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Livre II - V

Il y avait un grand mois déjà que Guillaume s’était réfugié chez son frère, dans la petite maison de Neuilly. Presque guéri de sa blessure au poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin. Mais, malgré l’impatience où il était de retourner à Montmartre, pour y retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux l’inquiétaient chaque matin, lui faisaient différer son retour. C’était toujours la même situation, s’éternisant : Salvat maintenant soupçonné, aperçu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours sous le coup d’une arrestation imminente. Et qu’adviendrait-il, parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites ?
Pendant huit jours, la presse ne s’était occupée que du poinçon trouvé sous le porche de l’hôtel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient visité l’usine Grandidier, questionné les ouvriers et le patron, donné des dessins. Certains allaient jusqu’à faire une enquête personnelle, pour mettre eux-mêmes la main sur le coupable. On plaisantait l’impuissance des policiers, et toute une passion s’était rallumée pour cette chasse à l’homme, les journaux débordaient des imaginations les plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore étaient annoncées, Paris devait sûrement sauter un beau matin. La Voix du peuple inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de menaces, des placards incendiaires, de vastes complots ténébreux. Et jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n’avait soufflé la démence au travers d’une ville.
Dès son réveil, Guillaume attendait donc avec fièvre les journaux, frémissant chaque fois à l’idée qu’il allait apprendre l’arrestation de Salvat.
La violente campagne qui s’y faisait, les inepties et les férocités qu’il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente énervée. On avait arrêté des suspects, au hasard du coup de filet, toute la tourbe soupçonnée d’anarchie, d’honnêtes ouvriers et des bandits, des illuminés et des fainéants, le plus extraordinaire pêle-mêle que le juge d’instruction Amadieu s’efforçait de transformer en une vaste association de malfaiteurs. Et Guillaume un matin, avait même lu son nom, cité à propos d’une perquisition chez un journaliste révolutionnaire de grand talent, dont il était l’ami. Son cœur bondissait de révolte, mais n’était-il pas prudent de patienter encore, au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d’une heure à l’autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et l’y arrêter, si elle l’y trouvait ?
Dans cette sourde angoisse continue, les deux frères, étroitement enfermés, menaient l’existence la plus solitaire et la plus douce. Pierre lui-même évitait maintenant de sortir, passait là ses journées. On était aux premiers jours de mars, un printemps hâtif donnait au petit jardin un charme jeune, d’une tiédeur délicieuse. Mais Guillaume depuis qu’il avait quitté le lit, s’était installé surtout dans l’ancien laboratoire de leur père transformé en vaste cabinet de travail. Tous les papiers, tous les livres de l’illustre chimiste s’y trouvaient encore, et le fils venait d’y découvrir des études commencées, toute une lecture passionnante qui le retenait du matin au soir. À son insu, c’était grâce à ce travail qu’il supportait patiemment sa réclusion volontaire. Assis de l’autre côté de la grande table, Pierre lisait aussi le plus souvent ; mais que de fois ses yeux se levaient du livre, se perdaient dans la rêverie sombre, dans le néant où il retombait toujours ! Durant des heures, les deux frères demeuraient ainsi côte à côte, sans prononcer une parole, absorbés, noyés de silence.
Pourtant ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie, l’assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se rencontraient ils échangeaient un sourire ils n’éprouvaient pas le besoin de se dire autrement combien ils s’étaient remis à s’aimer. C’était l’ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute cette maison de leur enfance, et leur père et leur mère qu’ils sentaient revivre dans l’air si calme qu’ils respiraient. La baie vitrée s’ouvrait sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prêter l’oreille au grondement lointain, à la clameur plus haute de la grande ville.
Des fois aussi, ils s’interrompaient, s’étonnaient d’entendre un pas continu, au-dessus de leurs têtes. C’était Nicolas Barthès qui s’oubliait là, dans la chambre d’en haut, depuis que Théophile Morin l’avait amené, le soir de l’attentat, demandant asile. Il n’en descendait guère, se risquait à peine dans le jardin, de crainte, disait-il, qu’on ne l’aperçût et qu’on ne le reconnût, d’une maison lointaine, dont un bouquet d’arbres masquait les fenêtres. Cette hantise de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas, là-haut, de lion en cage, cette obstinée promenade de l’éternel prisonnier qui avait passé les deux tiers de sa vie au fond de tous les cachots de France, pour la liberté des autres, n’en ajoutait pas moins, dans la petite maison silencieuse, une mélancolie attendrissante, le rythme même de tout ce qu’on espérait de bon et de grand, de tout ce qui ne viendrait sans doute jamais.
Les visites étaient rares, qui tiraient les deux frères de leur solitude.
Depuis que la blessure de Guillaume se cicatrisait, Bertheroy venait moins souvent. Le plus assidu restait Théophile Morin, dont le discret coup de sonnette, tous les deux jours, tintait le soir, à la même heure. Il avait pour Barthès le culte qu’on a pour un martyr, bien qu’il ne partageât pas ses idées. Il montait passer une heure près de lui, et sans doute l’un et l’autre parlaient peu, car pas un bruit ne sortait de la chambre. Lorsqu’il s’asseyait un instant dans le laboratoire, avec les deux frères, Pierre était frappé de son air de grande lassitude, les cheveux et la barbe d’un gris de cendre, la face éteinte, usée par le professorat. Et il ne voyait les yeux résignés se rallumer comme des braises, que lorsqu’il lui parlait de l’Italie. Un jour qu’il lui avait nommé Orlando Prada, le grand patriote, son compagnon de victoire, dans la légendaire expédition des Mille, il était resté stupéfait du brusque incendie d’enthousiasme qui faisait flamber son visage mort. Ce n’étaient que des éclairs, le vieux professeur bientôt reparaissait ; et l’on ne retrouvait alors en lui que le compatriote et l’ami de Proudhon, devenu plus tard un disciple étroit d’Auguste Comte. De Proudhon, il gardait la révolte du pauvre contre le riche, le besoin d’une répartition équitable de la fortune. Mais les temps nouveaux l’effaraient, il ne pouvait aller, par doctrine et par tempérament, jusqu’au bout des moyens révolutionnaires. Comte lui avait ensuite donné des certitudes inébranlables dans l’ordre intellectuel, il s’en tenait à la logique, à la claire et décisive méthode du positivisme, hiérarchisant toutes les connaissances, rejetant les inutiles hypothèses métaphysiques, convaincu que par la science seule se résoudrait le problème humain, social et religieux.
Seulement, dans sa modestie, dans sa résignation, cette foi restée solide n’allait pas sans une secrète amertume, car rien ne semblait marcher raisonnablement à son but. Comte lui même avait fini par le plus trouble des mysticismes, les grands savants étaient pris de terreur devant la vérité, les barbares enfin menaçaient le monde d’une nuit nouvelle, ce qui le rendait presque réactionnaire en politique, résigné d’avance à la venue du dictateur qui remettrait un peu d’ordre, pour que l’instruction de l’humanité s’achevât.
Les autres visiteurs, parfois, étaient Bache et Janzen, qui arrivaient toujours ensemble, et la nuit seulement. Ils s’attardaient, certains soirs, dans le vaste cabinet de travail, à causer avec Guillaume, jusqu’à des deux heures du matin. Bache surtout, gras et paterne, ses petits yeux tendres à demi noyés dans la neige des cheveux et de la grande barbe, parlait d’une façon lente, onctueuse, interminable, dès qu’il exposait ses idées. Il ne faisait que saluer courtoisement Saint-Simon, l’initiateur, qui avait posé le premier la loi de la nécessité du travail, à chacun selon ses œuvres. Mais, lorsqu’il en venait à Fourier, sa voix s’attendrissait, il disait toute sa religion. Celui-ci était le vrai Messie attendu des temps modernes, le Sauveur dont le génie avait jeté la bonne semence du monde futur, en réglementant la société de demain, telle qu’elle s’établirait certainement. La loi d’harmonie était promulguée, les passions libérées enfin et sainement utilisées en allaient être les rouages, le travail rendu attrayant devenait la fonction même de la vie. Rien ne le décourageait : qu’une commune commençât à se transformer en phalanstère, le département entier suivrait bientôt, puis les départements voisins, puis la France.
Il acceptait jusqu’à l’œuvre de Cabet, dont l’Icarie n’était point si sotte. Il rappelait la motion qu’il avait faite, en 1871, lorsqu’il siégeait à la Commune pour que les idées de Fourier fussent appliquées à la République française ; et il paraissait convaincu que les troupes de Versailles en étouffant dans le sang l’idée communaliste, avaient retardé d’un demi-siècle le triomphe du communisme. Maintenant, quand on reparlait des tables tournantes, il affectait de rire ce qui ne l’empêchait pas d’être demeuré au fond un spirite impénitent. Depuis qu’il était conseiller municipal, il flottait d’une secte socialiste à une autre, selon qu’elles se rapprochaient plus ou moins de sa foi ancienne. Et il était tout entier dans ce besoin de foi, dans ce tourment du divin, qui, après lui avoir fait chasser Dieu des églises, le lui faisait retrouver dans le pied d’un meuble.
Janzen, lui, était aussi muet que son ami Bache était bavard. Il ne lâchait que de courtes phrases, mais elles cinglaient comme des fouets, elles coupaient comme des sabres. Ses idées, ses théories en restaient un peu obscures, d’autant plus que sa difficulté à s’exprimer en français, reculait ce qu’il disait dans une sorte de brume. Il était de là-bas, très loin, Russe, Polonais, Autrichien, Allemand peut-être, on ne savait pas au juste, en tout cas un sans-patrie, promenant par-dessus les frontières son rêve de fraternité sanglante. Lorsque, très froid, sans un geste, avec sa face de Christ pâle et blond, il laissait tomber un de ses mots terribles qui faisait place nette comme un coup de faux dans un pré, il n’en ressortait guère que la nécessité de raser ainsi les peuples pour ensemencer de nouveau la terre d’un peuple jeune et meilleur.
À chaque opinion de Bache, le travail rendu agréable par des règlements de police, le phalanstère organisé ainsi qu’une caserne, la religion restaurée en un déisme panthéiste ou spirite, il haussait doucement les épaules. À quoi bon de tels enfantillages, des raccommodages hypocrites, lorsque la maison croulait et que le seul parti honnête était de la jeter à terre, pour reconstruire de toutes pièces, avec des matériaux neufs, la solide maison de demain ? Sur la propagande par le fait, par les bombes, il se taisait, il avait un simple geste d’espoir infini. Il l’approuvait évidemment. Dans l’inconnu de son passé la légende qui faisait de lui un des auteurs de l’attentat de Barcelone, mettait un éclat d’affreuse gloire. Un jour que Bache, en lui parlant de son ami Bergaz, ce vague coulissier, compromis déjà dans une affaire de vol, l’avait nettement traité de bandit, il s’était contenté de sourire, en disant, de son air tranquille, que le vol n’était qu’une restitution forcée. Et, chez cet homme instruit, affiné, dont la vie de mystère cachait peut-être des crimes, mais pas un acte d’improbité basse, on sentait un théoricien implacable, têtu, résolu à mettre le feu au monde, pour le triomphe de l’idée.
Certains soirs, lorsque Théophile Morin se rencontrait avec Bache et Janzen, et que tous les trois et Guillaume s’oubliaient à causer très tard dans la nuit, Pierre les écoutait désespérément, du coin d’ombre où il se tenait immobile, sans jamais prendre part aux discussions. Il s’était passionné, les premières fois, en homme qui, meurtri par ses négations, affolé par son besoin de vérité, songeait à établir le bilan des idées du siècle, à étudier toutes celles qui s’étaient produites, pour tâcher d’en dégager le chemin parcouru, le bénéfice acquis.
Mais, dès les premiers pas, à les entendre tous les quatre discuter sans conciliation possible, il s’était rebuté, éperdu de nouveau. Après les échecs de son enquête à Lourdes, à Rome, dans cette troisième expérience qu’il faisait avec Paris, il comprenait bien que c’était tout le cerveau du siècle qui se trouvait en question, les vérités nouvelles, l’évangile attendu, dont la prédication allait changer la face de la terre. Et, brûlant de trop de zèle, il passait d’une foi à une autre, rejetant celle-ci, pour en accepter une troisième. D’abord, s’il s’était senti positiviste avec Théophile Morin, évolutionniste et déterministe avec son frère Guillaume, le communisme humanitaire de Bache l’avait ensuite attendri par son rêve fraternel d’un prochain âge d’or. Il n’était pas jusqu’à Janzen qui ne l’avait ébranlé un instant, si convaincu, d’une fierté si farouche, dans son rêve théorique de l’individualisme libertaire. Puis, il avait perdu pied, il n’avait plus vu que les contradictions les incohérences chaotiques de l’humanité en marche. Ce n’était qu’un amoncellement continu de scories, où il se perdait. Fourier avait beau être issu de Saint-Simon, il le niait en partie ; et, si la doctrine de celui-ci s’immobilisait dans une sorte de sensualisme mystique, la doctrine de celui-là semblait aboutir à un code d’enrégimentement inacceptable. Proudhon démolissait sans rien reconstruire. Comte, qui créait la méthode et mettait la science à sa place en la déclarant l’unique souveraine, ne soupçonnait même pas la crise sociale dont le flot menaçait de tout emporter, finissait en illuminé d’amour, terrassé par la femme. Et ces deux-là, aussi, entraient en lutte, se battaient contre les deux autres, à ce point de conflit et d’aveuglement général, que les vérités apportées par eux en commun, en restaient obscurcies, défigurées, méconnaissables.
Et de là l’extraordinaire gâchis de l’heure présente, Bache avec Saint-Simon et Fourier, Théophile Morin avec Proudhon et Comte, ne comprenant plus rien à Mège, le député collectiviste l’exécrant, le foudroyant, lui et le collectivisme d’État, comme ils foudroyaient d’ailleurs toutes les sectes socialistes actuelles sans bien se rendre compte qu’elles étaient pourtant issues de leurs maîtres. Ce qui semblait donner raison au terrible et froid Janzen, quand il déclarait que la maison était irréparable qu’elle croulait dans la pourriture et dans la démence, et qu’il fallait l’abattre.
Une nuit, après le départ des trois visiteurs, Pierre, resté avec Guillaume, le vit s’assombrir et marcher à pas lents. Sans doute il venait lui-même de sentir l’écroulement de tout. Et il continua de parler, sans même se rendre compte que son frère seul l’écoutait. Il dit son horreur de l’État collectiviste de Mège, l’État dictateur rétablissant plus étroitement l’antique servage. Toutes les sectes socialistes, qui s’entre-dévoraient, péchaient par l’arbitraire organisation du travail, asservissaient l’individu au profit de la communauté. C’était pourquoi, forcé de concilier les deux grands courants, les droits de la société, les droits de l’individu, il avait fini par mettre toute sa foi dans le communisme libertaire, cette anarchie où il rêvait l’individu délivré, évoluant, s’épanouissant, sans contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N’était-ce pas la seule théorie scientifique, les unités créant les mondes, les atomes faisant la vie par l’attraction, l’ardent et libre amour ? Les minorités oppressives disparaissaient, il n’y avait plus que le jeu libéré des facultés et des énergies de chacun, arrivant à l’harmonie dans l’équilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de l’humanité en marche.
Il imaginait ainsi un peuple sauvé de la tutelle de l’État, sans maître, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son être, s’entendait à son gré avec ses voisins, pour les mille nécessités de l’existence ; et de là naissait la société, l’association librement consentie, des centaines d’associations diverses, réglant la vie sociale, toujours variables d’ailleurs, opposées, hostiles même ; car le progrès n’était fait que de conflits et de luttes, le monde ne s’était créé que par le combat des forces contraires. Et c’était tout, plus d’oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la terre, avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au peuple, le légitime propriétaire, qui saurait en jouir justement, logiquement, lorsque rien d’anormal n’entraverait plus son expansion. Alors seulement la loi d’amour agirait, on verrait la solidarité humaine, qui est, entre les hommes, la forme vivante de l’attraction universelle, prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une famille étroite.
Beau rêve, rêve très noble et très pur de la liberté totale, de l’homme libre dans la société libre, auquel devait aboutir un esprit supérieur de savant, après avoir parcouru les autres sectes socialistes, toutes entachées de tyrannie. Le rêve anarchique est sûrement le plus haut, le plus fier, et quelle douceur de s’abandonner à l’espoir de cette harmonie de la vie qui, d’elle-même, livrée à ses forces naturelles, créerait le bonheur !
Quand Guillaume se tut, il sembla sortir d’un songe, il regarda Pierre avec quelque effarement, dans la crainte d’en avoir trop dit, de l’avoir blessé.
Pierre, ému, un instant conquis, venait de sentir se dresser en lui l’objection pratique terrible, destructive de tout espoir. Pourquoi l’harmonie n’avait-elle pas agi aux premiers jours du monde, à la naissance des sociétés ? Comment la tyrannie avait-elle triomphé, livrant les peuples aux oppresseurs ? Et, si l’on réalisait jamais ce problème insoluble de tout détruire, de tout recommencer, qui donc pouvait promettre que l’humanité, obéissant aux mêmes lois, ne repasserait pas par les mêmes chemins ? Elle était en somme aujourd’hui ce que la vie l’avait faite, et rien ne prouvait que la vie ne la referait pas ce qu’elle était. Recommencer, ah ! oui ! mais pour autre chose ! Et cette autre chose était-elle vraiment dans l’homme ? N’était-ce pas l’homme lui-même qu’il aurait fallu changer ? Certes, repartir d’où l’on en était, pour continuer l’évolution commencée, quelle lenteur et quelle attente ! Mais quel danger, quel retard même, si l’on revenait en arrière, sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au milieu du chaos des décombres !
« Couchons-nous, dit Guillaume en souriant. Suis-je bête de te fatiguer avec toutes ces choses qui ne te regardent pas ! »
Pierre allait se passionner, ouvrir son être, en montrer les affreux combats. Mais une pudeur encore le retint, son frère ne connaissait de lui que le mensonge du prêtre croyant, fidèle à sa foi. Et, sans répondre, il gagna sa chambre.
Le lendemain soir, vers dix heures, Guillaume et Pierre lisaient dans le grand cabinet de travail, lorsque Janzen se fit annoncer, avec un ami, par la vieille servante. C’était Salvat. Et cela fut très simple.
« Il a voulu vous voir, expliqua Janzen à Guillaume.
Je l’ai rencontré, il m’a supplié de l’amener ici, quand il a su votre blessure et votre inquiétude... Ce n’est guère prudent. »
Guillaume, surpris, s’était levé, dans l’émotion que lui causait une pareille démarche ; tandis que Pierre, bouleversé par l’entrée de cet homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.
« Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gêné, cela m’a fait bien de la peine, quand on m’a dit l’embêtement où je vous ai mis, car je n’oublierai jamais que vous avez été bon pour moi, un jour que tout le monde me jetait à la porte... »
Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond d’une main dans l’autre.
« Alors, j’ai tenu à venir vous dire moi-même que, si je vous ai pris une cartouche de votre poudre, un soir où vous tourniez le dos, c’est là, dans toute l’histoire, la seule chose dont j’ai un vrai remords, puisque ça peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que vous n’avez rien à craindre de moi, que je me laisserai vingt fois couper le cou, plutôt que de prononcer votre nom... Voilà tout ce que j’avais sur le cœur. »
Il retomba dans son silence embarrassé, tandis que ses bons yeux de chien fidèle, ses yeux de rêverie et de tendresse, restaient fixés sur Guillaume, d’un air d’adoration respectueuse. Et Pierre le regardait toujours, à travers l’exécrable vision que son entrée venait d’évoquer en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l’enfant blonde et jolie, étendue là-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l’hôtel Duvillard. Ce fou, cet assassin, était-ce possible qu’il fût là et qu’il eût les yeux humides ?
Guillaume, touché, s’était approché pour serrer la main de l’homme.
« Je sais bien, Salvat, que vous n’êtes pas un méchant.
Mais quelle bête et abominable chose vous avez faite, mon garçon ! »
Doucement, sans se fâcher Salvat sourit.
« Oh ! monsieur Froment, si c’était à refaire, je le referais. Ça vous savez, c’est mon idée. Et, à part vous, je le répète, tout va bien, je suis content. »
Il ne voulut pas s’asseoir, il causa debout un instant encore avec Guillaume ; pendant que Janzen, comme s’il se fût désintéressé, en désapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse s’était assis, pour feuilleter un livre d’images. Guillaume tira de Salvat ce qu’il avait fait le jour de l’attentat, sa course errante affolée de chien battu au travers de Paris, la bombe promenée partout, d’abord dans son sac à outils, puis sous son veston, et l’hôtel Duvillard dont la porte cochère était fermée, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barré le seuil, et le cirque où il avait songé trop tard à faire une hécatombe de bourgeois, et l’hôtel Duvillard enfin où il était revenu échouer, comme attiré par la force même du destin. Son sac à outils dormait au fond de la Seine, il l’y avait jeté dans une haine brusque du travail qui n’arrivait même pas à le nourrir, lui et les siens, ne gardant que la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis il dit sa fuite, l’explosion formidable ébranlant derrière lui le quartier, sa joie et son étonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles, où l’on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard, sans savoir ni où ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donné cent sous. D’autres camarades l’aidaient le gardaient une nuit, le faisaient filer, au moindre péril.
Toute une complicité tacite l’avait, jusque-là, sauvé de la police. Fuir à l’étranger ? Il en avait bien eu l’idée un instant, mais son signalement devait être partout, on le guettait à la frontière, n’était-ce pas hâter son arrestation ? Paris, c’était l’océan nulle part il ne courait moins de risques. D’ailleurs, il n’avait plus ni la volonté ni l’énergie de fuir, fataliste à sa manière, ne trouvant pas la force de quitter le pavé parisien, attendant qu’on l’y arrêtât, à l’état dernier d’épave sociale, désemparé, roulé parmi la foule dans le rêve éveillé qui l’emportait.
« Et votre fille, votre petite Céline, demanda Guillaume, vous êtes-vous risqué à retourner la voir ? »
Salvat eut un geste vague.
« Non, que voulez-vous ? Elle est avec maman Théodore. Des femmes, ça se trouve toujours. Et puis, quoi ? je suis fini, je ne puis plus rien pour personne. C’est comme si j’étais déjà mort. »
Des larmes pourtant montaient à ses yeux.
« Ah ! la pauvre petite ! Je l’ai embrassée de tout mon cœur avant de partir. Sans elle et sans la femme que je voyais crever de faim, peut-être que je n’aurais jamais eu l’idée de la chose. » Puis, il dit simplement qu’il était prêt à mourir. S’il avait fini par poser sa bombe chez le banquier Duvillard, c’était qu’il le connaissait bien, qu’il le savait le plus riche de ces bourgeois, dont les pères, à la Révolution, avaient dupé le peuple, en prenant pour eux tout le pouvoir et tout l’argent, qu’ils s’entêtaient, aujourd’hui, à garder, sans même vouloir en rendre les miettes. La Révolution, il l’entendait à sa manière, en illettré qui s’était instruit dans les journaux et dans les réunions publiques.
Et il parlait de son honnêteté en se tapant du poing sur la poitrine, il n’admettait pas surtout qu’on doutât de son courage, parce qu’il avait fui.
« Je n’ai jamais volé personne, moi, et si je ne vais pas me livrer aux argousins, c’est qu’ils peuvent bien prendre la peine de me trouver et de m’arrêter. Mon affaire est claire, je le sais, depuis qu’ils ont ce poinçon et qu’ils me connaissent. Ça n’empêche qu’il serait bête de leur mâcher la besogne. Mais, si ce n’est pas demain, que ce soit donc après-demain, car je commence à en avoir assez, d’être traqué comme une bête et de ne plus savoir comment je vis. »
Curieusement, Janzen avait cessé de feuilleter le livre d’images, pour le regarder. Un dédain souriait au fond de ses yeux froids. Il dit, dans son français hésitant :
« On se bat, on se défend, on tue les autres et on tâche de ne pas être tué. C’est la guerre. » Cela tomba dans le profond silence. Salvat ne parut pas avoir entendu, et il bégaya sa foi, en une phrase embarrassée de grands mots : le sacrifice de son existence, pour que la misère enfin cessât ; l’exemple d’un grand acte donné, avec la certitude que d’autres héros naîtraient de lui, pour continuer la lutte. Et, dans cette foi très sincère, dans son illuminisme de rédempteur, entrait aussi l’orgueil du martyre, la joie d’être un des saints rayonnants et adorés de la naissante Église révolutionnaire.
Comme il était venu, il s’en alla. Quand Janzen l’eut repris, il sembla que la nuit qui l’avait amené, le remportait dans son inconnu. Et Pierre, alors seulement, se leva, ouvrit toute grande la baie large du cabinet, étouffant, en un brusque besoin d’air.
La nuit de mars était très douce, une nuit sans lune, dans laquelle ne montait que la clameur mourante de Paris, invisible là-bas, à l’horizon.
Ainsi qu’à son habitude, Guillaume s’était mis à marcher lentement Puis, il parla, oubliant de nouveau qu’il s’adressait à ce prêtre, qui était son frère.
« Ah ! le pauvre être ! comme l’on comprend son acte de violence et d’espoir ! Tout son passé d’inutile travail, de misère sans cesse accrue, est là qui l’explique. Puis, il y a une contagion de l’idée les réunions publiques où l’on se grise de mots, les conciliabules entre compagnons dans lesquels la foi s’affirme, l’esprit s’exalte... En voici un, par exemple, que je crois bien connaître. Il est bon ouvrier, sobre, brave. L’injustice l’a toujours exaspéré. Peu à peu, le désir du bonheur de tous l’a jeté hors du réel, dont il a fini par avoir l’horreur. Et comment veut-on qu’il ne vive pas dans le rétive, un rêve de rachat qui tourne à l’incendie et au meurtre ?... Là, devant moi, je le regardais, il me semblait voir un des premiers esclaves chrétiens de l’ancienne Rome. Toute l’iniquité de la vieille société païenne, agonisante sous la pourriture de la débauche et de l’argent, pesait à ses épaules, l’écrasait. Il revenait des catacombes, il avait chuchoté des paroles de délivrance et de rédemption, avec de misérables frères, au milieu des ténèbres. Et la soif du martyre le brûlait, il crachait à la face des Césars, il insultait les dieux, pour que l’ère de Jésus vînt abolir enfin l’esclavage. Et il était prêt à mourir sous la dent des bêtes. »
Pierre ne répondit pas tout de suite. Déjà la propagande secrète la foi militante des anarchistes l’avaient frappé, comme ayant des ressemblances avec celles des sectaires chrétiens, au début.
Ceux-là, à l’exemple de ceux-ci, se jettent dans une espérance nouvelle, pour que justice enfin soit rendue aux humbles. Le paganisme disparaît par lassitude de la chair, besoin d’autre chose, d’une foi candide et supérieure. C’était le jeune espoir arrivant historiquement à son heure, ce rêve du paradis chrétien, ouvrant l’autre vie, avec ses compensations. Aujourd’hui que dix-huit siècles ont épuisé cet espoir, que la longue expérience est faite, l’éternel esclave dupé, l’ouvrier fait le nouveau rêve de remettre le bonheur sur cette terre, puisque la science lui prouve chaque jour davantage que le bonheur dans l’Au-delà est un mensonge. Que ce soit une illusion encore, mais qu’elle soit renouvelée, rajeunie et vivace, dans le sens de la vérité conquise ! Il n’y a là que l’éternelle lutte du pauvre et du riche, l’éternelle question de plus de justice et de moins de souffrance. Et la conjuration des misérables est la même, la même affiliation, la même exaltation mystique, la même folie de l’exemple à donner et du sang à répandre.
« Mais, dit enfin Pierre, tu ne peux être avec ces bandits, ces assassins dont la violence sauvage me fait horreur. Hier, je t’ai laissé parler, tu rêvais un peuple si grand, si heureux, cette anarchie idéale, où chaque être serait libre dans la liberté de tous les êtres. Seulement, quelle abomination, quel soulèvement de la raison et du cœur, lorsque de la théorie on descend à la propagande, à la mise en pratique ! Si tu es le cerveau qui pense, quelle est donc l’exécrable main qui agit, pour qu’elle tue ainsi les enfants, qu’elle enfonce les portes et qu’elle vide les tiroirs ? Est-ce que tu acceptes cette responsabilité, est-ce que l’homme que tu es, ton éducation, ta culture, tout l’atavisme social que tu as derrière toi, ne se révolte pas, à l’idée de voler, de tuer ? »
Guillaume s’arrêta net, frémissant, devant son frère.
« Voler, tuer, non ! non ! je ne veux pas ! Mais il faut tout dire, bien établir l’histoire de l’heure mauvaise que nous traversons. C’est une démence qui souffle, et la vérité est qu’on a fait le nécessaire pour la provoquer. Aux premiers actes, encore innocents des anarchistes, la répression a été si dure, la police a si rudement malmené les quelques pauvres diables tombés dans ses mains, que toute une colère a monté peu à peu, pour aboutir aux horribles représailles. Songe donc aux pères battus, jetés en prison, aux mères et aux enfants crevant de faim sur le pavé, aux vengeurs affolés que laisse derrière lui chaque anarchiste mourant sur l’échafaud. La terreur bourgeoise a fait la sauvagerie anarchiste. Et puis, tiens ! un Salvat, sais-tu de ce dont est fait son crime ? De nos siècles d’impudence et d’iniquité, de tout ce que les peuples ont souffert, de tous les chancres actuels qui nous rongent, l’impatience de jouir, le mépris du faible, le monstrueux spectacle que présente notre société en décomposition. »  
Il s’était remis à marcher lentement, il continua, comme s’il eût réfléchi à voix haute.
« Ah ! pour en venir où j’en suis, que de réflexions, que de combats ! Je n’étais qu’un positiviste, moi, un savant tout à l’observation et à l’expérience, n’acceptant rien en dehors du fait constaté. Scientifiquement, socialement, j’admettais l’évolution simple et lente, enfantant l’humanité comme l’être humain lui-même est enfanté. Et c’est alors que, dans l’histoire du globe, puis dans celle des sociétés, il m’a fallu faire la place du volcan, le brusque cataclysme, la brusque éruption, qui a marqué chaque phase géologique, chaque période historique. On en arrive ainsi à constater que jamais un pas n’a été fait, un progrès accompli, sans l’aide d’épouvantables catastrophes.
Toute marche en avant a sacrifié des milliards d’existences. Notre étroite justice se révolte, nous traitons la nature d’atroce mère, mais si nous n’excusons pas le volcan, il faut pourtant bien le subir en savants prévenus, lorsqu’il éclate... Et puis, ah ! et puis, je suis peut-être un rêveur comme les autres, j’ai mes idées. »
Et, d’un grand geste, il avoua le rêveur social qu’il était, à côté du savant scrupuleux, très méthodique, très modeste devant les phénomènes. Son effort constant était de tout ramener à la science, et il avait un grand chagrin de ne pouvoir constater scientifiquement, dans la nature, l’égalité, ni même la justice, dont le besoin le hantait, socialement. C’était là son désespoir, de ne pas arriver à mettre d’accord sa logique d’homme de science et son amour d’apôtre chimérique. Dans cette dualité, la haute raison faisait sa tâche à part, tandis que le cœur d’enfant rêvait de bonheur universel, de fraternité entre les peuples, tous heureux, plus d’iniquités, plus de guerre, l’amour seul maître du monde.
Mais Pierre resté près de la grande baie ouverte, les yeux dans la nuit, vers Paris, d’où montaient les derniers grondements de l’âpre soirée, était envahi du flot débordant de son doute et de son désespoir. C’était trop, ce frère tombé chez lui avec ses croyances de savant et d’apôtre, ces hommes qui venaient discuter de tous les bouts de la pensée contemporaine, ce Salvat enfin qui apportait l’exaspération de son acte de fou. Et, lui qui les avait tous écoutés jusque-là, muet, sans un geste qui s’était caché de son frère, réfugié en son mensonge hautain de bon prêtre, se sentit brusquement le cœur soulevé d’une telle amertume, qu’il ne put mentir davantage.
Et ce fut dans une débâcle de colère et de douleur que son secret lui échappa.
« Ah ! frère si tu as ton rêve, moi j’ai ma plaie au flanc, qui m’a rongé et m’a laissé vide... Ton anarchie, ton rêve de juste bonheur, auquel Salvat travaille à coups de bombe, mais c’est la démence finale qui va tout balayer, comment ne le vois-tu pas ? Le siècle s’achève dans les décombres, voici plus d’un mois que je vous écoute, Fourier a ruiné Saint-Simon, Proudhon et Comte ont démoli Fourier, tous entassent les contradictions et les incohérences, ne laissent qu’un chaos, parmi lequel on n’ose faire un triage. Les sectes socialistes pullulent, les plus raisonnables conduisent à la dictature, les autres ne sont que des rêveries dangereuses. Et il n’y a plus, au bout d’une telle tempête d’idées, que ton anarchie, tes attentats, qui se chargent d’achever le vieux monde, en le réduisant en poudre... Ah ! je la prévoyais, je l’attendais, cette catastrophe dernière, ce coup de folie fratricide, l’inévitable lutte des classes, où notre civilisation devait sombrer. Tout l’annonçait, la misère d’en bas, l’égoïsme d’en haut, les craquements de la vieille maison humaine près de crouler sous trop de crimes et trop de douleur. Quand je suis allé à Lourdes, c’était pour voir si le Dieu des simples d’esprit ferait le miracle attendu, rendrait la croyance des premiers âges au peuple révolté d’avoir tant souffert. Et quand je suis allé à Rome, c’était dans la naïve espérance d’y trouver la religion nouvelle, nécessaire à nos démocraties, celle qui pouvait seule pacifier le monde en le ramenant à la fraternité de l’âge d’or. Mais quelle imbécillité était la mienne ! Ici et là, je n’ai fait que toucher le fond du néant.
Où je rêvais si ardemment le salut des autres, je n’ai réussi qu’à me perdre moi-même, comme un navire qui coule à pic, dont jamais plus on ne retrouvera une épave. Un lien me rattachait encore aux hommes, la charité, les blessures pansées, soulagées, guéries peut-être à la longue ; et cette dernière amarre a été coupée la charité inutile et dérisoire devant la haute et souveraine justice qui s’impose, que nul ne peut plus retarder à cette heure. C’est fini, je ne suis que cendre, un sépulcre vide, dans mon abominable détresse intérieure. Je ne crois plus à rien, à rien, à rien ! »
Pierre s’était dressé, les deux bras ouverts, comme pour en laisser tomber l’immense néant de son cœur et de son cerveau. Et Guillaume, bouleversé devant ce farouche négateur, ce nihiliste désespéré, qui se révélait à lui, s’approcha, frémissant.
« Que dis-tu, frère ? Toi que je croyais si ferme si calme en ta croyance ! Toi le prêtre admirable, le saint que toute cette paroisse adore ! Je ne voulais pas même discuter ta foi, et c’est toi qui nies tout, qui ne crois à rien ! »
Pierre, lentement, élargit de nouveau les bras dans le vide.
« Il n’y a rien, j’ai tâché de tout savoir, et je n’ai trouvé que l’abominable douleur de ce rien qui m’écrase.
- Ah ! mon Pierre, mon petit frère, que tu dois souffrir ! La religion est-elle donc plus desséchante que la science, puisqu’elle t’a dévasté à ce point, lorsque je suis resté, moi, un vieux fou encore plein de chimères ! »
Il lui saisit les deux mains, il les serra, pris d’une pitié terrifiée en face de cette figure de grandeur et d’épouvante, celle du prêtre incroyant veillant sur la croyance des autres, faisant chastement honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de son mensonge.
Et que ce mensonge devait peser à sa conscience pour qu’il se confessât de la sorte, en une telle débâcle de tout son être ! Jamais il ne l’aurait fait un mois plus tôt, dans la sécheresse de son orgueilleuse solitude. Pour parler, il fallait déjà que bien des choses l’eussent remué, sa réconciliation avec son frère, les conversations qu’il entendait chaque soir, ce drame terrible auquel il était mêlé, et ses réflexions sur le travail en lutte contre la misère et l’espoir sourd que lui remettait au cœur la jeunesse intellectuelle de demain. Est-ce que, dans l’excès même de sa négation, ne s’indiquait pas le frisson d’une foi nouvelle ?
Guillaume dut le comprendre, en le sentant frémir d’une telle tendresse inassouvie, au sortir de son farouche silence, gardé si longtemps. Et il le fit asseoir près de la fenêtre, il s’assit à son côté, sans lui lâcher les mains.
« Mais je ne veux pas que tu souffres, mon petit frère ! Je ne te quitte plus, je vais te soigner. Car je te connais beaucoup mieux que tu ne te connais toi-même. Tu n’as jamais souffert que du combat de ton cœur contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour où la paix se fera entre eux, où tu aimeras ce que tu comprendras. »
Et, plus bas, avec une tendresse infinie :
« Vois-tu, notre pauvre mère, notre pauvre père, eh bien ! ils continuent leur lutte douloureuse en toi. Tu étais trop jeune, tu n’as pu savoir. Moi, je les ai connus si misérables, lui malheureux par elle, qui le traitait en damné, elle souffrant de lui, dont l’irréligion la torturait ! Quand il a été mort, foudroyé ici même par une explosion, elle a vu là un châtiment de Dieu, il est resté le spectre coupable rôdant par la maison.
Et quel honnête homme il était pourtant, quel bon et grand cœur, quel travailleur éperdu du désir de la vérité, ne voulant que l’amour et le bonheur de tous !... Depuis que nous passons nos soirées ici, je le sens bien qui revient, son ombre nous enveloppe, il s’est réveillé autour de nous, en nous ; et, elle aussi, la sainte et douloureuse femme, elle renaît, elle est là toujours, nous baignant de sa tendresse, pleurant, s’obstinant à ne pas comprendre... Ce sont eux qui m’ont retenu si longtemps peut-être, et qui, en ce moment encore, sont présents pour mettre ainsi tes mains dans les miennes. »
Pierre, en effet, crut sentir passer, sur lui et sur Guillaume, les souffles de vigilante affection, que ce dernier évoquait. Et c’était tout l’autrefois, toute leur jeunesse refleurie, dont ils jouissaient délicieusement, depuis que la catastrophe les avait enfermés là. La petite maison entière revivait les jours de jadis, rien n’était d’une plus exquise douceur, si triste et si frissonnante d’espoir.
« Tu entends, petit frère ? Il faudra bien que tu les réconcilies, car ils ne peuvent se réconcilier qu’en toi. Tu as son front, à lui, d’une solidité inexpugnable de tour, et tu as sa bouche, ses yeux d’irréalisable tendresse, à elle. Tâche donc de les mettre d’accord, en contentant un jour, selon ta raison, cette faim éternelle d’aimer, de te donner et de vivre, que tu te meurs de n’avoir pu satisfaire. Ta misère affreuse n’a pas d’autre cause. Reviens à la vie, aime, donne-toi, sois un homme ! »
Pierre eut un cri désolé.
« Non, non ! la mort du doute a passé en moi, desséchant tout, rasant tout, et plus rien ne peut revivre dans cette poussière froide.
C’est la totale impuissance.
- Mais enfin, reprit Guillaume dont la fraternité saignait, tu ne peux en être à cette négation absolue. Aucun homme n’y descend, et chacun, même l’esprit le plus désabusé, a son coin de chimère et d’espérance. Nier la charité, nier le dévouement, le prodige qu’on peut attendre de l’amour, ah ! j’avoue que je ne vais pas jusque-là. Et, maintenant que tu m’as confessé ta plaie, que ne puis-je te dire mon rêve, la folie d’espoir qui me fait vivre ! Les savants vont-ils donc être les derniers grands enfants rêveurs, et la foi ne poussera-t-elle bientôt plus que dans les laboratoires des chimistes ? »
Une extrême émotion l’agitait, un combat se livrait dans sa tête et dans son cœur. Puis, cédant à l’immense pitié qui l’avait pris, vaincu par son ardente tendresse pour ce frère si malheureux, il parla. Mais il s’était rapproché encore, le tenait à la taille, serré contre lui ; et c’était dans cette étreinte qu’il se confessait à son tour, baissant la voix, comme si quelqu’un avait pu surprendre son secret.
« Pourquoi ne saurais-tu pas cette chose ? Mes fils eux-mêmes l’ignorent. Mais toi, tu es un homme, tu es mon frère, et puisqu’il n’y a plus le prêtre en toi, c’est au frère que je la confie. Cela me fera t’aimer davantage, et peut-être cela te fera-t-il du bien. »
Alors, il lui conta son invention, un explosif nouveau, une poudre d’une si extraordinaire puissance, que les effets en étaient incalculables. Cette poudre, il en avait trouvé l’emploi dans un engin de guerre, des bombes lancées par un canon spécial, dont l’usage devait assurer une foudroyante victoire à l’armée qui s’en servirait.
L’armée ennemie serait détruite en quelques heures, les villes assiégées tomberaient en poudre au moindre bombardement Longtemps, il avait cherché, douté, refait ses calculs et ses expériences ; mais tout, à cette heure, était prêt, la formule exacte de la poudre, les dessins pour le canon et les bombes, un précieux dossier mis en lieu sûr. Et il avait résolu, après des mois d’anxieuses réflexions, de donner son invention à la France, afin de lui assurer la victoire certaine dans sa prochaine guerre avec l’Allemagne. Cependant, il n’était pas de patriotisme étroit, il avait au contraire une conception internationale très élargie de la future civilisation libertaire. Seulement, il croyait à la mission initiatrice de la France, il croyait surtout à Paris, cerveau du monde d’aujourd’hui et de demain, d’où devaient partir toute science et toute justice. Déjà l’idée de liberté et d’égalité s’en était envolée, au grand souille de la Révolution, et c’était de son génie, de sa vaillance que l’émancipation définitive allait aussi prendre son vol. Il fallait que Paris fut victorieux, pour que le monde fût sauvé.
Pierre avait compris, grâce à la conférence sur les explosifs entendue par lui chez Bertheroy. Et la grandeur démesurée de ce projet, de ce rêve, le saisissait, par l’extraordinaire destinée qui se serait ouverte pour Paris vainqueur, dans l’éclat fulgurant des bombes. Mais il était aussi frappé de la noblesse que prenaient à ses yeux les angoisses de son frère, depuis un mois. Celui-ci n’avait tremblé que de la crainte de voir son invention divulguée, à la suite de l’attentat de Salvat. La moindre indiscrétion pouvait tout compromettre, et cette petite cartouche volée, dont s’étonnaient les savants, n’allait-elle pas livrer son secret ? Il voulait choisir son heure, il sentait la nécessité d’agir dans le mystère, quand le jour viendrait.
Et, jusque-là, le secret dormirait au fond de la cachette choisie, confiée à l’unique garde de Mère-Grand, qui avait des ordres, qui savait ce qu’elle aurait à faire, si lui-même, dans un brusque accident, disparaissait. Il se reposait sur elle comme sur son propre courage, et personne ne passerait, tant qu’elle serait là debout, gardienne muette et souveraine.
« Maintenant, acheva Guillaume, tu sais mon espoir et mon angoisse, tu pourras m’aider, me suppléer aussi, toi, si je n’allais pas au bout de la tâche... Aller au bout, aller au bout ! Il y a des heures où j’ai cessé de voir clairement la route, depuis que je me suis enfermé ici, à réfléchir, à me dévorer d’inquiétude et d’impatience ! Ce Salvat, ce misérable dont nous avons tous fait le crime et que l’on traque comme une bête fauve ! Cette bourgeoisie affolée, jamais assouvie, qui va se laisser écraser par la chute de la vieille maison branlante, plutôt que d’y tolérer la moindre réparation ! Cette presse cupide, abominable, dure aux petits, injurieuse aux solitaires, battant monnaie avec les malheurs publics, prête à souffler la contagion de la démence, pour décupler son tirage ! Où est la vérité, la justice, la main de logique et de santé qu’il faut armer de la foudre ? Paris vainqueur, Paris maître des peuples, sera-t-il le justicier, le sauveur qu’on attend ?... Ah ! l’angoisse de se croire le maître des destinées du monde, et choisir, et décider ! »
Il s’était levé, dans le grand frisson qui le traversait, la colère et la crainte que tant de misère humaine n’empêchât la réalisation de son rêve. Et, au milieu du lourd silence qui se fit, sourdement la petite maison sonna, ébranlée d’un pas régulier et continu.
« Oui, sauver les hommes, les aimer, les vouloir tous égaux et libres, murmura Pierre avec amertume.
Tiens ! écoute là-haut, sur nos têtes, le pas de Barthès qui te répond, dans l’éternel cachot où l’a jeté son amour de la liberté ! »
Mais Guillaume s’était déjà ressaisi, et il revint avec l’emportement de sa foi, et il reprit son frère dans ses deux bras de tendresse et de salut, en grand frère qui se donnait tout entier.
« Non, non ! j’ai tort, je blasphème, je veux que tu sois avec moi plein d’espoir, plein de certitude. Il faut que tu travailles, que tu aimes, que tu renaisses à la vie. La vie seule te rendra la paix et la santé. »
Des larmes remontèrent aux yeux de Pierre, pénétré, soulevé par cette affection ardente.
« Ah ! que je voudrais te croire, tenter la guérison ! Déjà, c’est vrai, un vague réveil s’est fait en moi. Mais revivre, non ! je ne le pourrai, le prêtre que je suis est mort, un sépulcre vide. »
Un tel sanglot le brisa, que Guillaume, éperdu, fut gagné par ses larmes. Les deux frères, aux bras l’un de l’autre, étroitement serrés, pleurèrent sans fin, le cœur noyé d’un attendrissement immense, dans cette maison de leur jeunesse, où le père et la mère revenaient et rôdaient, en attendant que leurs chères ombres fussent réconciliées, rendues à la paix de la terre. Et, par la baie large ouverte, toute la douceur noire du jardin entrait, tandis que, là-bas, à l’horizon, Paris s’était endormi, dans l’inconnu monstrueux des ténèbres, sous un grand ciel tranquille, criblé d’étoiles.