien lui, avec ses épais cheveux taillés en brosse, d’une blancheur de neige, malgré ses quarante-sept ans à peine. Il avait gardé ses grosses moustaches très brunes, sans un fil d’argent, ce qui donnait toute une vie énergique à sa grande face, au front haut, en forme de tour. Il tenait de son père ce front de logique et de raison inexpugnables que Pierre avait lui aussi.
Mais le bas du visage de l’aîné était plus solide, le nez plus fort, le menton carré, la bouche large, au dessin ferme. Une cicatrice pâle, une blessure ancienne balafrait la tempe gauche. Et cette physionomie très grave, rude et fermée, au premier aspect, s’éclairait d’une mâle bonté, lorsqu’un sourire découvrait les dents, restées très blanches.
Pierre se rappela ce que Mme Théodore lui avait conté le matin. Son frère Guillaume, touché de tant de misère, s’était arrangé pour occuper chez lui Salvat pendant quelques jours. Et cela expliquait l’air d’intérêt avec lequel il semblait le questionner, tandis que le mécanicien, l’air troublé de la rencontre, piétinait, comme ayant hâte de reprendre sa course dolente. Un moment, Guillaume parut s’apercevoir de ce trouble, des réponses sans doute embarrassées qu’il obtenait. Cependant, il quitta l’ouvrier. Mais, presque tout de suite, il se retourna, il le regarda s’éloigner de son allure harassée et têtue, au travers de la foule. Et les réflexions qu’il fit alors durent être bien graves et bien pressantes, car il se décida tout d’un coup à revenir sur ses pas, à le suivre de loin, comme pour s’assurer de la direction qu’il prenait.
Gagné par une inquiétude croissante, Pierre avait regardé la scène. L’attente nerveuse où il était d’un grand malheur indéterminé, le soupçon ou venaient de le jeter les rencontres successives, inexplicables de Salvat, la surprise de voir maintenant son frère mêlé à l’aventure, l’avaient envahi tout entier d’un besoin de savoir, d’assister, d’empêcher peut-être. Il n’hésita pas, lui-même suivit les deux hommes, prudemment.
Ce fut pour lui un émoi nouveau, lorsque Salvat, puis son frère Guillaume, tournèrent brusquement dans la rue Godot-de-Mauroy.
Quel destin le ramenait dans cette rue, où il avait eu la hâte fiévreuse de revenir, d’où la mort de Laveuve l’avait seule écarté ? Et son saisissement grandit encore, lorsque, après l’avoir perdu un instant, il retrouva Salvat debout sur le trottoir, en face de l’hôtel Duvillard, à la place même où, le matin, il avait cru le reconnaître. Justement, la porte cochère de l’hôtel était grande ouverte, à la suite d’une réparation du pavé, sous le porche ; et, les ouvriers partis, ce vaste porche demeurait béant, empli par la nuit qui tombait. La rue étroite, à côté du boulevard étincelant, se noyait d’une ombre bleue, que les becs de gaz piquaient de rares étoiles. Des femmes passèrent, qui obligèrent Salvat à descendre du trottoir. Mais il y remonta, il alluma un bout de cigare, quelque reste ramassé sous les tables d’un café, et il reprit sa faction, immobile en face de l’hôtel, patientant.
Agité de pensées obscures, Pierre s’effrayait, se demandait s’il ne devait pas aborder cet homme. Ce qui l’arrêtait, c’était la présence de son frère, qu’il avait vu s’embusquer sous une porte voisine, guettant, prêt à intervenir lui aussi. Et il se contentait de ne pas perdre des yeux Salvat, toujours à l’affût, le regard sur le porche, ne le détournant, que pour le porter vers le boulevard comme s’il eût attendu quelqu’un ou quelque chose, qui devait arriver par là. En effet, le landau des Duvillard parut enfin avec son cocher et son valet de pied en livrée gros vert et or, un landau très correctement attelé de deux grands carrossiers superbes.
Contrairement à l’habitude, la voiture qui à cette heure ramenait la mère ou le père n’était occupée, ce soir-là, que par les deux enfants, Camille et Hyacinthe.
Il revenait de la matinée de la princesse de Harth, et ils causaient librement, avec la tranquille impudeur dont ils essayaient de s’étonner.
« Les femmes me dégoûtent. Et leur odeur, ah ! la peste ! Et cette abomination de l’enfant qu’on risque toujours avec elles !
- Bah ! mon cher, elles valent bien ton George Elson, cette fille manquée. D’ailleurs, tu te vantes et tu as tort de ne pas t’arranger avec la princesse, puisqu’elle en meurt d’envie.
- Ah ! la princesse, en voilà encore une qui m’assomme !
Hyacinthe en était à la négation des sexes, à la pose alanguie du renoncement universel. Mais Camille, frémissante, irritée, parlait dans une fièvre mauvaise. Après un silence, elle reprit :
« Tu sais que maman est là-bas, avec lui. »
Elle n’avait pas besoin de préciser davantage, son frère comprenait, car ils parlaient souvent de cette chose, en toute liberté.
« Son essayage chez Salmon, hein ? la bête histoire !... Elle a filé par l’autre porte, elle est avec lui.
- Qu’est-ce que ça te fiche, qu’elle soit avec le bon ami Gérard ? » demanda paisiblement Hyacinthe.
Puis, en la sentant bondir sur la banquette :
« Tu l’aimes donc toujours, tu le veux ?
- Oh ! oui, je le veux, et je l’aurai ! »
Elle avait mis dans ce cri toute sa rage jalouse de fille laide, toute sa souffrance d’être délaissée de savoir sa mère si belle encore, en train de lui voler son plaisir.
« Tu l’auras, tu l’auras, reprit Hyacinthe, heureux de torturer un peu sa sœur, qu’il redoutait, tu l’auras, s’il veut bien se donner...
- Il m’aime ! reprit furieusement Camille.
Il est gentil avec moi, ça me suffit. »
Il eut peur de son regard noir, de ses petites mains d’infirme qui se crispaient comme des griffes. Puis, après un silence :
« Et papa, qu’est-ce qu’il dit ?
- Oh ! papa, pourvu que, de quatre à six, il soit chez l’autre. »
Hyacinthe se mit à rire. C’étaient ce qu’ils appelaient entre eux le petit goûter de papa.
Et Camille s’en égayait gentiment, excepté les jours où maman, elle aussi, goûtait dehors.
Le landau fermé était entré dans la rue, et il s’approchait au trot sonore des deux grands carrossiers. À cette minute, une petite blonde de seize à dix-huit ans, un trottin de modiste, qui avait au bras un large carton, traversa vivement, pour entrer sous la porte avant la voiture. Elle apportait un chapeau à la baronne, elle avait musé tout le long du boulevard, avec ses yeux d’un bleu de pervenche, son nez rose, sa bouche qui riait toujours, dans le plus adorable des petits visages qu’on pût voir. Et ce fut à ce moment, après un dernier coup d’œil vers le landau, que Salvat, d’un bond, pénétra sous le porche. Presque aussitôt, il reparut, il jeta au ruisseau son bout de cigare allumé ; et, sans courir, il s’en alla, il s’effaça, au fond des ténèbres vagues de la rue.
Alors, que se passa-t-il ? Plus tard, Pierre se souvint qu’un camion du chemin de fer de l’Ouest s’était mis en travers, arrêtant, attardant une minute le landau, tandis que le trottin disparaissait sous la porte. Il avait vu, avec un serrement de cœur inexprimable son frère Guillaume s’élancer à son tour, entrer dans l’hôtel comme sous le coup d’une révélation, d’une certitude brusque.
Lui, sans comprendre nettement, sentait l’approche de l’effroyable chose. Mais, voulant courir, voulant crier, il était cloué sur le trottoir, il avait la gorge serrée par une main de plomb. Soudainement, ce fut le grondement de la foudre, une explosion formidable, comme si la terre s’ouvrait, comme si l’hôtel foudroyé s’anéantissait. Toutes les vitres des maisons voisines éclatèrent tombèrent avec un bruit retentissant de grêle. Une flamme d’enfer avait embrasé un instant la rue, la poussière et la fumée furent telles, que les quelques passants aveuglés hurlèrent d’épouvante, dans le saisissement de cette fournaise où ils croyaient culbuter.
Et Pierre, alors, fut illuminé par cet éclair. Il revit la bombe gonflant le sac à outils, que le chômage faisait vide et inutile. Il la revit sous le veston en loques, cette bosse qu’il avait prise pour un morceau de pain ramassé contre une borne, rapporté au logis à la femme et à l’enfant. Après avoir couru, menacé tout le Paris heureux, elle venait de flamber là, d’éclater telle que le tonnerre à ce seuil de la bourgeoisie souveraine, maîtresse de l’or. Lui, à ce moment, ne pensa qu’à son frère Guillaume, se jeta sous ce porche où semblait s’être ouverte une bouche de volcan. Et, d’abord, il ne distingua rien, la fumée âcre noyait tout. Puis, il aperçut les murs fendus, l’étage supérieur éventré, le pavé défoncé, semé de décombres. Dehors, le landau qui allait entrer, n’avait rien eu, ni un cheval atteint, ni même la caisse éraflée par un projectile. Mais, étalée sur le dos, la jeune fille, le petit trottin blond et joli gisait, le ventre ouvert, avec son fin visage intact, les yeux clairs, le sourire étonné, dans le coup de foudre de la catastrophe ; tandis que, tombé près d’elle, le carton, dont le couvercle s’était détaché simplement, avait laissé rouler le chapeau, un chapeau rose très fragile, resté charmant en sa fleur.
Guillaume, par un prodige, était vivant, debout déjà. Seule, sa main gauche ruisselait de sang, des éclats qui lui avaient déchiré le poignet. Il avait eu les moustaches brûlées, et l’explosion, en le renversant, l’avait ébranlé et meurtri à un tel point, qu’il grelottait de tout son être, comme dans un grand froid. Pourtant il reconnut son frère, sans même s’étonner de le voir là, ainsi qu’il arrive après les désastres, où l’inexpliqué devient providentiel. Ce frère, perdu de vue depuis si longtemps, était là naturellement parce qu’il fallait qu’il y fût. Et il lui cria tout de suite, dans le frisson fou qui l’agitait :
« Emmène-moi, emmène-moi !... Chez toi, à Neuilly, oh ! emmène-moi ! »
Puis, pour toute explication, parlant de Salvat :
« Je me doutais bien qu’il m’avait volé une cartouche, une seule heureusement, sans quoi le quartier aurait sauté... Ah ! le malheureux ! je n’ai pu arriver à temps pour mettre le pied sur la mèche. »
Avec une lucidité parfaite, telle que la donne parfois le danger, Pierre, sans parler, sans perdre une seconde, se souvint que l’hôtel avait une sortie par-derrière, rue Vignon. Il venait de comprendre le grave péril où son frère serait, s’il se trouvait mêlé à cette vicaire. Vivement, quand il l’eut emmené, dans l’ombre de la rue Vignon, il lui noua son mouchoir autour du poignet, qu’il lui fit cacher ensuite sous son veston, contre sa poitrine.
« Emmène-moi, répétait Guillaume hanté et grelottant, chez toi, à Neuilly... Pas chez moi.
- Oui, oui, sois tranquille. Tiens ! attends là un instant, je vais arrêter une voiture. »
Il l’avait ramené sur le boulevard, dans sa hâte de trouver un fiacre. Mais le tonnerre de l’explosion bouleversait le quartier, les chevaux se cabraient, des gens galopaient au hasard, pris de démence. Et des agents étaient accourus, une foule se ruait, encombrait déjà l’entrée de la rue Godot-de-Mauroy, noire comme un gouffre, les lumières s’étant toutes éteintes ; tandis que, sur le boulevard, un crieur de La Voix du peuple s’entêtait à clamer le nouveau scandale des Chemins de fer africains, les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat, la chute prochaine du ministère.
Pierre, enfin, arrêtait un fiacre, lorsqu’il entendit un passant qui courait, dire à un autre : « Le ministère, ah bien ! voilà une bombe qui le raccommode ! »
Les deux frères montèrent dans la voiture, qui les emmena. Et au-dessus de Paris grondant, la nuit noire s’était faite, une nuit sans pardon où les étoiles sombraient, sous la brume de crimes et de colère montée des toitures. Le grand cri de justice passait, dans le bruit d’ailes terrifiant que Sodome et Gomorrhe avaient entendu venir, de toutes les ténèbres de l’horizon.