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Livre III - IV

L’après-midi de ce même jour, Guillaume fut pris d’un tel besoin de grand air et d’espace, que Pierre consentit à faire avec lui une longue promenade dans le bois de Boulogne, voisin de leur petite maison. À son retour du ministère, pendant le déjeuner, il avait conté à son frère comment le gouvernement entendait se débarrasser une fois de plus de Nicolas Barthès ; et tous deux en avaient l’âme assombrie, ne sachant de quelle façon annoncer l’exil au vieil homme, se donnant jusqu’au soir pour trouver la manière d’en adoucir l’amertume. Ils en causeraient en marchant. Puis, pourquoi se cacher davantage, pourquoi ne pas risquer cette première sortie, puisque rien décidément ne semblait menacer Guillaume ? Et les deux frères entrèrent dans le Bois par la porte des Sablons, qui se trouvait prochaine.
On était aux derniers jours de mars, le Bois commençait à verdir, mais si tendrement, que les pointes légères des feuilles n’étaient encore, au travers des massifs, qu’une mousse pâle, une dentelle d’une infinie délicatesse. Les averses continues de la nuit et de la matinée avaient cessé, le ciel restait d’un gris de cendre fine, et cela était d’une exquise fraîcheur, d’une enfance ingénue, ce Bois renaissant, trempé d’eau, dans la douceur immobile de l’air. Les réjouissances de la mi-carême avaient dû attirer la grande foule, au centre de Paris, sur le passage des chars, car il n’y avait, par les allées, que des cavaliers et des équipages, de belles promeneuses descendues des coupés et des landaus, avec des nourrices enrubannées, portant des poupons en pelisse de dentelle, toute la haute élégance du Bois, tout le mouvement mondain des jours choisis, où les petites gens n’y viennent point.
À peine quelques bourgeoises des quartiers voisins étaient-elles sur les bancs et dans les fourrés, une broderie aux doigts, à regarder jouer leurs enfants.
Pierre et Guillaume gagnèrent l’allée de Longchamp, qu’ils suivirent jusqu’à la route de Madrid aux Lacs. Là, ils s’enfoncèrent parmi les arbres, ils descendirent le cours du petit ruisseau de Longchamp. Leur projet était de gagner les lacs, d’en faire le tour, puis de revenir par la porte Maillot. Mais le taillis qu’ils traversaient était d’une solitude si calme et si charmante, dans cette enfance du printemps, qu’ils cédèrent au désir de s’asseoir, pour goûter le délicieux repos. Un tronc d’arbre leur servit de banc, ils purent se croire très loin, au fond d’une forêt véritable. Et Guillaume en faisait le rêve, de cette vraie forêt, au sortir de son long emprisonnement volontaire. Ah ! le libre espace, l’air sain qui souffle dans les branches, tout le vaste monde qui devrait être le domaine inaliénable de l’homme ! Le nom de Barthès, de l’éternel prisonnier, revint sur ses lèvres. Il soupira, repris de tristesse. Le tourment d’un seul, frappé sans cesse dans sa liberté, suffisait à lui gâter ce grand air pur, si doux à respirer.
« Que lui diras-tu ? Il faut pourtant le prévenir. L’exil vaut mieux encore que la prison. »
Pierre eut un vague geste désolé.
« Oui, oui, je le préviendrai. Mais quel crève-cœur ! »
À ce moment, dans ce coin sauvage et désert, où ils pouvaient se croire au bout du monde, ils eurent une extraordinaire vision. Brusquement, sautant d’un fourré, un homme parut, galopa devant eux. Et c’était sûrement un homme mais si méconnaissable, si couvert de boue, dans un tel état d’effroyable détresse, qu’on aurait pu le prendre pour une bête, quelque sanglier traqué, forcé par les chiens. Un instant, éperdu, il hésita devant le ruisseau, le longea ; puis, comme des pas, des souffles ardents se rapprochaient, il entra dans l’eau jusqu’aux cuisses, bondit sur l’autre rive, disparut derrière un bouquet de sapins.
Presque aussitôt, des gardes du Bois sous la conduite de quelques agents se précipitèrent, filèrent le long du ruisseau, se perdirent. C’était toute une chasse à l’homme qui passait, une chasse sourde et rageuse, dans le tendre renouveau des feuilles, sans habits rouges ni fanfares sonnantes de cors.
« Quelque vaurien, murmura Pierre. Ah ! le malheureux ! »
Guillaume à son tour eut un geste découragé.
« Toujours les gendarmes et la prison ! On n’a pas encore trouvé d’autre école sociale. »
L’homme, là-bas, là-bas, galopait. Lorsque, la nuit précédente, Salvat, d’une course brusque, avait gagné le bois de Boulogne, échappant ainsi aux agents qui le filaient, il avait eu l’idée de se glisser jusqu’à la porte Dauphine et de descendre ensuite dans le fossé des fortifications. Il se souvenait des journées de chômage qu’il était venu jadis passer en cet endroit, au fond de refuges ignorés, où il n’avait jamais rencontré personne. Et, en effet, il n’est pas d’asiles plus secrets, barrés de plus de broussailles, enfouis sous plus d’herbes hautes. Certains coins du fossé, dans les angles de la grande muraille, ne sont que des nids de vagabonds et d’amoureux. Salvat, en s’engageant au plus épais des ronces et des lierres, eut la chance de trouver, sous l’obscure pluie qui tombait, une sorte de trou plein de feuilles sèches, dans lesquelles il s’enterra jusqu’au menton. Il était déjà ruisselant d’eau, il avait glissé par la boue des pentes, n’avançant qu’à tâtons, souvent à quatre pattes. Ces feuilles sèches lui furent un bienfait inespéré, une sorte de drap où il se sécha un peu, où il se reposa de sa course folle, au travers des ténèbres mauvaises.
La pluie continuait, mais il n’avait plus que la tête trempée, et il finit même par s’engourdir, par s’assoupir sous l’averse, d’un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux, le jour paraissait, il devait être six heures.
L’eau tombée avait fini par noyer les feuilles, il était comme dans un bain d’humidité glacée. Pourtant, il resta, il se sentait à l’abri de la chasse qu’on allait sûrement lui donner. Pas un limier ne pouvait le deviner là, le corps enfoui, la tête elle-même à demi disparue sous des broussailles. Et il ne bougea pas, regarda grandir le jour.
Vers huit heures, des agents et des gardes passèrent, fouillèrent le fossé des fortifications, et ne le virent pas. Comme il l’avait pensé, dès l’aube, la battue venait d’être organisée, on le traquait. Son cœur battit à grands coups, il eut l’émoi du gibier que cernent les chasseurs. Justement, il s’était caché en dessous de la caserne de gendarmerie, dont il entendait les bruits sonores, de l’autre côté du rempart. Personne ne passait plus, pas une âme, pas un frôlement dans les herbes. Au loin, seulement, les voix indistinctes du Bois matinal, un grelot de bicyclette, un galop de cheval, un roulement de voiture, toute l’oisiveté heureuse, grisée de grand air, du Paris mondain.
Et les heures coulaient, neuf heures, dix heures. Depuis que la pluie avait cessé, il ne souffrait plus trop du froid, grâce à la casquette et au gros paletot que lui avait donnés le petit Mathis. Mais la faim le reprenait, une brûlure qui lui faisait comme un trou dans l’estomac, d’affreuses crampes qui lui brisaient les côtes sous un cercle de plomb. Il n’avait pas mangé depuis deux jours, il était à jeun déjà, la veille au soir, lorsqu’il avait accepté un verre de bière.
Son projet était de rester là jusqu’à la nuit, puis de se glisser vers Boulogne, dans les ténèbres, et de sortir du Bois par un trou, qu’il connaissait de ce côté. On ne le tenait pas encore. Il essaya de se rendormir, n’y parvint pas, tant il souffrait. À onze heures, il eut un éblouissement, crut qu’il allait mourir. Et une colère l’envahissait, et tout d’un coup il sortit d’un bond de sa cachette de feuilles, pris d’une rage de faim, ne pouvant plus rester là, voulant manger, quitte à y perdre sa liberté et sa vie. Midi sonnait.
Alors, dès qu’il eut quitté le fossé, il se trouva dans le vaste espace découvert des pelouses de la Muette. Il les traversa au galop, comme un fou, se dirigeant instinctivement vers Boulogne, avec l’idée que la seule sortie possible était de ce côté. Ce fut miracle si personne ne s’inquiéta de cet homme galopant de la sorte. Quand il eut réussi à se jeter sous les arbres, il eut conscience de son imprudence, de cette folie qui venait de l’emporter, dans un besoin de fuite. Il trembla, se rasa parmi des genêts, attendit quelques minutes, avant d’être certain que les agents n’étaient pas derrière lui. Puis, l’œil au guet, l’oreille au vent, avec un instinct, un flair merveilleux du danger, il continua désormais sa route lentement, prudemment. Il comptait passer entre le lac Supérieur et le champ de courses d’Auteuil. Mais il n’y a là qu’une large avenue, bordée de quelques arbres, et il dut déployer une adresse extrême pour ne jamais marcher à découvert, profitant des moindres troncs, utilisant les plus grêles massifs, ne se hasardant que lorsqu’il avait longuement exploré les environs. Une peur nouvelle, la vue d’un garde au loin, le tint encore un quart d’heure aplati par terre, derrière des broussailles.
L’approche d’un fiacre perdu, d’un simple promeneur égarant sa flânerie suffisait à l’arrêter. Et il respira, lorsqu’il put, au-delà de la Butte-Mortemat, pénétrer enfin dans les fourrés qui se trouvent entre la route de Boulogne et l’avenue de Saint-Cloud. Les taillis y sont épais, il n’avait plus qu’à les suivre, pour atteindre, ainsi caché l’issue qu’il sentait prochaine. Il était sauvé.
Mais, soudainement, il aperçut, à une trentaine de mètres, un garde debout, immobile, qui lui barrait le passage. Il obliqua vers la gauche, et il trouva un autre garde, immobile aussi, qui semblait l’attendre. Des gardes, des gardes encore, de cinquante en cinquante pas, tout un cordon tendu là comme les mailles du filet. Et le pis fut qu’on avait dû le voir, car un cri léger s’éleva, tel qu’une note claire de chouette, répétée bientôt de loin en loin, à l’infini. Enfin les chasseurs tenaient la piste, toute prudence devenait inutile l’homme n’avait plus qu’à chercher le salut suprême dans la fuite. Il le sentit si bien, qu’il reprit tout d’un coup le galop, sautant les obstacles, filant entre les arbres, sans craindre d’être vu et entendu. En trois bonds, il eut traversé l’avenue de Saint-Cloud, pour se jeter dans le vaste massif qui s’étend entre cette avenue et l’allée de la Reine-Marguerite. Là, les taillis sont plus épais encore, ce sont les fourrés les plus profonds du Bois, toute une mer de verdure en été, où il aurait peut-être réussi à se perdre, à la saison des feuilles. Un instant même, il se retrouva seul, s’arrêta, écouta avec angoisse. Il ne voyait plus, n’entendait plus les gardes : les aurait-il dépistés ? Un silence, une paix d’une douceur infinie tombaient des jeunes feuillages.
Puis, le cri léger s’éleva, des branches craquèrent, et il continua sa course affolée, allant devant lui, fuyant pour fuir. Comme il atteignait l’allée de la Reine-Marguerite, il la trouva barrée, des agents étaient là, s’échelonnant. Il dut continuer à longer, à remonter l’allée, sans quitter les taillis. Mais il s’éloignait maintenant de Boulogne, il revenait sur ses pas. Et, confusément, dans sa pauvre tête qui se perdait, s’ébauchait une dernière chance de salut : galoper ainsi à couvert jusqu’aux ombrages de Madrid, pour tenter la chance de gagner ensuite le bord de l’eau, de bouquet d’arbres en bouquet d’arbres. C’était le seul chemin boisé qui pût mener à la Seine, car il ne fallait pas songer à s’y rendre en traversant les vastes plaines nues de l’hippodrome et du champ d’entraînement.
Il galopa, il galopa. Mais, arrivé à l’allée de Longchamp, il ne put la traverser, elle était gardée, elle aussi. Dès lors, abandonnant son projet de s’échapper par Madrid et la Seine, il fut forcé de faire un crochet, le long du Pré Catelan. Sous la conduite des gardes, les agents se rapprochaient, il les sentait qui le cernaient d’une ligne de plus en plus étroite. Et ce fut bientôt la course furieuse, hagarde, hors d’haleine, sautant les buttes, dévalant par les pentes, au travers des obstacles sans cesse renaissants. Il franchissait des buissons épineux, il défonçait des treillages. Trois fois, il roula, les pieds pris dans les fils de fer des clôtures, qu’il n’avait point vus ; et, tombé dans les orties, il se relevait, il n’en sentait pas la cuisante brûlure, reprenait sa course, comme éperonné, fouetté au sang. Ce fut alors que Guillaume et Pierre le virent passer, méconnaissable, effrayant, se jetant à l’eau boueuse du ruisseau, telle que la bête qui met un dernier rempart entre elle et les chiens.
L’idée chimérique lui venait de l’île au milieu du lac, ainsi que d’un asile inviolable, s’il l’avait pu atteindre. Il rêvait de passer à la nage, sans que personne l’aperçût, de se terrer là, ignoré, désormais à l’abri de toute recherche. Il galopait, il galopait. Puis, des gardes encore lui firent rebrousser chemin, il fut obligé de remonter toujours, d’aller tourner au carrefour des Lacs, ramené, rabattu vers les fortifications, d’où il était parti. Il était près de trois heures. Depuis plus de deux heures et demie, il galopait, il galopait.
Une allée sablée et mouvante pour les cavaliers se présenta. Il l’enfila à toutes jambes, pataugea dans cette terre détrempée par les dernières pluies. Ensuite, ce fut un petit chemin couvert, un de ces délicieux chemins d’amoureux, ombragés comme des berceaux, qu’il put suivre assez longtemps, à l’abri des regards, repris d’espoir. Mais il déboucha dans une de ces terribles avenues, larges et droites, où roulaient des bicyclettes, des équipages, le train mondain de l’après-midi doux et voilé. Et il rentra dans les fourrés, tomba de nouveau sur des gardes, acheva de perdre toute direction et même toute pensée, ne fut plus qu’une masse lancée, ballottée au gré de la poursuite qui le serrait, l’enveloppait de minute en minute. Rien n’existait plus que le besoin de galoper, de galoper sans cesse, toujours plus fort. Des étoiles de carrefours se succédaient, il traversa une grande pelouse, où la pleine lumière lui donna comme un éblouissement. Là, tout d’un coup, il avait senti le souffle ardent de la chasse sur sa nuque, des haleines voraces qui le mangeaient déjà. Des cris retentissaient, une main avait failli le saisir, une ruée de corps piétinaient, se bousculaient dans le vent de sa course.
Et, par un suprême effort, il sauta, rampa, se redressa, se trouva de nouveau seul, parmi les jeunes et calmes verdures, galopant, galopant.
C’était la fin. Il faillit culbuter. Ses pieds brisés ne le portaient plus, ses oreilles saignaient, de l’écume lui souillait la bouche. Un grand souffle de tempête soulevait ses côtes, comme si les bonds de son cœur allaient les briser. Il ruisselait d’eau et de sueur, fangeux, hagard, dévoré de faim, vaincu plus encore par la faim que par la fatigue. Et, dans le brouillard qui peu à peu noyait ses yeux fous, il vit soudain la porte d’une remise ouverte, derrière une sorte de chalet, caché dans les arbres. Personne n’était là, qu’un gros chat blanc qui prit la fuite. Il s’y engouffra, alla rouler dans de la paille, parmi des tonneaux vides. Et il y était à peine enfoui, qu’il entendit galoper, galoper la chasse, les agents et les gardes lancés perdant sa piste et dépassant le chalet, filant du côté des fortifications. Le bruit des gros souliers s’éteignit, un profond silence tomba. Il avait mis les deux mains sur son cœur pour en étouffer les battements, il tomba dans un anéantissement de mort, tandis que de grosses larmes coulaient de ses paupières closes.
Après un quart d’heure de repos, Pierre et Guillaume avaient repris leur promenade, gagnant le lac, allant passer au carrefour des Cascades, pour revenir vers Neuilly, en faisant le tour, par l’autre bord de l’eau. Mais une ondée tomba, les força de s’abriter sous les grosses branches encore nues d’un marronnier ; et, la pluie devenant sérieuse, ils avisèrent, au fond d’un bouquet d’arbres une sorte de chalet, un petit café-restaurant, où ils coururent se réfugier.
Dans une allée voisine, ils avaient aperçu un fiacre arrêté solitaire, dont le cocher, immobile, attendait philosophiquement sous la petite pluie d’été. Et, comme Pierre se hâtait, il eut l’étonnement de reconnaître devant lui, pressant également le pas Gérard de Quinsac, qui se réfugiait là comme eux, surpris sans doute par l’averse pendant une promenade à pied. Puis il crut s’être trompé, car il ne vit pas le jeune homme dans la salle. Cette salle, une sorte de véranda vitrée, garnie de quelques petites tables de marbre, était vide. En haut, au premier étage, quatre ou cinq cabinets ouvraient sur un couloir. Et rien ne bougeait, la maison sortait à peine de l’hiver, on y sentait la longue humidité des établissements que la disparition de la clientèle force à fermer de novembre à mars. Derrière, il y avait une écurie, une remise, des dépendances, envahies par la mousse, tout un coin charmant d’ailleurs, que les jardiniers et les peintres allaient remettre en état, pour les parties galantes et l’encombrement joyeux des beaux jours.
« Mais je crois que ce n’est pas ouvert, ici », dit Guillaume, en entrant dans le grand silence de la maison.
Pierre s’était assis devant une des petites tables.
« On nous permettra toujours bien d’y attendre que la pluie cesse. » Pourtant, un garçon parut. Il descendait du premier étage, il semblait fort affairé, fouillant un buffet pour réunir quelques petits gâteaux secs sur une assiette. Et il finit par servir aux deux frères des petits verres de chartreuse.
En haut, dans un des cabinets, la baronne Ève Duvillard, venue en fiacre, attendait Gérard depuis près d’une demi-heure.
C’était là qu’ils avaient pris rendez-vous, la veille, à la vente de charité. Les souvenirs les plus doux devaient les y attendre ; car, deux années auparavant, dans la lune de miel de leur liaison, ils s’y étaient délicieusement rencontrés, lorsqu’elle n’osait point encore aller chez lui et qu’ils avaient découvert ce nid caché, si désert, aux jours hésitants du printemps frileux. Et, certainement, en le choisissant pour ce rendez-vous suprême de leur passion finissante, elle n’avait pas cédé seulement à la crainte d’être surveillée, elle avait eu aussi l’idée poétique de retrouver là les premiers baisers, pour qu’ils fussent les derniers peut-être. Cela était si charmant, ce refuge, au milieu de ce grand bois aristocratique, à deux pas des larges allées où passait tout Paris ! Son cœur d’amoureuse tendre en était touché jusqu’aux larmes, dans la désolation de l’amère fin qu’elle sentait venir.
Mais elle aurait voulu, comme aux anciens jours, un jeune soleil sur les jeunes feuillages. Ce ciel de cendre, cette pluie qui tombait encore, l’attristait d’un frisson. Et, lorsqu’elle entra dans le cabinet, elle ne le reconnut point, si terne, si froid, avec son divan fané, sa table et ses quatre chaises. L’hiver était resté là, une humidité fade, une odeur moisie de pièce sans air, longtemps close. Des lambeaux du papier de tenture s’étaient décollés, pendaient, lamentables. Des mouches mortes semaient le parquet, et le garçon, pour ouvrir les persiennes, dut se battre avec la crémone. Cependant, lorsqu’il eut allumé la petite cheminée à gaz, installée là pour ces sortes d’occasions, flambant et chauffant vite, la pièce s’égaya un peu, devint plus hospitalière.
Ève s’était assise sur une chaise, sans même relever l’épaisse voilette qui lui cachait le visage.
Toute vêtue de noir, comme si elle eût porté déjà le deuil de son dernier amour, gantée de noir, elle ne montrait d’elle que ses cheveux blonds encore admirables un casque d’or fauve, débordant de son petit chapeau noir. Et, grande et forte, la taille restée mince, la poitrine superbe, rien d’elle n’avouait la cinquantaine menaçante. Elle avait commandé deux tasses de thé, le garçon la retrouva voilée toujours, à la même place, sans un geste, lorsqu’il apporta le thé, avec une assiette de petits gâteaux secs qui devaient dater de l’autre saison. Puis, de nouveau, elle demeura seule, immobile, en une sorte de rêverie accablée. Si elle avait devancé le rendez-vous d’une demi-heure, voulant être là la première, c’était dans le désir de se calmer, pour ne point céder au coup de son désespoir. Surtout elle ne voulait point pleurer, car elle se jurait d’être digne, de causer posément, de s’expliquer en femme qui avait certainement des droits, mais qui tenait à n’invoquer que la raison. Et elle était contente de son courage, elle se croyait très calme, résignée presque, tandis que, seule encore, elle arrangeait la façon dont elle allait accueillir Gérard, pour le dissuader d’un mariage qu’elle regardait comme un malheur et comme une faute.
Elle tressaillit, se mit à trembler. Gérard entrait.
« Comment ! chère amie, vous êtes la première ? Moi qui me croyais de dix minutes en avance !... Et vous avez eu la peine de commander le thé, et vous m’attendez ! »
Il était fort gêné et frémissant lui-même, à l’idée de la désastreuse scène qu’il prévoyait. Très correct d’ailleurs, se forçant au sourire, voulant paraître tout à la joie galante de la retrouver là, comme au beau temps de leur liaison.
Mais elle, debout, la voilette levée enfin, le regardait, bégayait.
« Oui, j’ai été libre plus tôt...
J’ai craint quelque empêchement... Alors, je suis venue... »
Et, à le voir si beau, si affectueux encore, elle s’oublia, s’affola. Tous ses raisonnements, toutes ses belles résolutions furent emportés. C’était l’élan invincible, l’arrachement même de sa chair, à la pensée qu’elle l’aimait toujours, et qu’elle le garderait, et que jamais elle ne le donnerait à une autre. Éperdument, elle s’était jetée à son cou.
« Oh ! Gérard, oh ! Gérard... Je souffre trop, je ne peux pas, je ne peux pas... Dis-moi tout de suite que tu ne veux pas l’épouser, que tu ne l’épouseras jamais ! »
Sa voix s’étrangla, ses yeux ruisselèrent. Ah ! ces larmes qu’elle s’était tant juré de ne point verser ! Elles coulaient sans fin, elles débordaient de ses beaux yeux noyés, dans un flot d’abominable douleur.
« Ma fille, mon Dieu ! tu épouserais ma fille !... Elle, avec toi ! elle, dans tes bras, à cette place !... Non, non ! c’est trop de torture je ne veux pas, je ne veux pas ! »
Il restait glacé, devant ce cri d’affreuse jalousie, où la mère n’était plus qu’une femme, qu’enrageait la jeunesse d’une rivale, ces vingt-cinq ans qui ne pouvaient revenir. Lui-même, en se rendant au rendez-vous, avait pris les plus sages décisions, résolu à rompre loyalement, en homme bien élevé, avec toutes sortes de belles phrases consolantes. Mais il n’était point méchant, il avait, un fond de faiblesse tendre, dans ses abandons d’oisif, sans forces surtout contre les larmes des femmes. Il essaya de la calmer, il l’assit sur le divan, pour se débarrasser de son étreinte. Puis, se mettant près d’elle :
« Voyons, ma chère, soyez raisonnable.
N’est-ce pas ? nous sommes venus ici pour causer amicalement... Je vous assure que vous vous exagérez les choses. »
Mais elle exigeait une certitude.
« Non, non ! je souffre trop, j’ai besoin de savoir tout de suite.. Jure-moi que tu ne l’épouseras pas, jamais, jamais ! »
Une fois encore, il tâcha d’éluder la réponse.
« Vous vous faites du mal, vous savez bien que je vous aime.
- Non, non ! jure-moi que tu ne l’épouseras pas, jamais, jamais !
- Mais puisque c’est toi que j’aime, puisque je n’aime que toi ! »
Elle le reprit ardemment, le serra contre sa gorge, lui couvrit les yeux de baisers.
« C’est vrai, ça ? tu m’aimes, tu n’aimes que moi ?... Eh bien prends-moi donc, baise-moi, que je te sente, que tu sois à moi, à moi toujours, jamais à l’autre ! »
Et Ève força Gérard aux caresses, se livra, dans un tel emportement, qu’il ne put rien lui refuser, grisé lui-même. Et, très lâchement alors, sans force désormais, il lui jura tout ce qu’elle voulut il répéta à satiété qu’il n’aimait qu’elle et que jamais il n’épouserait sa fille. Il descendit jusqu’à prétendre que cette enfant infirme lui faisait pitié simplement. Sa bonté était son excuse. Et Ève buvait sur ses lèvres tout ce dédain apitoyé qu’il avait pour l’autre, toute la certitude d’être l’éternellement belle, la toujours désirée.
Puis, quand ce fut fini, tous deux restèrent assis sur le divan muets et las. Un embarras les reprenait.
« Ah ! dit-elle à voix basse, je te jure bien que je n’étais pourtant pas venue pour ça. »
Le silence retomba, il voulut le rompre.
« Tu ne prends pas une tasse de thé ? Il est déjà presque froid. »
Mais elle ne l’écoutait pas. Et, comme si rien ne s’était passé, comme si l’inévitable explication commençait seulement, elle parla, l’air brisé, avec une infinie douceur de désolation.
« Voyons, mon Gérard, tu ne peux pas épouser ma fille. D’abord, ce serait une chose très vilaine, presque un inceste. Et puis, il y a ton nom, ta situation... Pardonne-moi d’être si franche, mais enfin tout le monde dirait que tu te vends, ce serait un scandale pour les tiens et pour nous. »
Elle lui avait pris les mains, sans colère désormais, telle qu’une mère qui cherche de bonnes raisons pour empêcher son grand fils de commettre quelque exécrable faute. Et lui, la tête basse, évitant de la regarder, écoutait.
« Songe un peu à l’opinion, mon Gérard. Va, je ne m’illusionne pas, je sais qu’entre ton monde et le nôtre il y a un abîme. Nous avons beau être riches, l’argent élargit le fossé. Et j’ai eu beau me convertir, ma fille reste la fille de la juive... Ah ! mon Gérard, je suis si fière de toi, cela me serait un tel crève-cœur de te voir diminué et comme sali par ce mariage d’argent, avec une enfant infirme qui n’est pas digne de toi, que tu ne peux aimer ! »
Il leva les yeux, la regarda, mal à l’aise, suppliant, voulant échapper à cette conversation si pénible.
« Mais puisque je t’ai juré que je n’aimais que toi, puisque je t’ai juré que je ne l’épouserais jamais ! C’est fini, ne nous torturons pas davantage. »
Leurs regards restèrent un instant l’un dans l’autre, avec tout ce qu’ils ne disaient pas, leur lassitude, leur misère. Et les paupières d’Ève, les tristes paupières rougies, dans son visage marbré, vieilli tout d’un coup, se gonflèrent de larmes qui se mirent à ruisseler sur ses joues tremblantes. Elle pleurait de nouveau sans fin, mais doucement.
« Mon pauvre Gérard, mon pauvre Gérard... Ah ! me voici lourde à tes bras maintenant. Ne dis pas non, je sens bien que je suis une charge intolérable, que je barre ta vie, que je vais achever de faire ton malheur, en m’obstinant à te garder pour moi. »
Il voulut se débattre, elle le fit taire.
« Non, non, c’est bien fini entre nous....Je deviens laide, c’est fini... Et puis, avec moi, c’est ton avenir muré. Je ne puis t’être d’aucun secours, tu me donnes tout en te donnant, et je ne te rends rien... Voilà pourtant le moment venu de te créer une position. Tu ne peux, à ton âge, vivre sans certitude, sans foyer, et ce serait si lâche à moi d’être l’obstacle, de t’empêcher de faire une fin heureuse, en m’accrochant, en te noyant avec moi, en désespérée. »
Elle continua, le regard toujours sur lui, ne le voyant plus qu’au travers de ses larmes. Comme sa mère, elle le savait si faible, si maladif même, derrière sa façade de bel homme, qu’elle aussi rêvait de lui assurer une existence calme, un coin de félicité certaine où il pourrait vieillir à l’abri du sort. Elle l’aimait tant, sa réelle bonté d’amoureuse tendre ne pouvait-elle se hausser au renoncement, au sacrifice ? Même, dans son égoïsme de femme belle et adorée, elle trouvait des raisons de songer à la retraite, de ne point gâter la fin de son automne par des drames qui la brisaient.
Et elle disait ces choses, elle le traitait en enfant dont elle voulait faire le bonheur, au prix du sien, tandis que, maintenant, les yeux de nouveau baissés, il l’écoutait immobile, sans protester davantage heureux de lui laisser arranger son existence, telle qu’elle la désirait.
« C’est bien certain, poursuivit-elle, en finissant par plaider les raisons en faveur de l’abominable mariage, Camille t’apporterait tout ce que je te souhaite, tout ce que je rêve pour toi. Avec elle grâce aux conditions que je n’ai pas besoin de dire c’est la vie fortunée, assurée... Quant au reste, mon Dieu ! il y a tant d’exemples ! Ce n’est pas que je veuille excuser notre faute, mais j’en citerais vingt, des maisons où il s’est passé des choses pires... Et puis, va, j’avais tort, lorsque je disais que l’argent creusait un abîme. Il rapproche au contraire, il fait tout pardonner, tu n’aurais autour de toi que des jalousies, émerveillées de ta chance et pas un blâme. »
Gérard se leva, parut une dernière fois se révolter.
« Voyons, ce n’est pas toi, à présent, qui vas me forcer à épouser ta fille ?
- Ah ! grand Dieu, non !... Mais je suis raisonnable, je dis ce que je dois te dire. Tu réfléchiras.
- C’est tout réfléchi....Je t’ai aimée et je t’aime. Le reste est impossible. »
Elle eut un divin sourire, elle vint le reprendre entre ses bras debout tous les deux, unis une fois encore dans cette étreinte.
« Que tu es bon et gentil, mon Gérard ! Si tu savais comme je t’aime, comme je t’aimerai toujours, malgré tout ! »
Et ses larmes revinrent, et lui-même pleura.
Ils étaient de bonne foi l’un et l’autre, dans leur naturelle tendresse, reculant le dénouement pénible, voulant espérer encore du bonheur. Mais ils le sentaient bien, le mariage était fait. Il n’y avait plus là que des pleurs et des mots, la vie marchait quand même, l’inévitable s’accomplirait. L’idée qui les attendrissait à ce point, devait être que c’était leur dernière étreinte, leur dernier rendez-vous, car ce serait si vilain, de se revoir, après ce qu’ils savaient, ce qu’ils s’étaient dit. Pourtant, ils voulaient garder l’illusion qu’ils ne rompaient pas, qu’ils retrouveraient peut-être un jour le goût de leurs lèvres. Et la fin de tout pleurait en eux.
Puis, quand ils se furent séparés, ils revirent l’étroit cabinet avec son divan fané, ses quatre chaises et sa table. La petite cheminée à gaz sifflait, on étouffait maintenant, dans une humidité lourde et chaude.
« Alors, reprit-il, tu ne prends pas une tasse de thé ? »
Elle était devant la glace, en train d’arranger ses cheveux.
« Ma foi ! non, il est épouvantable, ici. »
Et la tristesse des choses la pénétrait, l’angoissait, à cette minute du départ, elle qui avait cru trouver là un si délicieux souvenir, lorsque des bruits de pas, des voix grosses, tout un brusque tumulte acheva de la bouleverser. On courait dans le couloir, on frappait aux portes. De la fenêtre, où elle se précipita, elle aperçut des agents qui cernaient le restaurant. Les plus folles idées l’assaillirent, sa fille qui l’avait fait suivre, son mari qui voulait divorcer pour épouser Silviane. C’était le scandale affreux, l’écroulement de tous les projets.
Elle attendait toute blanche, éperdue, tandis que lui, pâle comme elle, frémissant, la suppliait de se calmer, de ne pas crier surtout. Mais, lorsque de grands coups ébranlèrent la porte, et que le commissaire de police se nomma, il fallut bien ouvrir. Ah ! quelle minute ! et quel effarement, et quelle honte !
En bas, Pierre et Guillaume avaient attendu pendant près d’une heure que la pluie cessât. Ils causaient à demi-voix, dans un coin de la petite salle vitrée, envahis par la douceur triste de cette grise journée de fête, discutant, prenant enfin un parti sur le douloureux cas de Nicolas Barthès. Et ils s’étaient arrêtés à l’idée de faire venir dîner, le lendemain soir, Théophile Morin, le vieil ami de l’éternel prisonnier, pour annoncer à celui-ci le nouvel exil qui le frappait.
« C’est le plus sage, répéta Guillaume. Morin, qui l’aime beaucoup, prendra toutes les précautions voulues et l’accompagnera sans doute jusqu’à la frontière. »
Pierre, mélancoliquement, regardait tomber la pluie fine.
« Encore le départ, encore la terre étrangère, quand ce n’est pas le cachot ! Ah ! le pauvre être sans joie, traqué toute sa vie, ayant donné sa vie entière à son idéal de liberté qui se démode, dont on plaisante, et qu’il voit crouler avec lui ! »
Mais, de nouveau, des agents, des gardes, parurent, rôdèrent autour du restaurant. Sans doute, ayant compris qu’ils avaient perdu la piste, ils revenaient avec l’idée que l’homme devait s’être, au passage, terré dans ce chalet. Et, savamment, ils le cernaient, prenaient des précautions, avant de procéder à des fouilles minutieuses, pour être certains, cette fois, que le gibier ne leur échapperait pas.
Les deux frères, lorsqu’ils se furent aperçus de cette manœuvre, se sentirent envahis d’une crainte sourde. C’était la battue de tout à l’heure, ils avaient bien vu l’homme fuir ; mais, pourtant, qui leur disait qu’on n’allait pas les forcer à établir leur identité, puisqu’ils s’étaient jetés si fâcheusement dans ce coup de filet ? D’un regard, ils se consultèrent, eurent un instant la pensée de partir sous l’averse. Puis, ils comprirent que cela ne pouvait que les compromettre davantage. Et ils attendirent, d’autant plus que l’arrivée de deux nouveaux clients vint faire diversion.
Une victoria, dont la capote était baissée, et le tablier, relevé, s’arrêtait devant la porte. Il en descendit d’abord un jeune homme, l’air correct et ennuyé, puis une jeune femme qui riait aux éclats, très amusée par cette pluie incessante. Ils discutaient ensemble, elle regrettait, en manière de plaisanterie, de n’être pas venue à bicyclette, tandis que lui trouvait inepte cette promenade sous un déluge.
« Enfin, mon cher il fallait bien aller quelque part. Pourquoi n’avez-vous pas voulu me mener voir passer les masques ?
- Oh ! les masques, ma chère ! Non, non, autant le Bois, autant le fond du lac ! » Et, comme ils entraient, Pierre reconnut la petite princesse Rosemonde, dans la jeune femme que la pluie rendait si gaie, et le bel Hyacinthe Duvillard dans le jeune homme qui déclarait la mi-carême odieuse, le Bois infect, la bicyclette inesthétique. La nuit précédente, après la tasse de thé offerte, elle l’avait gardé, elle avait voulu contenter son caprice, en le violentant presque comme on violente une femme. Mais, bien qu’ayant consenti à se mettre au lit près d’elle, il s’était refusé à toute laideur et à toute bassesse, malgré les coups qu’elle avait fini par lui donner, s’exaspérant jusqu’à le mordre.
Ah ! l’horreur, la vilenie de ce geste, la répugnante grossièreté de l’enfant qui pouvait en naître ! Ça quant à l’enfant, il avait raison, elle n’en désirait point. Alors, il avait parlé du geste des âmes qui s’accouplent cérébralement. Elle ne disait pas non, consentait à essayer, mais comment faire ? Et, comme ils reparlaient de la Norvège, ils avaient décidé, d’accord enfin, qu’ils partiraient le lundi pour Christiania, un voyage de noces, l’idée qu’ils iraient là-bas consommer l’intellectualité de leur union. Leur seul regret était qu’on ne fût plus au gros de l’hiver, car la froide, la blanche, la chaste neige n’était-elle pas la seule couche possible pour de telles épousailles ?
Dès que le garçon leur eut servi des petits verres de bourgeoise anisette, à défaut de kummel, Hyacinthe, qui venait de reconnaître Pierre et son frère Guillaume, dont il avait eu les fils pour condisciples à Condorcet, se pencha, nomma ce dernier à l’oreille de Rosemonde. Tout de suite, celle-ci se leva, dans une brusque exaltation d’enthousiasme.
« Guillaume Froment ! Guillaume Froment, le grand chimiste ! »
Et, s’avançant, le bras tendu :
« Ah ! monsieur, vous me pardonnerez cette inconvenance. Mais il faut absolument que je vous serre la main... Je vous admire tant ! Vous avez fait sur les explosifs de si merveilleux travaux ! »
Puis, elle se mit à rire comme une gamine, en voyant l’étonnement du chimiste.
« Je suis la princesse de Harth. M. l’abbé, votre frère me connaît, et j’aurais dû me faire présenter par lui... D’ailleurs, nous avons, vous et moi, des amis communs, le très distingue Janzen, qui devait me mener chez vous, à titre d’élève bien modeste.
J’ai fait de la chimie, oh ! par zèle pour la vérité et en faveur des bonnes causes, pas davantage... N’est-ce pas ? maître, que vous me permettez d’aller frapper à votre porte, dès que je serai de retour de Christiania, où je vais, avec mon jeune ami, faire un voyage de simple émotion et de recherches, dans l’ordre des sentiments inéprouvés. »
Et elle continua, et il fut impossible aux autres de placer un mot. Elle mêlait tout : son goût d’internationalisme, qui l’avait jetée un moment aux bras de Janzen, dans le monde anarchiste, parmi les pires aventuriers du parti ; sa nouvelle passion des petites chapelles mystiques et symboliques, la revanche de l’idéal sur le réalisme grossier, la poésie des esthètes qui lui faisait rêver un spasme ignoré sous le baiser de glace du bel Hyacinthe.
Tout d’un coup, elle s’arrêta, se remit à rire.
« Tiens ! qu’est-ce qu’ils ont donc, ces agents, à fouiller ici ? Est-ce que c’est nous qu’on vient arrêter ?... Oh ! que ce serait drôle ! »
En effet, le commissaire de police Dupot et l’agent Mondésir se décidaient à entrer sous la véranda, pour visiter le restaurant, après les recherches vaines que leurs hommes venaient de faire dans l’écurie et dans la remise. Leur conviction était absolue, l’homme ne pouvait être que là. Dupot, un petit monsieur maigre, très chauve, très myope, portant des lunettes, avait son air d’ennui et de lassitude habituel, au fond très éveillé et d’un courage indomptable. Lui n’avait pas d’arme ; mais, comme il s’attendait aux pires violences, à une défense furieuse de loup forcé, il venait de conseiller à Mondésir d’armer son revolver et de le tenir prêt dans sa poche.
Pourtant, Mondésir, râblé et carré comme un dogue, qui flairait de son nez camard, dut le laisser passer le premier, par respect hiérarchique.
D’un vif coup d’œil, derrière ses lunettes, le commissaire avait dévisagé les quatre consommateurs, ce prêtre, cette femme, puis les deux autres, des gens quelconques. Et, les dédaignant, il voulait tout de suite monter au premier étage, lorsque le garçon, épouvanté par cette brusque invasion de la police, perdit la tête, bégaya :
« C’est qu’il y a, là-haut, un monsieur et une dame, dans un cabinet. »
Dupot l’écarta tranquillement.
« Un monsieur et une dame, ce n’est pas ce que nous cherchons... Allons, vite ! ouvrez toutes les portes, il faut que pas une porte d’armoire ne reste fermée. »
Puis, en haut, ils visitèrent toutes les pièces, tous les recoins, et il n’y eut que le cabinet où se trouvaient Ève et Gérard, que le garçon ne put ouvrir, parce que le verrou était mis à l’intérieur.
« Ouvrez donc, cria le garçon dans la serrure, ce n’est pas pour vous. »
Enfin, le verrou fut tiré, et Dupot, qui ne se permit pas même un sourire, laissa descendre la dame et le monsieur, tremblants et blêmes, tandis que Mondésir entrait regarder sous la table, derrière le divan, au fond d’un petit placard, par acquit de conscience.
En bas, lorsque Ève et Gérard durent traverser la véranda, ils eurent la nouvelle émotion de trouver des curieux, des gens de leur connaissance, réunis là par le plus imprévu des hasards. Elle avait beau avoir le visage caché sous son épaisse voilette, elle rencontra le regard de son fils, elle sentit qu’il la reconnaissait.
Quelle fatalité ! lui, si bavard, qui disait tout à sa sœur, dans le servage épouvanté où elle le tenait ! Et, comme ils fuyaient, comme le comte, désespéré du scandale, la reconduisait à son fiacre, sous la pluie battante, ils entendirent nettement la petite princesse Rosemonde, très amusée, qui s’écriait :
« Mais c’est M. le comte de Quinsac !... Et la dame, dites, la dame, qui est-ce ? »
Hyacinthe, un peu pâle, ne répondant pas, elle insista.
« Voyons, vous devez la connaître, la dame, Dites-moi qui c’est.
- Ce n’est personne, finit-il par répondre. Quelque femme. »
Pierre avait compris, gêné devant tant de honte et de souffrance, détournant les yeux, regardant Guillaume. Et, tout d’un coup, la scène changea, au moment où le commissaire Dupot et l’agent Mondésir redescendaient, sans avoir trouvé l’homme. Des cris retentirent au-dehors, il y eut un bruit de course et de bousculade. Puis, le chef de la Sûreté Gascogne, qui était resté dans les dépendances du restaurant, à continuer les fouilles, parut, poussant devant lui un paquet sans nom de guenilles et de boue, que tenaient deux agents. C’était l’homme, la bête traquée violentée et prise enfin, qu’on venait de découvrir au fond de la remise, dans un tonneau, sous du foin.
Ah ! quel hallali de victoire, après ces deux grandes heures de course après cette enragée battue qui avait essoufflé les poitrines et brisé les jambes ! La chasse à l’homme, la plus passionnante et la plus sauvage ! On tenait l’homme, on le poussait, on le traînait on le bourrait de coups. Et lui, l’homme, était le plus lamentable des gibiers, une épave, hâve et terreux d’avoir passé la nuit dans un trou de feuilles, trempé encore jusqu’à la taille de s’être jeté au travers d’un ruisseau, battu par la pluie, couvert de fange, ses pauvres vêtements en lambeaux, sa casquette à l’état de loque, les jambes et les mains en sang de son terrible galop parmi les taillis obstrués d’orties et de ronces.
Il n’avait plus visage humain, les cheveux collés aux tempes, les yeux saignants hors des orbites, la face entière ravagée, contractée en un masque effroyable d’effroi, de colère et de souffrance. C’était la bête, c’était l’homme, et on le poussa encore, et il tomba sur une des tables du petit café, assis, tenu par les rudes poings qui le secouaient.
Alors, Guillaume eut un saisissement, dont le frisson le glaça. Il saisit la main de Pierre, qui, voyant, comprenant, frémit à son tour. Salvat, ô justice ! l’homme était Salvat ! C’était Salvat qu’ils avaient vu galoper par le Bois comme un sanglier que force une meute ! C’était Salvat qui était là, ce paquet immonde, ce vaincu de misère et de révolte ! Et Pierre, dans son angoisse, eut une fois encore la vision brusque du petit trottin, là-bas, sous le porche de l’hôtel Duvillard, l’enfant blonde et jolie, dont la bombe avait ouvert le ventre.
Dupot et Mondésir, vivement, triomphaient avec Gascogne. L’homme, pourtant, n’avait opposé aucune résistance, s’était laissé prendre, d’une douceur de mouton. Et, depuis qu’il était là, si rudement tenu en respect, il ne jetait autour de lui que des regards las, d’une infinie tristesse.
Il parla, et ce fut sa première parole, la voix rauque et basse :
« J’ai faim. »
Il se mourait de faim et de fatigue, il n’avait bu qu’un verre de bière, la veille au soir, après deux jours de jeûne déjà.
« Donnez-lui un morceau de pain, dit le commissaire Dupot au garçon.
Il le mangera pendant qu’on ira chercher un fiacre. »
Un agent partit à la recherche d’une voiture. La pluie venait de cesser, on entendit le grelot clair d’une bicyclette, des équipages reparurent, le Bois reprenait sa vie mondaine, au loin, dans les larges allées que dorait un pâle rayon de soleil.
Mais l’homme s’était jeté goulûment sur le morceau de pain ; et tandis qu’il le dévorait, d’un air éperdu de satisfaction animale, ses regards rencontrèrent les quatre consommateurs qui étaient là. Hyacinthe et Rosemonde parurent l’irriter, avec leur mine inquiète et ravie d’assister de la sorte à l’arrestation de ce misérable qu’ils prenaient pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillèrent. Ils venaient d’avoir la surprise de reconnaître Pierre et Guillaume. Et ils n’exprimèrent plus, fixés sur ce dernier que l’affection soumise d’un bon chien reconnaissant, la promesse renouvelée d’un inviolable silence.
De nouveau, il parla, comme s’il s’adressait, en homme de courage, à celui qu’il ne regardait plus, à d’autres aussi, aux compagnons qui n’étaient point là.
« C’est bête d’avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j’ai couru... Ah ! que ça finisse, je suis prêt. »