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Livre I - IV

Dans le vieux salon fané, un salon Louis XVI aux boiseries grises, Mme la comtesse de Quinsac était assise près de la cheminée, à sa place habituelle. Elle ressemblait singulièrement à son fils, la figure longue et noble, le menton un peu sévère, avec de beaux yeux encore, sous la neige des cheveux fins, coiffée à la mode surannée de sa jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait être aimable, d’une bonne grâce parfaite.
Elle reprit après un long silence, avec un petit geste de la main, en s’adressant au marquis de Morigny, assis à l’autre coin de la cheminée, où il occupait le même fauteuil depuis tant d’années :
« Ah ! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oubliés dans une abominable époque.
- Oui, nous avons passé à côté du bonheur, dit-il lentement, et c’est votre faute, c’est sans doute la mienne aussi. »
Elle le fit taire d’un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre rez-de-chaussée, au fond de la cour d’un vieil hôtel, situé rue Saint-Dominique, presque à l’angle de la rue de Bourgogne.
Le marquis était un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus âgé que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa face rasée, aux profondes rides correctes. Il appartenait à une des plus antiques familles de France, et il restait un des derniers légitimistes sans espoir, très pur, très haut, gardant sa foi à la monarchie morte, dans l’écroulement de tout. Sa fortune, estimée encore à des millions, se trouvait comme immobilisée, par son refus de la faire fructifier, en la mettant au service des travaux du siècle.
Et l’on savait qu’il avait aimé discrètement la comtesse, du vivant même de M. de Quinsac, et qu’il s’était offert, après la mort de celui-ci, lorsque la veuve, âgée au plus de quarante ans, était venue se réfugier dans cet humide rez-de-chaussée, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvés à grand-peine. Mais elle adorait son fils Gérard, alors dans sa dixième année, d’une santé délicate. Elle lui avait tout sacrifié, par une sorte de pudeur de mère, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le marquis, qui s’était incliné, avait continué à l’adorer de toute son âme, lui faisant la cour comme au premier soir où il l’avait vue, empressé et discret après un quart de siècle de fidélité absolue. Il n’y avait rien eu entre eux, pas même un baiser.
À la voir si triste, il craignit de lui avoir déplu, il ajouta :
« Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n’ai pas su, et la faute n’en est sûrement qu’à moi... Est-ce que Gérard vous donnerait des inquiétudes ? »
Elle dit non de la tête. Puis, tout haut :
« Tant que les choses resteront où elles en sont, nous ne saurions nous en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptées. »
Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne Duvillard. Toujours elle s’était montrée faible pour cet enfant qu’elle avait eu tant de peine à élever, sachant elle seule l’épuisement, la lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa mine fière. Elle tolérait sa paresse, son oisiveté, le dégoût d’homme de plaisir qui l’avait écarté des armes et de la diplomatie.
Que de fois elle avait réparé des sottises, payé des petites dettes, en les taisant, en refusant l’aide pécuniaire du marquis, qui n’osait même plus offrir ses millions, tant elle s’entêtait à vivre héroïquement des débris de sa fortune ! Et c’était ainsi qu’elle avait fini par fermer les yeux sur le scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses s’étaient passées ; par abandon, par inconscience, l’homme qui ne sait se reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis, lui n’avait pardonné que le jour où Ève s’était faite chrétienne.
« Vous savez, mon ami, que Gérard est si bon, reprit la comtesse. C’est ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le gronde, quand il pleure avec moi ?... Il se lassera de cette femme. »
M. de Morigny hocha la tête.
« Elle est encore très belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus grave, il l’épouserait.
- Oh ! la fille, une infirme !
- Oui, et vous entendez ce qu’on dirait : un Quinsac épousant un monstre pour ses millions. »
C’était leur terreur à tous deux. Ils n’ignoraient rien de ce qui se passait chez les Duvillard, l’amitié émue entre la disgraciée Camille et le beau Gérard, l’idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.
« Oh ! ça, non, non, jamais ! déclara la comtesse. Mon fils dans cette famille, non ! jamais je ne donnerai mon autorisation ! »
Justement le général de Bozonnet entra.
Il adorait sa sœur, il venait lui tenir compagnie, les jours où elle recevait, car l’ancien cercle s’était peu à peu éclairci, ils n’étaient plus que quelques fidèles à se risquer dans ce salon gris et morne, où l’on se serait cru à des milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l’égayer, il conta qu’il venait de déjeuner chez les Duvillard, nomma les convives, dit que Gérard était là. Il savait qu’il faisait plaisir à sa sœur, en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu’il décrassait un peu par le grand honneur de sa présence. Et lui ne s’y ennuyait pas, gagné au siècle depuis longtemps, très accommodant sur tout ce qui n’était pas l’art militaire.
« Cette pauvre petite Camille adore Gérard, dit-il. À table, elle le dévorait des yeux. »
Le marquis de Morigny intervint gravement.
« Là est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse, à tous les points de vue. »
Le général parut s’étonner.
« Pourquoi donc ? Elle n’est pas belle, mais si l’on n’épousait que les belles filles ! Et il y a aussi ses millions : notre cher enfant en serait quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c’est vrai, il y a encore la liaison avec la mère. Mon Dieu ! l’aventure est si commune aujourd’hui ! »
Révolté, le marquis eut un geste de souverain dégoût. Pourquoi discuter, quand tout sombrait ? Que répondre à un Bozonnet, au dernier vivant de cette illustre famille, lorsqu’il en arrivait à excuser les mœurs infâmes de la République, après avoir renié son roi et servi l’Empire, en s’attachant d’une passion fidèle à la fortune, à la mémoire de César ? Mais la comtesse elle-même s’indignait.
« Oh ! mon frère, que dites-vous ? Jamais je n’autoriserai un tel scandale.
J’en faisais tout à l’heure le serment.
- Ma sœur, ne jurez pas ! s’écria le général. Moi, je voudrais notre Gérard heureux, voilà tout. Et il faut bien convenir qu’il n’est pas bon à grand-chose. Qu’il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car c’est un métier aujourd’hui perdu. Mais qu’il ne soit pas entré dans la diplomatie, qu’il n’ait pas accepté une occupation quelconque, je le comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de déclarer qu’un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne propre. Seulement, il n’y a plus, au fond, que les paresseux qui disent cela. Et Gérard n’a qu’une excuse, son peu d’aptitude, son manque de volonté et de force. »
Des larmes étaient montées aux yeux de la mère. Elle tremblait toujours, elle savait bien le mensonge de la façade : un coup de froid aurait emporté son fils, tout grand et solide qu’il paraissait. Et n’y avait-il pas là le symbole de cette noblesse, d’apparence encore si haute et si fière, et qui, au fond, n’était que cendre ?
« Enfin, continua le général, il a trente-six ans, il retombe sans cesse à votre charge, et il faudra bien qu’il fasse une fin. »
Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.
« Mon ami, n’est-ce pas ? confions-nous à Dieu. Il est impossible qu’il ne vienne pas à mon aide, car je ne l’ai jamais offensé.
- Jamais ! » répondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu’il adorait depuis tant d’années, sans qu’ils eussent péché ni l’un ni l’autre.
Un nouveau fidèle entrait, et la conversation changea.
M. de Larombardière, vice-président à la cour, était un grand vieillard de soixante-cinq ans, maigre, chauve, rasé, ne portant que de minces favoris blancs ; et ses yeux gris, sa bouche pincée, très écartée du nez son menton carré et têtu, donnaient à sa longue face une grande austérité. Le désespoir de sa vie était qu’affligé d’un zézaiement un peu enfantin, il n’avait pu, dans la magistrature debout, remplir son mérite, car il se piquait d’être un grand orateur. Ce tourment secret le rendait morose. En lui s’incarnait la vieille France royaliste et boudeuse servant la République à contrecœur, l’ancienne magistrature, sévère, fermée à toute évolution, à tout sens nouveau des choses et des êtres. Et, d’une petite noblesse de robe, légitimiste rallié à l’orléanisme, il se croyait l’homme de sagesse et de logique, dans ce salon, où il était très fier de rencontrer le marquis.
On causa des derniers événements. Les conversations politiques, d’ailleurs, s’épuisaient vite, se résumaient dans l’amère condamnation des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d’accord sur les abominations du régime républicain. Ils n’étaient là que des ruines, les restes des vieux partis, réduits à l’impuissance presque absolue. Le marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidèle à une morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entêtée, qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prétendant, comptait sur un miracle, en démontrait la nécessité, si la France ne voulait tomber aux plus graves malheurs, à la disparition prochaine et complète. Et, quant au général, il ne regrettait des deux Empires que les grandes guerres, il laissait de côté le maigre espoir d’une restauration bonapartiste, pour déclarer qu’en ne s’en tenant pas aux armées impériales, qu’en décrétant le service obligatoire, la nation en armes, la République avait tué la guerre, et tué la patrie.
Lorsque le domestique vint demander à la comtesse si elle voulait bien recevoir M. l’abbé Froment, celle-ci parut un peu surprise.
« Que me veut-il ? Faites entrer. »
Elle était très pieuse, et elle l’avait connu dans des œuvres de charité, touchée de son zèle, édifiée par le renom de jeune saint que lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.
Lui, tout à sa fièvre, se sentit intimidé, dès le seuil du salon. D’abord, il n’y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre où des formes semblaient se fondre, où des voix chuchotaient. Puis, lorsqu’il eut reconnu les personnes qui étaient là, il fut dépaysé davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si à l’écart du monde d’où il venait, où il retournait. Et, la comtesse l’ayant fait asseoir près d’elle, devant la cheminée, ce fut à voix basse qu’il lui conta l’histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour le faire entrer à l’asile des Invalides du travail.
« Ah ! oui, cette œuvre dont mon fils a désiré que je fusse... Mais, monsieur l’abbé, je n’ai jamais mis les pieds aux séances du comité. Comment voulez-vous que j’intervienne, n’ayant à coup sûr aucune influence ? »
De nouveau, les figures unies de Gérard et d’Ève venaient de se dresser devant elle, car la rencontre première des deux amants avait eu lieu à l’asile. Et déjà elle faiblissait, dans sa maternité toujours souffrante, bien qu’elle eût le regret d’avoir donné son nom pour une de ces entreprises charitables à grand tapage, dont elle réprouvait les abus intéressés.
« Madame, insista Pierre, il s’agit d’un pauvre vieillard qui meurt de faim.
Ayez pitié, je vous en supplie. »
Bien que le prêtre eût parlé bas, le général s’approcha.
« C’est encore pour votre vieux révolutionnaire que vous courez. Vous n’avez donc pas réussi près de l’administrateur ?... Dame ! il est difficile de s’attendrir sur des gaillards, qui, s’ils étaient les maîtres, nous balayeraient tous, comme ils disent. »
M. de Larombardière approuva d’un hochement du menton. Depuis quelque temps, il était hanté par le péril anarchiste.
Et Pierre recommença son plaidoyer, navré et frémissant. Il dit l’affreuse misère, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants grelottant de froid, les pères battant le boueux Paris d’hiver, en quête d’un morceau de pain. Ce qu’il demandait, ce n’était qu’un mot sur une carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu’il porterait tout de suite à la baronne Duvillard, pour la décider à passer par-dessus les règlements. Et ses paroles, tremblantes de larmes étouffées, tombaient une à une, dans le salon morne, comme venues de très loin et se perdant dans un monde mort, sans écho désormais.
Mme de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s’être désintéressé. Il regardait fixement le feu, de son air hautain d’étranger, indifférent aux choses et aux êtres, parmi lesquels une erreur des temps le forçait à vivre. Cependant, il releva la tête, en sentant sur lui ce regard de la femme adorée ; et leurs yeux se rencontrèrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur héroïque tendresse.
« Mon Dieu ! dit-elle, je sais vos mérites, monsieur l’abbé, et je ne veux pas me refuser à une de vos bonnes œuvres. »
Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, où elle avait écrit qu’elle était de tout son cœur avec M. l’abbé Froment, dans les démarches qu’il faisait. Et celui-ci la remercia, les mains frémissantes de gratitude, et il s’en alla ravi, comme s’il emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, où, derrière lui, un flot d’ombre et de silence sembla retomber, sur cette vieille dame et ses derniers fidèles, au coin de leur feu, tout un monde en train de disparaître.
Dehors, Pierre remonta allègrement dans son fiacre, après avoir donné l’adresse de la princesse de Harth, avenue Kléber. S’il obtenait de même une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de réussir. Mais le pont de la Concorde était obstrué d’un tel encombrement, que le cheval dut aller au pas. Et, là, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et charmant, le cigare aux lèvres, riait à la foule, dans son aimable insouciance d’oiseau, heureux de retrouver le pavé sec et le ciel bleu, au sortir de l’anxieuse séance de la Chambre. En l’apercevant si gai, si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu’il devrait conquérir, mettre avec lui ce garçon, dont le rapport avait eu un effet si désastreux. Justement, la voiture ayant dû s’arrêter tout à fait, le député venait de le reconnaître et lui souriait.
« Où allez-vous donc, monsieur Dutheil ?
- Mais à côté, aux Champs-Élysées.
- Je passe par là, et comme je désire vous entretenir un instant, vous seriez bien aimable de prendre place près de moi. Je vous poserai où vous voudrez.
- Très volontiers, monsieur l’abbé.
Ça ne vous gêne pas que j’achève mon cigare ?
- Oh ! pas du tout. »
Le fiacre se dégagea, traversa la place, pour monter les Champs-Élysées. Et Pierre, songeant qu’il avait quelques minutes à peine, entreprit Dutheil sans tarder, prêt à lutter pour le convaincre. Il se souvenait de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le baron. Aussi fut-il étonné de l’entendre l’interrompre, pour dire gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait à luire :
« Ah ! oui, votre vieil ivrogne ! Alors, vous n’avez donc pas arrangé son affaire, avec Fonsègue ? Et qu’est-ce que vous voulez ? qu’on le fasse entrer là-bas aujourd’hui ?... Moi, vous savez, je ne m’y oppose pas.
- Mais il y a votre rapport.
- Mon rapport, oh ! mon rapport, les questions changent selon les points de vue... Et, si vous y tenez, à votre Laveuve, je ne refuse pas de vous aider, moi ! »
Pierre le regardait, saisi, très heureux au fond. Il n’eut plus même besoin de parler.
« Vous avez mal pris l’affaire, continua Dutheil en se penchant, d’un air de confidence. Chez lui, c’est le baron qui est le maître, pour des raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute ; la baronne fait tout ce qu’il demande, sans même discuter ; et ce, matin, au lieu de vous lancer dans des courses inutiles, vous n’aviez qu’à vous faire appuyer par lui, d’autant plus qu’il paraissait dans d’excellentes dispositions. Aussitôt, elle aurait cédé. »
Il se mit à rire.
« Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire ?...
Eh bien ! je vais gagner le baron à votre cause. Oui, je me rends précisément dans une maison où il est, une maison où l’on est certain de le trouver tous les jours, à cette heure-ci... »
Et il riait plus haut.
« Enfin la maison que vous n’ignorez peut-être pas non plus, monsieur l’abbé. Quand il est là, on est sûr qu’il ne refuse rien... Je vous promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme l’admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard. »
Puis, soudain, frappé d’une idée :
« Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi ? Vous obtenez un mot du baron et tout de suite, sans perdre un minute, vous vous mettez à la recherche de la baronne... Ah ! oui, la maison vous gêne un peu, je comprends. Voulez-vous n’y voir que le baron ? Vous l’attendrez dans un petit salon du bas, je vous l’y amènerai. »
Cette proposition acheva de l’égayer, tandis que Pierre, ahuri hésitait, à l’idée d’être introduit de la sorte chez Silviane d’Aulnay. Ce n’était guère sa place. Pourtant il serait allé chez le diable, et il y était allé parfois déjà, avec l’abbé Rose, dans l’espoir de soulager une misère.
Dutheil, qui se méprenait, baissa encore la voix, pour une suprême confidence.
« Vous savez qu’il a tout payé là-dedans. Oh ! vous pouvez venir sans crainte.
- Mais, certainement, je vais avec vous », dit le prêtre, qui ne put s’empêcher de sourire à son tour.
Le petit hôtel de Silviane d’Aulnay, très luxueux, d’un luxe délicat et un peu galant de temple, était situé avenue d’Antin, près de l’avenue des Champs-Élysées.
La prêtresse de ce sanctuaire où les orfrois des vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait d’avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d’une beauté brune adorable ; et tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu’elle portait épais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa célébrité était précisément cet air étonné et joli, cette infinie pureté de ses yeux bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant contraste avec l’abominable fille qu’elle était au fond, de la perversité la plus monstrueuse, avouée, affichée, telle qu’il en pousse dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses goûts, sur ses fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d’une concierge, les autres d’un médecin. En tout cas, elle avait dû se faire une instruction et une éducation, car elle ne manquait, à l’occasion, ni d’esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les théâtres depuis dix ans, applaudie pour sa beauté, et elle avait même fini par obtenir de gentils succès, dans les rôles de jeunes filles très pures, de jeunes femmes aimantes et persécutées. Mais, depuis qu’il était question de son entrée à la Comédie-Française, pour y jouer le rôle de Pauline, dans Polyeucte, des gens s’indignaient, d’autres s’égayaient, tellement l’idée paraissait saugrenue, attentatoire à la majesté de la tragédie classique. Elle, tranquille et têtue voulait cette chose, et la voulait bien, certaine de l’obtenir, avec l’insolence de la fille à qui les hommes n’avaient jamais rien pu refuser.
Ce jour-là, dès trois heures, Gérard, qui ne savait comment tuer son temps, avant d’aller attendre Ève, rue Matignon, avait eu l’idée de monter patienter dans le voisinage, chez Silviane.
Celle-ci était un ancien caprice, il était resté un des intimes du petit hôtel, il s’y oubliait même encore parfois, quand la jolie fille s’ennuyait. Mais il venait de la trouver furieuse, et il était là, en simple ami, allongé dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d’écouter sa plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Ève était elle-même, au déjeuner, parlait avec passion, achevait de le convaincre, gagné à tant de jeunesse et de beauté, la comparant inconsciemment à l’autre, déjà las du rendez-vous qu’il attendait et envahi d’une telle paresse morale et physique, qu’il aurait préféré demeurer au fond de ce fauteuil.
« Tu entends, Gérard, s’écria-t-elle enfin, en s’oubliant jusqu’à le tutoyer, pas ça ! je ne lui accorderai pas ça ! tant qu’il ne m’apportera pas ma nomination. »
Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le reçut en jeune reine offensée, qui attend des explications ; tandis que lui, prévoyant l’orage, apportant d’ailleurs des nouvelles désastreuses, souriait, mal à l’aise. Elle était la tare, chez cet homme si solide et si puissant encore, dans le déclin de sa race. Elle était aussi le commencement de la justice et du châtiment, reprenant à mains pleines l’or amassé, vengeant par ses cruautés ceux qui avaient froid et faim. Et cela faisait pitié que de voir cet homme redouté, adulé, sous lequel les États tremblaient, pâlir là d’inquiétude, se plier très humble, retomber à l’enfance sénile et zézayante du désir.
« Ah ! ma chère amie, si vous saviez comme j’ai couru ! Un tas d’affaires ennuyeuses, des entrepreneurs à voir, une grosse question de publicité à régler.
J’ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main »
Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et indifférent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu’il avait à lui dire, l’embarrassant à un tel point, qu’il suait, bégayait, ne trouvait plus les mots.
« Sans doute, je me suis aussi occupé de vous, je suis allé aux Beaux-Arts, où l’on m’avait fait une promesse formelle... Oh ! ils sont toujours très chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts !
Seulement, imaginez-vous, c’est cet imbécile de ministre, ce Taboureau, un vieux professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s’est formellement opposé à votre nomination, en disant que, lui régnant, jamais vous ne débuteriez à la Comédie. »
Elle ne dit qu’un mot, toute droite et rigide.
« Alors ?
- Eh bien ! alors, ma chère amie, que voulez-vous que je fasse ? On ne peut pourtant pas renverser un ministère pour ce que vous jouiez Pauline.
- Pourquoi pas ? »
Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps s’agitait d’angoisse.
« Voyons, ma petite Silviane, ne vous entêtez pas. Vous êtes si gentille, quand vous voulez... Lâchez donc l’idée de ce début. Vous-même y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez échouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis, vous pouvez me demander tant d’autres choses, que je serai si heureux de vous donner. Allons, là, tout de suite, faites un souhait, et je le réaliserai sur l’heure. »
En plaisantant, il cherchait à lui reprendre les mains. Mais elle se recula, très digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoyé Gérard.
« Tu entends, mon cher, plus rien, pas ça ! tant que je n’aurai pas joué Pauline. »
Il avait compris, c’était l’alcôve fermée, même les petits jeux, les petits baisers sur la nuque défendus ; et il la connaissait assez, pour savoir avec quelle rigueur elle le sèvrerait. Sa gorge étranglé ne laissa échapper qu’une sorte de grognement, tandis qu’il continuait à vouloir prendre la chose en plaisanterie.
« Est-elle méchante aujourd’hui ! reprit-il en se tournant vers Gérard Qu’est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un état pareil ? »
Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des éclaboussures, resta mollement allongé, sans répondre.
Alors, la colère de Silviane déborda.
« Il m’a fait, qu’il m’a plainte d’être à la merci d’un homme tel que vous, si égoïste, si insensible aux injures dont on m’abreuve. Est-ce que vous ne devriez pas bondir d’indignation le premier ? Est-ce que vous n’auriez pas dû exiger mon entrée à la Comédie comme une réparation d’honneur ? Car, enfin, c’est un échec pour vous, et si l’on me juge indigne, vous êtes atteint en même temps que moi... Alors, une fille, n’est-ce pas ? dites tout de suite que je suis une fille, qu’on chasse des maisons qui se respectent ! »
Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui finissaient toujours par repousser sur ses lèvres si pures, dans la colère.
Vainement, le baron, sachant bien qu’une simple phrase de lui amènerait un dégorgement plus fangeux, implorait-il du regard l’intervention du comte. Celui-ci, dont le désir de paix les réconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s’en mêler. Et, tout d’un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son coup de hache, coupant toute faveur :
« Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi débuter, ou plus rien, tu entends ! pas même le bout de mon petit doigt !
- Bon ! bon ! murmura Duvillard, ricanant et désespéré, nous arrangerons cela. »
Mais, à ce moment, un domestique entra, disant que M. Dutheil était en bas et demandait M. le baron dans le fumoir. Ce dernier fut surpris, car Dutheil d’ordinaire montait comme chez lui. Puis, il pensa que le député lui apportait sans doute, de la Chambre, des nouvelles graves, qu’il désirait lui apprendre tout de suite, à part. Et il suivit le domestique, laissant ensemble Gérard et Silviane.
Dans le fumoir, une pièce qui ouvrait directement sur le vestibule par une baie, dont la portière était relevée, Pierre, debout, attendait avec son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le frappait, c’était le recueillement presque religieux de cette entrée, les lourdes draperies, les clartés mystiques des vitraux, les meubles anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums épars de myrrhe et d’encens. Très gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan bas, lit d’amour autant que lit de repos.
« Hein ? elle est joliment meublée. Oh ! une fille qui sait son affaire ! »
Le baron entrait, encore bouleversé, l’air inquiet.
Et, sans même apercevoir le prêtre, il voulut savoir.
« Qu’ont-ils fait, là-bas ? Les nouvelles sont donc graves ?
- Mège a interpellé, en demandant l’urgence, pour renverser Barroux. Vous voyez d’ici son discours.
- Oui, oui ! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C’est toujours le même... Et alors ?
- Alors, ma foi, l’urgence n’a pas été votée, mais Barroux, malgré une très belle défense, n’a eu qu’une majorité de deux voix.
- Deux voix, fichtre ! il est par terre, c’est un ministère Vignon pour la semaine prochaine.
- Tout le monde le disait dans les couloirs. »
Le baron, les sourcils froncés, comme s’il eût pesé ce qu’un tel événement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste mécontent.
« Un ministère Vignon... Diable ! ce ne serait guère meilleur. Ces jeunes démocrates s’avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore un ministère Vignon qui ferait entrer Silviane à la Comédie. »
Il n’avait d’abord rien vu d’autre, dans la catastrophe dont tremblait le monde politique. Aussi, le député ne put-il s’empêcher de laisser percer sa propre anxiété.
« Eh bien ! et nous autres là-dedans, qu’est-ce que nous devenons ? »
Cette parole ramena Duvillard à la situation. Avec un nouveau geste, superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.
« Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n’avons jamais été en péril, je pense ! Ah ! je suis bien tranquille Sanier peut publier sa fameuse liste, dans le cas où cela l’amuserait.
Si nous n’avons pas acheté depuis longtemps Sanier et sa liste c’est que Barroux est un parfait honnête homme, et que, moi je n’aime pas jeter mon argent par la fenêtre... Je vous répète que nous ne craignons rien. »
Puis, comme il reconnaissait enfin l’abbé Froment, resté dans l’ombre, Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans l’émotion où il se trouvait, le cœur encore meurtri par la rigueur de Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu’une bonne action lui porterait chance, il consentit immédiatement à s’entremettre, pour l’admission de Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il s’approcha de la fenêtre.
« Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l’abbé, je serai bien heureux d’être de moitié dans cette bonne œuvre... Tenez ! voici ce que j’écris. “Ma chère amie, faites donc ce que M. l’abbé Froment demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsègue n’attend qu’un mot de vous pour agir.” »
À ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperçut Gérard que Silviane accompagnait, jusque dans le vestibule, calmée, curieuse sans doute de savoir ce que Dutheil venait faire. Et l’apparition de la jeune femme le frappa d’étonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa candeur immaculée de vierge. Jamais, au jardin de l’innocence, il n’avait rêvé un lis d’une plus délicieuse et plus discrète floraison.
« Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de suite à ma femme, il faut que vous alliez chez Mme la princesse de Harth, où il y a une matinée.
- J’y allais, monsieur le baron.
- Très bien...
Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y conduire les enfants. »
Il s’interrompit, il venait aussi d’apercevoir Gérard, qu’il appela.
« Dites donc, Gérard, ma femme a bien dit qu’elle allait à cette matinée, vous êtes certain que M. l’abbé l’y trouvera ? »
Le jeune homme, qui se décidait à se rendre rue Matignon, pour y attendre Ève, répondit très naturellement :
« Si M. l’abbé se dépêche, je crois bien qu’il l’y trouvera, car elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon. »
Et il baisa la main de Silviane, il s’en alla, de son air de bel homme indolent et sans malice, que le plaisir lui-même lassait.
Un peu gêné, Pierre dut se laisser présenter à la maîtresse de la maison par Duvillard. Il s’inclina en silence, tandis qu’elle, muette aussi, lui rendait son salut, avec une pudique réserve, un tact approprié à la circonstance, dont aucune ingénue n’était alors capable, même à la Comédie. Et, pendant que le baron accompagnait le prêtre jusqu’à la porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. À peine derrière une portière, il lui avait passé un bras à la taille, il voulait la baiser aux lèvres. Mais elle se défendait encore, elle le savait si peu sérieux, et puis il fallait auparavant qu’il se montrât gentil.
Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succès, arriva devant l’hôtel de la princesse de Harth, avenue Kléber, toujours avec sa voiture, il retomba dans un grand embarras. L’avenue était obstruée d’équipages, amenés par la matinée musicale, et la porte de l’hôtel, garnie d’une sorte de tente de réception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut inabordable, tellement le flot des arrivants s’y pressait.
Comment allait-il pouvoir entrer ? Comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il voir la princesse et demander à entretenir un instant la baronne Duvillard ? Dans sa fièvre, il n’avait point songé à ces difficultés. Et il prenait le parti de gagner la porte à pied, il se demandait de quelle façon il se glisserait parmi la foule, inaperçu, lorsqu’une voix joyeuse le fit se tourner.
« Eh ! monsieur l’abbé, est-ce possible ? voilà que je vous retrouve ici ! »
C’était le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en un jour, séance parlementaire, enterrement, mariage, fête ou deuil quelconque, lorsqu’il était en mal de chronique, ainsi qu’il disait.
« Comment ! monsieur l’abbé, vous venez chez notre aimable princesse voir danser les Mauritaines ! »
Et il se moquait, car ces Mauritaines étaient une troupe de six danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux Folies-Bergères, par la sensualité brûlante de leurs déhanchements. Le ragoût était que ces filles réservaient pour les salons des danses plus libres encore, d’un tel abandon charnel, qu’on ne les aurait certainement pas autorisées dans un théâtre. Et le beau monde se ruait chez les maîtresses de maison hardies, les excentriques, les étrangères, telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.
Lorsque Pierre eut expliqué au petit Massot qu’il courait toujours pour la même affaire, celui-ci, très obligeant, offrit tout de suite de le piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de derrière, l’amena par un couloir dans un coin du vestibule, à rentrée même du grand salon.
De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule, on était là à peu près caché.
« Ne bougez pas, mon cher abbé. Je vais, si je puis, vous déterrer la princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrivée déjà. »
Ce qui surprenait Pierre, c’était l’hôtel entièrement clos, les fenêtres fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n’entrât pas, et toutes les pièces flambant de lampes électriques dans une intensité surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l’air. Et il semblait à Pierre, aveuglé, étouffé, qu’il entrait dans l’au-delà luxurieux d’un de ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve. Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l’ardeur lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui s’agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires une tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.
« Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous attendiez un peu, revint dire Massot. J’ai rencontré Janzen, et il a promis de me l’amener... Vous ne connaissez pas Janzen ? »
Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était une de ses bonnes amies. C’était lui qui avait rendu compte de sa première soirée, l’année d’auparavant, lorsqu’elle avait débuté dans cet hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il la connaissait, autant qu’on pouvait la connaître.
Riche, elle l’était peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l’être, et à un véritable prince ; sans doute ! même l’était-elle encore, malgré son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d’une beauté d’archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé, éclatant. Très intelligente d’ailleurs, elle avait des sautes continuelles et brusques. Incapable d’un effort prolongé, elle allait d’une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c’était ainsi qu’après s’être occupée ardemment de peinture, elle venait de se passionner pour la chimie. À présent, elle se laissait envahir par la poésie.
« Alors, vous ne connaissez pas Janzen ?... C’est Janzen qui l’a jetée dans la chimie, dans l’étude des explosifs surtout ; car, pour elle, vous vous doutez bien que la chimie a l’unique intérêt d’être anarchique... Elle, je la crois vraiment autrichienne, bien qu’il faille en douter, dès qu’elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit russe, mais il doit être allemand... Oh ! l’homme le plus discret, le plus énigmatique, sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à la vie ignorée. Personnellement, j’ai des preuves qui me font penser qu’il a participé à l’effroyable attentat de Barcelone. En tout cas, voici près d’un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par la police. Et rien ne m’ôtera de l’idée qu’il n’a consenti à être l’amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous poils, tenez ! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier ! un Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont l’épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante ! et d’autres, et des aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde !...
Ah ! les colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe ! »
C’était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants de vrais milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélangé des mensonges et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d’étrangers qui, de plus en plus dense, s’abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en jouir, comme à une ville d’aventures et de joie, et il le pourrissait un peu davantage. Était-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes cités qui ont gouverné le monde cet afflux de toutes les passions, de tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé, apporté du globe entier, où s’épanouit en beauté et en intelligence la fleur de la civilisation ?
Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d’une trentaine d’années, très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste. Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher partout. Peut-être, si quelqu’un lui avait déplu, était-elle montée s’enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s’amuser librement chez elle, à leur guise.
« Eh ! la voici ! » dit tout d’un coup Massot.
Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle eût attendu quelqu’un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la bouche un peu forte et trop saignante, montrant d’admirables dents, elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d’argent, des bracelets d’argent, un cercle d’argent dans ses cheveux cendrés, dont la toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée sous un continuel coup de vent.
« Mais tout ce que vous voudrez ! monsieur l’abbé, dit-elle à Pierre, dès qu’elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à notre asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi ! je le coucherai ici quelque part. »
Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre lui demanda si Mme la baronne Duvillard était arrivée déjà :
« Eh ! non, cria-t-elle. Vous m’en voyez toute surprise. Elle doit amener ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m’a formellement promis de venir. »
Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle, laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et symbolique, c’était qu’elle avait, un soir, en causant occultisme avec Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale de l’âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient certains.
Brusquement, elle quitta Pierre.
« Ah ! enfin », murmura-t-elle, soulagée, heureuse.
Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa sœur Camille. Mais, dès le seuil, il venait de rencontrer l’ami pour lequel il venait, le jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille ; et ce fut à peine s’il daigna remarquer l’accueil tendre de Rosemonde ; car il professait que la femme était une bête impure et basse, salissante pour l’intelligence comme pour le corps. Désolée de cette froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux dans la vivante odeur, dans l’aveuglante fournaise du salon.
Massot avait eu l’obligeance d’arrêter Camille, pour l’amener à Pierre, qui, dès les premiers mots, se désespéra.
« Comment ! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée jusqu’ici ? »
La jeune fille, vêtue, à son habitude, d’une robe sombre, bleu paon, était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s’accusait davantage, l’épaule gauche plus haute que la droite.
« Non, elle n’a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier. Nous nous sommes attardés à l’exposition du Lis, elle nous a forcés de la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici. »
C’était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis, espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa rage venait de l’aisance avec laquelle celle-ci s’était quand même débarrassée d’elle, grâce à ce mensonge d’un essayage.
« Mais, dit Pierre ingénument, si j’allais tout de suite chez ce Salmon, peut-être pourrais-je faire passer ma carte ? »
Elle eut un rire aigu, tant l’idée lui parut drôle.
« Oh ! qui sait si vous l’y trouveriez ! Elle avait un autre rendez-vous pressé, elle y est sans doute déjà.
- Alors, mon Dieu ! je vais l’attendre ici. Elle viendra sûrement vous y chercher, n’est-ce pas ?
- Nous chercher, oh ! non, puisque je vous dis qu’elle a des affaires, un autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls, mon frère et moi. »
Et sa douloureuse ironie s’empoisonnait d’une amertume croissante. Il ne comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui retournaient le couteau dans le cœur ! Il devait savoir pourtant, puisque tout le monde savait.
« Ah ! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les larmes lui en montaient aux yeux.
C’est toujours pour ce pauvre vieil homme, dont je m’occupe depuis ce matin. J’ai un mot de monsieur votre père, et M. Gérard m’avait dit... »
Là, il se troubla, il vit clair tout d’un coup, dans la divine insouciance où il était du monde, l’esprit hanté de sa seule passion charitable.
« Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec M. de Quinsac...
- Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille qui n’ignorait rien. Eh bien ! monsieur l’abbé, si vous êtes allé relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue des fois. Vous pouvez venir à l’hôtel vers six heures, mais je doute que vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne. »
Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement elle ne l’avait exécrée à ce point, dans l’envie de sa beauté, de sa joie, du bonheur qu’elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent était comme un flot de boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.
Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle emmena Camille.
« Ah ! ma chère, arrivez donc ! Elles sont extraordinaires, délicieuses, enivrantes ! »
Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s’engouffraient dans le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d’y reprendre leurs danses.
Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris, cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des cavales, sous le fouet du grand rut ; car Pierre vit osciller et se tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l’incendie des lampes électriques allumait un brasier, fumant d’une odeur de chair. Et ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une débauche qui débordait.
Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri, les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre avant de se présenter à l’hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu’allait-il faire ? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les Champs-Élysées, doucement, puisqu’il avait du temps à perdre. Cela, peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l’avait envahi de nouveau, à mesure qu’il rencontrait des obstacles, sans cesse renaissants. Maintenant, il n’avait plus qu’une hâte, achever sa bonne œuvre, qu’il croyait enfin certaine. Et il s’efforçait d’attarder son pas, de prendre une allure de promenade, le long de l’avenue magnifique, que le clair soleil venait de sécher et qu’une foule égayait, sous le ciel redevenu bleu, d’un bleu léger de printemps.
Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas, sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes, des flots d’irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le secouaient d’un besoin de courir, de trouver à l’instant la baronne Duvillard, pour obtenir d’elle l’ordre sauveur.
Il se doutait bien qu’elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en lui, quelle colère désolée d’avoir à attendre de la sorte, pour sauver une existence, qu’elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait avec des regards assassins ! Il lui semblait entendre un craquement formidable, la famille bourgeoise qui s’effondrait : le père chez une fille, la mère aux bras d’un amant, le frère et la sœur sachant tout, l’un glissant aux perversités imbéciles, l’autre enragée, rêvant de voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux et superbe, sans paraître se douter qu’il y avait au bout, quelque part, un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s’anéantir.
Comme Pierre arrivait à la hauteur du cirque d’Été, il eut la surprise de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L’ouvrier devait être venu là s’échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une bosse, le morceau de pain, sans doute, qu’il rapportait au logis. Et, adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient. Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d’une infinie douceur était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi d’une inquiétude voulut l’aborder, le questionner. Mais Salvat, méfiant, se leva, s’en alla du côté du cirque, dans lequel s’achevait un concert, et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.