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Deuxième partie - Deuxième journée - II

L’hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, bâti par un chanoine charitable, et inachevé, faute d’argent, est un vaste bâtiment de quatre étages, beaucoup trop haut, où il est difficile de monter les malades. D’ordinaire, une centaine de vieillards infirmes et pauvres l’occupent. Mais, pendant le pèlerinage national, ces vieillards sont abrités ailleurs pour trois jours, et l’hôpital est loué aux pères de l’Assomption, qui parfois y installent jusqu’à cinq et six cents malades. On a beau, d’ailleurs, les y entasser, les salles sont insuffisantes. On distribue les trois ou quatre centaines de malades qui restent, les hommes à l’hôpital du Salut, les femmes à l’hospice de la ville.
Ce matin-là, sous le soleil levant, la confusion était grande, dans la cour sablée, devant la porte que gardaient deux prêtres. Depuis la veille, le personnel de la direction temporaire avait pris possession des bureaux, avec un luxe de registres, de cartes, de formules imprimées. On voulait faire beaucoup mieux que l’année précédente : les salles du bas devaient être réservées aux malades impotents, d’autre part, la distribution des cartes, portant le nom de la salle et le numéro du lit, serait contrôlée avec soin, car des erreurs d’identité s’étaient produites. Mais, devant le flot de grands malades que le train blanc venait d’amener, toutes les bonnes intentions s’effaraient, et les formalités nouvelles compliquaient tellement les choses, qu’il avait fallu prendre le parti de déposer les malheureux dans la cour, au fur et à mesure qu’ils arrivaient, en attendant de pouvoir les admettre avec un peu d’ordre. C’était le déballage de la gare qui recommençait, le pitoyable campement en plein agir tandis que les brancardiers et que les employés du secrétariat, de jeunes séminaristes, couraient de toutes parts, d’un air éperdu.
« On a voulu trop bien faire ! » criait désespérément le baron Suire.
Et le mot était juste, jamais on n’avait pris tant de précautions inutiles, on s’apercevait qu’on avait classé dans les salles du haut les malades les plus difficiles à remuer par suite d’erreurs inexplicables. Il était impossible de refaire le classement, tout allait de nouveau s’organiser au petit bonheur, et la distribution des cartes commença, pendant qu’un jeune prêtre écrivait sur un registre les noms et les adresses, pour le contrôle. Chaque malade, d’ailleurs, devait produire sa carte d’hospitalité, de la couleur du train, portant son nom, son numéro d’ordre, et sur laquelle on inscrivait le nom de la salle et le numéro du lit. Cela éternisait le défilé des admissions.
Alors, de bas en haut du vaste bâtiment, au travers des quatre étages, ce fut un piétinement sans fin. M. Sabathier se trouva un des premiers installés, dans une salle du rez-de-chaussée, la salle dite des ménages, où les hommes malades étaient autorisés à garder leurs femmes près d’eux. On n’admettait du reste que des femmes, à l’hôpital de Notre-Dame des Douleurs. Et, bien que le frère Isidore fût avec sa sœur, on consentit à les considérer comme un ménage, on le plaça près de M. Sabathier, dans le lit voisin. La chapelle se trouvait à côté, encontre blanche de plâtre, les baies fermées par de simples planches. D’autres salles aussi restaient inachevées, garnies quand même de matelas, où les malades s’entassaient rapidement. Mais, déjà, la foule de celles qui pouvaient marcher, assiégeait le réfectoire, une longue galerie dont les fenêtres ouvraient sur une cour intérieure, et les sœurs Saint-Fray, les desservantes habituelles de l’hôpital, demeurées à leur poste pour faire la cuisine, distribuaient des bols de café au lait et de chocolat à toutes ces pauvres femmes, épuisées par le terrible voyage.
« Reposez-vous, prenez des forces, répétait le baron Suire, qui se prodiguait, se montrait partout à la fois.
Vous avez trois bonnes heures. Il n’est pas cinq heures et les révérends pères ont donné l’ordre de n’aller à la Grotte qu’à huit heures, pour éviter la trop grande fatigue. »
En haut, au second étage, Mme de Jonquière avait pris, une des premières, possession de la salle Sainte Honorine, dont elle était la directrice. Elle avait dû laisser en bas sa fille Raymonde, qui était attachée au service du réfectoire, le règlement interdisant aux jeunes filles de pénétrer dans les salles, où elles auraient pu voir des choses malséantes et trop affreuses. Mais la petite Mme Désagneaux, simple dame hospitalière, n’avait pas quitté la directrice, à qui elle demandait déjà des ordres, ravie de pouvoir se dévouer enfin.
« Madame, est-ce que tous ces lits sont bien faits ? Si je les refaisais avec sœur Hyacinthe ? »
La salle, peinte en jaune clair, mal éclairée sur la cour intérieure, contenait quinze lits, alignés sur deux rangs, le long des murs.
« Tout à l’heure, nous verrons », répondit Mme de Jonquière, l’air absorbé.
Elle comptait les lits, elle examinait cette salle longue et étroite. Puis, à demi-voix :
« Jamais je n’aurai assez de place. On m’a annoncé vingt-trois malades, et il va falloir mettre des matelas par terre. »
Sœur Hyacinthe, qui avait suivi ces dames, après avoir laissé sœur Saint-François et sœur Claire des Anges s’installer dans une petite pièce voisine, transformée en lingerie, soulevait les couvertures, examinait la literie. Et elle rassura Mme Désagneaux.
« Oh ! les lits sont bien faits, tout est propre.
On voit que les sœurs Saint-Fray ont passé par là... Seulement, la réserve des matelas est tout à côté, et si madame veut me donner un coup de main, nous pouvons, sans attendre, en mettre une rangée, ici, entre les lits.
- Mais certainement ! » cria la jeune femme, exaltée par l’idée de porter des matelas, avec ses bras frêles de jolie blonde.
Il fallut que Mme de Jonquière la calmât.
« Tout à l’heure, rien ne presse. Attendons que nos malades soient là... Je n’aime pas beaucoup cette salle, qu’il est difficile d’aérer. L’année dernière, j’avais la salle Sainte-Rosalie, au premier étage... Enfin, nous allons nous organiser tout de même. »
D’autres dames hospitalières arrivaient, une ruche débordante d’abeilles travailleuses, pressées de se mettre à la besogne. C’était même une cause de confusion de plus, ce trop grand nombre d’infirmières, venues du grand monde et de la bourgeoisie, avec une ferveur de zèle où il se mêlait un peu de vanité. Elles étaient plus de deux cents. Comme chacune, à son entrée dans l’Hospitalité de Notre-Dame-du-Salut, devait faire un don, on n’osait en refuser aucune, de crainte de tarir les aumônes, et leur nombre croissait d’année en année. Heureusement, il y en avait, parmi elles, à qui il suffisait de porter au corsage la croix de drap rouge, et qui, dès leur arrivée à Lourdes, partaient en excursions. Mais celles qui se dévouaient étaient vraiment méritoires, car elles passaient cinq jours d’abominable fatigue, dormant à peine deux heures par nuit, vivant au milieu des spectacles les plus terribles et les plus répugnants. Elles assistaient aux agonies elles pansaient les plaies empestées, elles vidaient les cuvettes et les vases, changeaient de linge les gâteuses, retournaient les malades, toute une besogne atroce, écrasante, dont elles n’avaient pas l’habitude.
Aussi en sortaient-elles courbaturées, mortes, avec des yeux de fièvre, brûlant de cette joie de la charité qui les exaltait.
« Et Mme Volmar ? demanda Mme Désagneaux. Je croyais la retrouver ici. »
Doucement, Mme de Jonquière coupa court, comme si elle était au courant et qu’elle eût voulu faire le silence, par une indulgence de femme tendre aux misères humaines.
« Elle n’est pas forte, elle se repose à l’hôtel. Il faut la laisser dormir. »
Puis, elle partagea les lits entre ces dames, donna deux lits à chacune. Et toutes achevèrent de prendre possession du local, allant et venant, montant et descendant, pour se rendre compte où étaient l’administration, la lingerie, les cuisines.
« Et la pharmacie ? » demanda encore Mme Désagneaux.
Mais il n’y avait pas de pharmacie. Aucun personnel médical n’était même là. À quoi bon ? puisque les malades étaient des abandonnées de la science, des désespérées qui venaient demander à Dieu une guérison que les hommes impuissants ne pouvaient leur promettre. Tout traitement, pendant le pèlerinage, se trouvait logiquement interrompu. Si quelque malheureuse entrait en agonie, on l’administrait. Et, seul, le jeune médecin qui accompagnait d’ordinaire le train blanc, était là, avec sa petite boîte de secours, pour tenter de la soulager un peu, dans le cas où une malade le réclamerait, pendant une crise.
Justement, sœur Hyacinthe amenait Ferrand, que la sœur Saint-François avait gardé avec elle, dans un cabinet voisin de la lingerie, où il se proposait de se tenir en permanence.
« Madame, dit-il à Mme de Jonquière, je suis à votre entière disposition.
En cas de besoin, vous n’aurez qu’à m’envoyer chercher. »
Elle l’écoutait à peine, se querellait avec un jeune prêtre de l’administration, parce qu’il n’y avait que sept vases de nuit pour toute la salle.
« Certainement, monsieur, s’il nous fallait une potion calmante... »
Mais elle n’acheva pas, retourna à sa discussion.
« Enfin, monsieur l’abbé, tâchez de m’en avoir encore quatre ou cinq... Comment voulez-vous que nous fassions ? C’est déjà si pénible ! »
Et Ferrand écoutait, regardait, effaré de ce monde extraordinaire, où un hasard l’avait fait tomber, depuis la veille. Lui qui ne croyait pas, qui n’était là que par dévouement, s’étonnait de l’effroyable bousculade de tant de misère et de souffrance, se ruant à l’espoir du bonheur. Surtout, ses idées de jeune médecin étaient bouleversées, devant cette insouciance de toutes précautions, ce mépris des plus simples indications de la science, dans la certitude que, si le Ciel le voulait, la guérison se produirait avec l’éclat d’un démenti aux lois mêmes de la nature. Alors, pourquoi cette dernière concession au respect humain, d’emmener un médecin qu’on employait si mal ? Il retourna dans son cabinet, vaguement honteux, en se sentant inutile et un peu ridicule.
« Préparez tout de même des pilules d’opium, lui dit sœur Hyacinthe qui l’avait accompagné jusqu’à la lingerie. On vous en demandera, nous avons des malades qui m’inquiètent. »
Elle le regardait de ses grands yeux bleus, si doux, si bons, au continuel et divin sourire. Le mouvement qu’elle se donnait, rosait d’un sang vif sa peau éclatante de jeunesse.
Et, en bonne amie qui consentait à partager avec lui les besognes de son cœur :
« Puis, si j’ai besoin de quelqu’un pour lever ou coucher une malade, vous me donnerez bien un coup de main ? »
Alors, il fut content d’être venu, d’être là, à l’idée qu’il lui serait utile. Il la revoyait à son chevet, lorsqu’il avait failli mourir, le soignant avec des mains fraternelles, d’une bonne grâce rieuse d’ange sans sexe, où il y avait du camarade et de la femme.
« Mais tant que vous voudrez, ma sœur ! Je vous appartiens, je serai si heureux de vous servir ! Vous savez quelle dette de reconnaissance j’ai à payer envers vous ? »
Gentiment, elle mit un doigt sur ses lèvres, pour le faire taire. Personne ne lui devait rien. Elle n’était que la servante des souffrants et des pauvres.
À ce moment, une première malade faisait son entrée dans la salle Sainte-Honorine. C’était Marie, que Pierre, aidé de Gérard venait de monter, couchée au fond de sa caisse de bois. Partie la dernière de la gare, elle arrivait ainsi avant les autres, grâce aux complications sans fin, qui, après les avoir toutes arrêtées, les libéraient maintenant, au hasard de la distribution des cartes. M. de Guersaint, devant la porte de l’hôpital, avait dû quitter sa fille, sur le désir de celle-ci : elle s’inquiétait de l’encombrement des hôtels, elle voulait qu’il s’assurât immédiatement de deux chambres, pour lui et pour Pierre. Et elle était si lasse, qu’après s’être désespérée de ne pas être conduite à la Grotte tout de suite, elle consentit à ce qu’on la couchât un instant.
« Voyons, mon enfant, répétait Mme de Jonquière, vous avez trois heures devant vous.
Nous allons vous mettre sur votre lit. Cela vous reposera, de n’être plus dans cette caisse. »
Elle la souleva par les épaules, tandis que sœur Hyacinthe tenait les pieds. Le lit se trouvait au milieu de la salle, près d’une fenêtre. Un moment, la malade demeura les yeux clos, comme épuisée, d’avoir été remuée ainsi. Puis, il fallut que Pierre rentrât car elle s’énervait disait avoir des choses à lui expliquer.
« Ne vous en allez pas, mon ami, je vous en conjure. Emportez cette caisse sur le palier, mais restez là, parce que je veux être descendue, dès qu’on m’en donnera la permission.
- Êtes-vous mieux, couchée ? demanda le jeune prêtre.
- Oui, oui, sans doute... Et, d’ailleurs, je ne sais pas... J’ai une telle hâte, mon Dieu ! d’être là-bas, aux pieds de la Sainte Vierge ! »
Pourtant, lorsque Pierre eut emporté la caisse, elle fut distraite par l’arrivée successive des malades. Mme Vétu, que deux brancardiers avaient montée en la soutenant sous les bras, fut posée par eux, tout habillée, sur le lit voisin ; et elle y resta immobile, sans un souffle, avec son masque jaune et lourd de cancéreuse. On n’en déshabillait aucune, on se contentait de les allonger, en leur conseillant de s’assoupir, si elles le pouvaient. Celles qui n’étaient point alitées, s’asseyaient au bord de leur matelas, causaient entre elles, rangeaient leurs petites affaires. Déjà, Élise Rouquet, qui était également près de Marie, à gauche, défaisait son panier, pour en tirer un fichu propre, très ennuyée de n’avoir pas de glace. Et, en moins de dix minutes, tous les lits se trouvèrent occupés, de sorte que, lorsque la Grivotte parut, à demi portée par sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, il fallut commencer à mettre des matelas par terre.
« Tenez ! en voici un ! criait Mme Désagneaux.
Elle sera très bien, à cette place, loin du courant d’air de la porte. »
Bientôt sept autres matelas furent ajoutés à la file, occupant toute l’allée centrale. On ne pouvait plus circuler, il fallait prendre des précautions pour suivre les sentiers étroits, ménagés autour des malades. Chacune gardait son paquet, son carton, sa valise ; et c’était, au pied des couches improvisées, un entassement de pauvres choses, de loques traînant parmi les draps et les couvertures. On aurait dit une ambulance pitoyable, organisée à la hâte après quelque grande catastrophe, un incendie, un tremblement de terre, qui aurait jeté à la rue des centaines de blessés et de pauvres.
Mme de Jonquière allait d’un bout de la salle à l’autre, répétant toujours :
« Voyons, mes enfants, ne vous excitez pas, tâchez de dormir un peu. »
Mais elle n’arrivait pas à les calmer, et elle-même, ainsi que les dames hospitalières, placées sous ses ordres, augmentaient la fièvre, par leur effarement. Il fallait changer de linge plusieurs malades, d’autres avaient des besoins. Une qui souffrait d’un ulcère à la jambe, poussait de telles plaintes, que Mme Désagneaux avait entrepris de refaire le pansement ; mais elle était malhabile, et malgré tout son courage d’infirmière passionnée, elle manquait de s’évanouir, tant l’insupportable odeur l’incommodait. Les mieux portantes demandaient du bouillon, des bols circulaient, au milieu des appels, des réponses, des ordres contradictoires qu’on ne savait comment exécuter. Et, très gaie, lâchée à travers cette bousculade, la petite Sophie Couteau, qui demeurait avec les sœurs, se croyait en récréation, courait, dansait, sautait à cloche-pied, appelée par toutes, aimée et cajolée, pour l’espoir du miracle qu’elle apportait à chacune.
Les heures pourtant s’écoulaient dans cette agitation.
Sept heures venaient de sonner, lorsque l’abbé Judaine entra. Il était aumônier de la salle Sainte-Honorine, et la difficulté de trouver un autel libre pour dire sa messe l’avait seule attardé. Dès qu’il parut, un cri d’impatience s’éleva de tous les lits.
« Oh ! monsieur le curé, partons, partons tout de suite ! »
Un désir ardent les soulevait, accru, irrité de minute en minute, comme si une soif de plus en plus vive les eût brûlées, que, seule, pouvait calmer la fontaine miraculeuse. Et la Grivotte, surtout, assise sur son matelas, joignait les mains, implorait, pour qu’on l’emmenât à la Grotte. N’était-ce pas un commencement de miracle, ce réveil de sa volonté, ce besoin fiévreux de guérison qui la redressait ? Arrivée évanouie, inerte, elle était sur son séant, tournant de tous côtés ses regards noirs, guettant l’heure bienheureuse où l’on viendrait la chercher ; et son visage livide se colorait, elle ressuscitait déjà.
« De grâce ! monsieur le curé, dites qu’on m’emporte ! Je sens que je vais être guérie. »
L’abbé Judaine, avec sa bonne face, son sourire de père tendre les écoutait, trompait leur impatience par d’aimables paroles. On allait partir dans un petit moment. Mais il fallait être raisonnable laisser aux choses le temps de s’organiser ; et puis, la Sainte Vierge, elle non plus, n’aimait pas qu’on la bousculât, attendant son heure, distribuant ses faveurs divines aux plus sages.
Comme il passait devant le lit de Marie et qu’il l’aperçut, les mains jointes, bégayante de supplications, il s’arrêta de nouveau.
« Vous aussi, ma fille, vous êtes si pressée ! Soyez tranquille, il y aura des grâces pour toutes.
- Mon père, murmura-t-elle, je me meurs d’amour.
Mon cœur est trop gros de prières, il m’étouffe. »
Il fut très touché de cette passion, chez cette pauvre enfant amaigrie, si durement frappée dans sa beauté et dans sa jeunesse Il voulut l’apaiser, il lui montra sa voisine, Mme Vêtu, qui ne bougeait pas, les yeux grands ouverts pourtant, fixés sur les gens qui passaient.
« Voyez donc, madame, comme elle est tranquille ! Elle se recueille, elle a bien raison de s’abandonner ainsi qu’un petit enfant, entre les mains de Dieu. »
Mais, d’une voix qu’on n’entendait pas, d’un souffle à peine Mme Vêtu bégayait :
« Oh ! je souffre, je souffre ! »
Enfin, à huit heures moins un quart Mme de Jonquière avertit les malades qu’elles feraient bien de se préparer. Elle-même, aidée de sœur Hyacinthe et de Mme Désagneaux reboutonna des robes, rechaussa des pieds impotents. C’était une véritable toilette, car toutes désiraient paraître à leur avantage devant la Sainte Vierge. Beaucoup eurent la délicatesse de se laver les mains. D’autres déballaient leurs chiffons, mettaient du linge propre. Élise Rouquet avait fini par découvrir un miroir de poche entre les mains d’une de ses voisines, une femme énorme, hydropique, très coquette de sa personne ; elle se l’était fait prêter, elle l’avait posé debout contre son traversin, et, absorbée, avec un soin infini, elle nouait le fichu élégamment autour de sa tête, pour cacher sa face de monstre, à la plaie saignante. Droite devant elle, l’air intéressé profondément, la petite Sophie la regardait faire.
Ce fut l’abbé Judaine qui donna le signal du départ pour la Grotte.
Il y voulait accompagner ses chères filles de souffrance en Dieu, comme il disait ; tandis que ces dames de l’Hospitalité et les sœurs resteraient là, afin de mettre un peu d’ordre dans la salle. Tout de suite, la salle se vida, les malades furent descendues, au milieu d’un nouveau tumulte. Pierre, qui avait replacé sur les roues la caisse où Marie était couchée, prit la tête du cortège, formé d’une vingtaine de petites voitures et de brancards. Les autres salles se vidaient également, la cour était pleine, le défilé s’organisait en grande confusion. Bientôt il y eut une queue interminable, descendant la pente assez raide de l’avenue de la Grotte, de sorte que Pierre arrivait déjà au plateau de la Merlasse, lorsque les derniers brancards quittaient à peine la cour de l’hôpital.
Il était huit heures, le soleil déjà haut, un soleil d’août triomphal, flambait dans le grand ciel d’une pureté admirable. Lavé par l’orage de la nuit, il semblait que le bleu de l’air fût tout neuf, d’une fraîcheur d’enfance. Et l’effrayant défilé, cette cour des miracles de la souffrance humaine, roulait sur le pavé en pente, dans l’éclat de la radieuse matinée. Cela ne finissait pas, la queue des abominations s’allongeait toujours. Aucun ordre, le pêle-mêle de tous les maux, le dégorgement d’un enfer où l’on aurait entassé les maladies monstrueuses, les cas rares et atroces, donnant le frisson. C’étaient des têtes mangées par l’eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont l’éléphantiasis avait fait des groins informes. Des maladies perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lèpre, une autre était couverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri à l’ombre. Puis, passaient des hydropiques, des outres gonflées d’eau, le ventre géant sous les couvertures ; tandis que des mains tordues par les rhumatismes pendaient hors des civières, et que des pieds passaient, enflés par l’œdème, méconnaissables, tels que des sacs bourrés de chiffons.
Une hydrocéphale, assise dans une petite voiture, balançait un crâne énorme, trop lourd, retombant à chaque secousse. Une grande fille, atteinte de chorées, dansait de tous ses membres, sans arrêt, avec des sursauts de grimaces, qui tiraient la moitié gauche de son visage. Une plus jeune, derrière, avait un aboiement, une sorte de cri plaintif de bête, chaque fois que le tic douloureux dont elle était torturée, lui tordait la bouche. Puis, venaient des phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, d’une maigreur de squelette, la peau livide, couleur de la terre où elles allaient bientôt dormir ; et il y en avait une, la face très blanche, avec des yeux de flamme, pareille à une tête de mort dans laquelle on aurait allumé une torche. Puis, toutes les difformités des contractures se succédaient, les tailles déjetées, les bras retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des postures de pantin tragique : une surtout dont le poing droit s’était rejeté derrière les reins, tandis que la joue gauche se renversait, collée sur l’épaule. Puis, de pauvres filles rachitiques étalaient leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d’humeurs froides ; des femmes jaunes avaient la stupeur douloureuse des misérables dont le cancer dévore les seins ; d’autres encore, couchées et leurs tristes yeux au ciel ; semblaient écouter en elles le choc des tumeurs, grosses comme des têtes d’enfant, qui obstruaient leurs organes. Et il y en avait toujours, il en arrivait toujours de plus épouvantables, celles qui suivait celle-là augmentait le frisson. Une enfant de vingt ans, à la tête écrasée de crapaud, laissait pendre un goitre si énorme, qu’il descendait jusqu’à sa taille, ainsi que la bavette d’un tablier.
Une aveugle s’avançait, la figure d’une pâleur marbre, avec les deux trous de ses yeux enflammés et sanglants, deux plaies vives qui ruisselaient de pus. Une vieille folle, frappée d’imbécillité, le nez emporté par quelque chancre, la bouche noire, riait d’un rire terrifiant. Et, tout d’un coup, une épileptique se convulsa, écuma sur son brancard, sans que le cortège ralentît sa marche, comme fouetté par le vent de la course, dans cette fièvre de passion qui l’emportait vers la Grotte.
Les brancardiers, les prêtres, les malades elles-mêmes venaient d’entonner un cantique, la complainte de Bernadette, et tout roulait au milieu de l’obsession des Ave, et les petites voitures, les brancards, les piétons descendaient la pente de la rue, en un ruisseau grossi et débordant, charriant ses flots à grand bruit. Au coin de la rue Saint-Joseph, près du plateau de la Merlasse, une famille d’excursionnistes, des gens qui arrivaient de Cauterets ou de Bagnères, restaient plantés au bord du trottoir, dans un étonnement profond. Ce devaient être de riches bourgeois, le père et la mère très corrects, les deux grandes filles vêtues de robes claires, avec des visages riants d’heureuses personnes qui s’amusent. Mais, à la surprise première du groupe, succédait une terreur croissante, comme s’ils avaient vu s’ouvrir une maladrerie des temps anciens, un de ces hôpitaux de la légende qu’on aurait vidé, après quelque grande épidémie. Et les deux filles pâlissaient le père et la mère demeuraient glacés, devant le défilé ininterrompu de tant d’horreurs, dont ils recevaient le vent empesté à la face. Bon Dieu ! tant de laideur, tant de saleté, tant de souffrance ! Était-ce possible, sous ce beau soleil si radieux, sous ce grand ciel de lumière et de joie, où montait la fraîcheur du Gave, où le vent du matin apportait l’odeur pure des montagnes !
Lorsque Pierre, en tête du cortège, déboucha sur le plateau de la Merlasse, il se sentit baigné par ce soleil si clair, par cet air si vif et si embaumé. Il se retourna, sourit doucement à Marie, et tous deux, dans la splendeur du matin, comme ils arrivaient au centre de la place du Rosaire, furent enchantés par l’admirable horizon qui se déroulait autour d’eux.
En face, à l’est, c’était le vieux Lourdes, couché dans un large pli de terrain, de l’autre côté de son rocher. Le soleil se levait derrière les monts lointains, et ses rayons obliques découpaient en lilas sombre ce roc solitaire, que couronnaient la tour et les murs croulants de l’antique château, jadis la clé redoutable des sept vallées. Dans la poussière d’or volante, on ne voyait guère que des arêtes fières, des pans de constructions cyclopéennes puis de vagues toitures au-delà, les toits décolorés et perdus de l’ancienne ville ; tandis qu’en deçà du château, débordant à droite et à gauche, la ville nouvelle riait parmi les verdures, avec ses façades blanches d’hôtels, de maisons garnies, de beaux magasins, toute une cité riche et bruyante, poussée là en quelques années, comme par miracle. Le Gave passait au pied du roc, roulant le fracas de ses eaux limpides, vertes et bleues, profondes sous le vieux pont, bondissantes sous le Pont-Neuf, construit par les pères, pour relier la Grotte à la gare et au boulevard ouvert récemment. Et, comme fond à ce tableau délicieux, à ces eaux fraîches, à ces verdures, à cette ville rajeunie, éparse et gaie, se dressaient le Petit Gers et le Grand Gers, deux croupes énormes de roche nue et d’herbe rase, qui, dans l’ombre portée où elles baignaient, prenaient des teintes délicates, un mauve et un vert pâlis qui se mouraient dans du rose.
Puis, au nord, sur la rive droite du Gave, au-delà des coteaux que suit la ligne du chemin de fer, montaient les hauteurs du Buala, des pentes boisées, noyées de clartés matinales.
C’était de ce côté que se trouvait Bartrès. Plus à gauche, la serre de Jules se dressait, dominée par le Miramont. D’autres cimes, très loin, s’évaporaient dans l’éther. Et, au premier plan, s’étageant parmi les vallonnements herbus, de l’autre côté du Gave, la gaieté de ce point de l’horizon était les couvents nombreux qu’on avait bâtis. Ils semblaient avoir grandi comme une végétation naturelle et prompte sur cette terre du prodige. Il y avait d’abord un orphelinat, créé par les sœurs de Nevers, et dont les vastes bâtiments resplendissaient au soleil. Puis, c’étaient les carmélites, en face de la Grotte, sur la route de Pau ; et les assomptionnistes, plus haut, au bord du chemin de Poueyferré ; et les dominicaines, perdues au désert, ne montrant qu’un angle de leurs toitures ; et enfin les sœurs de l’Immaculée-Conception, celles qu’on appelait les sœurs Bleues, qui avaient fondé, tout au bout du vallon, une maison de retraite, où elles prenaient en pension les dames seules, les pèlerines riches, désireuses de solitude. À cette heure des offices, toutes les cloches de ces couvents sonnaient d’allégresse, à la volée, dans l’air de cristal ; pendant que, de l’autre bout de l’horizon, au midi, des cloches d’autres couvents leur répondaient, avec le même éclat de joie argentine. Près du Pont-Vieux, surtout, la cloche des clarisses égrenait une gamme de notes si claires, qu’on aurait dit le caquetage d’un oiseau. De ce côté de la ville, des vallées encore se creusaient, des monts dressaient leurs flancs nus, toute une nature tourmentée et souriante, une houle sans fin de collines, parmi lesquelles on remarquait les collines de Visens, moirées précieusement de carmin et de bleu tendre.
Mais, lorsque Marie et Pierre tournèrent les yeux vers l’ouest, ils restèrent éblouis.
Le soleil frappait en plein le Grand Bêout et le Petit Bêout, aux coupoles d’inégale hauteur. C’était comme un fond de pourpre et d’or, un mont éblouissant, où l’on ne distinguait que le chemin qui serpente et monte au Calvaire, parmi des arbres. Et là, sur ce fond ensoleillé, rayonnant ainsi qu’une gloire, se détachaient les trois églises superposées, que la voix grêle de Bernadette avait fait surgir du roc, à la louange de la Sainte Vierge. En bas, d’abord, était l’église du Rosaire, écrasée et ronde, taillée à demi dans la roche, au fond de l’esplanade qu’enserraient les bras immenses, les rampes colossales s’élevant en pente douce jusqu’à la Crypte. Il y avait là un travail énorme, toute une carrière de pierres remuées et taillées, des arches hautes comme des nefs, deux avenues de cirque géant, pour que la pompe des processions se déroulât et que la petite voiture d’une enfant malade pût monter à Dieu, sans peine. Puis, c’était la Crypte, l’église souterraine, qui montrait seulement sa porte basse par-dessus l’église du Rosaire, dont la toiture dallée, aux vastes promenoirs, continuait les rampes. Et, enfin, la Basilique s’élançait un peu mince et frêle, trop neuve, trop blanche, avec son style amaigri de fin bijou, jaillie des roches de Massabielle ainsi qu’une prière, une envolée de colombe pure. La flèche si menue, au-dessus des rampes gigantesques, n’apparaissait que comme la petite flamme droite d’un cierge, parmi l’immense horizon, la houle sans fin des vallées et des montagnes. À côté des verdures épaisses de la colline du Calvaire, elle avait une fragilité, une candeur pauvre de foi enfantine ; et l’on songeait aussi au petit bras blanc, à la petite main blanche de la chétive fillette qui montrait le Ciel dans une crise de sa misère humaine.
On ne voyait pas la Grotte dont l’ouverture se trouvait à gauche, au bas du rocher. Derrière la Basilique, on n’apercevait plus que l’habitation des pères, un lourd bâtiment carré, puis le palais épiscopal, beaucoup plus loin au milieu du vallon ombreux qui s’élargissait. Et les trois églises flambaient dans le soleil du matin, et la pluie d’or des rayons battait la campagne entière, pendant que la volée sonnante des cloches semblait être la vibration même de la clarté, le réveil chanteur de ce beau jour naissant.
De la place du Rosaire, qu’ils traversaient, Pierre et Marie jetèrent un coup d’œil sur l’esplanade, le jardin à la longue pelouse centrale, que bordent deux allées parallèles, et qui va jusqu’au nouveau pont. Là se trouvait, tournée vers la Basilique, la grande Vierge couronnée. Et toutes les malades, en passant, se signaient. Et l’effrayant cortège roulait toujours, emporté dans son cantique, au travers de la nature en fête. Sous le ciel éclatant parmi les monts de pourpre et d’or, dans la santé des arbres centenaires, dans l’éternelle fraîcheur des eaux courantes, le cortège roulait ses damnées des maladies de la peau, à la chair rongée, ses hydropiques enflées comme des outres, ses rhumatisantes, ses paralytiques, tordues de souffrance ; et les hydrocéphales défilaient, et les danseuses de Saint-Guy, et les phtisiques, les rachitiques, les épileptiques, les cancéreuses, les goitreuses, les folles, les imbéciles. « Ave, ave, ave, Maria ! » La complainte obstinée s’enflait davantage, charriait vers la Grotte le flot abominable de la pauvreté et de la douleur humaines, dans l’effroi et l’horreur des passants, qui restaient plantés sur leurs jambes, glacés devant ce galop de cauchemar.
Pierre et Marie, les premiers, passèrent sous l’arcade haute d’une des rampes.
Puis, comme ils suivaient le quai du Gave, tout d’un coup, ce fut la Grotte. Et Marie, que Pierre poussait le plus possible près de la grille, ne put que se soulever dans son chariot, en murmurant :
« Ô Très Sainte Vierge... Bien-aimée Vierge... »
Elle n’avait rien vu, ni les édicules des piscines, ni la fontaine aux douze canons, devant lesquels elle venait de passer et elle ne distinguait pas davantage, à gauche la boutique des articles de sainteté, à droite la chaire de pierre, qu’un religieux occupait déjà. Seule, la splendeur de la Grotte l’éblouissait, cent mille cierges lui semblaient brûler là, derrière la grille, emplissant d’un éclat de fournaise l’ouverture basse, mettant dans un rayonnement d’astre la statue de la Vierge, posée, plus haut, au bord d’une excavation étroite, en forme d’ogive. Et rien n’était, en dehors de cette glorieuse apparition, ni les béquilles dont on avait tapissé une partie de la voûte, ni les bouquets jetés en tas, se fanant parmi les lierres et les églantiers, ni l’autel lui-même placé au centre, à côté d’un petit orgue roulant, couvert d’une housse. Mais, comme elle levait les yeux, elle retrouva, au sommet du rocher, dans le ciel, la mince Basilique blanche, qui se présentait de profil maintenant, avec la fine aiguille de sa flèche, perdue au bleu de l’infini, ainsi qu’une prière.
« Ô Vierge puissante... Reine des vierges... Sainte Vierge des vierges... »
Cependant, Pierre avait réussi à pousser le chariot de Marie au premier rang, en avant des bancs de chêne, qui s’alignaient très nombreux, au plein air, comme dans la nef d’une église. Déjà, ces bancs se trouvaient complètement garnis de malades qui pouvaient s’asseoir.
Les espaces vides s’emplissaient de brancards posés à terre, de petites voitures dont les roues s’enchevêtraient, d’un entassement d’oreillers et de matelas, où pêle-mêle voisinaient tous les maux. Et il avait reconnu en arrivant les Vigneron, avec leur triste enfant Gustave, le long d’un banc, tandis que, sur les dalles, il venait d’apercevoir le lit garni de dentelles de Mme Dieulafay, au chevet de qui son mari et sa sœur priaient, agenouillés. D’ailleurs, tous les malades du wagon se rangeaient là, M. Sabathier et le frère Isidore côte à côte, Mme Vêtu affaissée dans une voiture, Élise Rouquet assise, la Grivotte exaltée, se soulevant sur les deux poings. Il retrouva même Mme Maze, à l’écart, anéantie dans une prière ; pendant que, tombée à genoux, Mme Vincent, qui avait gardé sur les bras sa petite Rose, la présentait ardemment à la Vierge, d’un geste éperdu de mère, pour que la Mère de la divine grâce eût pitié. Et la foule des pèlerins, autour de cette enceinte réservée, grandissait toujours, une cohue qui se pressait, qui débordait peu à peu jusqu’au parapet du Gave.
« Ô Vierge clémente, continuait Marie à demi-voix, ô Vierge fidèle... Vierge conçue sans péché... »
Et, défaillante, les lèvres agitées encore par une oraison intérieure, elle regardait Pierre éperdument. Celui-ci crut qu’elle avait un désir à lui exprimer. Il se pencha.
« Voulez-vous que je reste ici, à votre disposition, pour vous conduire tout à l’heure aux piscines ? »
Mais, quand elle eut compris, elle refusa d’un signe de tête. Puis, fiévreuse :
« Non, non ! je ne veux pas être baignée ce matin...
Il me semble qu’il faut être si digne, si pure, si sainte, avant de tenter le miracle !.. Cette matinée entière, je veux le solliciter à mains jointes, je veux prier, prier de toute ma force, de toute mon âme... »
Elle suffoquait, elle ajouta :
« Ne venez me reprendre qu’à onze heures, pour retourner à l’hôpital. Je ne bougerai pas d’ici. »
Pierre, pourtant, ne s’éloigna pas, demeura près d’elle. Un instant, il se prosterna ; et il aurait voulu, lui aussi, prier avec cette foi brûlante, demander à Dieu la guérison de cette enfant malade, qu’il aimait d’une si fraternelle tendresse. Mais, depuis qu’il était devant la Grotte, il sentait un singulier malaise le gagner, une sourde révolte qui gênait l’élan de sa prière. Il voulait croire, il avait espéré toute la nuit que la croyance allait refleurir en son âme, comme une belle fleur d’ignorance et de naïveté, dès qu’il s’agenouillerait sur la terre du miracle. Et il n’éprouvait là que gêne et inquiétude, en face de ce décor, de cette statue dure et blafarde dans le faux jour des cierges, entre la boutique aux chapelets, pleine d’une bousculade de clientes, et la grande chaire de pierre, d’où un père de l’Assomption lançait des Ave à pleine voix. Son âme était-elle donc desséchée à ce point ? Aucune rosée divine ne pourrait-elle donc la tremper d’innocence, la rendre pareille à ces âmes de petits enfants, qui se donnent tout entières à la moindre caresse de la légende ?
Puis, sa distraction continua, il reconnut le père Massias, dans le religieux qui occupait la chaire. Il l’avait rencontré autrefois, il restait troublé par cette sombre ardeur, cette face maigre, aux yeux étincelants, à la grande bouche éloquente, violentant le Ciel pour le faire descendre sur la terre.
Et, comme il l’examinait, étonné de se sentir si différent, il aperçut, au pied de la chaire le père Fourcade, en grande conférence avec le baron Suire. Ce dernier semblait perplexe ; pourtant, il finit par approuver, d’un branle complaisant de la tête. Il y avait également là l’abbé Judaine, qui arrêta le père un instant encore : sa large face paterne exprimait, elle aussi, une sorte d’effarement ; puis, il s’inclina à son tour.
Tout d’un coup, le père Fourcade parut dans la chaire, debout, redressant sa haute taille, que l’accès de goutte dont il souffrait courbait un peu ; et il n’avait pas voulu que le père Massias, son frère bien-aimé, préféré entre tous, descendît tout à fait : il le retenait sur une marche de l’étroit escalier, il s’appuyait à son épaule. D’une voix pleine et grave, avec une autorité souveraine qui fit régner le plus profond silence, il parla.
« Mes chers frères, mes chères sœurs, je vous demande pardon d’interrompre vos prières ; mais j’ai à vous faire une communication, j’ai à réclamer l’aide de toutes vos âmes fidèles... Ce matin, nous avons eu à déplorer un bien triste accident, un de nos frères est mort dans un des trains qui vous ont amenés, comme il touchait à la terre promise... »
Il s’arrêta quelques secondes. Il semblait grandir encore, son beau visage se mit à rayonner, dans le flot royal de sa longue barbe.
« Eh bien ! mes chers frères, mes chères sœurs, malgré tout, l’idée me vient que nous ne devons pas désespérer... Qui sait si Dieu n’a pas voulu cette mort, afin de prouver au monde sa toute-puissance ?... Une voix me parle, qui me pousse à monter ici, à vous demander vos prières pour l’homme, pour celui qui n’est plus et dont le salut est quand même aux mains de la Très Sainte Vierge, qui peut toujours implorer son divin Fils...
Oui ! l’homme est là, j’ai fait apporter le corps, et il dépend peut-être de vous qu’un miracle éclatant éblouisse la terre, si vous priez avec assez d’ardeur pour toucher le Ciel... Nous plongerons le corps dans la piscine, nous supplierons le Seigneur, maître du monde, de le ressusciter, de nous donner cette marque extraordinaire de sa bonté souveraine... »
Un souffle glacé, venu de l’invisible, passa sur l’assistance. Tous étaient devenus pâles ; et, sans que personne eût ouvert les lèvres, il sembla qu’un murmure courait dans un frisson.
« Mais, reprit violemment le père Fourcade, qu’une réelle foi soulevait, de quelle ardeur ne faut-il pas prier ! Mes chers frères, mes chères sœurs, c’est toute votre âme que je veux, c’est une prière où vous allez mettre votre cœur, votre sang, votre vie, avec ce qu’elle a de plus noble et de plus tendre... Priez de toute votre force, priez jusqu’à ne plus savoir qui vous êtes, ni où vous êtes, priez comme on aime, comme on meurt ; car ce que nous allons demander là est une grâce si précieuse, si rare, si étonnante, que la violence de notre adoration peut seule obliger Dieu à nous répondre... Et, pour que nos prières soient efficaces, pour qu’elles aient le temps de s’élargir et de monter aux pieds de l’Éternel, ce ne sera que cet après-midi, à trois heures, que nous descendrons le corps dans la piscine... Mes chers frères, mes chères sœurs, priez, priez la Très Sainte Vierge, la Reine des anges, la Consolatrice des affligés ! »
Et lui-même, éperdu d’émotion, reprit le rosaire, pendant que le père Massias éclatait en sanglots. Le grand silence anxieux fut rompu, une contagion gagna la foule, l’emporta en cris, en larmes, en des bégaiements désordonnés de supplication.
Ce fut comme un délire qui soufflait, abolissant les volontés, ne faisant plus de tous ces êtres qu’un être, exaspéré d’amour, lancé au désir fou de l’impossible prodige.
Pierre, un moment, avait cru que la terre manquait sous lui, qu’il allait tomber et s’évanouir. Il se releva péniblement, il s’écarta.