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Livre III - II

Ah ! quelle paix délicieuse, chez le bon abbé Rose, dans le petit rez-de-chaussée qu’il habitait rue Cortot, sur un étroit jardin ! Pas un bruit de voiture, pas même le souffle de Paris qui grondait de l’autre côté de la butte Montmartre, le grand silence et le calme endormi d’une lointaine ville de province.
Sept heures sonnaient, le crépuscule s’était fait doucement et Pierre était là, dans l’humble salle à manger, attendant que la femme de ménage mît la soupe sur la table. L’abbé inquiet de le voir à peine depuis un grand mois qu’il s’enfermait avec son frère, au fond de Neuilly, lui avait écrit la veille, en le priant de venir dîner, afin de causer tranquillement de leurs affaires ; car Pierre continuait à lui remettre de l’argent pour leurs aumônes communes, ils avaient gardé ensemble, depuis leur asile de la rue Charonne, des comptes de charité, qu’ils réglaient de temps à autre. Après le dîner, ils causeraient de cela, ils examineraient s’ils ne pourraient pas faire mieux et davantage. Et le bon prêtre rayonnait, de cette belle soirée, si paisible, si tendre, qu’il allait passer ainsi, à s’occuper de ses chers pauvres, son seul amusement, l’unique plaisir auquel il revenait, par passion, comme à une faiblesse coupable, malgré tous les ennuis que sa charité inconsidérée lui avait causés déjà.
Pierre, heureux de lui donner ce plaisir, se calmait lui aussi, trouvait un soulagement, un repos de quelques heures, dans ce dîner si simple, dans toute cette bonté qui l’enveloppait, si loin de son affreuse tourmente de chaque jour. Il se rappela la place libre à l’asile des Invalides du travail, la promesse que la baronne Duvillard lui avait faite d’attendre qu’il eût demandé à l’abbé Rose s’il ne connaissait pas quelque grande misère, digne d’intérêt ; et il en parla tout de suite à celui-ci, avant de se mettre à table.
« Une grande misère, digne d’intérêt, ah ! mon cher enfant, elles le sont toutes ! Pour faire un heureux, surtout lorsqu’il s’agit des vieux ouvriers sans travail, on n’a que l’embarras du choix, l’angoisse de se demander lequel va être élu, lorsque tant d’autres resteront dans leur enfer. »
Pourtant, il cherchait, se passionnait, se décidait, malgré la lutte douloureuse de ses scrupules.
« J’ai votre affaire. C’est certainement le plus souffrant, le plus misérable et le plus humble, un vieillard de soixante-douze ans, un menuisier qui vit de la charité publique, depuis les huit à dix ans qu’il ne trouve plus de travail. Je ne sais pas son nom, tout le monde le nomme le grand Vieux. Et, souvent, il reste des semaines sans paraître à ma distribution du samedi. Il va falloir que nous nous mettions à sa recherche, si l’admission presse. Je crois bien qu’il couche parfois à l’Hospitalité de nuit de la rue d’Orsel, quand le manque de place ne le force pas à se terrer derrière quelque palissade... Voulez-vous que, ce soir, nous descendions rue d’Orsel ? »
Ses yeux brillaient, c’était pour lui la grande débauche, le fruit défendu, cette visite à la basse misère, à l’extrême détresse tombée au cloaque, qu’il n’osait plus faire, dans sa pitié débordante d’apôtre, tellement on la lui avait reprochée, imputée à crime.
« Est-ce dit, mon enfant ? Rien que cette fois encore ! Il n’y a que ce moyen, d’ailleurs, si nous voulons trouver le grand Vieux.
Vous en serez quitte pour rester avec moi jusqu’à onze heures. Et puis, je désirais vous montrer cela, vous verrez, que d’épouvantables souffrances ! Peut-être aurons-nous la chance de soulager quelque pauvre être. »
Pierre souriait de cette ardeur juvénile, chez ce vieil homme aux cheveux de neige.
« C’est dit mon cher abbé. Je vais être bienheureux de passer la soirée entière avec vous, et cela me fera du bien, de vous suivre encore cette fois dans une de nos anciennes battues, dont nous revenions le cœur si gros de douleur et de joie. »
La femme de ménage apportait la soupe. Mais, au moment où les deux prêtres s’attablaient, il y eut un discret coup de sonnette, et l’abbé donna l’ordre de faire entrer, lorsqu’il sut que c’était une voisine, Mme Mathis, qui venait chercher une réponse.
« La pauvre femme, expliqua-t-il, elle avait besoin d’une avance de dix francs, pour dégager un matelas, et je ne les avais pas ; mais je me les suis procurés... Elle loge dans la maison, toute une misère discrète, des rentes si petites, qu’elles ne peuvent lui suffire.
- Mais, demanda Pierre, qui se souvint du jeune homme entrevu chez les Salvat, est-ce qu’elle n’a pas un grand fils de vingt ans ?
- Oui, oui... Je la crois née de parents riches, en province. Elle s’est mariée, m’a-t-on dit, avec un maître de piano qui lui donnait des leçons, à Nantes, et qui l’a enlevée, puis installée à Paris, où il est mort, tout un triste roman d’amour. En vendant les meubles, en réunissant les épaves, à peine deux mille francs de rente, la jeune veuve a pu mettre son fils au collège, vivre elle-même décemment. Et il a fallu un nouveau coup pour l’abattre, l’écroulement de sa petite fortune, placée en valeurs douteuses ; ce qui a réduit ses rentes à huit cents francs au plus.
Elle a deux cents francs de loyer, il faut qu’elle se suffise avec cinquante francs par mois. Depuis dix-huit mois, son fils l’a quittée, pour ne pas être à sa charge, et il tâche de gagner sa vie de son côté, sans y réussir, je crois. »
Mme Mathis entrait, une petite femme brune, à la face triste et douce, effacée. Toujours vêtue d’une même robe noire, elle parlait à peine, vivait dans la retraite, d’une timidité inquiète de pauvre créature sans cesse battue par l’orage. Lorsque l’abbé Rose lui eut remis les dix francs, discrètement enveloppés, elle rougit, remercia, promit de les rendre dès qu’elle toucherait son mois, car elle n’était point une mendiante, elle ne voulait pas rogner la part de ceux qui avaient faim.
« Et votre fils Victor, demanda l’abbé, a-t-il trouvé un emploi ? »
Elle hésita, ignorant ce que faisait son fils, restant des semaines maintenant sans le voir. Et elle se contenta de répondre :
« Il est très bon, il m’aime bien... C’est un grand malheur que notre ruine soit venue, avant son entrée à l’École normale. Il n’a pu passer l’examen... Au lycée, il était un élève si appliqué, si intelligent !
- Vous avez perdu votre mari, lorsque votre fils avait dix ans, n’est-ce pas ? »
Elle rougit de nouveau, crut que l’histoire était connue des deux prêtres qui l’écoutaient.
« Oui, mon pauvre mari n’a jamais eu de chance. Les déboires l’avaient aigri, ses idées s’étaient exaltées, et il est mort en prison à la suite d’une bagarre dans une réunion publique, où il avait eu le malheur de blesser un agent...
Pendant la Commune autrefois, il s’était battu. C’était pourtant un homme très doux et qui m’adorait. »
Des larmes étaient montées à ses yeux. L’abbé Rose, attendri la congédia.
« Enfin, espérons que votre fils vous donnera du contentement et qu’il pourra vous rendre tout ce que vous avez fait pour lui. »
Et Mme Mathis s’en alla, s’effaça discrètement, avec un geste d’infinie tristesse. Elle ignorait tout de son fils, mais elle tremblait devant l’acharnement de l’obscure destinée.
« Je ne pense pas, dit Pierre à l’abbé, quand ils furent seuls que la pauvre femme doive compter beaucoup sur son fils. Je n’ai vu ce garçon qu’une fois, il a dans ses yeux clairs la sécheresse et le coupant d’un couteau.
- Vous croyez ? se récria le vieux prêtre, avec sa naïveté de brave homme. Il m’a semblé très poli, un peu pressé de jouir peut-être ; mais ils sont tous impatients, dans la jeunesse d’aujourd’hui... Voyons, mettons-nous à table, la soupe va être froide. »
Presque à la même heure, à un autre bout de Paris, rue Saint-Dominique, la nuit lente s’était faite aussi dans le salon que la comtesse de Quinsac occupait, au fond du silencieux et morne rez-de-chaussée d’un vieil hôtel. Elle était là, seule avec le marquis de Morigny, l’ami fidèle, tous deux aux deux coins de la cheminée où la braise d’une dernière bûche achevait de s’éteindre. La servante n’avait pas encore apporté la lampe, et la comtesse oubliait de sonner, trouvait un soulagement à son inquiétude dans cet envahissement des ténèbres, noyant les choses inavouées qu’elle craignait de laisser voir sur son visage las.
Alors seulement elle osa parler, au milieu de ce salon noir, devant le foyer mort sans que nul bruit lointain de roues troublât le silence du grand passé qui dormait là.
« Oui, mon ami, je ne suis pas contente de la santé de Gérard. Vous allez le voir, car il m’a promis de rentrer de bonne heure et de dîner avec moi. Oh ! je sais qu’il est de fière mine, l’air grand et fort. Mais il faut, pour le bien connaître, l’avoir veillé comme moi, élevé avec tant de peine ! Au fond, il est à la merci de tous les petits maux, qui s’aggravent immédiatement chez lui... Et l’existence qu’il mène n’est pas faite pour la santé. »
Elle se tut, soupira, hésitant à se confesser jusqu’au bout.
« Il mène l’existence qu’il peut mener, dit lentement le marquis de Morigny, dont le fin profil, le grand air de vieillard sévère et tendre se perdait, noyé d’ombre. Puisqu’il n’a pu supporter la vie militaire, et que les fatigues de la diplomatie elle-même vous effraient, que voulez-vous donc qu’il fasse ?... Il n’a qu’à vivre à l’écart, en attendant l’écroulement final, sous cette abominable République, qui achève de mettre la France au tombeau.
- Sans doute, mon ami. Mais justement, cette vie oisive m’épouvante. Il y achève de perdre tout ce qu’il avait de bon et de sain... Je ne dis pas uniquement cela pour les liaisons que nous avons dû lui tolérer. La dernière, que j’ai d’abord acceptée si difficilement, tant elle révoltait d’idées et de croyances en moi, m’est apparue ensuite comme étant plutôt d’une bonne influence... Seulement, le voici qui entre dans sa trente-sixième année, est-ce qu’il peut continuer à vivre de cette façon, sans but, sans devoir ? Peut-être, s’il est souffrant, est-ce parce qu’il ne fait rien, qu’il n’est rien et qu’il ne sert à rien. »
Sa voix se brisa de nouveau.
« Et puis, mon ami, puisque vous me forcez à tout vous dire, je vous avoue que moi-même je ne me porte pas très bien. J’ai eu des évanouissements, j’ai consulté. Enfin, d’un jour à l’autre, je peux disparaître. »
Morigny, frémissant, se pencha, voulut lui saisir les mains, dans la nuit qui se faisait davantage.
« Vous, mon amie ! ce serait vous que je perdrais, comme mon dernier culte ! Moi qui ai vu sombrer le vieux monde dont je suis, et qui vis dans l’unique espoir que vous restez au moins pour me fermer les yeux. »
Elle le supplia de ne pas accroître sa peine.
« Non, non ! ne me prenez pas les mains, ne les baisez pas ! Restez dans ces demi-ténèbres, où je ne vous vois plus qu’à peine... Ce sera notre divine force, jusqu’à la tombe, de nous être aimés si longtemps, sans une honte ni un regret... Et, si vous me touchiez, si je vous sentais trop près de moi, je ne pourrais finir, car je n’ai pas fini. »
Puis, lorsqu’il fut retombé dans son silence et son immobilité : « Demain, si je mourais, Gérard ne trouverait pas même ici la petite fortune qu’il croit encore entre mes mains. Souvent, le cher enfant m’a coûté gros, sans qu’il ait jamais paru s’en douter. J’aurais dû certainement me montrer plus sévère, plus prudente. Mais, que voulez-vous ? la ruine est là, j’ai toujours été une mère trop faible... Et comprenez-vous maintenant l’angoisse où je vis, avec cette pensée que, si je meurs, Gérard n’aura pas même de quoi vivre, incapable du miracle que je renouvelle chaque jour, pour soutenir le train illusoire de notre maison ?...
Je le connais, si désarmé, si maladif sous sa belle apparence, ne pouvant rien faire, ne sachant même pas se conduire. Que deviendra-t-il ? Ne tombera-t-il pas à la pire détresse ? »
Alors, ses larmes coulèrent librement, son cœur se déchirait et saignait, dans sa prescience du lendemain de sa mort, ce grand enfant adoré en qui leur race et tout un monde croulaient. Et le marquis immobile, éperdu, sentant bien qu’il n’avait aucun titre pour offrir sa fortune, comprit tout d’un coup, sentit à quelle déchéance nouvelle ce désastre allait aboutir.
« Ah ! ma pauvre amie, finit-il par dire d’une voix qui tremblait de révolte et de douleur, vous en êtes à ce mariage, oui ! cet abominable mariage avec la fille de cette femme. Jamais ! aviez-vous juré. Vous préfériez la mort de tout. Et voilà que vous consentez, je le sens ! »
Elle pleurait toujours, dans le salon noir et muet, devant le feu éteint. Ce mariage de Gérard avec Camille, n’était-ce pas pour elle la fin heureuse, la certitude de laisser son fils riche, aimé, attablé enfin à la vie ? Mais une dernière rébellion la souleva.
« Non, non, je ne consens pas, je vous jure que je ne consens pas encore. Je lutte de toutes mes forces, ah ! dans un combat de chaque heure, dont vous ne pouvez soupçonner la torture. »
Puis, sincèrement, elle prévit sa défaite.
« Si je cède un jour, mon ami, croyez bien que je sens autant que vous l’abomination d’un tel mariage. C’est la fin de notre race et de notre honneur. »
Ce cri le bouleversa, et il ne put rien ajouter. Dans son intransigeance de catholique et de royaliste hautain, lui aussi n’attendait que l’écroulement suprême.
Mais quelle souffrance à se dire que cette noble femme, tant aimée, et si purement, allait être, dans la catastrophe, la plus dolente des victimes ! Caché par l’ombre, il osa s’agenouiller devant elle, lui prendre la main et la baiser.
Comme la servante apportait enfin une lampe allumée, Gérard se présenta. Le vieux salon Louis XVI, aux pâles boiseries, retrouvait, dans la clarté douce, sa grâce surannée ; et le jeune homme affecta une gaieté vive, pour rassurer sa mère et ne point la laisser trop triste, puisqu’il ne pouvait dîner avec elle. Quand il eut expliqué que des amis l’attendaient, elle fut la première à le dégager de sa parole, heureuse de le voir si gai.
« Va, va, mon enfant, et ne te fatigue pas trop... Je vais garder Morigny. Le général et Larombardière doivent venir à neuf heures. Sois tranquille, j’aurai du monde, je ne m’ennuierai pas. »
Et ce fut ainsi que Gérard, après s’être assis un instant, pour causer avec le marquis, put s’esquiver et se rendre au café Anglais.
Quand il y arriva, des femmes en pelisse de fourrure montaient déjà l’escalier, les cabinets s’emplissaient d’aimables et luxueuses compagnies, les lampes électriques étincelaient, tout le branle du plaisir, de l’éclatante prostitution d’en haut commençait à secouer, à chauffer les murs. Et, dans le cabinet arrêté par le baron, il trouva une extraordinaire dépense, des fleurs superbes, des cristaux, de l’argenterie, comme pour un royal gala. La table de six couverts était dressée avec un faste qui le fit sourire, et le menu, la carte des vins promettaient des merveilles, tout ce qu’on avait pu choisir de plus rare et de plus cher.
« Hein ? c’est chic ! cria Silviane, qui était déjà là, avec Duvillard, Fonsègue et Dutheil.
J’ai voulu l’étonner, votre critique influent... Quand on a payé un dîner pareil à un journaliste, n’est-ce pas ? il faut bien qu’il soit aimable. »
Elle, pour vaincre, n’avait rien imaginé de mieux que de faire une toilette étourdissante, une robe de satin jaune, couverte de vieux point d’Alençon. Et elle s’était décolletée, et elle avait mis tous ses diamants, un diadème dans les cheveux, une rivière au cou, des nœuds aux épaules, des bracelets et des bagues. Avec sa figure candide de vierge, encadrée de fins bandeaux, elle avait l’air d’une vierge de missel, chargée des offrandes de toute la chrétienté, la vierge reine.
« Enfin, vous êtes si jolie, dit Gérard qui la plaisantait parfois, ça va tout de même.
- Bon ! répondit-elle sans se fâcher, vous trouvez que je suis une bourgeoise, qu’un petit dîner simple et une toilette modeste auraient fait preuve de plus de goût. Ah ! mon cher, vous ne savez pas comment on prend les hommes ! »
Duvillard l’approuva, car il était ravi de la montrer en pleine gloire, parée comme une idole. Fonsègue causait diamants, disait que n’étaient là des valeurs bien chanceuses, depuis que la science, grâce au four électrique, touchait au jour où la fabrication pouvait en devenir courante. Tandis que Dutheil, l’air extasié, tournait autour de la jeune femme, avec des gestes mignons de chambrière, pour remettre en place un pli de dentelle, corriger une boucle indocile.
« Quoi donc ? il est bien mal élevé, votre critique, qu’il se fait attendre ! »
En effet, le critique vint en retard d’un quart d’heure, et tout de suite, en s’excusant, il exprima le regret qu’il aurait de s’en aller dès neuf heures et demie, car il fallait absolument qu’il fît acte de présence, dans un petit théâtre de la rue Pigalle.
C’était un grand gaillard, d’une cinquantaine d’années, large des épaules, à la face pleine et barbue. Il avait gardé de l’École normale tout un dogmatisme, un pédantisme étroit, dont rien n’avait pu le laver, ni ses efforts herculéens pour être sceptique et léger, ni les vingt années de sa vie de Paris, au travers de tous les mondes. Magister il était, et magister il restait, jusque dans ses laborieuses frasques d’imagination et d’audace. Dès l’entrée, il s’efforça d’être ravi de Silviane. Il la connaissait naturellement de vue, il avait même parlé d’elle fort mal, en cinq ou six lignes dédaigneuses, à la suite de ses quelques rôles. Mais cette jolie fille, vêtue comme une reine, présentée ainsi sous le protectorat de ces quatre hommes importants l’émotionnait ; et l’idée lui venait que rien ne serait plus parisien, d’une belle humeur parisienne plus détachée de pédanterie, que de la soutenir, en lui trouvant du talent.
On s’était mis à table, et ce fut une magnificence, un service d’un empressement délicat, un maître d’hôtel par convive, qui veillait aux mets et aux vins. Sur la nappe de neige, les fleurs embaumaient, l’argenterie et le cristal resplendissaient, tandis que circulaient une abondance de plats imprévus et délicieux, un poisson venu de Russie, des gibiers défendus, les dernières truffes grosses comme des œufs, des primeurs savoureuses, telles qu’en pleine saison. C’était l’argent dépensé sans compter, pour le plaisir de payer follement ce qu’on était seul à manger ainsi, pour la gloire de se dire que personne n’en pouvait gâcher davantage. Et le critique influent, étonné, bien qu’il montrât l’aisance d’un homme habitué à toutes les fêtes, devenait servile, promettait son appui, s’engageait plus qu’il n’aurait voulu.
Il fut d’ailleurs très gai, trouva des mots d’esprit, exagéra même sa belle humeur en plaisanteries gaillardes. Mais, après le rôti, après les grands crus de Bourgogne, et lorsque le champagne parut, son échauffement le ramena, sans résistance désormais possible, à sa vraie nature. On l’avait mis sur Polyeucte sur le rôle de Pauline, que Silviane voulait jouer, pour son début à la Comédie-Française. Cet extraordinaire caprice, qui le révoltait huit jours plus tôt, ne lui semblait plus qu’une tentative hardie dont elle sortirait victorieuse, si elle consentait à écouter ses conseils. Et il était parti, il fit une conférence sur le rôle, prétendit que pas une tragédienne ne l’avait encore compris sainement, que Pauline n’était au début qu’une bourgeoise honnête, et que le beau de sa conversion, au dénouement, venait de ce qu’il y avait miracle, un coup de la grâce qui faisait d’elle une divine figure. Ce n’était pas l’avis de Silviane, qui la voyait, dès les premiers vers en héroïne idéale de quelque symbolique légende. Il parla sans fin, elle dut paraître convaincue, et il fut enchanté d’une élève si belle si docile, sous la férule. Puis, comme dix heures sonnaient, il s’arracha brusquement du cabinet odorant et embrasé, pour courir à son devoir.
« Ah ! mes enfants, s’écria Silviane, ce qu’il m’a rasée, votre critique ! Est-il assez bête, avec sa Pauline petite-bourgeoise ! Je vous l’aurais ramassé joliment, si je n’avais pas eu besoin de lui... Non, non ! c’est idiot, versez-moi un verre de champagne j’ai besoin de me remonter. »
Alors, la fête prit une grande intimité, entre les quatre hommes et cette fille endiamantée, décolletée, à demi nue, tandis que des couloirs, des cabinets voisins, venait tout un bruit de rires et de baisers, le branle qui avait grandi dans la maison entière.
Sous la fenêtre, le boulevard roulait son torrent de voitures et de piétons, sa fièvre de plaisirs et ses marchandages d’amour.
« N’ouvrez pas ! mon cher, reprit Silviane, en s’adressant à Fonsègue, qui se dirigeait vers la fenêtre, vous allez m’enrhumer. Vous êtes donc bien échauffé, vous ? Moi, je suis très à l’aise... Dites, mon bon Duvillard, faites revenir du champagne. C’est étonnant ce que votre critique m’a donné soif ! »
On étouffait dans la chaleur aveuglante des lampes, dans l’odeur épaissie des fleurs et des vins. Et elle était prise d’un irrésistible besoin de noce, l’envie d’être grise, de s’amuser d’une sale façon, comme jadis, aux jours des débuts. Quelques verres de champagne l’achevèrent, elle devint d’une gaieté hardie, sonnante, étourdissante. Jamais encore ils ne l’avaient vue ainsi, réellement si drôle, qu’ils se mirent à s’amuser eux-mêmes. Fonsègue ayant dû partir, pour se rendre à son journal, elle l’embrassa, filialement, disait-elle, parce que lui l’avait toujours respectée. Restée seule en compagnie des trois autres, elle les traita avec une extraordinaire verdeur de paroles, qui les fouettait, les excitait. À mesure qu’elle se grisait davantage, un peu plus d’impudeur apparaissait en elle. Et c’était là son piment, qu’elle n’ignorait pas, sa figure de vierge, son air d’idéale pureté, sous lequel se révélait la plus perverse, la plus monstrueuse des courtisanes. Quand elle était ivre surtout, elle avait, avec ses innocents yeux bleus, sa candeur de lis, des imaginations diaboliques, à damner les hommes.
Aussi Duvillard la laissait-il se griser, l’y aidait même, nourrissant le projet sournois de la reconduire chez elle et de rester si l’ivresse la lui livrait sans défense.
Mais elle souriait, elle devinait.
« Je te vois venir, mon gros. Tu crois que je serai plus gentille ce soir, parce que je suis en train de rire. Eh bien ! tu te trompes, ma tête reste solide... Tu n’auras rien de moi, pas ça ! tant que tu ne m’auras pas fait débuter à la Comédie ! »
Duvillard, qu’elle sevrait depuis six semaines, s’efforçait de rire, comptait quand même qu’il la mettrait au lit, s’il attendait patiemment. Et, des deux autres, Gérard, qu’elle regardait avec le plus de tendresse, en souvenir des caprices qu’elle avait eus pour lui déjà, se laissait aller, lui aussi, au désir d’une nuit heureuse, dans le désarroi de sa volonté ; tandis que Dutheil, toujours au guet d’une occasion qui la lui livrerait, s’allumait, en s’imaginant que son tour était enfin venu, à la condition de manœuvrer avec adresse.
Elle, pourtant, à se sentir désirée, à les voir tous les trois autour d’elle, sur elle, tirant la langue, comme elle disait, inventait d’impossibles histoires, leur tenait des discours d’une étonnante fantaisie ordurière. Ils la trouvaient impayable, dans sa resplendissante toilette de vierge reine. Puis, quand elle eut assez de champagne, à demi folle, il lui poussa tout d’un coup une idée.
« Dites donc, mes enfants, on ne va pas rester ici, on s’embête. Il faut faire quelque chose... Vous ne savez pas ? Vous allez me mener au Cabinet des Horreurs, pour finir la soirée. Je veux entendre La Chemise, cette chanson que chante Legras et qui fait courir tout Paris. »
Cette fois, Duvillard se révolta.
« Ah ! non, par exemple ! Cette chanson est une vraie saleté, jamais je ne vous conduirai dans ce mauvais lieu ! »
Elle ne parut pas l’entendre, déjà debout et chancelante, riant, arrangeant ses cheveux devant une glace.
« Et puis, j’ai habité Montmartre, ça m’amuse d’y retourner. Avec ça, je voudrais savoir si ce Legras est un Legras que j’ai connu, oh ! il y a longtemps... Ouste ! partons !
- Mais, ma chère, nous ne pouvons vous mener dans ce bouge, avec votre toilette. Vous voyez-vous entrer là-dedans, décolletée, couverte de diamants ! Nous nous ferions huer... Gérard, je vous en prie, dites-lui d’être un peu raisonnable. »
Gérard, que l’idée d’une telle équipée blessait également, voulut intervenir. Elle lui ferma la bouche de sa main déjà gantée, elle répéta avec l’obstination gaie de l’ivresse :
« Zut ! si l’on nous engueule, ce sera bien plus drôle... Partons, partons vite ! »
Alors, Dutheil qui écoutait en souriant, de son air d’homme de plaisir que rien n’étonne ni ne fâche, se mit galamment de son côté.
« Le Cabinet des Horreurs, mon cher baron, mais tout le monde y va, j’y ai conduit les plus nobles dames, et justement pour cette chanson de La Chemise, qui n’est pas plus sale qu’autre chose.
- Ah ! tu entends, mon gros, ce que dit Dutheil ! cria Silviane triomphante. Et il est député, lui ! Il n’irait pas compromettre son honorabilité. »
Puis, comme Duvillard se débattait, désespéré de s’afficher avec elle dans le scandale d’un tel lieu, elle ne se fâcha pas, s’égaya davantage au contraire.
« À ton aise, mon gros, après tout ! Je n’ai pas besoin de toi. File avec Gérard, et tâchez de vous consoler ensemble... Moi je vais là-bas avec Dutheil. N’est-ce pas, Dutheil, que vous voulez bien vous charger de moi ? »
Mais ce n’était pas là le dénouement que le baron attendait.
Il en resta plein d’angoisse, il dut se résigner au caprice de cette terrible fille, dont l’odeur seule l’abêtissait. Et il n’eut plus qu’un adoucissement, ne pas laisser partir Gérard, qui, par une dignité dernière s’entêtait à ne pas en être. Il l’avait pris par les deux mains, le retenait, lui répétait d’une voix particulière qu’il lui demandait là un service d’ami. Si bien que l’amant de la femme, le fiancé de la fille fut enfin forcé de céder au mari et au père.
Silviane les regardait, follement amusée, riant à en pleurer. Tout d’un coup, elle s’oublia, avoua ses coups de cœur pour Gérard en le tutoyant, fit allusion à sa liaison avec la baronne.
« Viens donc, grande bête, accompagne-le, tu lui dois bien ça. »
Duvillard affecta de ne pas entendre. Dutheil le rassurait, en lui disant qu’il y avait, dans un coin du Cabinet des Horreurs, une sorte de loge, où l’on pouvait se dissimuler un peu. La voiture de Silviane était heureusement en bas, un grand landau fermé, dont le cocher, beau gaillard solide, attendait, impassible sur son siège. Et l’on partit.
Le Cabinet des Horreurs était installé dans un ancien café du boulevard Rochechouart, qui avait fait faillite. La salle, étroite, irrégulière, avec des coins perdus s’étouffait sous un plafond bas, enfumé. Et rien n’était plus rudimentaire que la décoration, on avait simplement collé contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues, les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite estrade, sur laquelle s’ouvrait une porte, qu’un rideau fermait. Puis, il n’y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels s’alignaient des tables de guinguette, où les verres des consommations laissaient des ronds poisseux.
Aucun luxe, aucun art, pas même de la propreté. Des becs de gaz sans globe, brûlant à l’air libre, flambaient, chauffaient furieusement l’épaisse buée dormante, faite des haleines et de la fumée des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes, congestionnées, tandis que l’odeur âcre de tout ce monde entassé accroissait l’ivresse, les cris dont l’auditoire se fouettait à chaque chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce tréteau, d’y produire ce Legras, aidé de deux ou trois filles, de lui faire chanter son répertoire de rageuses abominations et le succès était venu en trois soirs, formidable, tout Paris alléché, affolé, s’entassant dans ce café borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n’avaient pu faire vivre, lorsqu’on n’y permettait que leurs quotidiennes parties de dominos.
C’était le rut de l’immonde, l’irrésistible attirance de l’opprobre et du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l’argent et du pouvoir, s’en écœurant à la longue, mais n’en voulant rien lâcher, n’accourait que pour recevoir à la face des obscénités et des injures. Hypnotisée par le mépris, elle avait, dans sa déchéance prochaine, le besoin qu’on le lui crachât à la face. Et quel symptôme effrayant, ces condamnés de demain se jetant d’eux-mêmes à la boue, hâtant volontairement leur décomposition, par cette soif de l’ignoble, qui asseyait là, dans le vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves et honnêtes, des femmes frêles et divines, d’une grâce, d’un luxe qui sentaient bon !
À une des premières tables, contre l’estrade, la petite princesse de Harth s’épanouissait, les yeux fous, les narines frémissantes, ravie de contenter enfin sa curiosité exaspérée des bas-fonds parisiens ; tandis que le jeune Hyacinthe, qui s’était résigné à l’amener, pincé très correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop s’ennuyer, d’un air d’indulgence.
Tous deux venaient de retrouver, à une table voisine de la leur, un vague Espagnol qu’ils connaissaient, le coulissier Bergaz, qui, présenté par Janzen, assistait d’ordinaire aux fêtes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas même s’il gagnait réellement à la Bourse l’argent qu’il dépensait parfois à pleines mains, mis avec une élégance affectée, d’une certaine finesse dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux clairs de bête de proie. On le disait de mœurs condamnables, il était ce soir-là en compagnie de deux jeunes gens : Rossi, un Italien petit et basané, aux durs cheveux, venu à Paris pour être modèle, ayant glissé à la facile existence des métiers louches ; Sanfaute, un Parisien celui-là, un pâle voyou de La Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiffé comme une fille, ses blonds cheveux séparés en deux bandeaux, dont les boucles encadraient ses joues maigres.
« Oh ! je vous en prie, demandait fiévreusement Rosemonde à Bergaz, vous qui semblez connaître tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens extraordinaires, dites-moi s’il n’y a pas ici par exemple des voleurs, des assassins ! »
Il riait de son rire aigu, se moquant d’elle.
« Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde... Cette petite femme si délicate, si rose et si jolie, là-bas, c’est une Américaine, la femme d’un consul, que vous devez recevoir chez vous. L’autre, à droite, cette grande brune, qui a la dignité d’une reine, est une comtesse dont vous croisez chaque jour l’équipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle dont les yeux brûlent comme des yeux de louve, est l’amie d’un haut fonctionnaire, bien connu pour son austérité. »
Dépitée, elle l’arrêta.
« Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d’en bas, ceux qu’on vient voir ? »
Et elle posait des questions, et elle cherchait des visages de terreur et de mystère. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son attention, l’un tout jeune, le visage pâle et pincé l’autre sans âge, boutonné dans un vieux paletot qui cachait jusqu’à son linge, une casquette si profondément enfoncée sur ses yeux qu’on ne voyait de sa face qu’un bout de barbe. Ils étaient attablés tous les deux devant des chopes de bière, qu’ils vidaient lentement muets.
« Ma chère, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s’il vous faut des bandits déguisés. Ce pauvre garçon si pâle, et qui ne doit pas manger tous les jours, a été mon condisciple à Condorcet. »
Étonné, Bergaz se récria.
« Vous avez connu Mathis à Condorcet ! Oui, c’est vrai, il y a fait ses classes... Ah ! vous avez connu Mathis. Un garçon bien remarquable, et que la misère étrangle... Mais, dites donc, l’autre, son compagnon, vous ne le connaissez pas ? »
Hyacinthe, regardant l’homme enfoui dans la casquette, disait déjà non de la tête, lorsque Bergaz, tout d’un coup, le poussa vivement du coude, pour le faire taire. Et, comme explication, il ajouta très bas :
« Chut !... Voici Raphanel. Je me méfie depuis quelque temps. Dès qu’il arrive, ça sent la police. »
Raphanel était aussi une des vagues et louches figures de l’anarchie que Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion révolutionnaire du moment.
Celui-là, petit homme rond et gai, à la figure poupine, au nez enfantin noyé entre de grosses joues, passait pour un énergumène, réclamait à grand fracas l’incendie et le meurtre, dans les réunions publiques. Et le fâcheux était que, compromis déjà plusieurs fois, il avait toujours réussi à s’en tirer, lorsque les compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commençaient à s’étonner.
Tout de suite, il serra gaiement la main de la princesse, s’attabla près d’elle sans y être invité, se mit à injurier cette sale bourgeoisie, qui se vautrait dans les mauvais lieux. Ravie, Rosemonde l’encouragea, tandis qu’on se fâchait autour d’eux. Bergaz, de son œil clair, l’examinait, avec un petit rire de soupçon, en terrible homme qui agissait, laissant parler les autres. Par moments, il échangeait avec Sanfaute et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards d’intelligence ; et ceux-ci étaient visiblement à lui corps et âme, dans toutes les libres débauches, dans tous les attentats profitables où il lui plaisait de les mener. L’anarchie eux seuls l’exploitaient, la pratiquaient jusqu’au bout, utilisant l’atroce logique des conséquences. Et Hyacinthe, qui rêvait bien du vice en esthète, mais qui n’osait point, enviait éperdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu’il affectât de les traiter en choses connues, dont il était las.
Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pavé, deux chanteuses s’étaient succédé sur l’estrade, l’une grasse, l’autre maigre, l’une distillant des romances niaises, avec des dessous polissons l’autre lançant des refrains canailles, d’une violence de gifles. Elle avait fini, au milieu d’une tempête de bravos lorsque brusquement, la salle mise en joie, cherchant à rire, éclata de nouveau.
C’était Silviane qui faisait son entrée, dans la petite loge au fond. Quand elle apparut debout, en pleine lumière, à demi nue, pareille à un astre, avec sa robe de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une huée formidable, des rires, des cris, des sifflets, des grognements mêlés à des applaudissements féroces. Et le scandale s’accrut encore, des gros mots volèrent dès qu’on aperçut derrière elle les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, plastronnés et cravatés de blanc, graves et corrects.
« Nous vous le disions bien ! », murmura Duvillard, fort ennuyé de l’aventure, tandis que Gérard tâchait de se dissimuler dans l’ombre.
Mais elle, souriante, enchantée, face au public, recevait l’orage de son air candide de vierge folle, comme on aspire l’air vivifiant du large, soufflant en bourrasque. Elle était de là, c’était l’air natal.
« Eh bien ! quoi ? répondit-elle au baron, qui voulait la faire asseoir. Ils sont gais, c’est très gentil... Oh ! que je m’amuse !
- Mais certainement, c’est très gentil, déclara Dutheil, qui se mettait à l’aise lui aussi. Elle a raison, il faut bien rire. »
Au milieu du bruit qui ne cessait pas, la petite princesse de Harth, enthousiasmée, s’était levée, pour mieux voir. Elle secoua Hyacinthe.
« Dites, mais c’est votre père avec cette Silviane ! Regardez-les, regardez-les... Ah bien ! il en a un estomac, de se montrer ici avec elle ! »
Hyacinthe se dégagea, refusa de regarder. Ça ne l’intéressait pas, son père était idiot, il n’y avait qu’un gosse pour se toquer ainsi d’une fille.
Et son mépris de la femme devint insultant.
« Vous m’agacez, mon cher, dit Rosemonde, en se rasseyant presque sur ses genoux, résolue à se faire reconduire et à le garder, ce soir-là, sous le prétexte de lui offrir une tasse de thé. C’est vous le gosse, qui posez pour ne pas vouloir de nous... Et il a raison, votre père, d’aimer celle-là. Elle est très jolie, je la trouve adorable, moi ! »
Alors, Hyacinthe ricana, fit allusion à la perversité connue de Silviane.
« Désirez-vous que j’aille le lui dire ?... Papa vous présentera, et vous ferez bon ménage. »
Quand Rosemonde eut compris, elle se mit simplement à rire.
« Non, non, je suis une curieuse, mais je ne vais pas encore jusque-là.
- Vous irez bien un jour, il faut tout connaître.
- Mon Dieu ! oui, qui sait ? »
Soudain, le bruit cessa, chacun reprit sa place, et il ne resta que le pouls ardent de la salle battant de fièvre. Legras venait de paraître sur l’estrade. C’était un gros garçon blême, en veston de velours, la face ronde, soigneusement rasée, avec l’œil dur, le coup de mâchoire du mâle, qui se fait adorer des femmes en les terrorisant. Il ne manquait point de talent, chantait juste, avait une voix cuivrée d’une pénétration, d’une puissance pathétique extraordinaire. Et son répertoire, ses Fleurs du pavé, achevait d’expliquer son succès, des chansons où l’ordure et la souffrance d’en bas, toute l’abominable plaie de l’enfer social hurlait et crachait son mal en mots immondes, de sang et de feu.
Le piano préluda, Legras chanta La Chemise, l’horrible chose qui faisait accourir Paris.
À coups de fouet le dernier linge de la fille pauvre, de la chair à prostitution, y était lacéré, arraché. Toute la luxure de la rue s’y étalait dans sa saleté et son âcreté de poison. Et le crime bourgeois clamait, derrière ce corps de la femme traîné dans la boue, jeté à la fosse commune, meurtri, violé, sans un voile. Mais, plus encore que les paroles, la brûlante injure était dans la façon dont Legras jetait ça au visage des riches, des heureux, des belles dames qui venaient s’entasser pour l’entendre. Sous le plafond bas, au milieu de la fumée des pipes, dans l’aveuglante fournaise du gaz, il lançait les vers à coups de gueule comme des crachats, toute une rafale de furieux mépris. Et, quand il eut fini, ce fut du délire, les belles bourgeoises ne s’essuyaient même pas de tant d’affronts elles applaudissaient frénétiquement, la salle trépignait, s’enrouait, se vautrait éperdue dans son ignominie.
« Bravo ! Bravo ! répétait de sa voix aiguë la petite princesse. Étonnant ! Étonnant ! Prodigieux ! »
Mais, surtout, Silviane, dont l’ivresse semblait augmenter, depuis qu’elle se passionnait au fond de ce four chauffé à blanc, tapait des mains, criait très haut.
« C’est lui, c’est mon Legras ! Il faut que je l’embrasse, il m’a fait trop de plaisir. »
Duvillard, exaspéré à la fin, voulut l’emmener de force. Elle se cramponna au rebord de la loge, elle cria plus haut, sans se fâcher d’ailleurs, toujours très gaie. Et il fallut bien parlementer. Elle consentait à partir, à se laisser ramener chez elle. Mais, auparavant, elle s’était juré d’embrasser Legras, un ancien ami.
« Allez tous les trois m’attendre dans la voiture.
Je vous rejoins tout de suite. »
Comme la salle finissait par se calmer. Rosemonde s’aperçut que la loge se vidait, et, sa curiosité satisfaite, elle songea elle-même à se faire reconduire par Hyacinthe. Celui-ci, qui avait écouté languissant, sans applaudir, causait de la Norvège avec Bergaz, lequel prétendait avoir voyagé dans le Nord. Oh ! les fjords, oh ! les lacs glacés, oh ! le froid pur, filial et chaste de l’éternel hiver ! Ce n’était que là, disait Hyacinthe, qu’il comprenait la femme et l’amour, le baiser de neige.
« Voulez-vous que nous partions demain ? s’écria la princesse, avec sa vivacité effrontée. Nous faisons là-bas notre voyage de noces... Je lâche mon hôtel, je mets la clé sous la porte. »
Et elle ajouta qu’elle plaisantait, naturellement. Mais Bergaz la savait capable de cette fugue. À l’idée qu’elle laisserait son petit hôtel fermé, et sans gardien peut-être, il avait échangé un vif regard avec Sanfaute et Rossi, toujours muets et souriants. Quel coup à faire, quelle reprise à tenter là sur la commune richesse, volée par l’infâme bourgeoisie !
Raphanel, lui, après avoir acclamé Legras, s’était mis à fouiller la salle de ses petits yeux gris et perçants. Et les deux hommes, Mathis et l’autre, le mal vêtu, celui dont on ne voyait qu’un bout de barbe, venaient de fixer son attention. Ils n’avaient pas ri, ils n’avaient pas applaudi, ils étaient là comme des gens très las qui se reposent, convaincus que le meilleur moyen de disparaître est de se mêler à une foule.
Tout d’un coup, Raphanel se tourna vers Bergaz.
« C’est bien le petit Mathis, là-bas.
Avec qui donc est-il ? »
Bergaz eut un geste évasif : il ne savait pas. Mais il ne quitta plus Raphanel des yeux, il le vit qui affectait de se désintéresser, puis qui achevait sa chope et prenait congé, en disant, par manière de plaisanterie, qu’une dame l’attendait, à côté, dans le bureau des omnibus. Vivement, dès qu’il eut disparu, Bergaz se leva, enjamba les bancs, bouscula le monde, s’ouvrit un passage jusqu’au petit Mathis, à l’oreille duquel il se pencha. Et, tout de suite, celui-ci quitta sa table, emmena son compagnon, le poussa dehors, par une porte de dégagement. Ce fut si rapidement fait, que personne ne s’aperçut de cette fuite.
« Qu’y a-t-il donc ? demanda la princesse à Bergaz, lorsque celui-ci fut revenu se rasseoir tranquillement, entre Rossi et Sanfaute.
- Mais rien, j’ai voulu serrer la main de Mathis, qui partait. »
Rosemonde annonça qu’elle allait en faire autant. Puis, elle s’attarda un moment encore, reparla de la Norvège, en voyant que seule l’idée des glaces éternelles, du grand froid purificateur, passionnait Hyacinthe. Dans son poème de La Fin de la Femme, trente vers qu’il désirait n’achever jamais, il songeait, comme dernier décor, à un bois de sapins glacés. Et elle s’était levée, elle recommençait gaiement sa plaisanterie, disait qu’elle l’emmenait prendre une tasse de thé chez elle, pour régler leur départ, lorsque Bergaz, qui l’écoutait tout en surveillant la porte du coin de l’œil, eut une involontaire exclamation.
« Mondésir ! j’en étais sûr ! »
À la porte, venait d’apparaître un petit homme nerveux et râblé, dont la face ronde, au front bossu, au nez camard, avait toute une rudesse militaire.
On aurait dit un sous-officier en bourgeois. Il fouillait la salle, semblait effaré et déçu.
Bergaz, qui désirait rattraper son exclamation, reprit avec aisance :
« Je disais bien que ça sentait la police... Tenez ! voici un agent, Mondésir, un gaillard très fort, qui a eu des ennuis au régiment... Le voyez-vous flairer, comme un chien dont le nez est en défaut. Va, va, mon brave, si l’on t’a désigné quelque gibier, tu peux chercher, l’oiseau est parti. »
Dehors, lorsque Rosemonde eut décidé Hyacinthe à l’accompagner, ils se hâtèrent de monter en riant dans le coupé qui les attendait, car ils venaient d’apercevoir le landau de Silviane, avec le cocher majestueux, immobile sur le siège, tandis que les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, attendaient toujours, debout au bord du trottoir. Depuis près de vingt minutes, ils étaient là, dans les demi-ténèbres de ce boulevard extérieur, où rôdaient la basse prostitution, les vices immondes des quartiers pauvres. Des ivrognes les avaient bousculés, des ombres de filles les frôlaient allaient et venaient, chuchotantes, sous les jurons et les coups des souteneurs. Des couples infâmes cherchaient l’obscurité des arbres, s’arrêtaient sur les bancs, gagnaient les coins d’abominable ordure. Et c’était le quartier entier, les maisons borgnes aux alentours, les garnis ignobles, les misérables chambres de débauche sans vitres à la fenêtre, sans draps au matelas. La nausée de toute la déchéance humaine qui grouille, jusqu’au matin, dans cette boue noire de Paris, les enveloppait, les glaçait, sans que ni le baron, ni les deux autres voulussent quitter la place. Leur espoir entêté les faisait tenir bon, chacun continuait à se promettre qu’il resterait le dernier, et qu’il reconduirait Silviane, et qu’elle serait à lui, trop grise pour se défendre.
Enfin, Duvillard s’impatienta, dit au cocher :
« Jules, allez donc voir pourquoi Madame ne revient pas.
- Mais les chevaux, monsieur le baron ?
- Soyez tranquille, nous sommes là. »
Une petite pluie fine s’était mise à tomber. Et l’attente recommença, s’éternisa de nouveau. Mais une rencontre imprévue les occupa un instant. Il leur sembla qu’une ombre, une maigre femme en jupe noire, les frôlait. Et ils eurent la surprise de reconnaître un prêtre.
« Eh quoi ! c’est vous, monsieur l’abbé Froment ? s’écria Gérard. À cette heure-ci ? Dans ce quartier ? »
Pierre, sans se permettre de s’étonner de les y trouver eux-mêmes, et sans leur demander ce qu’ils y faisaient, expliqua qu’il s’était attardé chez l’abbé Rose, pour visiter avec lui une hospitalité de nuit. Ah ! toute l’affreuse misère qui aboutissait là, dans ces dortoirs empestés, dont l’odeur de bétail l’avait fait défaillir ! Tout ce qui s’anéantissait là de lassitude et de désespoir, en un sommeil écrasé de bêtes tombées sur le sol, pour y cuver l’abomination de vivre ! Une promiscuité innommable, l’indigence et la souffrance en tas, des enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du naufrage quotidien de Paris, la fainéantise, et le vice, et la malchance, et l’injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les impuretés de l’écume ! Certains dormaient assommés, la face morte. D’autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient à clamer la plainte de leur existence. D’autres, sans repos, s’agitaient, luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes.
Et, de ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette ambulance de la vie, empoisonnée d’une puanteur de pourriture et de mort montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves heureuses, de la joie des riches qui aimaient ou qui se délassaient à cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles.
Vainement, Pierre et l’abbé Rose, parmi les misérables en tas, avaient cherché le grand Vieux, l’ancien menuisier, pour le repêcher du cloaque et l’envoyer, dès le lendemain, à l’asile des Invalides du travail. Il s’était présenté le soir, mais il n’y avait plus de place ; car, chose horrible, cet enfer était encore un lieu d’élection. Et il devait être quelque part, adossé contre une borne, couché derrière une palissade. Désolé, ne pouvant battre les ténèbres louches, le bon abbé Rose était remonté rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour rentrer à Neuilly.
La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher Jules reparut enfin, interrompant le prêtre qui disait au baron et aux deux autres le frisson qu’il avait gardé de sa visite.
« Eh bien ! Jules, et Madame ? » demanda Duvillard au cocher inquiet de le voir seul.
Jules, impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de sa bouche légèrement de travers, répondit de sa voix blanche :
« Madame fait dire qu’elle ne rentrera pas, et elle met sa voiture à la disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les reconduise chez eux. »
Cette fois, c’était trop, le baron se fâcha. S’être laissé traîner dans ce bouge, l’attendre en espérant profiter de son ivresse, pour voir cette ivresse la jeter au cou d’un Legras, non, non ! il en avait assez, elle paierait cher cette abomination.
Et il arrêta un fiacre qui passait, il y poussa Gérard en lui disant :
« Vous allez me mettre chez moi.
- Mais puisqu’elle nous laisse la voiture ! criait Dutheil, déjà consolé, riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour trois... Non ! vous préférez ce fiacre, à votre aise ! »
Lui, monta gaillardement, s’en alla, étalé sur les coussins, au trot des deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre rudement cahoté, le baron exhalait sa colère, sans que Gérard, noyé d’ombre, l’interrompît d’un seul mot. Elle, qu’il avait comblée, qui lui avait coûté déjà près de deux millions, lui faire cette injure, à lui, lui qui était le maître, qui disposait des fortunes et des hommes ! Enfin, elle l’avait voulu, il était délivré, et il respirait fortement, comme un homme qui sort d’un bagne.
Pierre, un instant, regarda s’éloigner les deux voitures. Puis, il fila sous les arbres, pour s’abriter de la pluie, en attendant qu’un autre fiacre passât. Son pauvre être en lutte finissait par se glacer, toute la monstrueuse nuit de Paris y entrait, tout ce qui sanglotait là de débauche et de détresse, la prostitution d’en haut retombée à la prostitution d’en bas. Et de pâles fantômes de filles erraient toujours, en quête de leur pain, lorsqu’une ombre le frôla, lui dit à l’oreille :
« Prévenez votre frère, la police est sur les talons de Salvat, qui peut être arrêté d’une heure à l’autre. »
Déjà l’ombre s’effaçait, et Pierre, tressaillant, crut reconnaître, sous un rayon de gaz, la petite face sèche, blême et pincée, de Victor Mathis.
En même temps, là-haut, dans la paisible salle à manger de l’abbé Rose, il revit la douce figure de Mme Mathis, si triste, si résignée, ne vivant plus que du dernier et tremblant espoir qu’elle mettait en son fils.