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Quatrième partie - Quatrième journée - II

Ce jour-là, le lundi, l’affluence fut énorme à la Grotte. C’était le dernier jour que le pèlerinage national devait passer à Lourdes ; et le père Fourcade, dans son instruction du matin, avait dit qu’il fallait faire un suprême effort d’amour et de foi, pour obtenir du Ciel tout ce qu’il voudrait bien donner de grâces, de guérisons prodigieuses. Aussi, dès deux heures de l’après-midi, vingt mille pèlerins étaient là, fiévreux, agités des plus ardents espoirs. De minute en minute le flot croissait toujours, à tel point que le baron Suire, effrayé, sortit de la Grotte, pour répéter à Berthaud :
« Mon ami, nous allons être débordés, c’est certain... Doublez vos équipes, rapprochez vos hommes. »
L’Hospitalité de Notre-Dame-du-Salut se trouvait seule chargée du bon ordre, car il n’y avait là ni gardiens ni policiers d’aucune sorte ; et c’était pourquoi le président de l’Association s’inquiétait ainsi. Mais Berthaud, dans les circonstances graves, était un chef écouté, d’une énergie rassurante.
« Soyez sans crainte, je réponds de tout... Je ne bougerai pas d’ici, tant que la procession de quatre heures n’aura pas défilé. »
Cependant, il appela Gérard d’un signe.
« Donne à tes hommes la consigne la plus sévère. Qu’ils laissent passer les seules personnes munies d’une carte... Et rapproche-les, dis-leur de tenir la corde fortement. »
Là-bas, sous les lierres qui drapaient le roc, la Grotte s’ouvrait, avec l’éternel braisillement de ses cierges. De loin, elle apparaissait un peu écrasée, irrégulière, bien étroite et modeste pour le souffle d’infini qui en sortait, pâlissant et courbant toutes les têtes.
La statue de la Vierge n’était plus qu’une tache blanche, qui semblait mouvante, dans le frisson de l’air, chauffé par les petites flammes jaunes. Il fallait se hausser, on distinguait mal, derrière la grille l’autel d’argent, l’orgue-harmonium tiré de sa housse, le tas des bouquets jetés, les ex-voto bariolant les parois fumeuses. Et la journée était admirable, jamais encore un ciel plus pur ne s’était élargi au-dessus de l’immense foule, la douceur de la brise surtout paraissait délicieuse, après l’orage de la nuit, qui avait fait tomber la chaleur trop pesante des deux premiers jours.
Gérard dut jouer des coudes pour répéter les ordres. Des poussées se produisaient déjà.
« Encore deux hommes ici ! Mettez-vous quatre, s’il le faut, et tendez bien la corde ! »
C’était instinctif, invincible : les vingt mille personnes qui étaient là, se trouvaient comme attirées par la Grotte, allaient à elle, par une irrésistible attraction, où une brûlante curiosité se mêlait à la soif du mystère. Tous les yeux convergeaient, toutes les bouches, toutes les mains, tous les corps étaient emportés vers le flamboiement pâle des cierges, vers la tache blanche, mouvante de la Vierge de marbre. Et, pour que le large espace réservé aux malades, devant la grille, ne fût pas envahi par la cohue croissante, il avait fallu l’entourer d’une grosse corde, que les brancardiers tenaient des deux mains, à des intervalles de deux ou trois mètres. Ceux-ci avaient l’ordre de ne laisser passer que les malades, portant la carte qui les hospitalisait, ou bien les quelques personnes munies d’une autorisation spéciale. Ils se contentaient de soulever la corde, puis la tendaient de nouveau derrière les élus, sans écouter aucune supplication.
Même ils se montraient un peu rudes glissant au plaisir d’user de cette autorité, dont ils étaient investis pour un jour. À la vérité, on les bousculait fort, et ils devaient se soutenir les uns les autres, résister de toute la solidité de leurs reins pour ne pas être emportés.
Alors, pendant que les bancs, devant la Grotte, et le vaste espace réservé se remplissaient de malades, de petites voitures, de brancards, la foule, la foule immense roula aux alentours. Elle partait de la place du Rosaire, elle se perdait au fond de la promenade, le long du Gave ; et, sur toute la longueur le trottoir était noir de monde, une vague humaine si dense, que la circulation s’y trouvait arrêtée. Sur le parapet, une ligne interminable de femmes assises, quelques-unes même debout, afin de mieux voir, faisaient miroiter au soleil la soie de leurs ombrelles, des soies claires, d’une gaieté de fête. On avait voulu conserver une allée libre, pour amener les malades ; mais, continuellement, elle était envahie, obstruée, de sorte que les voitures et les brancards restaient en chemin, noyés, perdus, jusqu’à ce qu’un brancardier les dégageât. C’était cependant, un grand piétinement de troupeau docile, une foule d’une innocence, d’une douceur d’agneau, dont on n’avait à combattre que l’involontaire poussée, l’aveugle masse roulant vers la clarté des cierges. Jamais aucun accident n’était arrivé, malgré l’excitation qui peu à peu montait et la jetait au délire déréglé de la foi.
Mais, de nouveau, le baron Suire se fraya un passage.
« Berthaud ! Berthaud ! veillez donc à ce que le défilé soit plus lent !... Il y a des femmes et des enfants qu’on étouffe. »
Cette fois, Berthaud eut un geste d’impatience.
« Ah ! dame, je ne puis pas être partout... Fermez la grille un instant, s’il le faut. »
Il s’agissait du défilé qu’on organisait dans la Grotte, pendant l’après-midi entier. On laissait entrer les fidèles par la porte de gauche, et ils sortaient par la porte de droite.
« Fermer la grille ! s’écria le baron. Mais ce sera pis, tous viendront s’y écraser ! »
Justement, Gérard était là, qui s’oubliait à causer un instant avec Raymonde, debout de l’autre côté de la corde, tenant un bol de lait qu’elle portait à une vieille femme paralytique. Et Berthaud commanda au jeune homme de poster deux brancardiers à la porte d’entrée de la grille, avec la consigne de ne plus laisser passer les pèlerins que dix par dix. Puis, quand Gérard eut exécuté cet ordre, et qu’il revint, il retrouva Berthaud avec Raymonde, riant, plaisantant. Elle s’éloigna, les deux cousins la regardèrent, pendant qu’elle faisait boire la paralytique.
« Elle est charmante, et c’est décidé, tu l’épouses, n’est-ce pas ?
- Je ferai ce soir ma demande à la mère. Je compte que tu m’accompagneras.
- Mais sans doute... Tu sais ce que je t’ai dit. Rien n’est plus raisonnable. L’oncle te casera avant six mois. »
Une poussée les sépara. Berthaud alla s’assurer par lui-même, à la Grotte, si le défilé, maintenant, s’opérait avec méthode, sans bousculade. C’était, pendant des heures, le même flot ininterrompu de femmes, d’hommes, d’enfants, tous ceux qui voulaient, tous ceux qui passaient, venus du monde entier.
Aussi les classes se trouvaient-elles singulièrement mêlées, des mendiants en loques à côté de bourgeois cossus, des paysannes, des dames bien mises, des servantes en cheveux, des fillettes pieds nus, des fillettes pommadées, le front ceint d’un ruban. L’entrée était libre, le mystère s’ouvrait pour tous, aux incroyants comme aux fidèles, à ceux que l’unique curiosité poussait comme à ceux qui pénétraient là, le cœur défaillant d’amour. Et il fallait les voir, tous presque aussi émus, dans l’odeur tiède de la cire, un peu étouffés par cet air lourd de tabernacle qui s’amassait sous la roche, regardant à leurs pieds, par crainte de glisser sur les grilles de fonte. Beaucoup restaient ahuris, ne s’inclinaient même pas, examinaient les choses, avec la sourde inquiétude des indifférents égarés dans l’inconnu redoutable d’un sanctuaire. Mais les dévots se signaient, jetaient parfois des lettres, déposaient des cierges et des bouquets, baisaient le roc, au-dessous de la Vierge, ou bien frottaient à cette place des chapelets, des médailles, les menus objets de piété, que ce contact suffisait à bénir. Et le défilé continuait, continuait sans fin, pendant des jours, pendant des mois, depuis des années ; et il semblait que toute la terre vînt passer là, au fond de ce coin de rocher, toutes les misères et toutes les souffrances humaines à la file, dans cette sorte de ronde hypnotisée et contagieuse, en quête du bonheur.
Lorsque Berthaud eut constaté que les choses, partout, s’organisaient le mieux du monde, il se promena en simple spectateur, surveillant ses hommes. Son inquiétude unique restait la procession du saint sacrement, pendant laquelle une telle frénésie se déclarait, que des accidents étaient toujours à craindre.
Cette dernière journée s’annonçait fervente, par le frisson de foi exaltée qu’il sentait déjà monter de la foule. L’entraînement s’achevait, la fièvre du voyage, l’obsession des mêmes cantiques répétés sans fin, la hantise entêtée des mêmes exercices religieux, et toujours les conversations sur les miracles, et toujours l’idée fixée sur le flamboiement divin de la Grotte. Beaucoup ne dormaient pas depuis trois nuits, en arrivaient à un état de veille hallucinée, marchant dans un rêve qui s’exaspérait. Aucun repos ne leur était laissé, les continuelles prières étaient comme un fouet cinglant leurs âmes. Jamais les appels à la Sainte Vierge ne cessaient, des prêtres se succédaient dans la chaire, criant la douleur universelle, dirigeant les supplications désespérées de la foule, pendant tout le temps que les malades demeuraient là, devant la pâle statue de marbre, qui souriait, les mains jointes, les yeux au ciel.
À ce moment, la chaire de pierre blanche, à droite de la Grotte, contre le roc, se trouvait occupée par un prêtre de Toulouse, que Berthaud connaissait et qu’il écouta un instant, d’un air approbateur. C’était un gros homme, à la parole grasse, célèbre par ses succès oratoires. D’ailleurs, toute l’éloquence consistait ici en des poumons solides, en une façon violente de lancer la phrase, le cri, que la foule entière devait répéter, car ce n’était guère qu’une vocifération, coupée d’Ave et de Pater. Le prêtre, qui venait d’achever le chapelet, tâcha de se grandir sur ses courtes jambes, jeta le premier appel des litanies qu’il inventait, qu’il conduisait à sa guise, selon l’inspiration dont il était possédé.
« Marie, nous vous aimons ! »
Et la foule répéta, d’un souffle plus bas, confus et brisé :
« Marie, nous vous aimons ! »
Dès lors, cela ne s’arrêta plus.
La voix du prêtre sonnait à toute volée, la voix de la foule reprenait, dans un balbutiement de douleur :
« Marie, vous êtes notre seul espoir !
- Marie, vous êtes notre seul espoir !
- Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs !
- Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs !
- Vierge puissante, sauvez nos malades !
- Vierge puissante, sauvez nos malades ! »
Souvent, lorsque son imagination restait à court, ou lorsqu’il voulait enfoncer davantage un cri, jusqu’à trois fois il le répétait ; tandis que la foule, docile, le répétait également trois fois, frémissante sous l’énervement de cette lamentation obstinée, qui augmentait sa fièvre.
Les litanies continuèrent, et Berthaud retourna vers la Grotte. Ceux qui défilaient à l’intérieur, avaient, en faisant face aux malades, un spectacle extraordinaire. Tout le vaste espace, entre les cordes, était empli par les mille à douze cents malades que le pèlerinage national avait amenés ; et c’était, sous le grand ciel pur, dans la journée radieuse, le plus navrant pêle-mêle qu’on pût voir. Les trois hôpitaux avaient vidé là leurs salles d’épouvante. Au plus loin, d’abord, sur les bancs, on venait d’entasser les valides, ceux qui pouvaient encore se tenir assis. Beaucoup étaient pourtant calés avec des coussins ; d’autres s’épaulaient entre eux, les forts soutenaient les faibles. Puis, en avant, devant la Grotte même, les grands malades restaient allongés, les dalles disparaissaient sous ce pitoyable flot, une mare d’horreur élargie et stagnante.
Il produit un enchevêtrement de voitures, de brancards, de matelas, inexprimable. Certains, dans des chariots, des gouttières, des sortes de cercueil, se soulevaient, dominaient ; tandis que les plus nombreux, au ras de terre, semblaient couchés sur le sol. Il y en avait de vêtus, étendus simplement sur les toiles à carreaux des matelas. On avait apporté les autres avec leur literie, on ne voyait que leur tête et leurs mains pâles, en dehors des draps. Peu de ces grabats étaient propres. Seuls, quelques oreillers éblouissants de blancheur, ornés d’une broderie par une coquetterie dernière, éclataient parmi la misère crasseuse des autres, un déballage de loques, des couvertures fripées, des linges éclaboussés de souillures. Cela poussé, serré, empilé au petit bonheur de l’arrivée, des femmes, des hommes, des enfants, des prêtres, les gens déshabillés avec les gens vêtus, sous le plein jour aveuglant.
Et toutes les maladies y étaient, l’affreux défilé qui, deux fois par jour, sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté. Des têtes mangées par l’eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont l’éléphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des hydropiques, gonflées comme des outres, des rhumatisantes aux mains tordues, aux pieds enflés, pareils à des sacs bourrés de chiffons, une hydrocéphale dont le crâne énorme, trop lourd, se renversait en arrière. Puis, des phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, la peau livide, d’une maigreur de squelette. Puis, les difformités des contractures, les tailles déjetées, les bras retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des postures de pantin tragique. Puis, de tristes filles rachitiques étalant leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d’humeurs froides ; des femmes jaunes, hébétées, dans la stupeur douloureuse des misérables que le cancer dévore ; d’autres blêmissantes, n’osant bouger, redoutant le choc des tumeurs, dont la pesante angoisse les étouffait.
Sur les bancs, des sourdes ahuries n’entendaient rien, chantaient quand même ; des aveugles, la tête haute et droite, restaient, pendant des heures, tournées vers la statue de la Vierge, qu’elles ne pouvaient voir. Et il y avait encore la folle, frappée d’imbécillité, le nez emporté par quelque chancre, qui riait d’un rire terrifiant, avec sa bouche vide et noire ; et il y avait l’épileptique qu’une récente crise avait laissée d’une pâleur de mort, l’écume aux coins des lèvres.
Mais la maladie, la souffrance n’importaient plus, depuis que tous étaient là, assis ou couchés, les yeux fixés sur la Grotte. Les pauvres visages décharnés, couleur de terre, se transfiguraient, se mettaient à brûler d’espoir. Des mains ankylosées se joignaient, des paupières trop lourdes trouvaient la force de se soulever, des voix éteintes se ranimaient, aux appels du prêtre. D’abord, ce n’étaient que des balbutiements indistincts, pareils à des petits souffles de vent qui se levaient, épars au-dessus de la foule. Ensuite, le cri montait, s’étendait, gagnait la foule elle-même, d’un bout à l’autre de l’immense place.
« Marie conçue sans péché, priez pour nous ! » criait le prêtre de sa voix tonnante.
Et les malades, et les pèlerins répétaient de plus en plus haut : « Marie conçue sans péché, priez pour nous ! »
Ensuite, cela se dévidait, s’accélérait encore :
« Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds !
- Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds !
- Reine des anges, dites un mot, et nos malades seront guéris !
- Reine des anges, dites un mot, et nos malades seront guéris ! » Cependant, du côté de la chaire, M. Sabathier se trouvait au second rang.
Il s’était fait amener de bonne heure, voulant choisir sa place, en vieil habitué qui connaissait les bons coins. Puis, il lui semblait qu’il y avait un intérêt capital à être le plus près possible, sous les yeux mêmes de la Vierge, comme si elle avait eu besoin de voir ses fidèles, pour ne pas les oublier. Depuis les sept années qu’il venait, il ne nourrissait d’ailleurs que cet espoir : se faire remarquer d’elle un jour, la toucher enfin, obtenir sa guérison, sinon au choix, du moins à l’ancienneté. Cela ne lui demandait que de la patience, sans que la solidité de sa foi en fût ébranlée le moins du monde. Seulement, en pauvre homme résigné, un peu las d’être ajourné toujours, il se permettait parfois des distractions. Il avait obtenu de garder près de lui sa femme, assise sur un pliant, et il aimait à causer, à lui faire part de ses réflexions.
« Chère amie, relève-moi un peu... Je glisse, je suis très mal. »
Il était vêtu, en pantalon et en veston de grosse laine, assis sur son matelas, le dos appuyé contre une chaise renversée.
« Es-tu mieux ? demanda Mme Sabathier.
- Oui, oui... »
Puis, s’intéressant au frère Isidore, qu’on avait fini par amener quand même, et qui occupait un matelas voisin, couché, le drap au menton, les mains seules dehors, jointes sur la couverture :
« Ah ! le pauvre homme... C’est bien imprudent, mais la Sainte Vierge est si puissante, quand elle veut bien ! »
Il reprenait son chapelet, lorsqu’il s’interrompit de nouveau, en apercevant Mme Maze qui venait de se glisser dans l’enceinte réservée, si mince, si discrète, qu’elle avait sans doute passé par-dessous les cordes, sans qu’on la remarquât.
Elle s’était assise à l’extrémité d’un banc, elle n’y tenait pas plus de place qu’une fillette, bien sage, immobile. Et sa face longue aux traits lassés, ses trente-deux ans de blonde flétrie, fanée avant l’âge, respiraient une tristesse sans bornes, un abandon infini.
« Alors, reprit tout bas M. Sabathier, en s’adressant à sa femme, avec un petit signe du menton, c’est pour la conversion de son mari qu’elle prie, cette dame... Tu t’es rencontrée avec elle, ce matin, dans une boutique.
- Oui, oui, répondit Mme Sabathier. Et puis, j’ai causé d’elle avec une autre dame qui la connaît... Son mari est voyageur de commerce. Il la quitte pendant des six mois, s’en va avec des créatures. Oh ! un garçon très gai, très gentil, qui ne la laisse pas manquer d’argent. Seulement, elle l’adore, elle ne peut se faire à son abandon et vient demander à la Sainte Vierge de le lui rendre... En ce moment, paraît-il, il est justement à Luchon avec deux dames, les deux sœurs... »
D’un geste, M. Sabathier interrompit sa femme. Il regardait la Grotte, il redevenait l’intellectuel, l’ancien professeur que les questions d’art avaient passionné autrefois.
« Vois-tu, ils ont gâté la Grotte, en voulant trop la faire belle. Je suis certain qu’elle était beaucoup mieux, dans sa sauvagerie d’autrefois. Elle a perdu de son caractère... Et quelle affreuse boutique ils ont collée là, à gauche ! »
Mais il eut le brusque remords de sa distraction. Pendant ce temps-là, la Sainte Vierge ne distinguait-elle pas un de ses voisins, plus fervent, d’une meilleure tenue que lui ? Inquiet, il retomba dans sa modestie, dans sa patience, l’œil éteint et sans pensée, attendant le bon plaisir du Ciel.
D’ailleurs, l’éclat d’une voix nouvelle le ramenait à cet anéantissement, à cette mort du raisonneur lettré qu’il avait jadis été.
C’était un autre prédicateur qui venait de monter en chaire, un capucin cette fois, et dont le cri guttural, répété avec insistance, secouait la foule d’un frisson.
« Sainte Vierge des vierges, soyez bénie !
- Sainte Vierge des vierges, soyez bénie !
- Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants !
- Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants !
- Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies sécheront !
- Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies sécheront ! »
Occupant le bout du premier banc, au bord de l’allée centrale qui s’encombrait, la famille Vigneron avait réussi à se caser. Ils étaient tous là : le petit Gustave, assis et affaissé, sa béquille entre les jambes ; la mère, à côté de lui, suivant les prières en bourgeoise correcte, la tante, Mme Chaise, de l’autre côté, gênée par la foule, suffoquée ; et M. Vigneron, silencieux, qui examinait depuis un moment cette dernière avec attention.
« Qu’avez-vous donc, ma chère ? Est-ce que vous vous trouvez mal ? »
Elle respirait avec peine.
« Mais je ne sais pas... Je ne sens plus mes membres, et l’air me manque tout à fait. »
À l’instant, il venait de songer que cette agitation, ces fièvres, ces bousculades d’un pèlerinage ne devaient guère être bonnes pour une maladie de cœur. Certes, il ne souhaitait la mort de personne, il n’avait jamais demandé à la Sainte Vierge une chose pareille.
Si, déjà, elle avait exaucé son vœu d’avancement, grâce à la mort subite de son chef, c’était que celui-ci, certainement, devait être condamné, dans les desseins du Ciel. Et, de même, si Mme Chaise mourait la première, en laissant sa fortune à Gustave, il n’aurait qu’à s’incliner devant la volonté de Dieu, qui veut d’ordinaire que les gens âgés partent avant les jeunes. Son espoir, inconsciemment, n’en fut pas moins si vif, qu’il ne put s’empêcher d’échanger un regard avec sa femme, envahie par la même pensée involontaire.
« Gustave, recule-toi, s’écria-t-il. Tu gênes ta tante. »
Et, comme Raymonde passait :
« Mademoiselle, vous n’auriez pas un verre d’eau ? Nous avons là une de nos parentes qui perd connaissance. »
Mais Mme Chaise refusa du geste. Elle se remettait, elle reprit haleine avec effort.
« Non, rien, merci... Me voilà mieux... Ah ! j’ai bien cru que, cette fois, j’étouffais ! »
La peur la laissait tremblante, avec des yeux hagards, dans sa face blême. Elle joignit de nouveau les mains, elle supplia la Sainte Vierge de la sauver des autres crises, de la guérir ; tandis que les Vigneron, l’homme et la femme, braves gens, retombaient au vœu sourd de bonheur qu’ils venaient faire à Lourdes : une vieillesse heureuse, bien méritée par vingt ans d’honnêteté, une fortune solide qu’ils iraient sur le tard manger à la campagne, en cultivant les fleurs. Le petit Gustave, qui avait tout vu, tout remarqué, de ses yeux vifs, avec son intelligence affinée par la souffrance, ne priait pas, souriait au vide, de son sourire perdu et énigmatique.
À quoi bon prier ? Il savait que la Sainte Vierge ne le guérirait pas, et qu’il mourrait.
Mais M. Vigneron ne pouvait rester longtemps sans s’occuper de ses voisins. Au milieu de l’allée centrale, encombrée, on avait déposé Mme Dieulafay, venue en retard ; et il s’émerveillait de ce luxe, de cette sorte de cercueil capitonné de soie blanche, où la jeune femme gisait, vêtue elle-même d’un peignoir rose, garni de Valenciennes. Le mari, en redingote, et la sœur, en toilette noire, d’une simple et merveilleuse élégance, restaient debout ; tandis que l’abbé Judaine, agenouillé près de la malade, achevait une fervente prière.
Lorsque le prêtre se releva, M. Vigneron lui fit une petite place sur le banc, à côté de lui. Il se permit ensuite de l’interroger.
« Eh bien ! monsieur le curé, cette pauvre jeune femme éprouve-t-elle un peu de mieux ?
L’abbé Judaine eut un geste d’infinie tristesse.
« Hélas ! non... J’étais plein d’un si grand espoir ! C’est moi qui ai décidé la famille à venir. La Sainte Vierge m’avait fait, il y a deux ans, une grâce tellement extraordinaire en guérissant mes pauvres yeux perdus, que je comptais obtenir d’elle encore une faveur... Enfin, je ne veux pas désespérer. Nous avons jusqu’à demain. »
M. Vigneron examinait ce visage de femme, dont on retrouvait l’ovale pur, les yeux admirables, maintenant anéanti, couleur de plomb, pareil au masque de la mort, parmi les dentelles.
« C’est vraiment bien triste, murmura-t-il.
- Et si vous l’aviez vue, l’été dernier ! reprit le prêtre.
Ils ont leur château à Saligny, ma paroisse, et je dînais souvent chez eux... Je ne puis regarder sans tristesse sa sœur aînée, Mme Jousseur, cette dame en noir qui est là ; car elle lui ressemble beaucoup, et la malade était plus jolie encore, une des beautés de Paris. Comparez, voyez cet éclat, cette grâce souveraine, à côté de cette pauvre créature pitoyable... Cela serre le cœur, quelle leçon affreuse ! »
Il se tut un instant. Le saint homme qu’il était si naturellement, sans passions aucunes, sans intelligence vive qui le dérangeât dans sa foi, montrait une admiration naïve pour la beauté, la richesse, la puissance, qu’il n’avait jamais enviées. Cependant, il osa exprimer un doute, un scrupule qui troublait sa sérénité habituelle.
« Moi, j’aurais voulu qu’elle vînt ici plus simplement, sans tout cet appareil de luxe, parce que la Sainte Vierge préfère les humbles... Mais je comprends très bien qu’il y a des nécessités sociales. Et puis, son mari et sa sœur l’aiment tant ! Songez qu’ils se sont résignés à quitter, lui ses affaires, elle ses plaisirs, si bouleversés à l’idée de la perdre, qu’ils ont toujours ces yeux humides, cet air éperdu que vous leur voyez. Aussi faut-il les excuser de lui donner la joie d’être belle jusqu’à la dernière heure. »
D’un hochement de tête, M. Vigneron approuvait. Ah ! ce n’étaient pas les gens riches qui avaient le plus de chance, à la Grotte ! Des servantes, des paysannes, des pauvresses guérissaient, lorsque les dames s’en retournaient avec leurs maladies, sans soulagement, en dépit de leurs cadeaux et des gros cierges qu’elles faisaient brûler. Et, malgré lui, il regarda Mme Chaise, qui, remise, se reposait d’un air béat.
Mais un souffle courut dans la foule, et l’abbé Judaine dit encore :
« Voici le père Massias qui monte en chaire.
C’est un saint, écoutez-le. »
On le connaissait, il ne pouvait paraître, sans que toutes les âmes fussent agitées d’une soudaine espérance, car on racontait que sa grande ferveur aidait aux miracles. Il passait pour avoir une voix de tendresse et de force, aimée de la Vierge.
Toutes les têtes s’étaient levées, l’émotion grandit encore, lorsqu’on aperçut le père Fourcade, venu jusqu’au pied de la chaire, en s’appuyant sur l’épaule de son frère bien-aimé, préféré entre tous ; et il restait là, afin de l’entendre lui aussi. Son pied goutteux le faisait souffrir davantage depuis le matin, il lui fallait un grand courage pour demeurer ainsi debout, souriant. L’exaltation croissante de la foule le rendait heureux, il prévoyait des prodiges, des guérisons éclatantes, à la gloire de Marie et de Jésus.
Dans la chaire, le père Massias ne parla pas tout de suite. Il semblait très grand, maigre et pâle, avec une face d’ascète, que sa barbe décolorée allongeait encore. Ses yeux étincelaient, sa grande bouche éloquente se gonflait passionnément.
« Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! »
Et la foule, emportée, répéta, dans une fièvre qui augmentait de minute en minute :
« Seigneur, sauvez-nous, nous périssons ! »
Il ouvrait les bras, il lançait son cri de flamme, comme s’il l’eût arraché de son cœur embrasé.
« Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir !
- Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir !
- Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole, et je serai guéri !
- Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole, et je serai guéri ! »
Marthe, la sœur du frère Isidore, s’était mise à causer tout bas avec Mme Sabathier, près de qui elle venait enfin de s’asseoir. Toutes deux avaient fait connaissance à l’hôpital ; et, dans le rapprochement de tant de souffrance, la servante disait familièrement à la bourgeoise combien elle était inquiète de son frère ; car, elle le voyait bien, il n’avait plus qu’un souffle. La Sainte Vierge pouvait se dépêcher, si elle voulait le guérir. C’était déjà un miracle qu’on l’eût amené vivant, jusqu’à la Grotte.
Dans sa résignation de pauvre créature simple, elle ne pleurait pas. Mais elle avait le cœur si gros, que ses rares paroles s’étouffaient. Puis, un flot du passé lui revint ; et, la bouche empâtée de ses longs silences, elle soulagea son cœur.
« Nous étions quatorze à la maison, à Saint-Jacut, près de Vannes... Lui, tout grand qu’il était, a toujours été chétif ; et c’est pour ça qu’il est resté avec notre curé, lequel a fini par le mettre dans les Écoles chrétiennes... Les aînés ont pris le bien, et moi, j’ai préféré entrer en condition. Oui, c’est une dame qui m’a ramenée avec elle à Paris, voici cinq ans déjà... Ah ! que de peine dans la vie ! Tout le monde a tant de peine !
- Vous avez bien raison, ma fille, répondit Mme Sabathier, en regardant son mari, qui répétait avec dévotion chaque phrase du père Massias.
- Alors, continua Marthe, voilà que j’ai su, le mois dernier qu’Isidore, revenu des pays chauds, où il était en mission, avait rapporté de là-bas une mauvaise maladie... Alors, quand j’ai couru le voir, il m’a dit qu’il allait mourir, s’il ne partait pas pour Lourdes, mais que ça lui était impossible de faire le voyage, parce qu’il n’avait personne pour l’accompagner...
Alors, j’avais quatre-vingts francs d’économies, et j’ai quitté ma place, et nous sommes partis ensemble... Voyez-vous, madame, si je l’aime bien, c’est que, lorsque j’étais petite, il m’apportait des groseilles de la cure, tandis que mes autres frères me battaient. »
Elle retomba dans son silence, le visage gonflé de chagrin, sans que les larmes pussent couler de ses tristes yeux brûlés par les veilles. Et elle ne bégaya plus que des mots sans suite.
« Regardez-le donc, madame... Ça fait pitié... Ah ! mon Dieu, ses pauvres joues, son pauvre menton, sa pauvre figure... »
C’était, en effet, un spectacle lamentable. Mme Sabathier avait le cœur retourné, à voir le frère Isidore si jaune, si terreux, glacé d’une sueur d’agonie. Il ne montrait toujours hors du drap que ses mains jointes et son visage encadré de cheveux rares ; mais, si les mains de cire semblaient mortes, si la longue face douloureuse n’avait plus un trait qui remuât, les yeux vivaient encore, des yeux d’amour inextinguible, dont la flamme suffisait à éclairer tout son visage expirant de Christ en croix. Et jamais le contraste ne s’était accusé si nettement, entre le front bas, l’air borné, bestial du paysan, et la splendeur divine qui sortait de ce pauvre masque humain, dévasté, sanctifié par la souffrance, devenu sublime à l’heure dernière, dans le flamboiement passionné de la foi. La chair s’était comme fondue, il n’était plus même un souffle, il n’était qu’un regard, une lumière.
Depuis qu’on l’avait déposé là, le frère Isidore ne quittait pas des yeux la statue de la Vierge. Rien d’autre n’existait autour de lui. Il ne voyait pas la foule énorme, il n’entendait même pas les cris éperdus des prêtres, les cris incessants qui secouaient cette foule frémissante.
Ses yeux seuls lui restaient, ses yeux brûlants d’une infinie tendresse, et ils s’étaient fixés sur la Vierge, pour ne jamais plus s’en détourner. Ils la buvaient jusqu’à la mort, dans une volonté dernière de disparaître, de s’éteindre en elle. Un instant, la bouche s’entrouvrit, une expression de béatitude céleste détendit le visage. Puis, rien ne bougea plus, les yeux demeuraient grands ouverts, obstinément fixés sur la statue blanche.
Quelques secondes s’écoulèrent. Marthe avait senti un souffle froid, qui lui glaçait la racine des cheveux.
« Dites donc, madame, regardez ! »
Anxieuse, Mme Sabathier feignit de ne pas comprendre.
« Quoi donc ? ma fille.
- Mon frère, regardez !... Il ne bouge plus. Il a ouvert la bouche, et puis il n’a plus bougé. »
Alors, toutes deux frémirent, dans la certitude qu’il était mort. Il venait de passer, sans un râle, sans un souffle, comme si la vie s’en fût allée dans son regard, par ses grands yeux d’amour, dévorants de passion. Il avait expiré en regardant la Vierge, et rien n’était d’une douceur comparable, et il continuait à la regarder de ses yeux morts, avec d’ineffables délices.
« Tâchez de lui fermer les yeux, murmura Mme Sabathier. Nous saurons bien. »
Marthe s’était levée ; et, se penchant, pour qu’on ne la vît pas, elle s’efforça de fermer les yeux, d’un doigt qui tremblait. Mais, chaque fois, les yeux se rouvraient, regardaient de nouveau la Vierge, obstinément. Il était mort, et elle dut les laisser grands ouverts, noyés d’une extase sans fin.
« Ah ! c’est fini, c’est bien fini, madame ! » bégaya-t-elle.
Deux larmes crevèrent de ses paupières lourdes, coulèrent sur ses joues ; tandis que Mme Sabathier lui saisissait la main, pour la faire taire. Des chuchotements avaient couru, une inquiétude déjà se propageait. Mais quel parti prendre ? Au milieu d’une telle cohue, pendant les prières, on ne pouvait emporter ce corps, sans courir le risque de produire un effet désastreux. Le mieux était de le laisser là, en attendant un moment favorable. Il ne scandalisait personne, il ne semblait pas plus mort que dix minutes auparavant, et tout le monde pouvait croire que ses yeux de flamme vivaient toujours, dans leur ardent appel à la divine tendresse de la Sainte Vierge.
Seules, parmi l’entourage, quelques personnes savaient. Effaré, M. Sabathier avait questionné sa femme d’un petit signe ; et, renseigné par une muette et longue affirmation, il s’était remis sans révolte à prier, pâlissant devant la mystérieuse toute-puissance qui envoyait la mort, lorsqu’on lui demandait la vie. Les Vigneron, extraordinairement intéressés, se penchaient, chuchotaient, comme à la suite d’un accident de la rue, un de ces faits divers que le père, à Paris, rapportait parfois de son bureau et qui occupaient toute la soirée. Mme Jousseur s’était tournée, avait murmuré un simple mot à l’oreille de M. Dieulafay ; puis, ils étaient retombés l’un et l’autre dans la contemplation navrée de leur chère malade ; tandis que l’abbé Judaine, averti par M. Vigneron, s’agenouillait, disait à voix basse, très ému, les prières des morts. N’était-ce point un saint, ce missionnaire, revenu des pays meurtriers avec sa blessure mortelle au flanc, pour mourir là, sous le regard souriant de la Sainte Vierge ? Et Mme Maze était prise du goût de la mort, résolue à supplier le Ciel de la supprimer ainsi, discrètement, s’il ne l’exauçait pas en lui rendant son mari.
Mais le cri du père Massias monta encore, éclata avec une force de désespérance terrible, dans un déchirement de sanglot.
« Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi ! »
Et la foule sanglota après lui.
« Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi ! »
Puis, coup sur coup, les appels s’entêtèrent à crier de plus en plus haut la misère exaspérée du monde.
« Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades !
- Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades !
- Jésus, fils de David, venez, guérissez-les, et qu’ils vivent !
- Jésus, fils de David, venez, guérissez-les, et qu’ils vivent ! »
C’était du délire. Le père Fourcade, au pied de la chaire, gagné par l’extraordinaire passion qui débordait des cœurs, avait levé les bras, criant lui aussi de sa voix de foudre, pour violenter le Ciel. Et l’exaltation croissait toujours, sous ce vent du désir, dont le souffle courbait la foule, de proche en proche, jusqu’aux jeunes dames simplement curieuses, assises là-bas sur le parapet du Gave, blêmissantes sous leurs ombrelles. La misérable humanité clamait du fond de son abîme de souffrance, et la clameur passait en un frisson sur toutes les nuques, et il n’y avait plus là qu’un peuple agonisant, se refusant à la mort, voulant forcer Dieu à décréter l’éternelle vie. Ah ! la vie, la vie ! tous ces malheureux, tous ces moribonds accourus de si loin, parmi tant d’obstacles, ils ne voulaient qu’elle, ils ne réclamaient qu’elle, dans un besoin désordonné de la vivre encore, de la vivre toujours ! Oh ! Seigneur, quelle que soit notre misère, quel que soit notre tourment de vivre, guérissez-nous, faites que nous recommencions à vivre, pour souffrir de nouveau ce que nous avons souffert.
Si malheureux que nous soyons, nous voulons être. Ce n’est pas le Ciel que nous vous demandons, c’est la terre, c’est de la quitter le plus tard possible, c’est de ne la quitter jamais, si votre pouvoir daignait aller jusque-là. Et même, lorsque nous n’implorons plus une guérison physique, mais une faveur morale, c’est encore le bonheur que nous vous demandons, le bonheur dont la soif unique nous brûle. Oh ! Seigneur, faites que nous soyons heureux et bien portants, laissez-nous vivre, laissez-nous vivre !
Ce cri fou, le cri du furieux désir de la vie, jeté par le père Massias, se brisait, sortait en larmes de toutes les poitrines.
« Oh ! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades !
- Oh ! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades ! »
Deux fois, Berthaud avait dû se précipiter, pour empêcher que les cordes ne fussent rompues, sous les poussées inconscientes de la foule. Désespéré, submergé, le baron Suire faisait des gestes, suppliant qu’on vînt à son secours ; car la Grotte se trouvait envahie, le défilé n’était plus qu’un piétinement de troupeau, se ruant à sa passion. Vainement, Gérard quitta de nouveau Raymonde, alla se poster lui-même à la porte d’entrée de la grille, afin de rétablir la consigne, dix personnes par dix personnes. Il fut bousculé, balayé à l’écart. Tout le peuple enfiévré, exalté, entrait, passait comme un torrent dans le flamboiement des cierges, jetait des bouquets et des lettres à la Sainte Vierge, baisait la roche que des millions de bouches enflammées avaient polie.
C’était la foi déchaînée, la grande force, que rien n’arrêtait plus.
Et Gérard, alors, écrasé contre la grille, entendit deux paysannes, que le défilé charriait, s’exclamer sur le spectacle des malades, gisant devant elles.
L’une venait d’être frappée par la face si pâle du frère Isidore, avec ses grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur la statue de la Vierge. Elle se signa, elle murmura, envahie d’une admiration dévote :
« Oh ! vois donc celui-là, comme il prie de tout son cœur, et comme il regarde Notre-Dame de Lourdes ! »
L’autre paysanne répondit :
« Bien sûr qu’elle va le guérir, il est trop beau ! »
Dans l’acte d’amour et de foi qu’il continuait du fond de son néant, le mort, avec la fixité infinie de son regard, touchait tous les cœurs, faisait l’édification profonde de ce peuple, dont le défilé ne cessait pas.