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Quatrième partie - Quatrième journée - I

L’hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, ce matin-là, Marie était restée assise sur son lit, le dos appuyé contre des les oreillers. Ayant passé la nuit entière à la Grotte, elle avait refusé de s’y laisser conduire. Et, comme Mme de Jonquière s’était approchée pour relever un des oreillers qui glissait, elle lui demanda :
« Quel jour sommes-nous donc, madame ?
- Lundi, ma chère enfant.
- Ah ! c’est vrai. On ne sait plus comment on vit, n’est-ce pas ?... Et puis, je suis si heureuse ! C’est aujourd’hui que la Sainte Vierge va me guérir. »
Elle souriait divinement, d’un air de rêveuse éveillée, les yeux perdus, si absente, si absorbée dans l’idée fixe qu’elle ne voyait, au loin, que la certitude de son espoir. Et la salle Sainte-Honorine venait de se vider autour d’elle, toutes les malades étaient parties à la Grotte, il ne restait là, dans le lit voisin, que Mme Vêtu, agonisante. Mais elle ne l’apercevait même pas, elle était ravie de la paix brusque qui s’était faite. On avait ouvert une des fenêtres sur la cour, le soleil de la radieuse matinée entrait en un large rayon, dont la poussière d’or, précisément, dansait sur son drap, baignant ses mains pâles. Cela était si bon, cette salle lugubre la nuit, avec son entassement de grabats douloureux, sa puanteur, ses gémissements de cauchemar, tout d’un coup ensoleillée ainsi, et rafraîchie par l’air matinal, et tombée à une telle douceur de silence !
« Pourquoi n’essayez-vous pas de dormir un peu ? reprit maternellement Mme de Jonquière. Vous devez être brisée, de toute une nuit de veille. »
Marie parut surprise, si légère, si envolée, qu’elle ne sentait plus ses membres.
« Mais je ne suis pas fatiguée du tout, je n’ai pas sommeil...
Dormir, oh ! non, cela serait trop triste, je ne saurais plus que je vais être guérie. »
Cela fit rire la directrice.
« Alors, pourquoi n’avez-vous pas voulu qu’on vous menât à la Grotte ? Vous allez vous ennuyer dans ce lit, toute seule.
- Je ne suis pas seule, madame, je suis avec elle. »
Elle joignait les mains, en son extase, tandis que s’évoquait sa vision.
« Vous savez que, cette nuit, je l’ai vue qui inclinait la tête, en me souriant... J’ai bien compris, j’ai bien entendu sa voix, sans qu’elle ouvrît les lèvres. À quatre heures, lorsque passera le saint sacrement, je serai guérie. »
Mme de Jonquière voulut la calmer, un peu inquiète de cette sorte de somnambulisme où elle la voyait. Mais la malade répétait : « Non, non, je ne suis pas plus mal, j’attends... Seulement, vous comprenez, madame, je n’ai pas besoin d’aller ce matin à la Grotte, puisque le rendez-vous qu’elle m’a donné est pour quatre heures. »
Et elle ajouta plus bas :
« À trois heures et demie, Pierre viendra me chercher... À quatre heures, je serai guérie. »
Le soleil, lentement, montait le long de ses bras nus, si transparents, d’une délicatesse maladive ; tandis que ses admirables cheveux blonds, glissés sur ses épaules, semblaient un ruissellement même de l’astre, qui l’enveloppait toute. Un chant d’oiseau vint de la cour, le silence frissonnant de la salle en fut égayé. Quelque enfant, qu’on ne voyait pas, devait jouer par là, car des rires légers par moments s’élevaient aussi, dans l’air tiède, d’une tranquillité délicieuse.
« Allons, conclut Mme de Jonquière, ne dormez pas, puisque vous n’avez pas sommeil.
Seulement, restez bien sage, ça vous reposera tout de même. »
Mais, dans le lit voisin, Mme Vêtu se mourait. On n’avait point osé la mener à la Grotte, par crainte de la voir passer en route. Depuis un instant, elle avait les yeux fermés, et sœur Hyacinthe qui l’examinait, appela d’un geste Mme Désagneaux, pour lui dire sa mauvaise impression. Toutes les deux, maintenant, penchées au-dessus de la moribonde, l’épiaient avec une inquiétude croissante. Le masque avait jauni encore, couleur de boue ; les orbites s’étaient creusées, les lèvres semblaient s’amincir ; et le râle surtout, le râle commençait, un souffle lent et pestilentiel, empoisonné par le cancer qui achevait de dévorer l’estomac. Brusquement, elle souleva les paupières, elle s’effraya, en apercevant ces deux visages penchés sur le sien. Est-ce que sa mort était prochaine, qu’on la regardait ainsi ? Une tristesse immense parut dans ses yeux, un regret désespéré de la vie. Cela n’allait pas jusqu’à la révolte violente, car elle n’avait plus la force de se débattre ; mais quel affreux sort, quitter sa boutique, quitter ses habitudes, son mari, pour venir mourir si loin ! braver le supplice abominable d’un tel voyage, prier le jour, prier la nuit, et ne pas être exaucée, et mourir, lorsque d’autres guérissaient !
Elle ne put que bégayer :
« Ah ! que je souffre, ah ! que je souffre... Je vous en supplie, faites quelque chose, faites au moins que je ne souffre plus. »
La petite Mme Désagneaux, avec son joli visage de lait, noyé dans l’ébouriffement de ses cheveux blonds, était bouleversée. Elle n’avait pas l’habitude des agonies, elle aurait donné la moitié de son cœur, comme elle le disait, pour sauver cette pauvre femme.
Et elle se releva, elle prit à partie sœur Hyacinthe, touchée aux larmes elle aussi, mais résignée déjà au salut par une bonne mort. Est-ce que vraiment il n’y avait rien à faire ? Est-ce qu’on ne pouvait pas tenter quelque chose, ainsi que la mourante le demandait ? Le matin même, deux heures plus tôt, l’abbé Judaine était venu l’administrer, en lui donnant la communion. Elle avait le secours du Ciel, c’était le seul sur lequel elle pût compter, puisque, depuis longtemps, elle n’attendait plus rien des hommes.
« Non, non ! il faut nous remuer », s’écria Mme Désagneaux.
Et elle alla chercher Mme de Jonquière, près du lit de Marie.
« Entendez-vous, madame, cette malheureuse qui souffre ? Sœur Hyacinthe prétend qu’elle n’en a plus que pour quelques heures. Mais nous ne pouvons la laisser gémir ainsi... Il y a des choses pour calmer. Ce jeune médecin qui est ici, pourquoi ne pas le faire venir ?
- Certainement, répondit la directrice. Tout de suite ! »
On ne pensait jamais au médecin, dans les salles. L’idée n’en venait à ces dames qu’au moment des crises terribles, lorsqu’une de leurs malades hurlait de douleur.
Sœur Hyacinthe elle-même, étonnée de n’avoir pas songé à Ferrand, qu’elle savait dans une pièce voisine, demanda :
« Voulez-vous, madame, que j’aille chercher M. Ferrand ?
- Mais sans doute ! ramenez-le vite. »
Et, lorsque la sœur fut partie, Mme de Jonquière se fit aider par Mme Désagneaux, pour relever un peu la tête de la moribonde, pensant que cela la soulagerait.
Ces dames se trouvaient justement seules, ce matin-là, toutes les autres dames hospitalières étant allées à leurs affaires ou à leurs dévotions. Au fond de la grande salle vide, d’une paix si douce, où le soleil mettait son tiède frisson, on n’entendait toujours, par moments, que les rires légers de l’enfant qu’on ne voyait pas.
« Est-ce que c’est Sophie qui fait tout ce bruit ? » dit soudain la directrice, un peu énervée, dans le gros ennui de la catastrophe qu’elle prévoyait.
Elle marcha vivement alla jusqu’au bout de la salle ; et c’était en effet Sophie Couteau, la petite miraculée de l’année précédente, assise par terre, derrière un lit, qui, malgré ses quatorze ans, s’amusait à faire une poupée avec des chiffons. Elle lui parlait, elle était si heureuse, si perdue dans son jeu, qu’elle en riait d’aise.
« Tenez-vous droite, mademoiselle ! Dansez un peu la polka, pour voir ! Une ! deux ! dansez, tournez, embrassez celle que vous voudrez ! »
Mais Mme de Jonquière arrivait.
« Ma petite fille, nous avons là une de nos malades qui souffre beaucoup et qui est au plus mal... Il ne faut pas rire si fort.
- Ah ! madame, je ne savais pas. »
Elle s’était relevée, elle gardait sa poupée à la main, devenue très sérieuse.
« Madame est-ce qu’elle va mourir ?
- J’en ai peur, ma pauvre enfant. »
Alors, Sophie ne souffla plus. Elle avait suivi la directrice, elle s’était assise sur un lit voisin ; et, de ses grands yeux, avec une curiosité ardente, sans peur aucune, elle regardait Mme Vêtu agoniser.
Nerveuse, Mme Désagneaux s’impatientait de ne pas voir le médecin venir ; tandis que Marie, extasiée, ensoleillée, semblait rester étrangère à tout ce qui se passait autour d’elle, dans l’attente ravie du miracle.
Sœur Hyacinthe n’avait pas trouvé Ferrand, dans la petite pièce où il se tenait d’habitude, près de la lingerie ; et elle le cherchait par toute la maison. Depuis deux jours, le jeune médecin s’effarait de plus en plus, au milieu de ce singulier hôpital, où l’on ne réclamait jamais son aide que pour des agonies. La petite boîte de pharmacie qu’il avait apportée, se trouvait même inutile ; car il ne fallait pas songer à instituer un traitement quelconque, puisque les malades n’étaient pas là pour se soigner, mais simplement pour guérir, dans le coup de foudre d’un prodige ; aussi ne distribuait-il guère que des pilules d’opium, qui endormaient les trop grosses souffrances. Il avait eu la stupeur d’assister à une tournée du docteur Bonamy, au travers des salles. C’était une simple promenade, le médecin venait en curieux, ne s’intéressait pas aux malades, qu’il n’examinait ni n’interrogeait. Il se préoccupait uniquement des prétendues guérisons, s’arrêtait devant les femmes qu’il reconnaissait, pour les avoir vues à son bureau, où les miracles étaient constatés. Une d’entre elles avait trois maladies ; et la Sainte Vierge, jusque-là, n’avait daigné en guérir qu’une ; mais on avait bon espoir pour les deux autres. Parfois, une malheureuse, guérie la veille, questionnée sur son état, répondait que les douleurs étaient revenues, ce qui n’entamait point la sérénité du docteur, toujours conciliant, s’en remettant au Ciel pour achever ce que le Ciel avait commencé. Quand il y avait un commencement de santé meilleure, n’était-ce pas déjà bien beau ? Aussi était-ce son mot habituel : « Il y a un commencement, patientez ! »
Mais ce qu’il redoutait surtout, c’étaient les obsessions des dames directrices, qui toutes auraient voulu le retenir, pour lui montrer des sujets extraordinaires. Chacune avait la vanité de compter, dans son service, les maladies les plus graves, des cas exceptionnels, affreux ; de sorte qu’elle brûlait de les faire constater, afin d’en triompher ensuite. Celle-ci l’arrêtait par le bras, lui affirmait qu’elle croyait bien avoir une lèpre. Celle-là le suppliait, lui parlait d’une jeune fille dont les reins étaient couverts d’écailles de poisson. Une troisième chuchotait à son oreille, lui donnait des détails épouvantables sur une dame mariée, du meilleur monde. Il s’échappait, refusait d’en visiter une seule, finissait par promettre de revenir, plus tard, quand il aurait le temps. Comme il le disait, si l’on avait écouté ces dames, la journée se serait passée à donner des consultations inutiles. Puis, tout d’un coup, il s’arrêtait devant une miraculée, appelait Ferrand d’un signe, en s’écriant : « Ah ! voici une guérison intéressante ! » Et Ferrand, ahuri, devait l’entendre reconstituer la maladie, qui avait totalement disparu, à la première immersion dans la piscine.
Enfin, l’abbé Judaine qu’elle rencontra, apprit à sœur Hyacinthe qu’on venait d’appeler le jeune médecin à la salle des ménages. C’était la quatrième fois qu’il y descendait, pour le frère Isidore dont les tortures ne cessaient pas. Il ne pouvait que le bourrer d’opium. Dans son martyre, le frère demandait seulement à être calmé un peu, afin de trouver la force de se rendre, l’après-midi encore, à la Grotte, où il n’avait pu aller le matin. Mais la douleur augmentait, il perdit connaissance.
Lorsque la sœur entra, elle trouva le médecin assis au chevet du missionnaire.
« Monsieur Ferrand, montez vite avec moi à la salle Sainte-Honorine, où nous avons une malade en train de mourir. »
Il lui avait souri, il ne la voyait jamais sans être égayé et réconforté.
« Je vais avec vous, ma sœur. Mais une minute, n’est-ce pas ? Je voudrais ranimer ce malheureux. »
Elle prit patience, elle se rendit utile. La salle des ménages, au rez-de-chaussée, était elle aussi tout ensoleillée, baignée d’air par ses trois grandes fenêtres, qui donnaient sur un étroit jardin. Seul avec le frère Isidore, M. Sabathier était resté au lit, ce matin-là pour se reposer un peu, pendant que Mme Sabathier, profitant de l’occasion, allait faire quelques achats, des médailles et des images, destinées à des cadeaux. Béatement assis sur son séant, le dos appuyé contre des coussins, il roulait entre ses doigts les grains d’un chapelet ; mais il ne priait plus, il continuait par une sorte de distraction machinale, les yeux sur son voisin, dont il suivait la crise avec un intérêt douloureux.
« Ah ! ma sœur, dit-il à sœur Hyacinthe, qui s’était approchée, ce pauvre frère, il m’emplit d’admiration. Hier, j’ai douté un instant de la Sainte Vierge, en voyant qu’elle ne daignait pas m’entendre, depuis sept ans que je viens ici ; et c’est l’exemple de ce martyr, si résigné dans sa torture, qui m’a fait honte de mon peu de foi... Vous ne vous doutez pas de ce qu’il souffre, et il faut le voir devant la Grotte, avec ses yeux brûlants d’une espérance sublime !... C’est vraiment très beau. Je ne connais, au Louvre, qu’un tableau d’un maître italien inconnu, où il y ait une tête de moine divinisée par une foi pareille. »
L’intellectuel reparaissait, l’ancien universitaire nourri de littérature et d’art, chez ce foudroyé de la vie, qui avait voulu se faire hospitaliser, n’être plus qu’un pauvre, pour toucher le Ciel.
Il eut un retour sur lui-même, il ajouta, dans la ténacité de son espoir, que l’inutilité de sept voyages à Lourdes n’avait pu abattre :
« Enfin, j’ai encore l’après-midi, puisque nous ne partons que demain. L’eau est bien froide, mais je me ferai tremper une dernière fois ; et, depuis ce matin, je prie, je demande pardon de ma révolte d’hier... N’est-ce pas ? ma sœur, il suffit à la Sainte Vierge d’une seconde, quand elle veut bien guérir un de ses enfants... Que sa volonté soit faite et que son nom soit béni ! »
Il s’était remis à dire les Ave et les Pater, en roulant les grains du chapelet d’une main plus lente, tandis que ses paupières se fermaient à demi, dans sa face molle, où revenait une expression d’enfance, depuis tant d’années qu’il était comme retranché du monde.
Mais Ferrand avait appelé d’un signe Marthe, la sœur du frère Isidore. Elle était là, debout au pied du lit, les bras ballants, regardant le moribond qu’elle adorait, sans une larme, avec sa résignation de pauvre fille, à la cervelle étroite. Elle n’était qu’un chien dévoué, elle avait suivi son frère, dépensant ses quatre sous d’économies, ne servant à rien qu’à le voir souffrir. Aussi, quand le médecin lui dit de prendre dans ses bras le malade et de le soulever un peu, fut-elle bien heureuse d’être enfin utile à quelque chose. Sa face épaisse et morne, tachée de rousseurs, s’éclaira.
« Tenez-le, pendant que je vais tâcher de lui faire prendre ceci. »
Elle le souleva, et Ferrand parvint, avec une petite cuiller, à introduire, entre ses dents serrées, quelques gouttes de liquide. Presque aussitôt le malade rouvrit les yeux, soupira profondément.
Il était plus calme, l’opium faisait son effet, endormait la douleur qu’il sentait dans son flanc droit, comme un fer rouge. Mais il restait si faible, que, lorsqu’il voulut parler, on dut approcher l’oreille de sa bouche, pour entendre.
D’un petit geste de la main, il avait prié Ferrand de se pencher.
« Monsieur, vous êtes le médecin, n’est-ce pas ? Donnez-moi des forces pour que j’aille encore à la Grotte, cet après-midi... Je suis certain que, si je puis y aller, la Sainte Vierge me guérira.
- Mais, certainement, vous irez, répondit le jeune homme. Est-ce que vous ne vous sentez pas beaucoup mieux ?
- Oh ! beaucoup mieux, non !... Je sais très bien ce que j’ai, parce que j’ai vu mourir plusieurs de nos frères, là-bas, au Sénégal. Quand le foie est pris, et que l’abcès se fait jour au-dehors, c’est fini. Les sueurs arrivent, la fièvre, le délire... Mais la Sainte Vierge touchera le mal de son petit doigt, et il sera guéri. Oh ! je vous en supplie tous, qu’on me porte à la Grotte, même si je n’ai plus ma connaissance ! »
Sœur Hyacinthe, elle aussi, était venue se pencher.
« Soyez sans crainte, mon cher frère. Vous irez à la Grotte après le déjeuner et nous prierons tous pour vous. »
Enfin, elle put emmener Ferrand, désespérée de ces retards, très inquiète de Mme Vêtu. Cependant, le sort du frère l’apitoyait ; et, tout en montant, elle questionnait le médecin, lui demandait s’il n’y avait vraiment plus d’espérance. Celui-ci eut un geste d’absolue condamnation. C’était folie que de venir à Lourdes dans un état pareil.
Il se reprit, avec un sourire.
« Je vous demande pardon, ma sœur.
Vous savez que j’ai le malheur de ne pas croire. »
Mais elle sourit à son tour, indulgente, en amie qui tolère les imperfections de ceux qu’elle aime.
« Oh ! ça ne fait rien, je vous connais, vous êtes quand même un brave garçon... Et puis, nous voyons tant de monde, nous allons chez de tels païens, que nous aurions fort à faire, de nous scandaliser. »
En haut, dans la salle Sainte-Honorine, ils trouvèrent Mme Vêtu gémissant toujours, en proie à des souffrances intolérables. Près du lit, Mme de Jonquière et Mme Désagneaux étaient restées, pâlissantes, bouleversées d’entendre ce cri de mort qui ne cessait plus. Et, lorsqu’elles eurent questionné Ferrand, à voix basse, il répondit simplement d’un léger haussement d’épaules : c’était une femme perdue, il n’y avait plus là qu’une question d’heures, de minutes peut-être. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de la stupéfier, elle aussi, pour lui faciliter l’atroce agonie qu’il prévoyait. Elle le regardait, elle gardait encore sa connaissance, très obéissante d’ailleurs, ne refusant aucun médicament. Comme les autres, elle n’avait plus qu’un ardent désir, celui de retourner à la Grotte.
Elle le balbutia, d’une voix d’enfant qui tremble de n’être pas écoutée.
« À la Grotte, n’est-ce pas ? à la Grotte...
- On va vous y porter tout à l’heure, je vous le promets, dit sœur Hyacinthe. Seulement, il faut être sage. Tâchez de dormir un peu, pour prendre des forces. »
La malade parut s’assoupir, et Mme de Jonquière crut pouvoir emmener Mme Désagneaux à l’autre bout de la salle, où elles se mirent à compter du linge, toute une comptabilité dans laquelle elles ne se retrouvaient pas, des serviettes ayant disparu.
Sophie n’avait pas bougé, assise sur le lit d’en face. Elle venait de poser sa poupée sur ses genoux, attendant que la dame mourût, puisqu’on lui avait dit qu’elle allait mourir.
D’ailleurs, sœur Hyacinthe était demeurée près de la mourante ; et, ne voulant pas perdre son temps, elle avait pris une aiguille et du fil, pour raccommoder le corsage d’une de ses malades, que l’usure faisait craquer aux manches.
« Vous restez un moment avec nous, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle à Ferrand.
Celui-ci continuait à étudier Mme Vêtu.
« Oui, oui... Elle peut être emportée d’une minute à l’autre. Je crains une hémorragie. »
Puis, ayant aperçu Marie dans le lit voisin, baissant la voix :
« Comment va-t-elle ? A-t-elle éprouvé un soulagement ?
- Non, pas encore. Ah ! la chère enfant, nous faisons tous pour elle des vœux bien sincères ! Si jeune, si charmante et si affligée !... Regardez-la donc en ce moment. Est-elle jolie ! On dirait une sainte, dans tout ce soleil, avec ses grands yeux d’extase et sa chevelure d’or, qui luit pareille à une auréole. »
Ferrand, intéressé, l’examina un instant. Elle le surprenait par son air d’absence, son insouciance de tout ce qui l’entourait, l’ardente foi, l’ardente joie intérieure qui la repliaient sur elle-même.
« Elle guérira, murmura-t-il, comme s’il eût porté tout bas un pronostic. Elle guérira. »
Puis, il se rapprocha de sœur Hyacinthe, qui s’était assise dans l’embrasure de la haute fenêtre, grande ouverte à l’air tiède de la cour.
Le soleil commençait à tourner, ne glissait plus qu’en une étroite barre d’or sur la coiffe blanche et la guimpe blanche. Et lui demeura debout devant elle, à la regarder coudre, adossé contre la barre d’appui.
« Vous savez, ma sœur, que ce voyage à Lourdes, dont j’ai accepté la corvée pour rendre service à un ami, va être un des rares bonheurs de mon existence. »
Elle ne comprit pas, demanda naïvement :
« Comment ça ?
- Mais parce que je vous ai retrouvée, parce que je suis ici avec vous, à vous aider un peu dans vos œuvres admirables. Et si vous saviez comme je vous ai de la reconnaissance, comme je vous aime, comme je vous vénère ! »
Elle leva la tête pour le regarder en face, elle se mit à plaisanter, sans embarras aucun. Elle était délicieuse, avec son teint de lis candide, sa bouche petite et gaie, ses adorables yeux bleus qui souriaient toujours. Et on la sentait si fine, si souple, sans plus de poitrine qu’une fillette, toute poussée en innocence et en dévouement.
« Vous m’aimez tant que ça ! pourquoi donc ?
- Pourquoi je vous aime ?... Vous êtes la créature la meilleure, la plus consolante, la plus fraternelle. Vous êtes, jusqu’ici, dans ma vie, le souvenir le plus profond, le plus doux, celui que j’évoque, lorsque j’ai besoin d’être soutenu et encouragé... Vous ne vous souvenez donc pas du mois que nous avons passé tous les deux, dans ma pauvre chambre, lorsque j’ai été si malade, et que vous m’avez si affectueusement soigné ?
- Mais si, mais si !... Même, je n’ai jamais eu de malade si gentil que vous.
Tout ce que je vous donnais, vous le preniez ; et, quand je vous bordais, après vous avoir changé de linge, vous ne bougiez pas plus qu’un enfant. »
Et elle continuait à le regarder, avec son rire ingénu. Il était très beau, très robuste, le nez un peu fort, les yeux superbes, la bouche rouge, sous les moustaches noires, dans tout l’éclat de sa virile jeunesse. Mais elle semblait simplement heureuse de le voir ainsi devant elle, touché aux larmes.
« Ah ! ma sœur, je serais mort sans vous. C’est de vous avoir qui m’a guéri. »
Alors, tandis qu’ils se regardaient avec cette gaieté attendrie, le mois adorable s’évoqua. Ils n’entendaient plus le râle de Mme Vêtu, ils ne voyaient plus la salle encombrée de lits, pareille, dans son désordre, à une ambulance improvisée, après une catastrophe publique. C’était en haut d’une maison noire qu’ils se retrouvaient, dans une mansarde étroite du vieux Paris, où l’air et le jour ne leur arrivaient que par une petite fenêtre, ouverte sur un océan de toitures. Et quel charme d’être seuls, lui terrassé par la fièvre, elle tombée là comme un bon ange, venue tranquillement de son couvent, en camarade qui ne redoutait rien ! Elle soignait ainsi les femmes, les enfants, les hommes, au petit bonheur de la rencontre, parfaitement heureuse, pourvu qu’elle se remuât et qu’elle soulageât quelque souffrance, sans que jamais l’idée même de son sexe apparût en elle. Lui, non plus, ne semblait pas s’être douté qu’elle pouvait être une femme, si ce n’était qu’elle avait les mains très douces, la voix caressante, l’approche bienfaisante ; et il émanait d’elle, pourtant, toute la tendresse de la mère, toute l’affection de la sœur.
Pendant trois semaines, ainsi qu’elle le disait, elle l’avait soigné comme un enfant, le levant et le couchant, lui rendant les soins intimes, sans gêne, sans répugnance, sauvés tous les deux par la pureté sainte de la souffrance et de la charité. Cela se passait au-dessus de la vie. Puis, quand la convalescence était venue, quelle bonne intimité, quels rires de vieux amis ! Elle le veillait encore, le grondait, lui donnait des tapes sur les bras, lorsqu’il s’obstinait à les tenir hors de la couverture. Il la regardait faire de petits savonnages dans la cuvette, lui laver une chemise, pour lui éviter les cinq sous du blanchissage. Jamais personne ne montait, ils étaient seuls, à mille lieues du monde, ravis de cette solitude, où s’égayait si fraternellement leur jeunesse.
« Vous souvenez-vous, ma sœur, du matin où j’ai marché pour la première fois ? Vous m’avez levé, vous m’avez soutenu, pendant que je trébuchais, maladroit, ne sachant plus me servir de mes jambes... Cela nous faisait rire.
- Oui, oui, vous étiez sauvé, j’étais bien contente.
- Et le jour où vous m’avez apporté des cerises... Je nous vois encore, moi contre mes oreillers, vous assise au bord du lit, avec les cerises entre nous deux, dans un grand papier blanc. Je n’avais pas voulu y toucher, si vous n’en mangiez pas avec moi... Alors, chacun son tour, nous en avons pris une ; et le papier s’est vidé, et elles étaient très bonnes.
- Oui, oui, très bonnes... C’était comme pour le sirop de groseille : vous ne vous décidiez à en prendre, que lorsque j’en prenais moi-même. »
Ils riaient plus haut, ces souvenirs les enchantaient.
Mais un soupir douloureux de Mme Vêtu les ramena à l’heure présente. Il se pencha, jeta un coup d’œil sur la malade, qui n’avait pas bougé. La salle gardait sa grande paix frissonnante, troublée seulement par la voix claire de Mme Désagneaux, en train de compter le linge.
Étouffé d’émotion, il reprit, plus bas :
« Ah ! ma sœur, je puis vivre cent ans, je puis connaître toutes les joies, toutes les tendresses, jamais je n’aimerai une autre femme comme je vous aime ! »
Alors, sœur Hyacinthe, sans confusion pourtant, baissa la tête, se remit à coudre. Une imperceptible rougeur avait teinté de rose son teint de lis.
« Moi aussi, monsieur Ferrand, je vous aime bien... Seulement, il ne faut pas me rendre orgueilleuse. J’ai fait pour vous ce que je fais pour tant d’autres. C’est mon métier, à moi, vous savez. Et, là-dedans, il n’y a eu qu’une chose d’agréable, c’est que le bon Dieu vous a guéri. »
De nouveau, ils furent interrompus. La Grivotte et Élise Rouquet revenaient de la Grotte, avant les autres. Tout de suite, la Grivotte s’accroupit sur son matelas, par terre, au pied du lit de Mme Vêtu ; et elle tira de sa poche un morceau de pain, qu’elle se mit à dévorer. Ferrand, depuis la veille, s’était intéressé à cette phtisique, qui traversait une si curieuse période d’agitation, prise d’un appétit exagéré, d’un besoin fébrile de mouvement. Mais, à cette minute, le cas d’Élise Rouquet le frappa davantage encore ; car il devenait certain maintenant que le lupus, dont la plaie lui mangeait la face, s’était amendé. Elle continuait les lotions à la fontaine miraculeuse, elle sortait justement du bureau des constatations, où le docteur Bonamy avait triomphé.
Surpris, Ferrand s’avança, examina cette plaie, pâlie déjà, un peu séchée, qui était loin d’être guérie, mais où commentait tout un travail sourd de guérison. Et le cas lui parut si curieux, qu’il se promit de prendre quelques notes pour un de ses anciens maîtres de l’École, en train d’étudier l’origine nerveuse de certaines maladies de la peau, que détermine un trouble de la nutrition.
« Vous n’avez pas senti de picotements ? demanda-t-il.
- Non, non, monsieur. Je me lave et je dis mon chapelet de toute mon âme, voilà tout ! »
La Grivotte, vaniteuse et jalouse, qui depuis la veille triomphait au milieu des foules, appela le médecin.
« Moi, monsieur, je suis guérie, guérie, guérie complètement ! »
Il eut un geste amical, en refusant de l’examiner.
« Je sais, ma fille. Vous n’avez plus rien du tout. »
Mais, à ce moment, sœur Hyacinthe le rappela. Elle venait de lâcher sa couture, en voyant Mme Vêtu se soulever, dans une nausée atroce. Malgré sa hâte, elle n’eut pas le temps d’arriver avec la cuvette : la malade avait rendu encore un flot de déjections noires, pareilles à de la suie ; et, cette fois, du sang s’y trouvait mêlé, des filets de sang violâtre. C’était l’hémorragie, la fin prochaine que Ferrand redoutait.
« Prévenez Mme la directrice « , dit-il à demi-voix, en s’installant, pour rester lui-même près du lit.
Sœur Hyacinthe courut chercher Mme de Jonquière. Le linge était compté, et elle la trouva en grande conversation avec sa fille Raymonde, à l’écart, pendant que Mme Désagneaux se lavait les mains.
Raymonde venait de s’échapper un instant du réfectoire, où elle se trouvait de service.
C’était, pour elle, la corvée la plus rude : cette longue salle étroite, avec ses deux rangées de tables graisseuses, son odeur écœurante de graillon et de misère, lui retournait le cœur. Et elle était montée très vite, profitant de la demi-heure qui lui restait, avant la rentrée des malades. Essoufflée, très rose, les yeux luisants, elle se jeta au cou de sa mère.
« Ah ! maman, quel bonheur !... C’est fait ! »
Étonnée, la tête pleine et bourdonnante de la direction de sa salle, Mme de Jonquière ne comprenait pas.
« Quoi donc, mon enfant ? »
Alors, Raymonde baissa la voix ; et, rougissante un peu :
« Mon mariage ! »
Ce fut le tour de la mère à se réjouir. Une satisfaction vive éclata sur son gras visage de femme mûre, belle et agréable encore. Tout de suite, elle avait revu leur petit logement de la rue Vaneau, où, depuis la mort de son mari, elle élevait si étroitement sa fille, avec les quelques milliers de francs qu’il lui laissait. Le mariage, c’était la vie recommencée, les salons rouverts, la belle situation d’autrefois reconquise.
« Ah ! mon enfant, que je suis contente ! »
Mais une gêne, brusquement, l’embarrassa. Dieu lui était témoin que, depuis trois ans, elle venait à Lourdes par un besoin de charité, pour la seule grande joie de soigner ses chers malades. Peut-être, dans son dévouement, si elle avait fait son examen de conscience, eût-elle trouvé aussi un peu de sa nature autoritaire, qui lui rendait très doux l’exercice du commandement. Et l’espoir de trouver un mari pour sa fille, parmi les jeunes gens de son monde qui pullulaient à la Grotte, ne serait sincèrement arrivé qu’en dernier ; Elle y pensait bien, simplement comme à une chose possible, dont elle ne parlait pas.
Cependant, le bonheur lui arracha un aveu.
« Ah ! mon enfant, la réussite ne m’étonne pas, je l’avais demandée ce matin à la Sainte Vierge. »
Puis, elle voulut une certitude, elle se fit donner des détails. Raymonde ne lui avait pas encore conté sa longue promenade de la veille, au bras de Gérard, désireuse de ne lui parler de ces choses que triomphante, certaine d’avoir conquis enfin un mari. Et c’était fait, comme elle le criait si gaiement : le matin même, elle avait revu à la Grotte le jeune homme, qui s’était engagé d’une façon formelle. Certainement, M. Berthaud ferait la demande pour son cousin, avant leur départ de Lourdes.
« Allons, déclara Mme de Jonquière qui se remettait de son scrupule, souriante, ravie au fond, j’espère que tu seras heureuse puisque tu es si raisonnable et que tu n’as pas besoin de moi pour mener à bien tes affaires... Embrasse-moi ! »
Ce fut alors que sœur Hyacinthe arriva, pour dire la mort imminente de Mme Vêtu. Déjà, Raymonde s’en était allée en courant. Et Mme Désagneaux, qui s’essuyait les mains, se fâchait contre ces dames auxiliaires qui avaient toutes disparu, précisément le matin où l’on aurait eu besoin d’elles.
« Ainsi, ajouta-t-elle, Mme Volmar... Je vous demande un peu où elle a pu passer ! On ne l’a pas vue une heure seulement, depuis que nous sommes ici.
- Laissez donc Mme Volmar tranquille ! répondit Mme de Jonquière avec quelque impatience. Je vous ai dit qu’elle était malade. »
D’ailleurs, toutes deux coururent auprès de Mme Vêtu. Ferrand, debout, attendait ; et sœur Hyacinthe lui ayant demandé s’il n’y avait rien à faire, il répondit non, d’un signe de tête.
La mourante, comme soulagée par son premier vomissement, était restée inerte, les yeux fermés. Mais, une seconde fois, la nausée affreuse revint, elle vomit un nouveau flot de déjections noires, mêlées à du sang violâtre. Puis, elle eut encore un moment de calme, elle ouvrit les yeux, aperçut la Grivotte, qui mangeait goulûment son pain, par terre, sur le matelas. Et se sentant mourir :
« Elle est guérie, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle.
La Grivotte l’entendit, s’exalta.
« Oh ! oui, madame, guérie, guérie, guérie tout à fait ! »
Un instant, Mme Vêtu parut en proie à une tristesse abominable, à la révolte de l’être qui ne veut pas finir, quand les autres continuent à vivre. Mais déjà elle se résignait. On l’entendit qui ajoutait très bas :
« Ce sont les jeunes qui doivent rester. »
Et ses yeux, qui restaient grands ouverts, faisaient le tour, semblaient dire adieu à tout ce monde, qu’elle était surprise de trouver là. Elle s’efforça de sourire, en rencontrant le regard d’avide curiosité que la petite Sophie Couteau continuait à fixer sur elle : cette enfant si gentille était venue l’embrasser, le matin même, dans son lit. Élise Rouquet, ne s’occupant plus de personne, avait pris son miroir, s’était absorbée dans la contemplation de sa face, qu’elle croyait voir s’embellir à vue d’œil, depuis que la plaie séchait. Mais ce fut surtout le spectacle de Marie, si charmante dans son extase, qui parut ravir la mourante. Elle la regarda longuement, ramenée toujours à elle, comme à une vision de lumière et de joie. Peut-être croyait-elle déjà apercevoir les saintes du paradis, dans la gloire du soleil.
Brusquement, les vomissements recommencèrent ; et, désormais, il n’y avait plus que du sang, ce sang gâté, d’une couleur vineuse.
Le flot en était si fort, qu’il éclaboussait le drap, souillait tout le lit. Vainement, Mme de Jonquière et Mme Désagneaux apportaient des serviettes, l’une et l’autre très pâles, les jambes défaillantes. Et Ferrand, dans son impuissance, s’était reculé jusqu’à la fenêtre, à la place où il venait d’avoir une si délicieuse émotion ; tandis que, d’un mouvement instinctif, dont elle n’avait sûrement pas conscience, sœur Hyacinthe, elle aussi, était revenue à cette fenêtre heureuse, comme pour se serrer contre lui.
« Mon Dieu ! répéta-t-elle, vous ne pouvez donc rien ?
- Non, rien ! Elle va s’éteindre ainsi, pareille à une lampe qui se vide. »
Maintenant, épuisée, avec un filet rouge qui lui coulait encore de la bouche, Mme Vêtu regardait fixement Mme de Jonquière, en remuant les lèvres. La directrice se pencha, entendit des phrases lentes.
« C’est pour mon mari, madame... La boutique est rue Mouffetard, oh ! toute petite, pas loin des Gobelins... Il est horloger, il n’a pas pu me suivre, naturellement, à cause de la clientèle ; et il va être bien embarrassé, quand il verra que je ne reviens pas... Oui, je nettoyais les bijoux, je faisais les courses... »
La voix s’affaiblissait, les mots s’espaçaient dans un râle.
« Alors, madame, c’est pour vous prier de lui écrire, parce que, moi, je ne l’ai pas fait, et que c’est fini... Dites-lui que mon corps reste à Lourdes, ça ferait trop de frais... Et qu’il se remarie, il faut ça dans le commerce... La cousine, dites-lui la cousine... »
Il n’y eut plus qu’un murmure confus.
La faiblesse était trop grande, le souffle s’arrêtait. Pourtant, les yeux demeuraient ouverts et vivants encore, dans la face jaune, d’une pâleur de cire.
Et ces yeux semblaient s’attacher désespérément au passé, à tout ce qui allait ne plus être, la petite boutique d’horlogerie au fond d’un quartier populeux, le train uniforme et doux du ménage avec un mari travailleur, toujours penché sur des montres, les grands plaisirs du dimanche, qui étaient de voir, aux fortifications, partir des cerfs-volants. Puis, les yeux élargis cherchèrent en vain dans l’affreuse nuit qui montait.
Une dernière fois, Mme de Jonquière s’était penchée, en voyant de nouveau les lèvres remuer. Ce ne fut plus qu’un léger frisson de l’air, une voix de l’Au-delà qui balbutiait, lointaine, avec une désolation immense.
« Elle ne m’a pas guérie. »
Et Mme Vêtu expira, très doucement.
Comme si elle n’attendait que cela, la petite Sophie Couteau, satisfaite, sauta du lit, retourna jouer avec sa poupée, au bout de la salle. Ni la Grivotte, occupée à finir son pain, ni Élise Rouquet, tout entière à son miroir, ne s’aperçurent de la catastrophe. Mais, dans le souffle froid qui passait, aux chuchotements éperdus de Mme de Jonquière et de Mme Désagneaux, à qui manquait l’habitude de la mort, Marie parut s’éveiller, sortit du ravissement d’attente, où la jetait l’oraison continue de tout son être, sans paroles, bouche close. Et, quand elle eut compris, un apitoiement fraternel de compagne de douleur, certaine de sa guérison, la mit en larmes.
« Ah ! la pauvre femme, morte si loin, si seule, à l’heure de renaître ! »
Ferrand, remué profondément, lui aussi, malgré l’indifférence professionnelle, s’était avancé pour constater la mort ; et ce fut sur un signe de lui, que sœur Hyacinthe rejeta le drap, couvrant la face de la morte, car il ne fallait pas songer à enlever le corps en ce moment.
Les malades revenaient par bandes de la Grotte, la salle si calme, si ensoleillée, s’emplissait de son tumulte habituel de misère et de souffrance, des toux profondes, des jambes traînantes, l’odeur fade, le pitoyable étalage de toutes les infirmités humaines.