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Cinquième partie - Cinquième journée - V

Et le voyage continua, le train roula, roula toujours. À Sainte-Maure, on dit les prières de la messe, et l’on chanta le Credo, à Saint-Pierre-des-Corps. Mais les exercices de piété n’étaient plus si goûtés, le zèle se ralentissait un peu, dans la fatigue croissante de ce retour, après une si longue exaltation des âmes. Aussi sœur Hyacinthe comprit-elle qu’une lecture serait une récréation heureuse, pour tous ces pauvres gens surmenés ; et elle promit qu’elle permettrait à M. l’abbé de leur lire la fin de la vie de Bernadette, dont il leur avait déjà, à deux reprises, conté de si merveilleux épisodes. Mais on attendrait Les Aubrais, on aurait près de deux heures des Aubrais à Étampes, tout le temps nécessaire d’achever l’histoire sans être dérangé.
Les stations, alors, se succédèrent de nouveau, dans la répétition monotone de ce qu’on avait fait en allant à Lourdes, au travers des mêmes plaines. On recommença le rosaire à Amboise, on dit le premier chapelet, les cinq mystères joyeux ; puis, après avoir chanté à Blois le cantique « Bénis, ô tendre Mère », on récitait Beaugency le deuxième chapelet les cinq mystères douloureux. Le soleil, dès le matin, s’était voilé d’un fin duvet de nuages, la campagne fuyait très douce et un peu triste, dans son continuel mouvement d’éventail. Aux deux bords de la voie, sous la lumière grise, les arbres, les maisons disparaissaient avec une légèreté vague de rêve ; tandis que les coteaux, au loin, noyés de brume s’en allaient plus lents, d’un balancement apaisé de houle. Entre Beaugency et Les Aubrais, le train parut diminuer sa vitesse, roulant sans fin, avec le grondement rythmique, entêté des roues, que les pèlerins étourdis n’entendaient même plus.
Enfin, dès qu’on eut quitté Les Aubrais, on se mit à déjeuner dans le wagon.
Il était midi moins un quart. Et, quand on eut dit l’Angélus, les trois Ave répétés trois fois, Pierre tira, de la valise de Marie, le petit livre dont la couverture bleue était ornée d’une naïve image de Notre-Dame de Lourdes. Sœur Hyacinthe avait tapé dans ses mains, pour obtenir le silence. Le prêtre put alors commencer sa lecture, de sa belle voix pénétrante, au milieu du réveil de tous, de la curiosité de ces grands enfants que ce conte prodigieux passionnait. Maintenant, c’était le séjour à Nevers, et c’était la mort de Bernadette. Mais, comme il avait fait les deux premières fois, il cessa vite de s’en tenir au texte du petit livre, il y mêla des récits charmants, ce qu’il savait, ce qu’il devinait ; et, pour lui encore, s’évoquait l’histoire vraie, l’humaine, la pitoyable, celle que personne n’avait contée et qui lui bouleversait le cœur.
Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait pour se cloîtrer, à Nevers, au couvent de Saint-Gildard la maison mère des sœurs qui desservaient l’hospice, où elle avait appris à lire, où elle vivait depuis huit ans. Elle avait alors vingt-deux ans, il y avait huit ans déjà que la Sainte Vierge lui était apparue. Et ses adieux à la Grotte, à la Basilique, à toute la ville qu’elle aimait, furent trempés de larmes. Mais elle ne pouvait plus y vivre, dans la persécution continuelle de la curiosité publique, des visites, des hommages, des adorations. Sa santé débile finissait par en souffrir cruellement. Une humilité sincère, un amour timide de l’ombre et du silence avaient fini par lui donner l’ardent désir de disparaître, d’aller cacher au fond de ténèbres ignorées sa gloire retentissante d’élue, que le monde ne voulait pas laisser en paix ; et elle ne rêvait que de simplicité d’esprit, que de vie tranquille, commune, donnée à la prière et aux menues occupations quotidiennes.
Ce départ fut ainsi un soulagement pour elle et pour la Grotte, qu’elle commençait à gêner, avec sa trop grande innocence et ses maux trop lourds.
À Nevers, Saint-Gildard aurait dû être un paradis. Elle y trouva de l’air, du soleil, de vastes pièces, un grand jardin planté de beaux arbres. Et elle n’y goûta point cependant la paix, l’oubli total du monde au désert lointain. Vingt jours à peine après son arrivée, elle avait pris le saint habit, sous le nom de sœur Marie-Bernard, ne s’engageant encore que par des vœux partiels. Et quand même, le monde l’avait accompagnée, la persécution de la foule autour d’elle recommença. On la poursuivait jusque dans le cloître d’un inextinguible besoin de tirer des grâces de sa personne sainte. Ah ! la voir, la toucher, se porter bonheur en la contemplant, en frottant à son insu quelque médaille contre sa robe ! C’était la crédule passion pour le fétiche, des fidèles se ruant, traquant ce pauvre être devenu bon Dieu, voulant chacun en emporter sa part d’espoir et de divine illusion. Elle en pleurait de lassitude, de révolte impatiente, répétant : « Qu’ont-ils donc à me tourmenter ainsi ? Qu’ai-je de plus que les autres ? » À la longue, une réelle douleur la prenait à être de la sorte la « bête curieuse », ainsi qu’elle avait fini par se nommer, avec un triste sourire de souffrance. Elle se défendait bien le plus qu’elle pouvait, refusant de voir personne. On la défendait aussi, et très étroitement dans certaines circonstances, ne la montrant qu’aux visiteurs autorisés par l’évêque. Les portes du couvent restaient closes, les ecclésiastiques presque seuls forçaient la consigne. Mais c’était trop encore pour son désir de solitude, elle dut souvent s’entêter, faire renvoyer des prêtres, brisée à l’avance de toujours raconter la même aventure, de subir éternellement les mêmes questions.
Elle en était outrée, blessée pour la Sainte Vierge elle-même. Mais parfois elle devait céder, monseigneur en personne amenait de grands personnages, des dignitaires, des prélats ; et elle se montrait alors de son air grave, elle répondait avec politesse, le plus brièvement possible, elle n’était à l’aise que lorsqu’on la laissait retourner dans son coin d’ombre. Jamais la divinité n’avait pesé davantage à une créature. Un jour, comme on lui demandait si elle n’était pas fière de ces continuelles visites de son évêque, elle répondit doucement : « Monseigneur ne vient pas me voir, il vient me faire voir. » Des princes de l’Église, de grands catholiques de combat voulurent la voir, s’attendrirent, sanglotèrent devant elle ; et dans son horreur d’être en spectacle, dans l’ennui qu’ils causaient à sa simplicité, elle les quittait sans avoir compris, très lasse et très triste.
Cependant, elle s’était fait sa vie à Saint-Gildard, elle y menait une existence monotone, installée maintenant dans des habitudes qui lui devenaient chères. Elle était si chétive, si fréquemment malade, qu’on l’employait à l’infirmerie. En dehors des quelques soins qu’elle y donnait, elle travaillait, elle avait fini par être une assez habile ouvrière, brodant finement des aubes, des devants d’autel. Mais, souvent, toute force venait à lui manquer, elle ne pouvait même se livrer à ses légers travaux. Lorsqu’elle n’était pas au lit, elle passait de longues journées dans un fauteuil n’ayant plus que la distraction de dire son rosaire ou de faire de pieuses lectures. Depuis qu’elle savait lire, les livres l’intéressaient, les belles histoires de conversion, les belles légendes où passaient les saints et les saintes, les beaux et effroyables drames aussi où l’on voyait le diable bafoué, replongé dans son enfer.
Seulement, sa grande tendresse, son émerveillement continuel restait la Bible, ce Nouveau Testament prodigieux, dont le perpétuel miracle ne la lassait jamais. Elle se souvenait de la bible de Bartrès, de ce vieux livre jauni, depuis cent ans dans la famille ; elle revoyait son père nourricier, à chaque veillée, piquer une épingle au hasard, puis commencer la lecture en haut de la page de droite ; et, en ce temps-là, elle les connaissait déjà si bien, ces contes admirables qu’elle aurait pu continuer par cœur, après n’importe quelle phrase. Maintenant qu’elle les lisait elle-même, elle y trouvait une éternelle surprise, un ravissement toujours nouveau. Le récit de la Passion surtout la bouleversait, comme un événement extraordinaire et tragique, arrivé la veille. Elle sanglotait de pitié, tout son pauvre corps de souffrance en gardait un frisson pendant des heures. Peut-être, dans ses larmes y avait-il l’inconsciente douleur de sa passion à elle, le désolé calvaire qu’elle montait, elle aussi, depuis sa jeunesse.
Quand elle ne souffrait pas, qu’elle pouvait s’occuper à l’infirmerie, Bernadette allait, venait, emplissait la maison de sa vive gaieté d’enfant. Jusqu’à sa mort, elle demeura l’innocente, l’enfantine, qui aimait à rire, à sauter, à jouer. Elle était très petite, la plus petite de la communauté, ce qui la faisait toujours traiter un peu en gamine par ses compagnes. Le visage s’allongeait, se creusait, perdait l’éclat de la jeunesse ; mais les yeux gardaient leur pure et divine clarté, les beaux yeux de visionnaire, où, comme dans un ciel limpide, passait le vol des rêves. En vieillissant, en souffrant, elle devenait un peu âpre et violente, son caractère se gâtait, inquiet, rude parfois ; et c’étaient de petites imperfections, dont elle avait, après les crises, de mortels remords.
Elle s’humiliait, se croyait damnée, demandait pardon à tout le monde. Mais, le plus souvent, quelle bonne fille du bon Dieu ! Elle était vive, alerte, trouvait des reparties, des réflexions excitant le rire, avait une grâce à elle, qui la faisait adorer. Malgré sa grande dévotion, bien qu’elle passât des journées en prière, elle n’affichait pas une religion revêche, sans outrance de zèle pour les autres, tolérante et pitoyable. Aucune sainte fille, en somme, n’était plus femme, avec des traits propres, une personnalité bien nette, charmante dans sa puérilité même. Et ce don de l’enfance qu’elle conservait, cette innocence simple de l’enfant qu’elle était restée, faisait encore que les enfants la chérissaient, en reconnaissant toujours en elle une des leurs : tous couraient à elle, sautaient sur ses genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras ; et le jardin retentissait alors de parties folles, de courses, de cris ; et ce n’était pas elle qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de redevenir une fillette pauvre, ignorée, comme aux jours lointains de Bartrès ! Plus tard, on raconta qu’une mère avait amené au couvent son enfant paralytique, pour que la sainte le touchât et le guérît. Elle sanglota si fort, que la supérieure finit par consentir à la tentative. Mais, comme Bernadette se révoltait, indignée, quand on lui demandait des miracles, on ne la prévint pas, on l’appela seulement pour porter à l’infirmerie l’enfant malade. Et elle porta l’enfant, et quand elle le posa par terre, l’enfant marcha. Il était guéri.
Ah ! que de fois Bartrès, et son enfance libre, derrière ses agneaux, et les années vécues par les collines, par les grandes herbes, par les bois touffus, durent revivre en elle, aux heures où elle rêvait, lasse d’avoir prié pour les pécheurs ! Nul ne descendit alors dans son âme, nul ne peut dire si d’involontaires regrets ne firent pas saigner son cœur meurtri.
Elle eut, un jour, une parole que ses historiens rapportent, dans le but de rendre sa passion plus touchante. Cloîtrée loin de ses montagnes, clouée sur un lit de douleur, elle s’écriait : « Il me semble que j’étais faite pour vivre, pour agir, pour toujours remuer, et le Seigneur me veut immobile.
Quelle parole révélatrice, d’un témoignage terrible, d’une tristesse immense ! Pourquoi donc le Seigneur la voulait-il immobile, cette chère créature de gaieté et de grâce ? Ne l’aurait-elle pas honoré autant, en vivant la vie libre, la vie sainte, qu’elle était née pour vivre ? Et, au lieu de prier pour les pécheurs, sa continuelle et vaine occupation, n’aurait-elle pas travaillé davantage à accroître le bonheur du monde et le sien, si elle avait donné sa part d’amour au mari qui l’attendait, aux enfants qui seraient nés de sa chair ? Certains soirs, dit-on, elle si gaie, si agissante, tombait à un grand accablement. Elle devenait sombre, se repliait sur elle-même, comme anéantie par l’excès de la douleur. Sans doute, le calice finissait par être trop amer, elle entrait en agonie à l’idée du continuel renoncement de son existence.
À Saint-Gildard, Bernadette songeait-elle souvent à Lourdes ? Que savait-elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement, transformaient cette terre du miracle ? La question ne fut jamais résolue nettement. On avait défendu à ses compagnes de l’entretenir de ces choses, on l’entourait d’un absolu et continuel silence. Elle-même n’aimait point à en parler, se taisait sur le passé mystérieux, ne semblait aucunement désireuse de connaître le présent, si triomphal qu’il pût être. Mais, pourtant, son cœur n’y volait-il pas, en imagination, à ce pays enchanté de son enfance, où vivaient les siens, où tous les liens de sa vie s’étaient noués, où elle avait laissé le rêve le plus extraordinaire qu’une créature eût jamais fait ?
Sûrement, elle refit souvent en pensée le beau voyage de ses souvenirs, elle dut connaître, en gros, tous les grands événements de Lourdes. Ce qui la terrifiait, c’était de s’y rendre en personne, et elle s’y refusa toujours, sachant bien qu’elle ne pouvait y passer inaperçue, reculant devant les foules dont l’adoration l’y attendait. Quelle gloire, s’il y avait eu en elle une volontaire, une ambitieuse, une dominatrice ! Elle serait retournée au lieu saint de ses visions, elle y aurait fait des miracles, prêtresse, papesse, d’une infaillibilité, d’une souveraineté d’élue et d’amie de la Sainte Vierge. Les pères n’en eurent jamais sérieusement la crainte, bien que l’ordre formel fût de la retrancher du monde, pour son salut. Ils étaient tranquilles, ils la connaissaient, si douce, si humble, dans sa terreur d’être divine, dans son ignorance de la colossale machine qu’elle avait mise en branle, et dont l’exploitation l’aurait fait reculer d’épouvante, si elle avait compris. Non, non ! ce n’était plus à elle, ce pays de foule, de violence et de négoce. Elle y aurait trop souffert, dépaysée, étourdie, honteuse. Et, lorsque des pèlerins qui s’y rendaient, lui demandaient avec un sourire : « Voulez-vous venir avec nous ? » elle avait un léger frisson, puis elle se hâtait de répondre : « Non, non ! mais comme je le voudrais, si j’étais petit oiseau ! »
Sa rêverie seule fut ce petit oiseau voyageur, au vol rapide, aux ailes muettes, qui, continuellement, faisait son pèlerinage à la Grotte. Elle qui n’était point allée à Lourdes, ni pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, devait y vivre continuellement en songe. Elle aimait les siens cependant, elle se préoccupait d’assurer du travail à sa famille restée pauvre, elle avait voulu recevoir son frère aîné, tombé à Nevers pour se plaindre, et qu’on laissait à la porte du couvent.
Mais il la trouva lasse et résignée, elle ne le questionna même pas sur le nouveau Lourdes, comme si cette ville grandissante lui eût fait peur. L’année du Couronnement de la Vierge, un prêtre qu’elle avait chargé de prier à son intention, devant la Grotte, revint lui conter les inoubliables merveilles de la cérémonie, les cent mille pèlerins accourus, les trente-cinq évêques, vêtus d’or, dans la Basilique rayonnante. Elle frémissait, elle avait son léger frisson de désir et d’inquiétude. Et, quand le prêtre s’écria : « Ah ! si vous aviez vu cette splendeur ! » elle répondit : « Moi ! j’étais bien mieux ici, à mon infirmerie, dans mon petit coin. » On lui avait volé sa gloire, son œuvre resplendissait dans un continuel hosanna, et elle ne goûtait de joie qu’au fond de l’oubli, de cette ombre du cloître, où l’oubliaient les opulents fermiers de la Grotte. Les solennités retentissantes n’étaient point les occasions de ses mystérieux voyages, le petit oiseau de son âme ne volait tout seul, là-bas, que les jours de solitude, aux heures paisibles, lorsque personne n’y pouvait troubler ses dévotions. C’était devant la sauvage Grotte primitive qu’elle retournait s’agenouiller, parmi les buissons d’églantiers, aux temps où le Gave n’était pas encore muré d’un quai monumental. Puis, c’était la vieille ville qu’elle visitait au déclin du jour, dans la fraîcheur odorante des montagnes, la vieille église peinte et dorée, à demi espagnole, où elle avait fait sa première communion, le vieil hospice, d’une si tiède souffrance, où elle s’était pendant huit ans habituée à la retraite, toute cette vieille cité pauvre et innocente, dont chaque pavé éveillait d’anciennes tendresses au fond de sa mémoire.
Et Bernadette ne poussait-elle jamais jusqu’à Bartrès le pèlerinage de ses rêves ?
Il faut croire que, parfois dans son fauteuil de malade, lorsqu’elle laissait glisser quelque livre pieux de ses mains lasses, et qu’elle fermait les paupières, Bartrès apparaissait, éclairait la nuit de ses yeux. L’antique petite église romane, avec sa nef couleur du ciel, avec ses retables saignants, était là, au milieu des tombes de l’étroit cimetière. Ensuite, elle se retrouvait dans la maison des Laguës, dans la vaste pièce de gauche, où il y avait du feu, où l’on contait l’hiver de si belles histoires, pendant que la grosse horloge battait gravement l’heure. Ensuite, toute la campagne s’étendait, des prairies sans fin, des châtaigniers géants sous lesquels on était perdu, des plateaux déserts d’où l’on découvrait les montagnes lointaines, le pic du Midi, le pic de Viscos, légers et roses comme des songes, envolés en plein paradis des légendes. Ensuite, ensuite, c’était sa jeunesse libre, galopant où il lui plaisait, au grand air, c’étaient ses treize ans solitaires et rêveurs, promenant par la vaste nature leur joie de vivre. Et, à cette heure, peut-être, ne se revoyait-elle pas, le long des ruisseaux, au travers des buissons d’aubépine, lâchée dans les hautes herbes, par un chaud soleil de juin ? Ne s’y revoyait-elle pas grandie, avec un amoureux de son âge qu’elle aurait aimé, dans toute la simplicité et la tendresse de son cœur ? Ah ! redevenir jeune, être libre encore, inconnue, heureuse, et aimer de nouveau, aimer autrement ! La vision passait confuse, un mari qui l’adorait, des enfants qui poussaient gaiement autour d’elle, l’existence de tout le monde, les joies et les tristesses que ses parents avaient connues, que ses enfants auraient dû connaître à leur tour. Et tout s’effaçait peu à peu, et elle se retrouvait dans son fauteuil de douleur, emprisonnée entre quatre murs froids, n’ayant plus que le violent désir d’une mort prompte, puisqu’il n’y avait pas eu, pour elle, de place au pauvre bonheur commun de cette terre.
Les maux de Bernadette augmentaient chaque année.
C’était enfin la passion qui commençait, la passion de ce nouveau messie enfant, venu pour le soulagement des misérables, chargé d’annoncer aux hommes la religion de divine justice, l’égalité devant les miracles, bafouant les lois de l’impassible nature. Elle ne se levait plus que pour se traîner de chaise en chaise, pendant quelques jours ; et elle retombait, elle était forcée de reprendre le lit. Ses souffrances devenaient épouvantables. Son hérédité nerveuse, son asthme, aggravé par le cloître, avait dû dégénérer en phtisie. Elle toussait affreusement, des quintes qui déchiraient sa poitrine en feu, qui la laissaient à demi morte. Pour comble de misère, une carie des os du genou droit s’était déclarée, un mal rongeur dont les élancements lui arrachaient des cris. Son pauvre corps, sous les continuels pansements, n’offrait plus qu’une plaie vive sans cesse irritée par la chaleur du lit, ce continuel séjour entre les draps dont le frottement finissait par lui user la peau. Tous la prenaient en pitié, les témoins de son martyre disaient qu’on ne pouvait souffrir ni plus ni mieux. Elle essayait de l’eau de Lourdes, qui ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi tout-puissant, pourquoi donc la guérison des autres et pas la sienne ? Pour sauver son âme ? Mais alors vous ne sauvez donc pas les âmes des autres ? Quel choix inexplicable, quelle nécessité absurde des tortures de ce pauvre être, dans l’évolution éternelle des mondes ! Elle sanglotait, elle répétait, pour s’encourager : « Le Ciel est au bout, mais que le bout est long à venir ! » C’était toujours l’idée que la souffrance est le creuset, qu’il faut souffrir sur la terre pour triompher ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et béni. N’est-ce pas un blasphème, ô Seigneur ? N’avez-vous fait ni la jeunesse ni la joie ? Voulez-vous donc que vos créatures ne jouissent ni de votre soleil, ni de votre nature en fête, ni des tendresses humaines dont vous avez fleuri leur chair ?
Elle craignait la révolte qui l’enrageait parfois, elle voulait aussi se raidir contre le mal dont criait son corps, et elle se crucifiait en pensée, elle étendait ses bras en croix pour s’unir à Jésus, les membres contre ses membres, la bouche contre sa bouche, ruisselante de sang comme lui, abreuvée comme lui d’amertume. Jésus était mort en trois heures, son agonie était encore plus longue, à elle qui renouvelait la rédemption par la souffrance, qui mourait aussi pour apporter la vie aux autres. Lorsque ses os craquaient d’angoisse, elle poussait des plaintes souvent, puis elle se les reprochait aussitôt. « Oh ! que je souffre, oh ! que je souffre ! mais je suis si heureuse de souffrir ! » Il n’est pas de parole plus effroyable, d’un pessimisme plus noir. Heureuse de souffrir, ô Seigneur ! Et pourquoi, et dans quel but ignoré et imbécile ? À quoi bon cette inutile cruauté, cette révoltante glorification de la souffrance, lorsqu’il ne monte de l’humanité entière qu’un désir éperdu de santé et de bonheur ?
Au milieu de son affreux supplice, sœur Marie-Bernard prononça ses vœux perpétuels, le 22 septembre 1878. Il y avait vingt ans que la Sainte Vierge lui était apparue, la visitant comme l’ange l’avait visitée elle-même, la choisissant comme elle-même avait été choisie, parmi les plus humbles et les plus candides, pour cacher en elle le secret du roi Jésus. C’était l’explication mystique de l’élection de la souffrance, la raison d’être de cette créature séparée si durement des autres, accablée de maux, devenue le pitoyable champ de toutes les afflictions humaines. Elle était le jardin fermé qui plaît tant aux regards de l’Époux, il l’avait choisie, puis ensevelie dans la mort de sa vie cachée. Aussi, lorsque la misérable chancelait sous le poids de sa croix, ses compagnes lui disaient-elles :
« L’oubliez-vous donc ? la Sainte Vierge vous a promis que vous seriez heureuse, non pas dans ce monde, mais dans l’autre. » Elle répondait, ranimée, en se frappant le front : « L’oublier, non, non ! c’est là ! » Elle ne retrouvait des forces que dans cette illusion d’un paradis de gloire, où elle entrerait, escortée par les séraphins, bienheureuse éternellement. Les trois secrets personnels que la Sainte Vierge lui avait confiés, pour l’armer contre le mal, devaient être des promesses de beauté, de félicité, d’immortalité au Ciel. Quelle monstrueuse duperie, s’il n’y avait eu que la nuit de la terre au-delà du tombeau, si la Sainte Vierge de son rêve ne s’était pas trouvée au rendez-vous, parmi les prodigieuses récompenses promises ! Mais Bernadette n’avait pas un doute, elle acceptait volontiers toutes les petites commissions que ses compagnes, naïvement, lui donnaient pour le Ciel : « Sœur Marie-Bernard, vous direz ceci, vous direz cela au bon Dieu... Sœur Marie-Bernard, vous embrasserez mon frère, si vous le rencontrez au paradis... Sœur Marie-Bernard, vous me garderez une petite place près de vous, pour quand je mourrai. » Et elle répondait à chacune, complaisante : « N’ayez aucune crainte, vote commission sera faite. » Ah ! toute-puissante illusion, repos délicieux, force toujours rajeunie et consolatrice !
Et ce fut l’agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut qu’elle ne passerait pas la nuit. Elle avait un appétit désespéré de la tombe, pour ne plus souffrir, pour ressusciter au Ciel. Aussi se refusait-elle obstinément à recevoir l’extrême-onction, disant que, deux fois déjà, l’extrême-onction l’avait guérie. Elle voulait que Dieu, enfin, la laissât mourir, car c’était trop, Dieu n’aurait pas été sage en exigeant d’elle de la douleur encore. Pourtant, elle finit par consentir à être administrée, et son agonie en fut prolongée près de trois semaines.
Le prêtre qui l’assistait lui répétait souvent : « Ma fille, il faut faire le sacrifice de sa vie. » Un jour, impatientée, elle lui répondit vivement : « Mais, mon père, ce n’est pas un sacrifice. » Parole terrible aussi, celle-là, dégoût de l’être, mépris furieux de l’existence, fin immédiate de l’humanité, si elle avait le pouvoir de se supprimer d’un geste. Il est vrai que la pauvre fille n’avait rien à regretter : on lui avait fait tout mettre en dehors de la vie, sa santé, sa joie, son amour, pour qu’elle la quittât comme on quitte un litige en lambeaux, usé et sali. Et elle avait raison, elle condamnait sa vie inutile, sa vie cruelle, lorsqu’elle disait : « Ma passion ne finira qu’à ma mort et durera pour moi jusqu’à mon entrée dans l’éternité. Et cette idée de sa passion la poursuivait, l’attachait plus étroitement sur la croix avec son divin Maître. Elle s’était fait donner un grand crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge, en criant qu’elle aurait voulu l’enfoncer dans sa gorge, et qu’il y restât. Vers la fin, ses forces l’abandonnèrent, elle ne pouvait plus le tenir de ses mains tremblantes. « Qu’on l’attache à moi, qu’on le serre bien fort, pour que je le sente jusqu’à mon dernier souffle ! » C’était le seul homme que sa virginité devait connaître, le seul baiser sanglant donné à sa maternité inutile, déviée et pervertie. Les religieuses prirent des cordes, les passèrent sous ses reins douloureux, en entourèrent ses misérables flancs inféconds, attachèrent le crucifix sur sa gorge, si rudement, qu’il y entra.
Enfin, la mort eut pitié. Le lundi de Pâques, elle fut prise d’un grand frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur, elle voyait le démon ricaner, rôder autour d’elle.
« Va-t’en, va-t’en, Satan ! Ne me touche pas, ne m’emporte pas ! » Elle racontait ensuite, dans son délire, que le diable avait voulu se jeter sur elle, qu’elle avait senti sa bouche lui souffler toutes les flammes de l’enfer. Le diable dans cette vie si pure, dans cette âme sans péché, pourquoi donc, ô Seigneur ! et encore un coup, pourquoi cette souffrance sans pardon, exaspérée jusqu’au bout, pourquoi cette fin de cauchemar, cette mort troublée d’imaginations affreuses, après une si belle vie de candeur, de pureté et d’innocence ? Ne pouvait-elle s’endormir sereine, dans la paix de son âme chaste ? Sans doute, tant qu’elle avait un souffle, il fallait lui laisser la haine et la peur de la vie, qui est le diable. C’était la vie qui la menaçait, c’était la vie qu’elle chassait, de même qu’elle avait nié la vie en réservant à l’Époux céleste sa virginité torturée, clouée sur la croix. Ce dogme de l’immaculée Conception, que son rêve de fillette souffrante était venu consolider, souffletait la femme, épouse et mère. Décréter que la femme n’est digne d’un culte qu’à la condition d’être vierge, en imaginer une qui reste vierge en devenant mère, qui elle-même est née sans tache, n’est-ce pas la nature bafouée, la vie condamnée, la femme niée, jetée à la perversion, elle qui n’est grande que fécondée, perpétuant la vie ? « Va-t’en, va-t’en, Satan ! Laisse-moi mourir stérile. » Et elle chassait le soleil de la salle, et elle chassait l’air libre entrant par la fenêtre, l’air embaumé d’une odeur de fleurs, chargé des germes errants qui charrient l’amour à travers le vaste monde.
Le mercredi de Pâques, le 16 avril, l’agonie dernière commença. On raconte que, le matin de ce jour, une compagne de Bernadette, une religieuse atteinte d’une maladie mortelle, couchée à l’infirmerie, dans un lit voisin, fut subitement guérie, après avoir bu un verre d’eau de Lourdes.
Mais elle, privilégiée, en avait bu inutilement. Dieu lui faisait enfin l’insigne faveur de combler ses vœux ; en l’endormant du bon sommeil de la terre, où l’on ne souffre plus. Elle demanda pardon à tout le monde. Sa passion était consommée, elle avait, comme le Sauveur, les clous et la couronne d’épines, les membres flagellés, le flanc ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel, elle étendit les bras en croix, en jetant un grand cri : « Mon Dieu ! » Et, comme lui, vers trois heures, elle dit : « J’ai soif. » Elle trempa les lèvres dans le verre, elle pencha la tête, et mourut.
Ainsi mourut, très glorieuse et très sainte, la voyante de Lourdes, Bernadette Soubirous, sœur Marie-Bernard, des sœurs de la Charité de Nevers. Son corps resta exposé pendant trois jours, et des foules énormes défilèrent, tout un peuple accouru, l’interminable queue des dévots affamés d’espoir qui frottaient à la robe de la morte des médailles, des chapelets, des images, des livres de messe, pour tirer d’elle encore une grâce, un fétiche portant bonheur. Même dans la mort on ne pouvait la laisser à son   rêve de solitude, la cohue des misérables de ce monde se ruait, buvait l’illusion autour de son cercueil. Et l’on remarqua que son œil gauche était resté obstinément ouvert, l’œil qui, pendant les apparitions, se trouvait du côté de la Sainte Vierge. Un dernier miracle émerveilla le couvent, le corps ne changea pas, on l’ensevelit au troisième jour, souple, tiède, les lèvres roses, la peau très blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd’hui, Bernadette Soubirous, la grande exilée de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit en son triomphe, dort obscurément son dernier sommeil à Saint-Gildard, sous la dalle d’une petite chapelle, dans l’ombre et dans le silence des vieux arbres du jardin.
Pierre cessa de parler, le beau conte merveilleux était fini.
Et tout le wagon l’écoutait encore, dans le saisissement passionné de cette fin si tragique et si touchante. Des larmes tendres coulaient des yeux de Marie, tandis que les autres, Élise Rouquet, la Grivotte elle-même, un peu calmée, joignaient les mains, priaient celle qui était chez le bon Dieu, d’intercéder pour l’achèvement de leur guérison. M. Sabathier fit un grand signe de croix, puis mangea le gâteau que sa femme lui avait acheté à Poitiers. Au milieu de l’histoire, M. de Guersaint, que les choses tristes incommodaient s’était rendormi. Et il n’y avait que Mme Vincent, la face enfoncée dans l’oreiller, qui n’eût pas bougé, comme sourde et aveugle, ne voulant plus rien voir ni rien entendre.
Mais le train roulait, roulait toujours. Mme de Jonquière, la tête au-dehors, annonça qu’on approchait d’Étampes. Et, quand on eut quitté cette station, sœur Hyacinthe donna le signal, on récita le troisième chapelet, les cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l’Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l’Assomption de la Très Sainte Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Ensuite, on chanta le cantique : « Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours... »
Pierre, alors, tomba dans une profonde rêverie. Ses regards s’étaient portés sur la campagne, ensoleillée maintenant, dont la continuelle fuite semblait bercer ses pensées. Le grondement des roues l’étourdissait, il finissait par ne plus distinguer nettement les horizons familiers de cette grande banlieue, qu’il avait connue autrefois. Encore Brétigny, encore Juvisy, et ce serait Paris enfin, dans une heure et demie à peine. C’était donc fini, ce grand voyage ! Elles étaient donc faites, cette enquête tant désirée, cette expérience tentée si passionnément ! Il avait voulu se donner une certitude, étudier sur place le cas de Bernadette, voir si la grâce ne lui reviendrait pas dans un coup de foudre, en lui rendant la foi.
Et, maintenant, il était fixé, Bernadette avait rêvé dans le continuel tourment de sa chair, et lui-même ne croirait jamais plus. Cela s’imposait avec la brutalité d’un fait : la foi naïve de l’enfant qui s’agenouille et prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbés sous la terreur sacrée de leur ignorance, était morte. Des milliers de pèlerins avaient beau se rendre chaque année à Lourdes, les peuples n’étaient plus avec eux, la tentative de cette résurrection de la foi totale, de la foi des siècles morts, sans révolte ni examen, devait échouer fatalement. L’histoire ne retourne pas en arrière, l’humanité ne peut revenir à l’enfance, les temps sont trop changés, trop de souffles nouveaux ont semé de nouvelles moissons, pour que les hommes d’aujourd’hui repoussent tels que les hommes d’autrefois. C’était décisif, Lourdes n’était qu’un accident explicable, dont la violence de réaction apportait même une preuve de l’agonie suprême où se débattait la croyance, sous l’antique forme du catholicisme. Jamais plus la nation entière ne se prosternerait, comme l’ancienne nation croyante, dans les cathédrales du douzième siècle, pareille à un troupeau docile sous les mains du Maître. S’entêter en aveugle à vouloir cela, ce serait se briser contre l’impossible et courir peut-être aux grandes catastrophes morales.
Et, de son voyage, il ne restait déjà plus à Pierre qu’une immense pitié. Ah ! son cœur en débordait, son pauvre cœur en revenait meurtri. Il se rappelait les paroles du bon abbé Judaine, et il avait vu ces milliers de misérables prier, sangloter, supplier Dieu de prendre leur torture en miséricorde ; et il avait sangloté avec eux, il gardait en lui, comme une plaie vive, la fraternité lamentable de tous leurs maux.
Aussi ne pouvait-il songer à ces pauvres gens sans brûler du désir de les soulager. Si la foi des simples ne suffisait plus, si l’on courait le risque de s’égarer en voulant retourner en arrière, allait-il donc falloir fermer la Grotte, prêcher un autre effort, une autre patience ? Mais sa pitié se révoltait. Non, non ! ce serait un crime que de fermer le rêve de leur Ciel à ces souffrants du corps et de l’âme, dont l’unique apaisement était de s’agenouiller, là-bas, dans la splendeur des cierges, dans l’entêtement berceur des cantiques. Lui-même n’avait pas commis le meurtre de détromper Marie, il s’était immolé pour lui laisser la joie de sa chimère, le divin soutien d’avoir été guérie par la Vierge. Où était donc l’homme dur qui aurait eu la cruauté d’empêcher les humbles de croire, de tuer en eux la consolation du surnaturel, l’espoir que Dieu s’occupait d’eux, qu’il leur réservait une vie meilleure dans son paradis ? L’humanité entière pleurait, éperdue d’angoisse, pareille à une malade désespérée, condamnée, que seul pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse, il frémissait d’une fraternelle tendresse devant ce christianisme pitoyable, l’humanité, l’ignorance, la pauvreté avec ses haillons, la maladie avec ses plaies et son odeur fétide, tout ce bas petit peuple des souffrants, à l’hôpital, au couvent, dans les bouges, et la vermine, et la saleté, et la laideur, et l’imbécillité des faces, une immense protestation contre la santé, contre la vie, contre la nature, au nom triomphal de la justice, de l’égalité et de la bonté. Non, non ! il ne fallait désespérer personne, il fallait tolérer Lourdes, ainsi qu’on tolère le mensonge qui aide à vivre. Et, comme il l’avait dit dans la chambre de Bernadette, elle restait la martyre, elle lui révélait la seule religion dont son cœur fût encore plein, la religion de la souffrance humaine.
Ah ! être bon, panser tous les maux, endormir la douleur dans un rêve, mentir même pour que personne ne souffre plus !
À toute vapeur on traversa un village, et Pierre aperçut confusément une église, au milieu de grands pommiers. Tous les pèlerins du wagon se signèrent. Mais lui, maintenant, était envahi d’une inquiétude, des scrupules rendaient sa rêverie anxieuse. Cette religion de la souffrance humaine, ce rachat par la souffrance, n’était-ce pas encore un leurre, une aggravation continue de la douleur et de la misère ? Il est lâche et dangereux de laisser vivre la superstition. La tolérer, l’accepter, c’est recommencer éternellement les siècles mauvais. Elle affaiblit, elle abêtit, les tares dévotes que l’hérédité lègue font des générations humiliées et craintives, des peuples dégénérés et dociles, toute une proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les peuples, on les vole, on les mange, quand ils ont mis l’effort de leur volonté dans la seule conquête de l’autre vie. Dès lors ne vaudrait-il pas mieux avoir tout de suite l’audace d’opérer l’humanité brutalement, en fermant les Grottes miraculeuses où elle va sangloter, et de lui rendre ainsi le courage de vivre la vie réelle, même dans les larmes ? Et c’était comme la prière, ce flot de prières incessantes qui montait de Lourdes, dont la supplication sans fin l’avait baigné et attendri : n’était-ce autre chose qu’un bercement puéril, un abâtardissement de toutes les énergies ? La volonté s’y endormait, l’être s’y dissolvait, y prenait la vie ; l’action en dégoût. À quoi bon vouloir, à quoi bon agir, lorsqu’on s’en remet totalement au caprice d’une toute-puissance inconnue ? D’autre part, quelle étrange chose que ce désir fou de prodiges, ce besoin de pousser Dieu à transgresser les lois de la nature qu’il a établies lui-même, dans son infinie sagesse !
Il y avait évidemment là péril et déraison, il n’aurait fallu développer, chez l’homme et surtout chez l’enfant, que l’habitude de l’effort personnel et le courage de la vérité, au risque d’y perdre l’illusion, la divine consolatrice.
Alors, toute une grande clarté monta, éblouit Pierre. Il était la raison, il protestait contre la glorification de l’absurde et la déchéance du sens commun. Ah ! la raison, il souffrait par elle, il n’était heureux que par elle. Comme il l’avait dit au docteur Chassaigne, il ne brûlait que de l’envie de la contenter toujours davantage, quitte à y laisser le bonheur. C’était elle, il le comprenait bien maintenant, c’était elle dont la continuelle révolte, à la Grotte, à la Basilique, dans Lourdes entier, l’avait empêché de croire. Il n’avait pu la tuer, s’humilier et s’anéantir, ainsi que son vieil ami, le grand vieillard foudroyé, à la sénilité douloureuse, redevenu enfant dans le désastre de son cœur. Elle était sa maîtresse souveraine, elle le tenait debout, même au milieu des obscurités et des avortements de la science. Quand il ne s’expliquait pas une chose, elle lui soufflait : « Il y a certainement une explication naturelle qui m’échappe. » Il répétait qu’on ne saurait avoir sainement un idéal, en dehors de la marche à l’inconnu pour le connaître, de la victoire lente de la raison, au travers des misères du corps et de l’intelligence. Lui, prêtre, était capable de ravager sa vie pour tenir son serment, dans le combat de sa double hérédité, son père tout cerveau, sa mère toute foi. Il avait eu la force de mater la chair, de renoncer à la femme, mais il sentait bien que son père l’emportait définitivement, car le sacrifice de sa raison lui était désormais impossible : il n’y renoncerait pas, il ne la materait pas. Non, non ! la souffrance humaine elle-même, la souffrance sacrée des pauvres ne devait pas être un obstacle, une nécessité d’ignorance et de folie.
La raison avant tout, il n’y avait de salut que dans la raison. Si, baigné de larmes, amolli par tant de maux, il avait dit à Lourdes qu’il suffisait de pleurer et d’aimer, il s’était trompé dangereusement. La pitié n’était qu’un expédient commode. Il fallait vivre, il fallait agir, il fallait que la raison combattît la souffrance, à moins qu’on ne voulût l’éterniser.
Mais, de nouveau, dans la fuite rapide de la campagne, une église apparut, cette fois au bord du ciel, sur une colline, quelque chapelle votive, que surmontait une haute statue de la Sainte Vierge. Et, une fois de plus, tous les pèlerins firent le signe de la croix. Et la rêverie de Pierre s’égara encore, un autre flot de réflexions le rendit à son angoisse. Quel était donc cet impérieux besoin d’Au-delà qui torturait l’humanité souffrante ? D’où venait-il ? Pourquoi voulait-on de l’égalité, de la justice, lorsque ces choses semblaient absentes de l’impassible nature ? L’homme les avait mises dans l’inconnu du mystère, dans le surnaturel des paradis religieux, et là il contentait son ardente soif. Toujours la soif inextinguible du bonheur l’avait brûlé, toujours elle le brûlerait. Si les pères de la Grotte faisaient de si glorieuses affaires, c’était qu’ils vendaient du divin. Cette soif du divin, que rien n’a pu étancher au travers des siècles, semblait renaître avec une violence nouvelle, au bout de notre siècle de science. Lourdes était l’exemple éclatant, indéniable, que jamais peut-être l’homme ne pourrait se passer du rêve d’un Dieu souverain, rétablissant l’égalité, refaisant du bonheur, à coups de miracles. Quand l’homme a touché le fond du malheur de vivre, il en revient à l’illusion divine ; et l’origine de toutes les religions est là, l’homme faible et nu n’ayant pas la force de vivre sa misère terrestre sans l’éternel mensonge d’un paradis.
Aujourd’hui l’expérience était faite, rien que la science ne semblait pouvoir suffire, et on allait être forcé de laisser une porte ouverte sur le mystère.
Brusquement, le mot sonna dans le crâne de Pierre profondément absorbé. Une religion nouvelle ! Cette porte qu’il fallait laisser ouverte sur le mystère, c’était en somme une religion nouvelle. Opérer brutalement l’humanité de son rêve, lui enlever de force le merveilleux dont elle a besoin autant que de pain pour vivre, ce serait la tuer peut-être. Aurait-elle jamais le courage philosophique de la vie telle qu’elle est, vécue pour elle-même, sans l’idée future des peines et des récompenses ? Il semblait bien que des siècles passeraient avant qu’une société assez sage pût vivre honnêtement, sans la police morale d’un culte quelconque, sans la consolation d’une égalité et d’une justice surhumaines. Oui ! une religion nouvelle, cela éclatait, cela retentissait en lui, comme le cri même des peuples, le besoin avide et désespéré de l’âme moderne. La consolation, l’espoir que le catholicisme avait apporté au monde semblait épuisé, après dix-huit siècles d’histoire, tant de larmes, tant de sang, tant d’agitations vaines et barbares. C’était une illusion qui s’en allait, et il fallait au moins changer d’illusion. Si, jadis, on s’était jeté dans le paradis chrétien, cela venait de ce qu’il s’ouvrait alors comme la jeune espérance. Une religion nouvelle, une espérance nouvelle, un paradis nouveaux, oui ! le monde en avait soif, dans le malaise où il se débattait. Et le père Fourcade le sentait bien, il ne voulait pas dire autre chose, lorsqu’il s’inquiétait, suppliant qu’on amenât à Lourdes le peuple des grandes villes, la masse profonde du petit peuple qui fait la nation.
Cent mille, deux cent mille pèlerins par an, à Lourdes, ce n’était encore que le grain de sable. Il aurait fallu le peuple, le peuple tout entier. Mais le peuple a déserté les églises à jamais, il ne met même plus son âme dans les saintes-vierges qu’il fabrique, rien désormais ne saurait lui rendre la foi perdue. Une démocratie catholique, ah ! l’histoire recommencerait. Seulement était-ce possible, cette création d’un nouveau peuple chrétien ? Et n’aurait-il pas fallu la venue d’un nouveau sauveur, le souffle prodigieux d’un autre messie ?
Cela sonnait toujours, grandissait comme une volée de cloche, dans la songerie de Pierre. Une religion nouvelle ! Une religion nouvelle ! Il la faudrait sans doute plus près de la vie, faisant à la terre une part plus large, s’accommodant des vérités conquises. Et surtout une religion qui ne fût pas un appétit de la mort. Bernadette ne vivant que pour mourir, le docteur Chassaigne aspirant à la tombe comme à l’unique bonheur, tout cet abandon spiritualiste était une désorganisation continue de la volonté de vivre. Au bout, il y avait la haine de la vie, le dégoût et la paralysie de l’action. Toute religion il est vrai, n’est qu’une promesse d’immortalité, un embellissement de l’Au-delà, le jardin enchanté du lendemain de la mort. Une religion nouvelle pourrait-elle jamais mettre sur la terre ce jardin de l’éternel bonheur ? Où donc était la formule, où donc était le dogme qui comblerait l’espoir des hommes d’aujourd’hui ? Quelle croyance semer pour qu’elle poussât en une moisson de force et de paix ? Comment féconder le doute universel pour qu’il accouchât d’une nouvelle foi, et quelle sorte d’illusion, quel mensonge divin pouvait gagner encore dans la terre contemporaine, ravagée de toutes parts, défoncée par un siècle de sciences ?
À ce moment, sans transition apparente, sur le fond trouble de ses pensées, Pierre vit s’évoquer la figure de son frère Guillaume.
Il n’en fut pas surpris pourtant, un lien secret devait l’amener. Comme ils s’étaient aimés autrefois, et quel bon frère, ce grand frère si droit et si doux ! Désormais, la rupture était complète, il ne le revoyait plus, depuis qu’il s’était cloîtré dans ses études de chimiste, habitant en sauvage une petite maison de faubourg, avec une maîtresse et deux grands chiens. Puis, sa rêverie tourna encore, il songea à ce procès dans lequel on avait prononcé le nom de Guillaume, soupçonné d’avoir des amitiés compromettantes parmi les révolutionnaires les plus violents. On racontait qu’a la suite de longues recherches, il venait de découvrir la formule d’un explosif terrible, dont une livre seulement aurait fait sauter une cathédrale. Et Pierre, maintenant, songeait à ces anarchistes qui voulaient renouveler et sauver le monde en le détruisant. Ce n’étaient que des rêveurs, et des rêveurs atroces, mais des rêveurs comme les innocents pèlerins, dont il avait vu le troupeau extatique agenouillé devant la Grotte. Si les anarchistes, les socialistes extrêmes demandaient violemment l’égalité dans la richesse, la mise en commun des jouissances de ce monde, les pèlerins réclamaient avec des larmes l’égalité dans la santé, le partage équitable de la paix morale et physique. Ceux-ci comptaient sur le miracle, les autres s’adressaient à l’action brutale. Au fond, c’était le même rêve exaspéré de fraternité et de justice, l’éternel besoin du bonheur, plus de pauvres, plus de malades, tous heureux. Anciennement, les premiers chrétiens n’ont-ils pas été des révolutionnaires redoutables pour le monde païen, qu’ils menaçaient, et qu’ils ont en effet détruit ? Eux qu’on a persécutés, qu’on a tâché d’exterminer, sont aujourd’hui inoffensifs, parce qu’ils sont devenus le passé.
L’avenir effrayant, c’est toujours l’homme qui rêve la société future, c’est aujourd’hui l’affolé de rénovation sociale qui fait le grand rêve noir de tout purifier par la flamme des incendies. Cela était monstrueux. Qui savait pourtant ? là était peut-être le monde rajeuni de demain.
Et, perdu, incertain, Pierre, dans son horreur de la violence, faisait cause commune avec la vieille société qui se défendait, sans pouvoir dire d’où viendrait le messie de douceur, aux mains duquel il aurait voulu remettre la pauvre humanité malade. Une religion nouvelle, oui ! une religion nouvelle. Mais il n’est pas facile d’en inventer une, il ne savait comment conclure, entre l’antique foi qui était morte et la jeune foi de demain encore à naître. Lui, désolé, n’était sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de n’avoir pu renoncer à sa raison, comme il avait renoncé à sa chair. Et il attendrait.
Mais le train roula parmi de grands parcs, la locomotive siffla longuement, toute une fanfare d’allégresse, qui tira Pierre de ses réflexions. Autour de lui, le wagon s’émotionnait, s’agitait. On venait de quitter Juvisy, c’était Paris enfin, dans une demi-heure à peine. Et chacun rangeait ses affaires, les Sabathier refaisaient leurs petits paquets, Élise Rouquet donnait un dernier coup d’œil à son miroir. Un instant, Mme de Jonquière s’inquiéta de la Grivotte, décida de la faire conduire directement à un hôpital, dans l’état pitoyable où elle était ; tandis que Marie tâchait de tirer Mme Vincent de la torpeur dont elle semblait ne pas vouloir sortir.
Il fallut réveiller M. de Guersaint, qui avait fait un bout de sieste. Et, sœur Hyacinthe ayant tapé dans ses mains, tout le wagon entonna le Te Deum, le cantique d’actions de grâces : « Te Deum laudamus, te Dominum confitemur... » Les voix montaient au milieu d’une ferveur dernière, toutes ces âmes brûlantes remerciaient Dieu de l’admirable voyage, des faveurs merveilleuses dont il les avait comblées et dont il les comblerait encore.
Les fortifications. Dans le grand ciel pur, d’une sérénité chaude, le soleil de deux heures descendait lentement. Au-dessus de Paris immense, des fumées lointaines, des fumées rousses s’élevaient en nuées légères, une haleine éparse et volante de colosse au travail. C’était Paris dans sa forge, Paris avec ses passions, ses combats, son tonnerre toujours grondant, sa vie ardente toujours en enfantement de la vie de demain. Et le train blanc, le train lamentable de toutes les misères et de toutes les douleurs, y rentrait à grande vitesse, en sonnant plus haut la fanfare déchirante de ses coups de sifflet. Les cinq cents pèlerins, les trois cents malades allaient s’y perdre et retomber sur le dur pavé de leur existence, au sortir du rêve prodigieux qu’ils venaient de faire, jusqu’au jour où le besoin consolateur d’un rêve nouveau les forcerait à recommencer l’éternel pèlerinage du mystère et de l’oubli.
Ah ! tristes hommes, pauvre humanité malade, affamée d’illusion, qui, dans la lassitude de ce siècle finissant, éperdue et meurtrie d’avoir acquis goulûment trop de science, se croit abandonnée des médecins de l’âme et du corps, en grand danger de succomber au mal incurable, et retourne en arrière, et demande le miracle de sa guérison aux Lourdes mystiques d’un passé mort à jamais !
Là-bas, Bernadette, le nouveau messie de la souffrance, si touchante dans sa réalité humaine, est la leçon terrible, l’holocauste retranché du monde, la victime condamnée à l’abandon, à la solitude et à la mort, frappée de la déchéance de n’avoir pas été femme, ni épouse, ni mère, parce qu’elle avait vu la Sainte Vierge.