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Livre II - IV

Dès une heure et demie, Pierre était rue d’Ulm, où Bertheroy habitait une assez vaste maison, que l’État lui avait donnée, pour qu’il y installât un laboratoire d’étude et de recherches. Et tout le premier étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l’illustre chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d’élèves et d’admirateurs devant lequel il parlait, faisait des expériences, exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.
Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et massive table, couverte de bocaux et d’appareils. Le fourneau était derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d’échantillons de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les chaises, des confrères du savant surtout quelques jeunes gens, même des dames et des journalistes. On restait d’ailleurs en famille, on saluait le maître, on causait avec lui comme dans l’intimité.
Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s’avança lui serra la main, le conduisit devant la table, pour l’asseoir à côté de François Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa troisième année, à l’École normale voisine, et il n’avait qu’un pas à faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l’époque. Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs, dans sa haute face d’intellectuel, lui avait laissé une impression de charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit à l’oncle un accueil cordial, d’une libre expansion de jeunesse, heureux aussi d’avoir des nouvelles de son père.
Bertheroy commença.
Il parlait d’une façon familière, très sobrement, avec des trouvailles de mots. Il résuma d’abord les recherches, les travaux déjà considérables qu’il avait faits sur les matières explosives. En riant, il contait qu’il manipulait parfois les poudres à faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, était prudent. Puis, il finit par s’occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient d’en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait apporté à lui-même un fragment pour qu’il donnât son avis. Cette bombe paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d’un allumage à mèche enfantin. Seulement, l’extraordinaire, c’était la formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu’elle devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à quelle force calculable de destruction on arriverait, si l’on décuplait, si l’on centuplait la charge. Et l’embarras commençait, les discussions achevaient d’obscurcir le problème, dès qu’on voulait se prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts, l’un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres, sans d’ailleurs s’entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui très modestement, il s’était récusé les fragments qu’on lui avait soumis portant des traces en vérité trop légères pour qu’on se livrât à une analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa conviction était qu’on se trouvait en face d’une poudre inconnue, d’un explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu’on avait pu concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un de ces inventeurs naïfs à la main heureuse couvrant dans le mystère la formule de cette poudre.
Et c’était à ceci qu’il voulait en venir, aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu’il pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné plusieurs, sans avoir l’occasion ni le temps de pousser l’étude dans ce sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre. L’avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très large, très belle, il dit qu’on avait déshonoré jusqu’à présent les explosifs, en les employant à des œuvres imbéciles de vengeance et de désastre, tandis qu’il y avait peut-être en eux la force libératrice que la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde, lorsqu’on les aurait domestiqués, réduits à n’être plus que les serviteurs obéissants de l’homme.
Pierre, pendant toute cette causerie, d’une heure et demie à peine, sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons que le maître ouvrait. Lui-même venait d’être violemment intéressé, car il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas établir certains rapprochements entre ce qu’il entendait et ce qu’il avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier redoutait si fort de voir à la merci d’un juge d’instruction. Aussi, lorsqu’ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant de partir ensemble, dit-il avec intention :
« Guillaume regrettera bien de n’avoir pas entendu développer de si admirables idées. »
Le vieux savant se contenta de sourire.
« Bah ! résumez-lui ce que j’ai dit. Il comprendra, il en sait plus que moi là-dessus. »
Dans la rue, François, qui gardait, devant l’illustre chimiste, la muette attitude d’un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de quelques pas faits en silence :
« Quel dommage qu’un homme d’une si large intelligence, affranchi de toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des Académies ! Et combien nous l’aimerions davantage, s’il émargeait moins au budget et s’il avait les membres moins liés de grands cordons !
- Que voulez-vous ? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond, je crois bien qu’il est libéré de tout. »
Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l’École normale, le prêtre s’arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.
« Non, non, c’est jeudi, je suis libre... Oh ! nous sommes très libres, trop libres. Et j’en suis heureux, car cela me permet souvent de monter chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne petite table d’écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et clair. »
Admis à la fois à l’École polytechnique et à l’École normale, il avait opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section scientifique. Son père désirait qu’il s’assurât un métier, celui de professeur, quitte à rester indépendant, à ne s’occuper que de travaux personnels, lors de sa sortie de l’École, si la vie le lui permettait. Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier examen, et c’était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il n’avait d’autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues promenades dans le jardin du Luxembourg.
Machinalement, François s’était mis en marche vers ce jardin, où Pierre le suivit en causant.
L’après-midi de février y était d’une douceur printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des lilas. La conversation était restée sur l’École.
« Je vous avoue, disait Pierre, que je n’en aime guère l’esprit. Certes, il s’y fait d’excellente besogne, et pour former des professeurs, le seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s’emploient à régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité, sont le plus souvent insupportables... Après n’avoir juré que par Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s’en sont mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale, inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande crainte est de sentir l’École, et ils sont très parisiens, ils risquent la culbute et l’argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par distinction, à la croyance des humbles, à l’idéalisme naïf et délicieux du petit Jésus de la crèche. »
François s’était mis à rire.
« Oh ! le portrait est un peu chargé, mais c’est cela, c’est bien cela.
- J’en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s’animait, qui s’oubliait.
Et, chez tous, j’ai trouvé cette terreur d’être dupes, aboutissant à la réaction contre tout l’effort, tout le travail du siècle : dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de l’avenir. M. Homais est pour eux l’épouvantail, le comble du ridicule, et c’est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette élégance de ne rien croire ou de ne croire que l’incroyable. Sans doute M. Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant des vérités, même à M. de La Palice, lorsque tant d’autres le bravent, et s’en font gloire, en s’agenouillant devant l’absurde ? S’il est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire par exemple aux miracles de Lourdes. »
Étonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s’en aperçut, se modéra. Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu’il se l’imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu’il avait eu pitié des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même ici il était plein d’un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation d’un spiritualisme mensonger, à la promesse d’une éternité de bonheur, dans la mort souhaitée exaltée. N’était-ce pas l’assassinat même de la vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le simple devoir d’être et de donner son effort ? Toujours le moi se faisait centre toujours l’individu exigeait d’être heureux par soi et en soi. Ah ! cette jeunesse qu’il rêvait vaillante, acceptant la tâche d’aller toujours à plus de vérité, n’étudiant le passé que pour s’en libérer et pour marcher à l’avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par surmenage d’un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine !
François s’était remis à sourire.
« Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi à l’École... Vous ne semblez connaître que les normaliens de la section des lettres, vous changeriez sûrement d’avis, si vous connaissiez les normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littéraires, il est très vrai que la réaction contre le positivisme se fait sentir, et qu’ils sont hantés, eux aussi, par l’idée de la fameuse banqueroute de la science. Cela tient sans doute un peu aux maîtres qu’ils ont, aux néo-spiritualistes et aux rhétoriciens dogmatiques entre les mains desquels ils sont tombés. Et cela tient plus encore à la mode, à l’air du temps qui veut, comme vous le dites très bien, que la vérité scientifique soit mal portée, sans grâce, d’une brutalité inacceptable pour les intelligences distinguées et légères. Un garçon de quelque finesse, et qui veut plaire, est forcément acquis à l’esprit nouveau.
- Ah ! l’esprit nouveau ! interrompit Pierre, dans un cri qu’il ne put retenir, il n’a pas l’innocence d’une mode passagère, il est une tactique, et terrible, tout un retour des ténèbres contre la lumière, de la servitude contre l’affranchissement des esprits, contre la vérité et la justice ! »
Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en plus étonné, il se tut. La figure de Mgr Martha s’était dressée, et il croyait l’entendre, dans la chaire de la Madeleine, s’efforçant de reconquérir Paris à la politique de Rome, à ce prétendu néo-catholicisme qui acceptait de la démocratie et de la science ce qu’il pouvait en faire sien, pour les détruire.
C’était la suprême lutte, tout le poison versé à la jeunesse partait de là, il n’ignorait pas les efforts faits dans les établissements religieux, afin d’aider à cette renaissance du mysticisme, avec l’espoir fou de hâter la déroute de la science. On disait que Mgr Martha était tout-puissant à l’Université catholique et qu’il répétait à ses intimes qu’il faudrait trois générations d’élèves bien-pensants et dociles, avant que l’Église redevînt la maîtresse souveraine de la France.
« Pour l’École, je vous assure que vous vous trompez, répéta François. Il s’y trouve sans doute quelques croyants étroits. Mais, même dans la section des lettres, le plus grand nombre ne sont au font que des sceptiques, d’une moyenne aimable et discrète, professeurs avant tout, bien qu’ils en aient un peu la honte, et dès lors gâtés par une ironie de cuistres émancipés, ravagés par l’esprit critique, incapables de créations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de leurs rangs le génie attendu. Et ce serait à souhaiter qu’un génie barbare vînt, sans lecture, sans critique, sans pondération et sans nuance, ouvrir à coups de hache le siècle de demain, dans une belle flambée de vérité et de réalité... Quant à mes camarades de la section scientifique, je vous jure que le néo-catholicisme, le mysticisme, l’occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent guère. Ils n’en sont pas à faire une religion de la science, ils restent très ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits très clairs, très nets et très fermes, passionnés de certitude, tout au zèle de l’enquête, dont l’effort se continue au travers du vaste champ des connaissances humaines. Ils n’ont pas bronché, ils demeurent des positivistes convaincus, des évolutionnistes, des déterministes, qui ont mis leur foi dans l’observation et dans l’expérience, pour la conquête définitive du monde. »
Lui-même s’animait, laissait déborder sa foi, par les allées calmes et ensoleillées du jardin.
« Ah ! la jeunesse ! est-ce qu’on la connaît ? Cela nous fait rire, lorsque nous voyons toutes sortes d’apôtres se la disputer, la tirer à eux, la déclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la veulent, pour le triomphe de leurs idées. La vraie jeunesse, elle est dans les écoles, dans les laboratoires, dans les bibliothèques. C’est cette jeunesse-là qui travaille, qui apportera demain, et non la prétendue jeunesse des cénacles, des manifestes, des extravagances. Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n’entend qu’elle. Mais si vous saviez l’effort continu, la passion des autres, de ceux qui se taisent enfermés dans leur tâche ! Et de ceux-là, j’en connais beaucoup, ils sont avec le siècle, ils n’en ont rejeté aucun des espoirs, ils marchent au siècle prochain, résolus à poursuivre la besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumière, vers plus d’équité. Allez leur parler, à ceux-là, de la banqueroute de la science : ils hausseront les épaules, car ils savent bien que jamais la science n’a enflammé plus de cœurs ni fait de plus prodigieuses conquêtes. Qu’on les ferme donc, les écoles, les laboratoires, les bibliothèques, qu’on change profondément le sol social, alors seulement on pourra craindre d’y voir repousser l’erreur, si douce aux cœurs faibles, aux cerveaux étroits ! »
Mais ce bel élan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s’arrêta pour serrer la main de François. Et Pierre fut surpris de reconnaître le fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d’ailleurs, le salua très correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.
« Comment ! te voilà dans notre vieux quartier, en province ?
- Mon cher, je vais là-bas, derrière l’Observatoire, chez Jonas...
Tu ne connais pas Jonas ? Oh ! mon cher, un sculpteur génial qui en est arrivé à supprimer presque la matière. Il a fait la Femme, une figure haute comme le doigt, et qui n’est plus qu’une âme, sans l’ignoble bassesse des formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et c’est grand, et c’est écrasant, une esthétique, une religion !
François le regardait en souriant, pincé dans sa longue redingote, avec sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taillés, qui lui donnaient son air laborieux d’androgyne.
« Et toi ? Je croyais que tu travaillais, que tu allais publier un petit poème bientôt.
- Oh ! mon cher, créer me répugne tant ! Un vers me coûte des semaines... Oui, j’ai un petit poème, La Fin de la femme. Et tu vois bien que je ne suis pas exclusif comme on le dit, puisque j’admire Jonas, qui croit encore à la nécessité de la Femme. Son excuse est la sculpture, un art si grossier, si matériel. Mais, en poésie, ah ! grand Dieu ! en a-t-on abusé, de la Femme ! N’est-il pas temps vraiment de l’en chasser, pour nettoyer un peu le temple des immondices dont ses tares de femelle l’ont souillé ? C’est tellement sale, la fécondité, la maternité, et le reste ! Si nous étions tous assez purs, assez distingués, pour ne plus en toucher une seule, par dégoût, et si toutes mouraient infécondes, n’est-ce pas ? ce serait au moins finir proprement. »
Et, sur ce trait, dit de son air languissant, il s’en alla, avec un léger dandinement des hanches, heureux de l’effet produit.
« Vous le connaissez donc ? demanda Pierre.
- Il a été mon condisciple à Condorcet, j’ai fait toutes mes classes avec lui.
Oh ! un type si drôle, un cancre qui étalait les millions du père Duvillard, jusque dans ses cravates, tout en affectant de les mépriser, posant pour le révolutionnaire, parlant d’allumer au feu de sa cigarette la cartouche qui ferait sauter le monde. Schopenhauer, Nietzsche, Tolstoï et Ibsen réunis ! Et vous voyez ce qu’il est devenu, un malade et un farceur !
- Terrible symptôme, murmura Pierre, lorsque ce sont les fils des heureux, des privilégiés, qui, par ennui, par lassitude, par contagion de la fureur destructive, se mettent à faire la besogne des démolisseurs ! »
François avait repris sa marche, descendant vers le bassin, où des enfants dirigeaient toute une escadre de bateaux.
« Celui-ci n’est qu’un grotesque... Et comment voulez-vous que leur mysticisme, que le réveil du spiritualisme, allégué par les doctrinaires qui ont lancé la fameuse banqueroute de la science, soit vraiment pris au sérieux, lorsqu’il aboutit, en une si brève évolution, à de telles insanités dans les arts et dans les lettres ? Quelques années d’influence ont suffi, voici le satanisme, l’occultisme, toutes les aberrations qui fleurissent, sans parler de Gomorrhe et de Sodome réconciliées, dit-on, avec la Rome nouvelle. Aux fruits, l’arbre n’est-il pas jugé ? Et, au lieu d’une renaissance, d’un profond mouvement social ramenant le passé, n’est-il pas évident que nous assistons simplement à une réaction transitoire, que bien des causes expliquent ? Le vieux monde ne veut pas mourir, il se débat dans une convulsion dernière, il semble ressusciter pour une heure, avant d’être emporté par le fleuve débordé des connaissances humaines, dont le flot grossit toujours.
Et là est l’avenir, le monde nouveau que la vraie jeunesse apportera, celle qui travaille, celle qu’on ne connaît pas, qu’on n’entend pas... Mais, tenez ! prêtez l’oreille, et peut-être l’entendrez-vous, car nous sommes ici chez elle, dans son quartier, et le grand silence qui nous entoure n’est fait que du labeur de tant de jeunes cerveaux, penchés sur la table de travail, le livre lu, la page écrite, la vérité conquise chaque jour davantage. »
D’un geste large, au-delà du jardin du Luxembourg, François indiquait les institutions, les lycées, les écoles supérieures, les facultés de droit et de médecine, l’Institut avec ses cinq Académies, les bibliothèques et les musées sans nombre, tout ce domaine du travail intellectuel, qui occupe un vaste champ de Paris immense.
Et Pierre, ému, ébranlé dans sa négation, crut entendre en effet monter des classes, des amphithéâtres, des laboratoires, des salles de lecture, des simples chambres d’étude, le grand murmure sourd du travail de toutes ces intelligences en branle. Ce n’était pas la trépidation saccadée, essoufflée, la clameur grondante des usines ouvrières, où le travail manuel peine et s’irrite. Mais, ici, le soupir était aussi las, l’effort aussi meurtrier, la fatigue aussi féconde.
Était-ce donc vrai que la jeunesse intellectuelle était toujours dans sa forge silencieuse, ne renonçant à aucune espérance, n’abandonnant aucune conquête, forgeant la vérité et la justice de demain, en pleine liberté d’esprit, avec les marteaux invincibles de l’observation et de l’expérience ?
François venait de lever les yeux, pour regarder l’heure, l’horloge du Palais.
« Je vais à Montmartre, m’accompagnez-vous un bout de chemin ? »
Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajouté qu’il passerait par le musée du Louvre, où il voulait prendre son frère Antoine.
Sous le clair après-midi, les salles du musée de peinture presque vides, avaient un calme tiède et noble, lorsqu’on y arrivait du fracas et de la bousculade des rues. Il n’y avait guère là que les copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les pas errants de quelques étrangers. Et ils trouvèrent Antoine au bout de la salle des Primitifs, très absorbé, dessinant une académie d’après Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dévotion. Ce qui le passionnait, chez ces Primitifs, ce n’était pas le mysticisme, l’envolement d’idéal, que la mode veut y voir ; c’était au contraire, et très justement, une sincérité de réalistes ingénus leur respect et leur modestie devant la nature, la loyauté minutieuse qu’ils mettaient à la traduire le plus fidèlement possible. Pendant des journées d’acharné travail, il venait là les copier, les étudier, pour apprendre d’eux la sévérité, la probité du dessin, tout le haut caractère qu’ils doivent à leur candeur d’honnêtes artistes.
Pierre fut frappé de la pure flamme que cette séance de bon travail avait mise dans les pâles yeux bleus d’Antoine. Cette face de colosse blond, noyée habituellement de douceur et de rêve, en était comme échauffée, enfiévrée, et le grand front, en forme de tour, qu’il devait à son père, prenait son entière expression de citadelle, armée pour la conquête de la vérité et de la beauté. À dix-huit ans son histoire était toute là : un dégoût, en troisième, des études classiques, une passion du dessin, qui avait décidé son père à lui laisser quitter le lycée, où il ne faisait rien de bon ; puis, des journées passées à se chercher, à dégager en lui l’originalité profonde, dont l’impérieuse conscience venait de parler si haut.
Il avait essayé de la gravure sur cuivre, de l’eau-forte. Mais il en était bien vite venu à la gravure sur bois, et il s’y était fixé, malgré le discrédit où elle tombait, avilie par les procédés industriels. N’était-ce pas tout un art à restaurer, à élargir ? Lui, rêvait de graver sur bois ses propres dessins, d’être le cerveau qui enfantait et la main qui exécutait, de façon à obtenir des effets nouveaux, d’une grande intensité de vision et d’accent. Pour obéir à son père, qui exigeait de ses fils un métier, il gagnait son pain comme tous les graveurs, en exécutant des bois pour des publications illustrées. Mais, à côté de ces travaux courants, il avait déjà fait quelques planches d’une extraordinaire sensation de puissance et de vie, des réalités copiées, des scènes de l’existence quotidienne, mais accentuées, élargies par le trait essentiel, avec une maîtrise vraiment stupéfiante chez un si jeune garçon.
« Est-ce que tu veux graver ça ? lui demanda François, pendant qu’il remettait la copie du Mantegna dans son carton.
- Oh ! non, ce n’est là qu’un bain d’innocence, une bonne leçon pour apprendre à être modeste et sincère... La vie est trop différente aujourd’hui. »
Et, dans la rue, comme Pierre s’oubliait avec les deux jeunes gens, jusqu’à les accompagner à Montmartre, pris pour eux d’une sympathie grandissante, Antoine, qui marchait près de lui, s’abandonna, parla de son rêve d’art, gagné sans doute lui aussi par des affinités secrètes de tendresse et de dévouement.
« La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l’on peut dire que, sans elle, il n’y a pas d’évocation complète.
Pourtant, c’est singulier, elle ne m’est pas indispensable. Il me semble que je puis, avec le noir et le blanc, recréer la vie aussi intense, aussi définitive, et je m’imagine même que je le ferai d’une façon plus sévère, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la caresse trompeuse des tons... Mais quelle tâche ! Voyez ce grand Paris que nous traversons. Je voudrais en fixer l’heure actuelle en quelques scènes, en quelques types, qui puissent rester comme d’immortels témoignages. Et cela, très exactement, très naïvement, car l’accent d’éternité n’est que dans la simple candeur de l’artiste, très humble et très croyant devant la nature toujours belle. J’ai déjà quelques figures, je vous les montrerai... Ah ! si j’osais attaquer le bois directement avec le burin, sans me refroidir à le dessiner d’abord ! Je n’indique d’ailleurs au crayon que l’ébauche, le burin peut ensuite avoir des trouvailles, des énergies et des finesses inattendues. Et c’est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu’un, à ce point que, seul, je puis exécuter mes bois dont les dessins gravés par un autre, seraient sans vie... La vie, elle naît aussi bien des doigts que du cerveau, lorsqu’on est un créateur d’êtres. »
Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer à Neuilly, Antoine, enfiévré de passion, lui demanda s’il connaissait le sculpteur Jahan, qui avait là-haut des travaux, pour le Sacré-Cœur. Et, sur une réponse négative :
« Montez donc un instant, c’est un garçon de grand avenir. Vous verrez la maquette d’un ange qu’on lui a refusée. »
François, lui aussi, se mit à faire l’éloge de cet ange, ce qui décida le prêtre.
En haut, parmi les baraquements, que la construction de la basilique nécessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitré dans un hangar, assez vaste pour y exécuter l’ange colossal qui lui était commandé. Les trois visiteurs le trouvèrent, vêtu d’une blouse, surveillant le travail de deux praticiens, en train de dégrossir le bloc de pierre, d’où l’ange allait naître.
C’était un fort garçon de trente-six ans, très brun et barbu, ayant une grande bouche de santé et de beaux yeux brillants. Il était né à Paris, il avait passé par l’École, mais avec une fougue de tempérament, qui lui attirait de continuels ennuis.
« Ah ! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l’archevêché n’a pas voulu... Tenez, le voilà ! »
La figure, haute d’un mètre, et dont l’argile séchait déjà, avait un envolement superbe, ses deux grandes ailes déployées, enflées d’un désir éperdu d’infini. Le corps, nu, drapé à peine, était d’un éphèbe, mince et robuste, à la tête noyée d’allégresse, comme emporté dans le ravissement du plein ciel.
« Ils l’ont trouvé trop humain, mon ange. Et, ma foi ! ils avaient raison... Un ange, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile à concevoir. On hésite même sur le sexe, est-ce garçon ou fille ? Puis, quand la foi manque, on est bien forcé de prendre le premier modèle venu et de le copier, en l’abîmant... Moi en faisant celui-ci, je tâchais de m’imaginer un bel enfant, à qui des ailes pousseraient, et que l’ivresse du vol emporterait dans la joie du soleil... Ça les a bousculés, ils ont voulu quelque chose de plus religieux, et alors j’ai fait cette saleté-là. Il faut bien vivre. »
De la main, il avait désigné l’autre maquette, celle dont les praticiens commençaient l’exécution, un ange correct aux ailes d’oie symétriques, avec le corps ni fille ni garçon, la tête poncive, exprimant l’extase niaise que la tradition impose.
« Que voulez-vous ? reprit-il, tout cet art religieux est tombé à la banalité la plus écœurante. On ne croit plus, on bâtit des églises comme des casernes, on les décore de bons Dieux et de bonnes Vierges à faire pleurer. C’est que le génie n’est que la floraison du sol social, le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son époque... Ainsi moi, je suis petit-fils d’un paysan beauceron, j’ai grandi chez mon père, venu à Paris pour s’établir marbrier, en haut de la rue de la Roquette. J’ai commencé par être ouvrier, toute mon enfance s’est passée parmi le peuple, sur le pavé des rues, sans que jamais l’idée me vienne de mettre les pieds dans une église... Alors, quoi ? que va devenir l’art dans un temps qui ne croit plus à Dieu ni même à la beauté ? Il faut bien aller à la foi nouvelle, et c’est la foi à la vie, au travail, à la fécondité, à tout ce qui besogne et enfante... »
Il s’interrompit brusquement, pour s’écrier :
« Dites donc, ma figure de la Fécondité, j’y ai travaillé de nouveau, j’en suis assez content... Venez donc voir ça. »
Et il voulut absolument les mener à son atelier personnel, qu’il avait près de là, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait par la rue du Calvaire, cette rue qui n’est qu’un escalier interminable, d’une raideur d’échelle. La porte s’ouvrait sur un des petits paliers, et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pièce, largement éclairée par un vitrage, encombrée de maquettes, de plâtres, d’ébauches, de figures, tout un débordement solide et puissant. Debout sur une selle, la figure en train, la Fécondité était enveloppée de linges humides.
Quand il l’eut débarrassée, elle apparut avec ses fortes hanches, son ventre d’où devait naître un monde nouveau, sa gorge d’épouse et de mère gonflée du lait nourrisseur et rédempteurs.
« Hein ? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de celle-là sera un gaillard moins efflanqué que les pâles esthètes d’aujourd’hui, et qui n’aura pas peur à son tour de faire des enfants ! »
Mais, pendant qu’Antoine et François admiraient, Pierre était surtout intéressé par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de l’atelier, et qui venait de se rasseoir, d’un air de lassitude devant une petite table, où elle lisait un livre. C’était Lise, la sœur de Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans à peine, et elle vivait là, avec son grand frère, depuis la mort de leurs parents. Fluette, d’une santé débile, elle avait le plus doux des visages, encadré de cheveux cendrés délicieux, d’une légèreté de fine poussière d’or pâli. Presque infirme, les jambes prises elle marchait difficilement ; et l’intelligence, chez elle, semblait aussi en retard, restée simple, d’une grande naïveté enfantine. Son frère en avait eu d’abord une tristesse profonde. Puis, il s’était habitué à son innocence, à sa langueur. Très occupé toujours frémissant, débordant de projets nouveaux, il la négligeait forcément, la laissait vivre autour de lui, à sa guise, ainsi qu’une gamine restée en bas âge, familière et caressante.
Pierre avait remarqué de quel élan fraternel Lise avait accueilli Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu’il eut félicité Jahan de sa Fécondité, venir s’asseoir près de la jeune fille, pour s’occuper d’elle, la questionner, voir le livre qu’elle lisait.
Depuis six mois le plus pur, le plus tendre des liens s’était noué entre eux. Lui, du jardin de la maison de son père, là-haut, place du Tertre l’apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier où elle passait son existence de fille innocente. Et il s’était d’abord intéressé à elle, en la voyant toujours seule, presque abandonnée ; puis, la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il avait conçu passionnément le dessein de l’éveiller à l’intelligence, à la vie, en l’aimant, en étant l’esprit, le cœur qui fécondent. Alors, ce que son frère n’avait pu être pour elle, il le fut, dans le besoin de plante frêle où elle était de soins délicats, de soleil et d’amour. Déjà il avait réussi à lui apprendre à lire, besogne qui avait rebuté toutes les institutrices. Elle l’écoutait, le comprenait. Ses beaux yeux clairs, dans son visage irrégulier, s’animaient peu à peu d’une flamme heureuse. C’était le miracle de l’amour, la création de la femme, au souffle de l’amant jeune, donnant son être. Sans doute, elle restait bien chancelante, d’une si pauvre santé, qu’on tremblait toujours de la voir s’en aller en un léger soupir, et elle ne marchait certes pas encore, les jambes trop faibles. Mais elle n’était tout de même plus la petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.
Jahan, qui était dans l’émerveillement du miracle commencé, s’approcha des jeunes gens.
« Hein ? votre élève vous fait honneur. Vous savez qu’elle lit très couramment, et elle comprend très bien les beaux livres que vous lui apportez... N’est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la lecture ? »
Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire d’infinie reconnaissance.
« Oh ! tout ce qu’il voudra bien m’apprendre, je le saurai, je le ferai. »
Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin, François s’arrêta devant une maquette qui s’était fendue, en séchant.
« Un projet avorté, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charité, une commande pour une œuvre. Et j’ai eu beau chercher, ce que j’ai trouvé était si banal, que j’ai laissé s’abîmer la terre... Pourtant, je vais voir, il faut que je tâche de reprendre ça. »
Dehors, Pierre eut l’idée de remonter jusqu’à la basilique du Sacré-Cœur, avec l’espoir d’y rencontrer l’abbé Rose. Alors, lui et les deux frères firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvèrent dans les pentes, dans les étages de la rue Chappe, qu’ils gravirent. Et, comme ils arrivaient en haut, devant l’église, dressant sa forêt d’échafaudages sous le ciel clair, ils rencontrèrent Thomas, qui revenait de l’usine par la rue Lamarck, où il était allé donner un ordre à un fondeur.
« Ah ! je suis content, s’écria-t-il dans une expansion qui le faisait rayonner, lui si discret, si muet d’habitude. Je crois que je vais trouver, pour notre petit moteur... Dites au Père que ça va bien et qu’il guérisse vite ! »
D’un mouvement brusque, d’un même élan, à ce cri de Thomas, ses deux frères, François et Antoine, s’étaient serrés contre lui, étroitement. Et ils étaient là tous les trois, réunis en un groupe vaillant, n’ayant plus qu’un cœur, qui battait d’une seule joie, à l’idée que le père serait réjoui, qu’une bonne nouvelle, envoyée par eux, allait aider à le remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui commençait à les aimer, les jugeant à leur haut prix, fut émerveillé de ces trois colosses si tendres, d’une ressemblance si frappante, tout d’un coup rapprochés, unis de la sorte en une phalange héroïque, dès que s’embrasait leur amour filial.
« Dites-lui, n’est-ce pas ? que nous l’attendons, et qu’au premier signe, nous serions près de lui. »
Tous trois serrèrent vigoureusement la main du prêtre. Et, comme celui-ci les regardait s’éloigner, dans la direction de la petite maison dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue Saint-Eleuthère, il crut distinguer une fine silhouette, un visage blanc égayé de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumière diffuse était si dorée, à cette heure du soir, que la vision s’y noyait et parut s’y perdre, dans une gloire. Et, les yeux éblouis, il tourna la tête, il ne vit plus, à l’autre bord du ciel, que la masse du Sacré-Cœur, crayeuse, écrasante, ainsi regardée de près, bouchant ce coin de l’horizon, de son énormité toute neuve.
Pierre était resté debout, immobile à la même place, agité des sentiments, des réflexions les plus contraires, dans un tel trouble, qu’il lui était impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il s’était tourné vers la ville. Paris immense se déroulait à ses pieds, un Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée de printemps précoce. La mer sans fin des toitures se découpait avec une netteté singulière, qui aurait permis de compter les cheminées, les petits traits noirs des fenêtres, par millions. Dans l’air calme, les monuments semblaient des navires à l’ancre, une escadre arrêtée en sa marche, dont la haute mâture luisait à l’adieu du soleil. Et jamais Pierre encore n’avait mieux distingué les grandes divisions de cet océan humain :
la ville du travail manuel, là-bas, à l’est et au nord, avec le ronflement et les fumées des usines, la ville de l’étude, de l’intellectuel labeur, si calme d’une si large sérénité, au sud, de l’autre côté du fleuve ; tandis que la passion du négoce était partout, montant des quartiers du centre, où se ruait bousculade des foules, parmi le continuel fracas des roues ; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la possession du pouvoir et de la richesse, déroulait à l’ouest son entassement de palais, dans l’incendie peu à peu sanglant de l’astre à son coucher.
Et Pierre, alors du fond de sa négation, du néant où il était tombé par la perte de sa foi, sentit passer la délicieuse fraîcheur, la venue, confuse encore, d’une foi nouvelle. Il n’aurait pu en formuler même l’espoir. Mais, déjà, parmi les rudes ouvriers de l’usine, le travail manuel lui était apparu nécessaire et rédempteur, malgré la misère, l’abominable injustice où il aboutissait. Et voilà que la jeunesse intellectuelle dont il avait désespéré, cette génération de demain qu’il croyait gâtée, retournée à l’erreur, à la pourriture ancienne, venait de se révéler à lui, pleine de viriles promesses, résolue à continuer l’œuvre des aînés, en conquérant par l’unique science toute vérité et toute justice.