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Livre IV - II

Un soir, à la fin d’une bonne journée de travail, comme Pierre aidait Thomas, il s’embarrassa dans la jupe de sa soutane, et manqua de tomber.
Marie, qui avait eu un léger cri d’inquiétude, lui dit :
« Pourquoi ne l’ôtez-vous pas ? »
Et elle disait cela sans intention aucune, simplement parce qu’elle trouvait cette robe trop lourde, embarrassante pour certains travaux.
Mais le mot, si droit, si net, s’enfonça dans l’esprit de Pierre, et n’en sortit plus. D’abord, il n’en fut que frappé. Puis, la nuit venue, dès qu’il fut seul dans sa petite maison de Neuilly, il sentit le mot qui le gênait, qui peu à peu lui causait une souffrance, une fièvre intolérable. « Pourquoi ne l’ôtez-vous pas ? » En effet, il aurait dû l’ôter, quelle était donc la raison qui, jusque-là, l’avait empêché d’ôter cette robe si pesante, si douloureuse à ses épaules ? Et l’affreux débat commença, il passa une nuit terrible, sans pouvoir dormir, à revivre toutes ses tortures anciennes.
Cela, pourtant, semblait si facile, de quitter le costume, puisqu’il ne remplissait plus la fonction. Depuis quelque temps, il avait cessé de dire sa messe, et c’était la vraie rupture, l’abandon décisif du sacerdoce. Mais, cette messe, il pouvait la dire de nouveau. Tandis que le jour où il ôterait la soutane, il sentait bien qu’il se dénuderait, qu’il sortirait de la prêtrise, pour ne plus jamais y rentrer. Et c’était donc l’irrévocable décision à prendre. Pendant des heures, il marcha au travers de sa chambre, dans l’angoisse de la lutte.
Ah ! le beau rêve qu’il avait fait, de grandir farouche et solitaire ! Ne plus croire, mais veiller quand même en prêtre chaste et loyal sur la croyance des autres !
Ne pas descendre au parjure, ne pas tomber à la bassesse équivoque du renégat, continuer à être le ministre de l’illusion divine, dans la détresse même de son néant ! C’était ainsi qu’il avait fini par être adoré comme un saint, lui qui niait tout, vide tel qu’un sépulcre, dont le vent a balayé la cendre. Et voilà que le scrupule de ce mensonge le prenait, un malaise qu’il n’avait pas encore senti, la pensée qu’il agirait mal, s’il continuait à ne pas mettre d’accord ses idées et sa vie. Tout son être en était déchiré.
Le débat se posait très nettement. De quel droit restait-il prêtre d’une religion à laquelle il ne croyait plus ? La simple honnêteté ne lui commandait-elle pas de sortir d’une Église, où il niait que Dieu pût se trouver ? Les dogmes n’étaient pour lui que d’enfantines erreurs, et il s’obstinait à les enseigner comme autant de vérités éternelles, toute une vilaine besogne, dont sa conscience maintenant s’effarait. En vain, il tâchait de retrouver le brûlant état d’esprit, le besoin de charité et de martyre qui l’avait fait s’offrir en holocauste, dans la pensée qu’il acceptait de souffrir du doute, de sa vie ravagée et perdue, pourvu qu’il pût encore apporter aux humbles le soulagement de l’espoir. Sans doute la vérité, la nature l’avaient déjà trop repris, il n’était plus que blessé par ce rôle d’apostolat mensonger, il ne se sentait plus l’affreux courage d’appeler Jésus du geste sur les fidèles à genoux, lorsqu’il savait bien que Jésus ne descendrait pas. Et tout croulait, son attitude de pasteur sublime, ce don suprême qu’il faisait de lui, en s’obstinant dans la règle et en donnant pour la foi jusqu’à sa torture de l’avoir perdue.
Que pensait Marie de son long mensonge ? Et le mot revenait : « Pourquoi ne l’ôtez-vous pas ? » Il en avait la conscience meurtrie.
Elle devait l’en mépriser, elle si droite, si loyale. En elle, il résumait tous les blâmes épars, toutes les sourdes critiques que sa conduite soulevait. Il suffisait maintenant qu’elle lui donnât tort, pour qu’il se sentît coupable. Et, cependant, elle ne lui avait jamais témoigné d’un mot sa désapprobation. Si elle le désapprouvait, elle ne se croyait pas le droit sans doute d’intervenir dans une lutte de conscience. Le beau calme qu’elle montrait généreux et sain, l’étonnait toujours. Lui que la hantise de l’inconnu l’obsession du lendemain de la mort traînaient dans une continuelle agonie ! Pendant des journées entières, il l’avait étudiée, suivie des yeux, sans jamais la surprendre en état de doute et de détresse. Cela venait, disait-elle, de ce qu’elle mettait à vivre toute sa joie, tout son effort, tout son devoir, de sorte que vivre lui suffisait, sans qu’elle eût le temps de se terrifier et de se paralyser avec des chimères. Il l’ôterait donc, cette soutane qui l’accablait et le brûlait, puisqu’elle lui avait demandé de son air si tranquille et si fort pourquoi il ne l’ôtait pas.
Mais, vers le matin, comme il s’était enfin jeté sur son lit, en se croyant calmé après avoir pris une décision, il fut remis debout par un étouffement brusque, un recommencement de l’abominable angoisse. Non, non ! il ne pouvait l’ôter, cette robe qui s’était collée à sa chair ! La peau viendrait avec le drap tout son être en serait arraché. Est-ce que la prêtrise n’était pas indélébile, marquant le prêtre à jamais, le parquant à l’écart du troupeau ? Même s’il arrachait la robe avec la peau, le prêtre resterait, objet de scandale et de honte, rayé de la vie commune, maladroit et impuissant. Alors, à quoi bon ? puisque la geôle demeurait close et que, dehors la vie laborieuse et féconde, au grand soleil, n’était plus faite pour lui.
L’impuissance ! l’impuissance ! il s’en croyait frappé au fond des os, jusqu’aux moelles. Et il ne put se décider, il ne retourna que le surlendemain à Montmartre, sans avoir pris un parti, retombé dans son tourment.
D’ailleurs, la maison heureuse s’était enfiévrée, Guillaume lui-même cédait à un trouble grandissant, préoccupé par l’affaire Salvat, pris d’une passion que les journaux, chaque matin irritaient. L’attitude muette et digne de Salvat, déclarant qu’il n’avait pas de complice, avouant tout, mais gardant le silence dès qu’il craignait de compromettre quelqu’un, l’avait profondément touché. L’instruction était bien secrète, seulement, le juge Amadieu, qui s’en trouvait chargé, la menait avec un éclat extraordinaire, toute la presse était encombrée de sa personne et de ses rapports avec l’accusé, des notes, des conversations, des indiscrétions. Heure par heure, grâce aux aveux tranquilles de celui-ci, il avait pu reconstruire l’histoire de l’attentat, ne gardant des doutes que sur la nature de la poudre employée et sur la fabrication de la bombe elle-même. Si Salvat, comme il l’affirmait avait à la rigueur pu charger la bombe chez un ami, il devait mentir, quand il contait que la poudre était simplement de la dynamite, provenant de cartouches volées par des compagnons car les experts affirmaient que jamais la dynamite n’aurait produit les effets constatés. Il y avait là un coin de mystère qui prolongeait l’instruction, et les journaux en abusaient pour publier quotidiennement les histoires les plus folles, les informations les plus saugrenues, dont les titres retentissants faisaient monter la vente.
Guillaume, chaque matin, y trouvait donc un sujet d’irritation croissante.
Malgré son mépris pour Sanier, il ne pouvait s’empêcher d’acheter La Voix du peuple, comme attiré par le flot de boue qui en débordait, s’exaspérant, frémissant d’indignation. Du reste, les autres journaux, Le Globe lui-même, si correct, publiaient des renseignements sans preuve, en tiraient en style plus neutre des réflexions et des jugements d’une révoltante injustice. La besogne de la presse semblait être de salir Salvat, afin de dégrader en sa personne l’anarchie ; et sa vie entière était ainsi devenue une longue abomination : voleur à dix ans, lorsque, triste enfant abandonné, il battait les rues ; plus tard, mauvais soldat, mauvais ouvrier, puni au régiment pour insubordination chassé des ateliers qu’il troublait par sa propagande ; plus tard, sans-patrie, louche aventurier en Amérique, où l’on donnait à entendre qu’il avait commis toutes sortes de crimes ignorés ; sans compter son immoralité profonde, son concubinage dès sa rentrée en France, cette belle-sœur qui avait gardé sa fillette abandonnée, et qu’il avait prise pour femme, sous les yeux mêmes de l’enfant. Les tares étaient ainsi étalées, grossies, en dehors des causes qui les avaient produites, de l’excuse du milieu où elles s’étaient aggravées. Et quelle révolte d’humanité et de justice chez Guillaume, qui connaissait le vrai Salvat, ce tendre et ce mystique, cet esprit chimérique et passionné, jeté dans la vie sans défense, écrasé toujours, exaspéré par l’acharnée misère, aboutissant au rêve de faire renaître l’âge d’or, en détruisant le vieux monde !
Le pis était que tout accablait Salvat, depuis qu’il se trouvait au secret, entre les mains absolues de l’ambitieux et mondain Amadieu. Guillaume savait par son fils Thomas que l’accusé ne pouvait compter sur aucun soutien, parmi ses anciens camarades de l’usine Grandidier.
L’usine recommençait à prospérer, se relevait chaque jour davantage, grâce à la fabrication des bicyclettes ; et l’on disait que Grandidier n’attendait que le petit moteur, dont Thomas cherchait la solution, pour se lancer dans la fabrication en grand des voitures automobiles. Mais, justement, rendu prudent par ces premiers succès, qui payaient à peine des années d’effort, il s’était fait sévère, avait congédié quelques ouvriers entachés d’anarchisme, ne voulant pas que la déplorable affaire de Salvat, autrefois embauché chez lui, jetât un soupçon défavorable sur sa maison. Et, s’il avait gardé Toussaint et son fils Charles, le premier beau-frère de l’accusé, le second soupçonné d’être sympathique à celui-ci, c’était que tous deux travaillaient là depuis vingt ans. Il fallait bien vivre. Toussaint, qui s’était remis péniblement au travail, après son accident, se proposait, s’il était appelé comme témoin à décharge, de ne donner sur son beau-frère que les quelques renseignements privés, tout ce qu’il savait du mariage avec sa sœur.
Un soir que Thomas revenait de l’usine, où il retournait de temps à autre, pour expérimenter son moteur, il conta qu’il avait vu Mme Grandidier, la triste jeune femme, devenue folle à la suite d’une fièvre puerpérale, causée par la perte d’un enfant, et que son mari, obstinément, tendrement, gardait près de lui, dans le grand pavillon qu’il occupait à côté de l’usine. Jamais il n’avait voulu la mettre dans une maison de santé, malgré les crises affreuses parfois, malgré sa douloureuse vie quotidienne avec cette grande enfant si triste et si douce. Les persiennes restaient toujours closes, et c’était une extraordinaire surprise qu’une des fenêtres fût ouverte et que la recluse s’en approchât, dans le clair soleil de cette précoce journée de printemps.
Elle n’y demeura qu’un instant, vision blanche et rapide, toute blonde et jolie, souriante. Déjà une servante refermait la fenêtre, le pavillon retombait à son silence de mort. On disait, dans l’usine, qu’il n’y avait pas eu de crise depuis près d’un mois, et que de là venait l’air de force et de contentement du patron, la main ferme, un peu rude, dont il assurait la prospérité croissante de sa maison.
« Il n’est point mauvais, conclut Thomas, mais il désire se faire respecter, dans la terrible lutte de concurrence qu’il soutient. Il dit qu’à notre époque, lorsque le capital et le salariat menacent de s’exterminer l’un l’autre, le salariat doit encore s’estimer heureux s’il veut continuer à manger, que le capital tombe entre des mains actives et sages... Et, s’il condamne Salvat sans pitié, c’est qu’il croit à la nécessité d’un exemple. »
Ce jour-là, en sortant de l’usine, dans ce quartier de la rue Marcadet, qui est comme une ruche bourdonnante de travail, le jeune homme avait fait une navrante rencontre. Mme Théodore et la petite Céline s’en allaient, après avoir essuyé un refus de la part de Toussaint, qui n’avait même pu leur donner dix sous. Depuis l’arrestation de Salvat, la femme et l’enfant, abandonnées, suspectées, chassées de leur misérable logement, ne mangeaient plus, vivaient errantes, au hasard de l’aumône. Jamais détresse pareille ne s’était abattue sur de pauvres êtres sans défense.
« Père, je leur ai dit de monter jusqu’ici. J’ai pensé qu’on pourrait payer un mois à leur propriétaire, pour qu’elles rentrent chez elles... Tiens ! les voici sans doute. »
Guillaume avait écouté en frémissant, fâché contre lui-même de n’avoir pas songé à ces deux tristes créatures.
C’était l’abominable, l’éternelle histoire : l’homme disparu, la femme et l’enfant au pavé, à la faim. La justice qui frappe l’homme, atteint derrière et tue les innocents.
Très humble et craintive, Mme Théodore entra, de son air effaré de malchanceuse que la vie ne se lassait pas d’accabler. Elle devenait presque aveugle, la petite Céline devait la conduire. Et celle-ci, dans sa robe en loques, avait toujours sa mince figure blonde, intelligente et fine, qu’un rire de jeunesse égayait quand même par moments.
Pierre était là, avec Marie, très touchés tous les deux. Il y avait aussi, aidant Mère-Grand à faire les raccommodages de la maison, Mme Mathis, la mère du petit Victor, qui consentait à aller ainsi en journée, dans quelques familles, ce qui lui permettait de donner parfois une pièce de vingt francs à son fils. Mais Guillaume seul interrogea Mme Théodore.
« Ah ! monsieur, bégaya-t-elle, qui aurait jamais cru Salvat capable d’une pareille affaire, lui si bon, si humain ? C’est pourtant vrai, puisque lui-même a tout conté au juge... Moi, je disais à tout le monde qu’il était en Belgique. Je n’en étais pas bien certaine, et j’aime mieux qu’il ne soit pas revenu nous voir, parce que, si on l’avait arrêté chez nous, ça m’aurait fait une trop grosse peine... Enfin, maintenant qu’ils le tiennent, ils vont le condamner à mort, c’est sûr. »
Céline, qui avait regardé autour d’elle, intéressée, se lamenta brusquement, avec de grosses larmes dans les yeux.
« Oh ! non, oh ! non, maman, ils ne lui feront pas du mal ! »
Guillaume l’embrassa, continua ses questions.
« Que vous dirai-je ? monsieur, la petite est encore incapable de travailler, moi je n’ai plus d’yeux, on ne veut plus même me prendre pour faire des ménages.
Alors, c’est tout simple, on crève de faim... Sans doute, je ne suis pas sans famille, j’ai une sœur très bien mariée, à un employé, M. Chrétiennot, que vous connaissez peut-être. Seulement, il est un peu fier, et pour éviter des scènes à ma sœur, je ne vais plus la voir, d’autant plus qu’elle est désespérée en ce moment d’être retombée enceinte, ce qui est une vraie catastrophe dans un petit ménage, quand on a déjà deux filles... Et voilà pourquoi je n’ai guère que Toussaint, mon frère, à qui je puisse m’adresser. Mme Toussaint n’est pas méchante, mais elle n’est pourtant plus la même, depuis qu’elle passe sa vie à craindre que son mari n’ait une seconde attaque. La première a emporté leurs économies, que deviendrait-elle, s’il lui restait sur les bras, paralysé ? Avec ça, elle est menacée d’une autre charge, car vous devez savoir que son fils Charles a eu la sottise de faire un enfant à la bonne d’un marchand de vin, qui, naturellement, s’est envolée, en lui laissant le gamin... Ça se comprend qu’ils soient gênés eux-mêmes. Je ne leur en veux pas. Ils m’ont déjà prêté des pièces de dix sous, ils ne peuvent pas m’en prêter toujours. »
Molle, résignée, elle continuait, ne se plaignait que pour Céline, car c’était à fendre le cœur, une petite fille si futée, qui faisait tant de progrès à l’école communale et qui se trouvait réduite à battre le pavé comme une pauvresse. D’ailleurs, elle sentait bien qu’on s’écartait d’elles deux, maintenant, à cause de Salvat. Les Toussaint ne voulaient pas se compromettre dans une pareille histoire, et Charles seul avait dit qu’il comprenait qu’on perdît la tête, un beau jour, jusqu’à faire sauter les bourgeois, tant ils se conduisaient d’une façon dégoûtante.
« Moi, je ne dis rien, monsieur, parce que je ne suis qu’une pauvre femme.
Et, tout de même, si vous voulez savoir ce que je pense, je pense que Salvat aurait mieux fait de ne pas faire ce qu’il a fait, parce que c’est nous deux, la petite et moi, qui en sommes les vraies punies... Voyez-vous, ça n’entre pas dans ma cervelle, la petite d’un condamné à mort... »
Mais, de nouveau, Céline l’interrompit, en se jetant à son cou.
« Oh ! maman, oh ! maman, ne dis pas ça, je t’en prie ! Ça ne peut pas être vrai, ça me fait trop de peine. »
Pierre et Marie avaient échangé un regard d’infinie pitié, tandis que Mère-Grand se levait pour monter visiter ses armoires, ayant eu l’idée de donner un peu de linge et quelques vieux vêtements à ces deux misérables créatures. Guillaume, ému jusqu’aux larmes, révolté contre un monde où pouvaient se produire de telles infortunes, glissa son aumône dans la petite main de la fillette, en promettant à Mme Théodore d’aller s’entendre avec son propriétaire, afin qu’il leur rendît leur chambre.
« Ah ! monsieur Froment, reprit la malheureuse, Salvat avait bien raison de dire que vous étiez un brave homme... Et vous le savez aussi, que lui n’est pas un méchant, puisque vous l’avez employé pendant quelques jours... Maintenant qu’il est en prison tout le monde parle de lui comme d’un bandit, et ça me fend le cœur. »
Puis, se tournant vers Mme Mathis, qui avait continué de coudre effacée et discrète, de l’air d’une honnête bourgeoise que toutes ces choses ne devaient point regarder :
« Je vous connais, madame, et je connais surtout votre fils M. Victor, qui est venu souvent causer chez nous...
N’ayez pas peur, ce n’est pas moi qui le dirai, car je ne compromettrai jamais personne. Mais, si M. Victor pouvait parler, il n’y a que lui qui expliquerait bien les idées de Salvat. »
Stupéfaite, Mme Mathis la regardait. Dans son ignorance de la vraie existence et des vraies pensées de son fils, elle restait saisie, confusément terrifiée, à l’idée d’un lien possible entre lui et de telles gens. D’ailleurs, elle n’en voulut rien croire.
« Oh ! vous devez vous tromper... Victor m’a dit qu’il ne venait presque jamais plus à Montmartre, toujours en voyage pour du travail. »
Au son inquiet et frémissant de la voix, Mme Théodore comprit qu’elle n’aurait pas dû mêler ainsi cette dame à ses tristes affaires ; et, tout de suite, humblement, elle s’effaça.
« Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser. Peut-être bien que je me trompe. »
Doucement, Mme Mathis s’était remise à coudre, comme si elle se fût hâtée de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misère décente, où, seule, ignorée, elle mangeait à peine du pain. Ah ! son cher fils adoré, il avait beau la négliger beaucoup, elle n’espérait plus qu’en lui, il restait son dernier rêve, toutes sortes de bonheurs dont il la comblerait un jour !
Mère-Grand redescendit, chargée d’un paquet de hardes et de linge, et ce fut avec des remerciements sans fin que Mme Théodore et la petite Céline se retirèrent. Longtemps après leur départ, Guillaume se promena de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front barré de rides.
Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hésitant et torturé, il eut la surprise d’assister à une visite d’une autre sorte.
Un coup de vent entra, des jupes volantes, des rires en fusée, et c’était la petite princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid, suivait.
« C’est moi, cher maître, je vous avais promis ma visite, en élève que votre génie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu m’amener, dès notre retour de Norvège, car ma première visite est pour vous. »
Elle se tournait, saluait à l’aise, très gracieusement, Pierre et Marie, François et Antoine, qui se trouvaient là.
« Oh ! la Norvège, cher maître, vous n’avez pas idée d’une telle virginité ! Nous devrions tous aller boire à cette source neuve d’idéal, nous en reviendrions tous purifiés, rajeunis, capables des grands renoncements. »
La vérité était qu’elle y avait passé des jours mortels, sans parvenir à se mettre au régime lacté ; que lui imposait son jeune amant. Ce voyage de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces et des neiges, était sans doute d’une élégance rare, qui disait bien la distinction de leur amour, exempt de toute matérialité grossière. Leur âme seule était du voyage, et ils ne devaient y connaître que des baisers d’âme. Le malheur fut, une nuit, dans un hôtel, comme il s’obstinait à la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu’elle s’exaspéra au point de prendre une cravache et de le cingler, à tour de bras. Lui-même eut la faiblesse de se fâcher, de la battre comme plâtre. De sorte qu’ils tombèrent ensuite dans les bras l’un de l’autre et qu’ils succombèrent, se possédèrent, comme des gens du commun. Au réveil, elle trouva médiocre cette sensation qu’elle était venue chercher si loin, tandis que lui ne l’excusa pas d’avoir si bassement dénoué une aventure dont il avait espéré quelque intellectualité.
À quoi bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville déjà souillée de France aurait suffi ? Et, dès le lendemain, n’étant plus assez purs, ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rêve, ils reprirent le bateau.
Brusquement, elle s’interrompit dans son extase pâmée au sujet de la Norvège, car il était inutile de confesser à tous leur échec lamentable. Et elle s’écria :
« À propos, vous savez ce qui m’attendait, à mon retour. J’ai trouvé mon hôtel dévalisé, oh ! complètement. Un saccage dont vous n’avez pas l’idée, et une saleté immonde !... Tout de suite nous avons reconnu la signature, nous avons pensé aux petits amis de Bergaz. »
Guillaume, la veille, avait lu qu’une bande de jeunes anarchistes s’était introduite, en fracturant la baie d’un sous-sol, dans le petit hôtel de la princesse de Harth, laissé désert, sans un serviteur, sans un gardien. Les aimables bandits ne s’étaient pas contentés de tout déménager, jusqu’aux gros meubles, mais ils avaient dû vivre là deux jours et deux nuits, buvant les vins de la cave, festoyant avec des provisions apportées du dehors, souillant les pièces, laissant des traces ignobles de leur passage. Et Rosemonde, quand elle était rentrée là-dedans, plus émerveillée que fâchée de l’aventure, s’était tout de suite souvenue de la soirée passée au Cabinet des Horreurs avec Bergaz et ses deux tendresses, Rossi et Sanfaute, qui avaient su d’elle-même son départ pour la Norvège. Ceux-ci, en effet, venaient d’être arrêtés ; mais Bergaz était en fuite. Elle ne s’étonnait pas trop, avertie déjà, n’ignorant pas que, parmi le monde très mêlé qu’elle recevait, en passionnée d’étrangetés internationales, se trouvaient de terribles messieurs.
Janzen lui avait confié certaines histoires malpropres qu’on attribuait à Bergaz et à sa bande. Cette fois, il n’hésitait pas, il racontait tout haut que Bergaz, après Raphanel, s’était vendu à la police, et que le coup partait de celle-ci, désireuse de salir à jamais l’anarchie, par ce vol retentissant, accompli au milieu de telles ordures. Et la preuve n’en était-elle pas dans ce fait que la police l’avait laissé fuir ?
« J’ai cru, dit Guillaume, que les journaux exagéraient... En ce moment, pour aggraver le cas de ce malheureux Salvat, ils inventent tant d’abominations !
- Oh ! non, reprit gaiement Rosemonde, ils n’ont pu tout dire, c’était trop sale....J’en ai été quitte pour descendre à l’hôtel. J’y suis beaucoup mieux, ça commençait à m’ennuyer d’être chez moi... N’importe, l’anarchie n’est guère propre, je n’ose plus dire que j’en suis. »
Elle riait, et elle sauta brusquement à un autre caprice, elle voulut que le maître lui parlât de ses derniers travaux, sans doute pour prouver qu’elle était capable de le comprendre. Mais l’histoire de Bergaz l’avait rendu soucieux, il se renferma dans des généralités, en ne se montrant plus que d’une politesse assez froide.
Pendant ce temps, Hyacinthe renouvelait connaissance avec François et Antoine, qu’il avait eus pour condisciples au lycée Condorcet. Il n’était venu avec la princesse qu’à contrecœur inquiet de la corvée, et il cédait uniquement à la sourde peur qu’il avait d’elle, depuis qu’elle le battait. Cette petite maison d’un chimiste réprouvé l’emplissait de dédain. Il crut devoir exagérer encore sa supériorité, devant d’anciens camarades qu’il retrouvait dans la basse ornière commune, au travail comme tout le monde.
« Ah ! c’est vrai, dit-il à François en train de prendre des notes dans un livre, tu es entré à l’École normale, tu prépares un examen je crois... Moi, que veux-tu’ ? l’idée d’un collier quelconque me fait horreur. Je deviens stupide, dès qu’il s’agit d’un examen d’un concours. L’infini est la seule route possible... Et puis, la science, entre nous, quelle duperie, quel rétrécissement de l’horizon ! Autant vaut-il rester le petit enfant dont les yeux s’ouvrent sur l’invisible. Il en sait davantage. »
François, ironique parfois, se plut à lui donner raison.
« Sans doute, sans doute. Mais il faut des dispositions naturelles pour rester le petit enfant... Moi, malheureusement, j’ai la misère d’être dévoré par le besoin de savoir. C’est déplorable, je passe mes jours à me casser la tête sur des livres... Oh ! je n’en saurai jamais beaucoup, c’est certain ; et voilà peut-être la raison pour laquelle je m’efforce d’en savoir toujours davantage... Accorde-moi que le travail est, comme la paresse, une façon de passer la vie, ah ! moins élégante sûrement, car tu dois professer qu’il est moins esthétique.
- Moins esthétique, c’est cela même, reprit Hyacinthe. La beauté n’est jamais que dans l’inexprimé, toute vie qui se réalise tombe à l’abjection. »
Cependant, si simple qu’il fût sous l’énormité géniale de ses prétentions, il dut sentir la raillerie. Et il se tourna vers Antoine, qui était resté assis devant le bois qu’il gravait, un portrait de Lise lisant, toujours abandonné et repris toujours, dans son désir d’y mettre le réveil de l’enfant à l’intelligence, à la vie.
« Toi, tu fais de la gravure... Depuis que j’ai renoncé aux vers, à un poème sur La Fin de la Femme, tellement les mots me semblaient grossiers, encombrants, salissants, des pavés pour des maçons, j’ai eu l’idée de me mettre aussi au dessin, à la gravure peut-être...
Mais où est-il le dessin qui dira le mystère, l’Au-delà, le seul monde qui existe et qui importe, n’est-ce pas ? Avec quel crayon l’obtenir, sur quelle planche le rendre ? Il faudrait quelque chose d’impalpable, qui n’existât pas, qui suggérât seulement l’essence des choses et des êtres.
- Pourtant, ce n’est que par la matérialité de ses moyens, dit un peu brutalement Antoine, que l’art peut rendre ce que tu appelles l’essence des choses et des êtres, et ce qui n’est en somme que leur signification totale, celle du moins que nous leur prêtons... Rendre la vie, ah ! là est ma grande passion, et il n’y a pas d’autre mystère que celui de la vie, au fond des êtres, derrière les choses... Quand ma planche vit, je suis content, j’ai créé. »
Une moue d’Hyacinthe dit son dégoût de la fécondité. La belle affaire ! Le premier goujat venu faisait un enfant. Ce qui devenait exquis et rare, c’était l’idée insexuée existant par elle-même. Il voulut expliquer cela, s’embrouilla, se rejeta dans la certitude, rapportée de Norvège, que l’art et la littérature étaient finis en France, tués par la bassesse et par l’abus même de la production.
« C’est évident, conclut gaiement François, ne rien faire c’est avoir déjà du talent. »
Pierre et Marie regardaient, écoutaient, restaient gênés de l’étrangeté de cette invasion, dans l’atelier si grave et si calme d’habitude. La petite princesse fut pourtant très aimable, s’approcha de la jeune fille, admira la merveilleuse finesse d’une broderie qu’elle terminait. Et elle ne voulut point partir sans emporter un autographe de Guillaume, sur un album qu’Hyacinthe dut aller chercher dans la voiture.
Il lui obéissait avec un visible ennui, tous deux déjà las l’un de l’autre ; mais, en attendant quelque autre caprice, elle le gardait, elle s’amusait encore à le terroriser ; et, quand elle l’emmena, après avoir déclaré au maître que ce jour demeurerait pour elle une date mémorable, elle les fit tous sourire, en disant :
« Ah ! ces jeunes gens ont connu Hyacinthe au lycée... N’est-ce pas que c’est un bon petit garçon, et qui serait même gentil, s’il voulait bien être comme tout le monde ? »
Le jour même, Janzen et Bache vinrent passer la soirée chez Guillaume. Les réunions intimes de Neuilly continuaient à Montmartre, une fois par semaine. Pierre, ces jours-là, ne s’en allait que très tard ; et l’on causait sans fin dans l’atelier, ouvert sur le Paris nocturne, étincelant de gaz, dès que les deux femmes et les trois grands fils étaient montés se coucher. Théophile Morin arriva vers dix heures, retenu par des corrections de compositions, toute une lourde besogne pédagogique, sans nul intérêt, qui parfois lui prenait ses nuits.
« Mais c’est une folle ! s’écria Janzen, dès que Guillaume leur eut conté la visite de la princesse. Un instant, lorsque je me suis lié avec elle, j’avais espéré l’utiliser pour la cause. Elle paraissait si convaincue, si hardie !... Ah ! oui, elle n’est que la plus détraquée des femmes, simplement en quête d’émotions nouvelles. »
Le sang aux joues, il sortait enfin de sa froideur accoutumée, du mystère dont il s’enveloppait. Sans doute, il avait souffert de sa rupture avec celle qu’il appelait autrefois la petite reine de l’anarchie, et dont la fortune, les relations si nombreuses et si mêlées, devaient lui avoir semblé des outils tout-puissants de propagande et de victoire.
« Vous savez, reprit-il en se calmant, que son hôtel dévalisé et souillé est un coup de la police...
On a voulu, à la veille du procès de Salvat, achever de perdre l’anarchie dans l’idée des bourgeois. »
Guillaume devint attentif.
« Oui, elle m’a dit cela... Mais je ne crois guère à cette histoire. Si Bergaz n’avait agi que sous l’influence dont vous parlez, on l’aurait arrêté avec les autres, comme autrefois on a, dans le même coup de filet, arrêté Raphanel et ceux qu’il avait vendus... Et puis, J’ai un peu connu Bergaz, c’est un pillard. »
Sa voix s’était assombrie, il eut un geste de grand chagrin.
« Certes, je comprends toutes les revendications, même toutes les légitimes représailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la jouissance, ah ! non, je ne puis m’y faire. La hautaine espérance d’une société juste et meilleure en est dégradée en moi... Ce vol de l’hôtel de Harth m’a désolé. »
Janzen avait son énigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.
« Bah ! affaire d’atavisme, ce sont les siècles d’éducation et de croyance, derrière vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce qu’on ne veut pas rendre... Ce qui me fâche, moi, c’est que Bergaz a choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comédie, un effet oratoire que se prépare le procureur qui demandera la tête de Salvat. »
Il s’obstinait à son explication, dans sa haine de la police peut-être aussi à la suite d’une brouille avec Bergaz, qu’il avait fréquenté. Son existence de sans-patrie, promenée au travers de l’Europe en un rêve sanglant, restait insondable. Et Guillaume renonçant à discuter, se contenta de dire :
« Ah ! ce misérable Salvat, tout l’accable, tout l’écrasera !...
Vous ne sauriez croire, mes amis, dans quelle colère croissante me jette son aventure.
C’est un soulèvement de toutes mes idées de justice et de vérité, que les événements de chaque jour aggravent exaspèrent. Un fou assurément ! mais qui a tant d’excuses, qui n’est au fond qu’un martyr dévoyé ! Et le voilà la victime désignée chargée des crimes d’un peuple, payant pour nous tous ! »
Bache et Morin hochaient la tête, sans répondre. Eux deux professaient l’horreur de l’anarchie. Morin, oubliant que son premier maître, Proudhon, avait lancé le mot, presque la chose ne se souvenait que de son dieu Auguste Comte, pour s’enfermer avec lui dans le bel ordre hiérarchique des sciences, prêt à se résigner au bon tyran, jusqu’au jour où le peuple, instruit et pacifié, serait digne du bonheur. Et, quant à Bache, le vieil humanitaire mystique était en lui profondément blessé par la sécheresse individualiste de la théorie libertaire : il haussait doucement les épaules, il disait que toute solution se trouvait dans Fourier, qui avait à jamais réalisé l’avenir, en décrétant l’alliance du talent, du travail et du capital. Mais l’un et l’autre, pourtant, mécontents de la République bourgeoise, si lente aux réformes, trouvant que leurs idées étaient bafouées et que tout allait de mal en pis, consentaient à se fâcher sur la façon dont les partis adverses s’efforçaient d’utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le conquérir.
« Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministérielle dure depuis trois semaines bientôt ! Tous les appétits s’y montrent à nu, c’est un spectacle écœurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que le président a dû prendre de nouveau le parti d’appeler Vignon à l’Élysée ?
- Oh ! les journaux murmura Morin de son air las, je ne les lis plus...
À quoi bon ? ils sont si mal faits, et ils mentent tous. »
La crise ministérielle, en effet, s’était éternisée. Très correctement, obéissant aux indications que lui fournissait la séance où était tombé le ministère Barroux, le président de la République avait mandé Vignon le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait semblé que c’était une besogne aisée, réclamant au plus deux ou trois jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef du parti radical amènerait avec lui au pouvoir. Mais des difficultés de toutes sortes avaient surgi, Vignon s’était débattu pendant dix jours au milieu d’inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse, craignant de s’user pour plus tard, s’il s’obstinait, il avait dû prévenir le président qu’il renonçait à la tâche. Aussitôt, celui-ci avait fait venir d’autres députés, s’informant, questionnant, jusqu’à ce qu’il en eût trouvé un d’assez brave pour tenter l’expérience à son tour ; et les mêmes faits s’étaient produits, d’abord le projet d’une liste qui semblait devoir devenir définitive en quelques heures, puis des hésitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant à un échec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entravé Vignon venait de recommencer, mystérieux et puissant, comme si toute une bande d’invisibles complices s’employaient à faire avorter les combinaisons, dans un intérêt caché. C’étaient, de partout, et de plus en plus invincibles, mille empêchements qui se levaient, jalousies, incompatibilités, défections, créées dans l’ombre par des mains expertes, grâce à l’emploi de toutes les pressions imaginables, les menaces, les promesses, les passions exaspérées et heurtées.
Et il avait fallu que le président, fort embarrassé, mandât de nouveau Vignon, qui, cette fois, s’étant recueilli, ayant en poche sa liste presque complète, paraissait être certain de réussir dans les quarante-huit heures.
« Ce n’est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informés prétendent que Vignon échouera comme la première fois... Voyez-vous, rien ne m’ôtera de l’idée que c’est la bande à Duvillard qui mène les choses. Au profit de quel monsieur, ah ! ça, je l’ignore. Mais soyez convaincus qu’il s’agit, avant tout, d’étouffer l’affaire des Chemins de fer africains... Si Monferrand n’était pas trop compromis, je flairerais là un tour de sa façon. Avez-vous remarqué comme Le Globe, qui, du matin au soir, a lâché Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec une sympathie respectueuse ? C’est un symptôme grave, car Fonsègue n’a pas l’habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que voulez-vous attendre de cette exécrable Chambre ? Il s’y trame sûrement quelque malpropreté.
- Et ce grand niais de Mège, dit Morin, qui fait les affaires de tous les partis, excepté du sien ! Est-il assez dupe, avec son idée qu’il lui suffira d’user un à un les cabinets, pour aboutir à celui dont il sera le chef ? »
Au nom de Mège, tous s’étaient récriés, mis d’accord par leur commune haine. Bache, qui pourtant pensait comme l’apôtre du collectivisme d’État sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de ses actes, avec une sévérité impitoyable. Quant à Janzen, il le traitait simplement en bourgeois réactionnaire, qu’il faudrait balayer un des premiers. Et c’était là leur passion à tous ils se montraient justes parfois pour des hommes, des adversaires irréconciliables, qui n’avaient aucune de leurs idées, tandis que le grand crime sans pardon possible était de penser à peu près comme eux, sans être absolument d’accord sur toutes choses.
La discussion continua, mêlant et opposant les systèmes, sautant de la politique à la presse, s’égarant, se passionnant, à propos des dénonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot boueux, dans un débordement d’égout. Et Guillaume, qui s’était mis, selon son habitude, à marcher de long en large, sortit de sa dolente rêverie, pour s’écrier :
« Ah ! ce Sanier, quelle besogne immonde ! Il n’y aura bientôt plus ni une chose, ni un être, sur lequel il n’aura pas vomi. On le croit avec soi, et l’on est éclaboussé... N’a-t-il pas raconté hier que, lorsqu’on a arrêté Salvat, au bois de Boulogne, on avait trouvé sur lui des fausses clés et des porte-monnaie, volés à des promeneurs !... Salvat toujours ! Salvat, le sujet inépuisable d’articles, le nom imprimé qui suffit à tripler la vente ! Salvat, l’heureuse diversion pour les vendus des Chemins de fer africains ! Salvat, le champ de bataille où se défont et se font les ministères ! tous l’exploitent et tous l’égorgent. »
Ce fut, cette nuit-là, le cri de révolte et de pitié sur lequel les amis se séparèrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l’immensité braisillante de Paris, avait écouté pendant des heures, sans desserrer les lèvres.
Il était en proie à son doute, à sa lutte intérieure, et aucune solution, aucun apaisement, ne lui était encore apporté par tant d’opinions contradictoires, qui ne tombaient d’accord que pour condamner le vieux monde à disparaître, sans pouvoir rebâtir, d’un même effort fraternel, le monde futur de justice et de vérité. Et le Paris nocturne, semé d’étoiles, étincelant comme un ciel d’été, restait lui aussi la grande énigme, le chaos noir, la cendre obscure toute pétillante d’étincelles, dont la prochaine aurore devait sortir.
Quel avenir s’enfantait là pour la terre entière, quelle parole décisive de salut et de bonheur allait, avec le jour, s’envoler aux quatre points de l’horizon ?
Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans sa colère.
« Ah ! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je le vois bien depuis quelques jours. Mais tu es le maître de ta souffrance, car la lutte n’est qu’en toi, tu peux te vaincre, tandis qu’on ne peut vaincre le monde, lorsque c’est de lui qu’on souffre, et de ses méchancetés, et de ses injustices !... Va, va, sois brave, agis selon ta raison, dans les larmes, et tu seras calmé. »
Cette nuit-là, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa maison de Neuilly, où ne revenaient plus que les ombres de son père et de sa mère, un suprême combat le tint longtemps éveillé. Jamais encore il n’avait senti à ce point le dégoût de son mensonge, cette prêtrise qui était devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu’il s’était résigné à porter comme un déguisement. Peut-être tout ce qu’il venait de voir et d’entendre chez son frère, la misère sociale des uns, l’inutile et folle agitation des autres, le besoin d’une humanité meilleure s’obstinant au milieu des contradictions et des défaillances, lui avait-il fait sentir plus profondément la nécessité d’une vie loyale, vécue normalement au plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rêve qu’il avait fait, cette vie farouche et solitaire du saint prêtre qu’il n’était pas, sans être pris d’un frisson de honte, la conscience trouble, agité du malaise d’avoir si longtemps menti. Et c’était chose décidée, il ne mentirait pas davantage même par charité, pour donner aux autres la divine illusion.
Mais quel arrachement que d’ôter cette soutane qu’il croyait sentir collée à sa peau, et quelle détresse à se dire que, s’il l’arrachait quand même, il resterait décharné, blessé, infirme, sans jamais pouvoir redevenir pareil aux autres hommes !
Pendant cette nuit terrible, ce fut là de nouveau son débat, sa torture. La vie voudrait-elle de lui encore, n’avait-il pas été marqué pour rester éternellement à part ? Il croyait sentir son serment dans sa chair, tel qu’un fer rouge. Se vêtir comme les hommes, à quoi bon ? s’il ne devait plus être un homme. Il avait vécu jusque-là si frissonnant, si malhabile, si perdu dans le renoncement et dans le songe ! Ne plus pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d’une terreur dont il craignait d’être paralysé. Et, quand enfin il se décida, ce fut dans l’angoisse, simplement par loyauté.
Le lendemain, lorsque Pierre revint à Montmartre, il était en pantalon et en veston de couleur sombre. Mère-Grand et les trois fils n’eurent ni un cri de surprise ni même un regard qui pût le gêner. Cela n’était-il pas naturel ? Ils l’accueillirent de leur air tranquille de tous les jours, peut-être même avec plus d’affection, pour lui éviter le premier embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. Il voyait là son œuvre. La guérison venait, comme il l’avait espéré, par lui, chez lui, dans le plein soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait entrer à larges flots.
Marie, elle aussi, avait levé les yeux, regardait Pierre. Elle ignorait tout ce que son mot si logique : « Pourquoi ne l’ôtez-vous pas ? » lui avait fait souffrir. Et elle trouva simplement plus commode pour le travail, qu’il eût ôté sa soutane.
« Pierre, venez donc voir...
Je m’amusais justement, lorsque vous êtes arrivé, à suivre, là-bas, sur Paris, ces fumées que le vent couche vers l’est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le soleil empourpre. Oui, oui ! des vaisseaux d’or, des milliers de vaisseaux d’or qui partent de l’océan de Paris, pour aller instruire et pacifier la terre. »