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Cinquième partie - Cinquième journée - III

Dès deux heures et demie, le train blanc, qui allait quitter Lourdes à trois heures quarante, se trouva en gare, le long du deuxième quai. Il avait attendu trois jours, sur une voie de garage, tout formé, tel qu’il était arrivé à Paris ; et, depuis qu’on venait de l’amener là des drapeaux blancs flottaient sur les wagons de tête et de queue, pour l’indiquer aux pèlerins, dont l’embarquement d’ordinaire était très long et fort laborieux. Les quatorze trains du pèlerinage national, d’ailleurs, devaient repartir ce jour-là. À dix heures du matin, le train vert était parti, puis le train rose, puis le train jaune ; et, après le train blanc, les autres, l’orange, le gris, le bleu suivraient. C’était encore, pour le personnel de la gare, une journée terrible, un tumulte, une bousculade, qui affolaient les employés.
Mais le départ du train blanc était toujours le vif intérêt, la grosse émotion de la journée, car il emportait les grands malades qu’il avait apportés, et parmi lesquels se trouvaient naturellement les bien-aimés de la Sainte Vierge, les élus du miracle. Aussi une foule se pressait-elle sous la marquise, obstruant le vaste promenoir couvert, long d’une centaine de mètres. Tous les bancs étaient occupés, encombrés de pèlerins et de paquets, qui attendaient déjà. À l’un des bouts, on avait pris d’assaut les petites tables du buffet, des hommes buvaient de la bière, des femmes se faisaient servir de la limonade gazeuse ; tandis que, devant la porte des messageries, à l’autre bout, des brancardiers maintenaient le passage libre, pour assurer le rapide transport des malades, qu’on allait amener. Et c’était, le long du large trottoir, une incessante promenade, un va-et-vient continu de pauvres gens effarés, de prêtres courant, se prodiguant, de messieurs en redingote, curieux et paisibles, tout un entassement de cohue, la plus mêlée, la plus bariolée qui se fût jamais coudoyée dans une gare.
À trois heures, le baron Suire se désespéra, plein d’inquiétude, parce que les chevaux manquaient, un grand arrivage inattendu de touristes ayant loué les voitures pour Barèges, Cauterets, Gavarnie. Enfin, il se précipita vers Berthaud et Gérard qui accouraient après avoir battu la ville, mais tout marchait à merveille, affirmaient-ils : ils avaient racolé les chevaux nécessaires, le transport des malades s’opérerait en d’excellentes conditions. Déjà, dans la cour, des équipes de brancardiers, avec leurs brancards et leurs petites voitures, guettaient les fourgons, les tapissières, les véhicules de toutes sortes, recrutés pour le déménagement de l’hôpital. Une réserve de matelas et de coussins s’entassait au pied d’un bec de gaz. Et, comme les premiers malades arrivaient, le baron Suire perdit de nouveau la tête, tandis que Berthaud et Gérard se hâtaient de gagner le quai d’embarquement. Ils surveillaient, ils donnaient des ordres, au milieu de la bousculade croissante.
Alors, sur ce quai, le père Fourcade qui se promenait le long du train, au bras du père Massias, s’arrêta, en voyant venir le docteur Bonamy.
« Ah ! docteur, je suis heureux... Le père Massias, qui va partir, me parlait encore à l’instant de la faveur extraordinaire dont la Sainte Vierge a comblé cette jeune fille si intéressante, Mlle Marie de Guersaint. Voilà des années qu’un miracle si éclatant n’avait eu lieu. C’est une insigne fortune pour nous tous, c’est une bénédiction qui doit féconder le fruit de nos efforts... Toute la chrétienté en sera illuminée, réconfortée, enrichie. »
Il rayonnait d’aise, et le docteur, immédiatement, exulta lui aussi, avec sa face rasée, aux gros traits paisibles, aux yeux las d’habitude.
« C’est prodigieux, prodigieux, mon révérend père ! J’écrirai une brochure, jamais guérison ne s’est produite par les voies surnaturelles d’une façon plus authentique...
Oh ! quel tapage cela va faire ! »
Puis, comme tous les trois s’étaient remis à marcher, il s’aperçut que le père Fourcade traînait la jambe davantage, en s’appuyant fortement au bras de son compagnon.
« Est-ce que votre accès de goutte s’est aggravé, mon révérend père ? demanda-t-il. Vous paraissez beaucoup souffrir.
- Oh ! ne m’en parlez pas, je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Est-ce ennuyeux, cette crise qui m’a pris, le jour de mon arrivée ici ? Elle aurait bien dû attendre... Mais il n’y a rien à faire, n’en parlons pas. Je suis trop content des résultats de cette année.
- Ah ! oui, oui ! dit à son tour le père Massias, d’une voix tremblante de ferveur, nous pouvons être fiers, nous pouvons nous en aller le cœur débordant d’enthousiasme et de reconnaissance. En dehors de cette jeune fille, que d’autres prodiges ! Les miracles ne se comptent plus, des sourdes et des muettes guéries, des faces rongées de plaies redevenues lisses comme la main, des phtisiques moribondes qui mangent, qui dansent, ressuscitées ! Ce n’est plus un train de malades, c’est un train de résurrection, un train de gloire que j’emmène avec moi ! »
Il avait cessé de voir les malades autour de lui, il s’en allait en plein triomphe divin, dans l’aveuglement de sa foi. Et tous les trois continuèrent leur lente promenade, le long des wagons dont les compartiments commençaient à se remplir, souriant aux pèlerins qui les saluaient, s’arrêtant de nouveau parfois pour dire une bonne parole à quelque triste femme qui passait, pâle et grelottante, sur un brancard. Ils déclaraient qu’elle avait bien meilleure mine, qu’elle s’en tirerait sûrement.
Mais le chef de gare, très affairé, passa, en criant d’une voix aiguë :
« N’encombrez pas le quai ! N’encombrez pas le quai ! »
Puis, comme Berthaud lui faisait observer qu’il fallait pourtant poser les brancards, avant de monter les malades, il se fâcha.
« Voyons, est-ce raisonnable ? Regardez, là-bas, la petite voiture qui est restée en travers de cette voie... J’attends dans quelques minutes le train de Toulouse. Voulez-vous donc qu’on vous écrase votre monde ? »
Et il repartit en courant, pour poster des hommes d’équipe, qui écarteraient des voies le troupeau effaré des pèlerins, piétinant au hasard. Beaucoup, des vieux, des simples, ne reconnaissaient même pas la couleur de leur train ; et c’était pourquoi tous portaient au cou une carte de couleur appareillée, afin qu’on les dirigeât, qu’on les embarquât, comme du bétail marqué et parqué. Mais quelle alerte continue, ces quatorze départs de trains supplémentaires, sans que la circulation des trains habituels s’arrêtât !
Pierre, sa valise à la main, arriva, eut déjà de la peine à gagner le quai. Il était seul, Marie avait témoigné l’ardent désir de s’agenouiller une fois encore à la Grotte, pour que, jusqu’aux minutes dernières, son âme brûlât de reconnaissance, devant la Sainte Vierge ; et il avait laissé M. de Guersaint l’y conduire, pendant que lui réglait à l’hôtel. D’ailleurs, il leur avait fait promettre de prendre ensuite une voiture, ils allaient être sûrement là avant un quart d’heure. En les attendant, sa première idée fut de chercher leur wagon et de s’y débarrasser de sa valise. Mais, ce n’était pas une besogne facile, il ne le reconnut enfin qu’à la pancarte qui s’y balançait depuis trois jours, sous le soleil et les orages, un carré de papier fort, portant les noms de Mme de Jonquière, de sœur Hyacinthe et de sœur Claire des Anges.
C’était bien lui : il revoyait en souvenir les compartiments pleins de ses compagnons de route ; des coussins marquaient déjà le coin de M. Sabathier ; et il retrouvait même, sur la banquette où Marie avait tant souffert, une entaille laissée dans le bois par une ferrure du chariot. Puis, lorsqu’il eut posé sa valise à sa place, il resta sur le quai, patientant, regardant, un peu surpris de ne pas apercevoir le docteur Chassaigne, qui lui avait promis de venir l’embrasser, au départ.
Maintenant que Marie était debout, Pierre avait abandonné ses bretelles de brancardier, et il ne portait plus sur sa soutane que la croix rouge des pèlerins. Cette gare, entrevue seulement sous le petit jour livide, dans l’angoisse du terrible matin de l’arrivée, le surprenait par ses vastes trottoirs, ses larges dégagements, sa gaieté claire. On ne voyait pas les montagnes ; mais, de l’autre côté, en face des salles d’attente, montaient des coteaux verdoyants, d’un charme délicieux. Et, cet après-midi-là, le temps était d’une infinie douceur, un fin duvet de nuages avait voilé le soleil, dans un ciel d’une blancheur de lait, d’où ne tombait qu’une grande lumière diffuse, comme une poussière nacrée de perles. Un temps de demoiselle, ainsi que disent les bonnes gens.
Trois heures venaient de sonner, et Pierre regardait la grande horloge, lorsqu’il vit arriver Mme Désagneaux et Mme Volmar, que suivaient Mme de Jonquière et sa fille. Ces dames, qu’un landau amenait de l’hôpital, cherchèrent, elles aussi, leur wagon tout de suite. Ce fut Raymonde qui reconnut le compartiment de première classe, dans lequel elle était venue.
« Maman, maman ! par ici, le voilà !...
Reste un peu avec nous, tu as le temps d’aller t’installer avec tes malades, puisqu’ils ne sont pas là encore. »
Et Pierre, alors, se retrouva en face de Mme Volmar. Leurs regards se rencontrèrent. Mais il ne la reconnaissait pas, elle eut à peine un léger battement de cils. C’était de nouveau la femme vêtue de noir, lente, indolente, d’une modestie effacée heureuse de disparaître. Le brasier de ses larges yeux était mort, se ravivant par instants d’une étincelle sous leur voile d’indifférence, une moire d’ombre qui semblait les éteindre.
« Oh ! une migraine atroce ! répétait-elle à Mme Désagneaux. Vous voyez, je n’ai pas encore ma pauvre tête à moi... C’est le voyage qui me donne ça. Tous les ans, je suis sûre de mon affaire. »
Plus vive, plus rose, plus ébouriffée que jamais, l’autre s’agitait.
« Ma chère, pour le moment, j’en ai autant à votre service. Oui, ça m’a prise ce matin, une névralgie à tout casser... Seulement... »
Elle se pencha, poursuivit à voix basse :
« Seulement, je crois que ça y est. Oui ! ce bébé, que je désire tant, qui ne veut pas pousser... J’ai supplié la Sainte Vierge, et j’ai été malade, oh ! malade, à mon réveil ! Enfin, tous les signes !... Voyez-vous la tête de mon mari, qui m’attend à Trouville ! Sera-t-il heureux ! »
Très sérieuse, Mme Volmar écoutait. Puis, de son air tranquille :
« Eh bien ! moi, ma chère, je connais une personne qui ne voulait plus avoir d’enfants... Elle est venue ici, elle n’en a plus fait. »
Mais Gérard et Berthaud, ayant aperçu ces dames, se hâtèrent d’accourir.
Le matin, à l’hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, les deux hommes s’étaient présentés, et Mme de Jonquière les avait reçus dans un petit bureau, voisin de la lingerie. Là, très correctement, en s’excusant avec une bonhomie souriante de cette démarche un peu bousculée, Berthaud avait demandé la main de Mlle Raymonde pour son cousin Gérard. Tout de suite, on s’était senti à l’aise, la mère avait eu un attendrissement, en disant que Lourdes porterait bonheur au jeune ménage. De sorte que le mariage se trouva ainsi conclu en quelques paroles, au milieu de la satisfaction générale. Même on prit rendez-vous, le 15 septembre, au château de Berneville, près de Caen, une propriété de l’oncle, le diplomate, que Berthaud connaissait et chez lequel il promit de mener Gérard. Puis, Raymonde, appelée, avait rougi de plaisir, en mettant ses deux petites mains dans celles de son fiancé.
Ce dernier s’empressait, demandait à la jeune fille :
« Voulez-vous des oreillers pour la nuit ? Ne vous gênez pas, je puis vous en donner, ainsi qu’à ces dames qui vous accompagnent. »
Raymonde refusa gaiement.
« Non, non ! nous ne sommes pas si douillettes. Il faut réserver ça aux pauvres malades. »
D’ailleurs, ces dames parlaient toutes à la fois. Mme de Joncquière déclarait qu’elle était si fatiguée, si fatiguée, qu’elle ne se sentait plus vivre ; et elle se montrait pourtant bien heureuse, ses regards riaient en couvant sa fille et le jeune homme, pendant qu’ils causaient ensemble. Mais Berthaud ne pouvait rester là, son service le réclamait, ainsi que Gérard. Tous deux prirent congé, après avoir rappelé le rendez-vous.
N’est-ce pas, le 15 septembre, au château de Berneville ? Oui, oui, c’était chose entendue ! Et il y eut encore des rires, des poignées de main, tandis que les yeux, des yeux de caresse et de ravissement, achevaient ce qu’on n’osait dire tout haut, au milieu de cette foule.
« Comment ! s’écria la petite Mme Désagneaux, vous allez le 15 à Berneville. Mais si nous restons à Trouville jusqu’au 20, comme mon mari le désire, nous irons vous voir ! »
Et elle se tourna vers Mme Volmar, silencieuse.
« Venez donc aussi, vous. Ce serait si drôle de se retrouver toutes là-bas ! »
La jeune femme eut un geste lent, en répondant de son air d’indifférence lasse :
« Oh ! moi, c’est fini, le plaisir. Je rentre. »
Ses yeux, de nouveau, se rencontrèrent avec ceux de Pierre, qui était resté près de ces dames ; et il crut la voir se troubler une seconde, tandis qu’une expression d’indicible souffrance passait sur sa face morte.
Les sœurs de l’Assomption arrivaient, ces dames les rejoignirent devant le fourgon de la cantine. Ferrand, venu en voiture avec les religieuses, y monta d’abord, puis aida sœur Saint-François à franchir le haut marchepied ; et il resta debout, au seuil de ce fourgon, transformé en cuisine, où se trouvaient les provisions pour le voyage, du pain, du bouillon, du lait, du chocolat ; pendant que sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, demeurées sur le trottoir, lui passaient sa petite pharmacie, ainsi que d’autres paquets, de menus bagages.
« Vous avez bien tout ? lui demanda sœur Hyacinthe.
Bon ! maintenant, vous n’avez qu’à vous coucher dans votre coin et à dormir, puisque vous vous plaignez qu’on ne vous utilise pas. »
Ferrand se mit à rire doucement.
« Ma sœur je vais aider sœur Saint-François... J’allumerai le fourneau à pétrole, je laverai les tasses, je porterai les portions aux heures d’arrêt, marquées sur le tableau qui est là... Et, tout de même, si vous avez besoin de médecin, vous viendrez me chercher. »
Sœur Hyacinthe s’était aussi mise à rire.
« Mais nous n’avons plus besoin de médecin, puisque toutes nos malades sont guéries ! »
Et, les yeux dans les siens, de son air calme et fraternel :
« Adieu, monsieur Ferrand. »
Il sourit encore, tandis qu’une émotion infinie mouillait ses yeux. Le son troublé de sa voix dit l’inoubliable voyage, la joie de l’avoir revue, le souvenir d’éternelle et divine tendresse qu’il emportait.
« Adieu, ma sœur. »
Mme de Jonquière parlait d’aller à son wagon avec sœur Claire des Anges et sœur Hyacinthe. Mais celle-ci lui assura que rien ne pressait, puisqu’on amenait à peine les malades. Elle la quitta, emmena l’autre sœur, promit de veiller à tout ; et même elle voulut absolument la débarrasser de son petit sac, en lui disant qu’elle le retrouverait à sa place. De sorte que ces dames continuèrent à se promener, à causer gaiement entre elles, sur le large trottoir où il faisait si doux.
Cependant, Pierre, qui, les yeux sur la grande horloge, regardait marcher les minutes, commençait à être surpris de ne pas voir Marie arriver avec son père.
Pourvu que M. de Guersaint ne se perdît pas en route ! Et il guettait, lorsqu’il aperçut M. Vigneron exaspéré, poussant furieusement devant lui sa femme et le petit Gustave.
« Oh ! monsieur l’abbé, je vous en prie, dites-moi où est notre wagon, aidez-moi à y fourrer mes bagages et cet enfant... Je perds la tête, ils m’ont jeté hors de mon caractère... »
Puis, devant le compartiment de seconde classe, il éclata, saisissant les mains du prêtre, au moment où celui-ci allait monter le petit malade.
« Vous imaginez-vous cela ! ils veulent que je parte, ils m’ont répondu que, si j’attendais à demain, mon billet de retour ne serait plus valable... J’ai eu beau leur conter l’accident. N’est-ce pas ? ce n’est déjà pas si drôle de rester avec cette morte, pour la veiller, la mettre en bière, l’emmener demain, dans les délais voulus... Eh bien ! ils prétendent que ça ne les regarde pas, qu’ils font déjà d’assez grosses réductions sur les billets de pèlerinage, sans entrer dans les histoires des gens qui meurent. »
Mme Vigneron, tremblante, l’écoutait, pendant que Gustave, oublié, chancelant de fatigue sur sa béquille, levait sa pauvre face d’agonisant curieux.
« Enfin, je le leur ai crié sur tous les tons, il y a cas de force majeure... Que veulent-ils que je fasse de ce corps ? Je ne puis pas le prendre sous mon bras et le leur apporter aujourd’hui comme bagage. Je suis donc bien forcé de rester... Non ! ce qu’il y a des gens bêtes et méchants !
- Est-ce que vous avez parlé au chef de gare ? demanda Pierre.
- Ah ! oui le chef de gare ! Il est par là, dans la bousculade.
On n’a jamais pu me le trouver. Comment voulez-vous que les choses se fassent proprement, au milieu d’une pétaudière pareille ?... Mais il faut que je le déterre, il faut que je lui dise ma façon de penser ! »
Et, avisant sa femme figée, immobile :
« Qu’est-ce que tu fais là ? Monte donc, pour qu’on te passe les bagages et le petit. »
Alors, ce fut un engouffrement, il la poussa, il lui jeta des paquets, pendant que le prêtre soulevait Gustave dans ses bras. Le pauvre être, d’une légèreté d’oiseau, semblait avoir maigri encore, dévoré de plaies, si douloureux, qu’il eut un faible cri.  
« Oh ! mon mignon ! est-ce que je t’ai fait du mal ?
- Non, non ! monsieur l’abbé, on m’a remué beaucoup, je suis très fatigué, ce soir. »
Il souriait, de son air fin et si triste. Il s’enfonça dans son coin, ferma les yeux, achevé par ce mortel voyage.
« Vous comprenez, reprit M. Vigneron, ça ne m’amuse guère de me morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer à Paris sans moi. Il le faut bien, la vie n’est plus tenable à l’hôtel ; et, d’ailleurs, me voyez-vous forcé de repayer trois places ; s’ils ne veulent pas entendre raison... Avec ça, ma femme n’a pas beaucoup de tête. Jamais elle ne saura se débrouiller. »
Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla Mme Vigneron des observations les plus minutieuses, et ce qu’elle devait faire pendant le voyage, et de quelle façon elle rentrerait dans leur appartement, et comment elle soignerait Gustave, s’il avait une crise. Docile, un peu effarée, elle répondait à chaque phrase :
« Oui, oui, mon ami...
Sans doute, mon ami... »
Mais il fut repris d’une brusque colère.
« Définitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour ? Je veux le savoir pourtant... Il faut qu’on me le trouve, ce chef de gare ! »
Il se lançait de nouveau parmi la foule, lorsqu’il aperçut, sur le quai, restée à terre, la béquille de Gustave. Ce fut un désastre, qui lui fit lever les bras au ciel, pour prendre Dieu à témoin que jamais il ne sortirait de tant de complications. Et il la jeta à sa femme, il s’éloigna, éperdu, en criant :
« Tiens ! tu oublies tout ! »
Maintenant, les malades affluaient et, ainsi qu’à l’arrivé dans la bousculade, c’était un charriage sans fin, le long des trottoir, au travers des voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes les difformités défilaient une fois encore, sans que la gravité ni le nombre en parussent moindres, comme si les quelques guérisons fussent l’humble clarté inappréciable au milieu du deuil immense. On les remportait tels qu’on les avait apportés. Les petites voitures, chargées de vieilles femmes impotentes, avec leurs cabas à leurs pieds, sonnaient sur les rails. Les brancards, où gisaient des corps ballonnés, des faces pâles aux yeux luisants, se balançaient, parmi les poussées de la cohue. C’était une hâte folle, sans raison, une confusion inexprimable, des demandes, des appels, des courses brusques, le tournoiement sur place d’un troupeau qui ne trouve plus la porte de la bergerie. Et les brancardiers finissaient par perdre la tête, ne sachant quel chemin suivre, devant les cris d’alerte des hommes d’équipe, qui, chaque fois, épouvantaient les gens, les égaraient d’angoisse.
« Attention ! attention, là-bas !...
Dépêchez-vous donc ! Non, non, ne traversez plus !... Le train de Toulouse ! Le train de Toulouse ! »
Pierre, revenu sur ses pas, aperçut encore ces dames Mme de Jonquière et les autres, qui continuaient à causer gaiement. Près d’elles, il écouta Berthaud que le père Fourcade avait arrêté, pour le féliciter du bon ordre, pendant tout le pèlerinage. L’ancien magistrat s’inclinait, flatté.
« N’est-ce pas ? mon révérend père, c’est une leçon donnée à leur République. On se tue, à Paris, quand des foules pareilles célèbrent quelque date sanglante de leur exécrable histoire... Qu’ils viennent donc ici s’instruire ! »
La pensée d’être désagréable au gouvernement qui l’avait forcé de se démettre le ravissait. Il n’était jamais si heureux, à Lourdes, qu’au milieu des grandes affluences de fidèles, lorsque des femmes manquaient d’être écrasées. Pourtant, il ne paraissait pas satisfait du résultat de la propagande politique qu’il y venait faire chaque année, pendant trois jours. Des impatiences le prenaient, ça ne marchait pas assez vite. Quand donc Notre-Dame de Lourdes ramènerait-elle la monarchie ?
« Voyez-vous, mon révérend père, l’unique moyen, le vrai triomphe, ce serait d’amener ici en masse les ouvriers des villes. Moi, je ne vais plus songer, je ne vais plus m’employer qu’à cela. Ah ! si l’on pouvait créer une démocratie catholique ! »
Le père Fourcade était devenu très grave. Ses beaux yeux d’intelligence s’emplirent de rêve, se perdirent au loin. Que de fois il avait donné pour but à ses efforts la création de ce nouveau peuple ! Mais n’y fallait-il pas le souffle d’un autre Messie ?
« Oui, oui, murmura-t-il, une démocratie catholique, ah ! l’histoire de l’humanité recommencerait ! »
Le père Massias l’interrompit passionnément, en disant que toutes les nations de la terre finiraient par venir ; tandis que le docteur Bonamy, qui sentait poindre déjà un léger refroidissement dans la ferveur des pèlerins, hochait la tête, était d’avis que les fidèles de la Grotte devaient redoubler de zèle. Lui, mettait surtout le succès dans la plus grande publicité possible, donnée aux miracles. Et il affectait de rayonner, il riait complaisamment, en montrant le défilé tumultueux des malades.
« Voyez-les donc ! Est-ce qu’ils ne partent pas avec une mine meilleure ? Beaucoup n’ont pas l’air guéri, qui emportent le germe de la guérison, soyez-en sûrs !... Ah ! les braves gens ! Ils font plus que nous tous pour la gloire de Notre-Dame de Lourdes. »
Mais il dut se taire. Mme Dieulafay passait devant eux, dans sa caisse capitonnée de soie. Et on la déposa devant la portière du wagon de première classe, où une femme de chambre, déjà, rangeait les bagages. Une pitié serrait les cœurs, la misérable femme ne paraissait pas s’être éveillée de son anéantissement pendant les trois jours vécus à Lourdes. Telle qu’ils l’avaient descendue au milieu de son luxe, le matin de l’arrivée, telle les brancardiers allaient la remonter, vêtue de dentelle, couverte de bijoux, avec sa face morte et imbécile de momie, qui se liquéfiait ; et on aurait dit même qu’elle s’était réduite encore, qu’on la remportait diminuée, de plus en plus rapetissée à la taille d’une enfant, dans cet horrible mal qui, après avoir détruit les os, achevait de fondre la guenille molle des muscles. Son mari et sa sœur inconsolables, les yeux rougis, écrasés par la perte de leur dernier espoir, la suivaient avec l’abbé Judaine, comme on suit un corps au cimetière.
« Non, non ! pas tout de suite ! dit le prêtre aux porteurs, en les empêchant de la monter.
Elle a le temps de rouler là-dedans. Qu’elle garde au moins sur elle la douceur de ce beau ciel, jusqu’à la dernière minute ! »
Puis, voyant Pierre près de lui, il l’emmena à quelques pas, reprit, la voix brisée de chagrin :
« Ah ! je suis navré... Ce matin encore, j’espérais. Je l’ai fait porter à la Grotte, j’ai dit ma messe pour elle, je suis revenu prier jusqu’à onze heures. Et rien, la Sainte Vierge ne m’a pas entendu... Moi qu’elle a guéri, moi un pauvre vieil homme inutile, je n’ai pu obtenir d’elle la guérison de cette femme si belle, si jeune, si riche, dont la vie devrait être une continuelle fête !... Certes, la Sainte Vierge sait mieux que nous autres ce qu’elle doit faire, et je m’incline, je bénis son nom. Mais, en vérité, mon âme est pleine d’une tristesse affreuse. »
Il ne disait pas tout, il n’avouait pas la pensée qui le bouleversait ainsi, dans sa simplicité de brave homme enfant, que jamais n’avaient visité la passion ni le doute. C’était que ces pauvres gens qui pleuraient, le mari, la sœur, avaient trop de millions ; c’était qu’ils avaient apporté de trop beaux cadeaux, qu’ils avaient donné trop d’argent à la Basilique. On n’achète pas le miracle, les richesses de ce monde nuisent plutôt, devant Dieu. Sûrement, la Sainte Vierge n’était restée sourde pour eux, ne leur avait montré un cœur froid et sévère, que pour mieux écouter la voix faible des misérables venus à elle les mains vides, riches de leur seul amour, les comblant ceux-là de sa grâce, les inondant de sa tendresse brûlante de Mère divine. Et ces pauvres riches inexaucés, cette sœur, ce mari si malheureux près du triste corps qu’ils remportaient, ils se sentaient eux-mêmes des parias, au milieu de la foule des humbles consolés ou guéris, ils semblaient embarrassés de leur luxe, ils se reculaient, pris de gêne et de malaise, avec la honte de voir que Notre-Dame de Lourdes avait soulagé des mendiantes, tandis qu’elle était restée dédaigneuse, sans un regard, pour la belle et puissante dame, agonisant dans ses dentelles.
Pierre eut l’idée brusque qu’il avait pu ne pas voir M. de Guersaint et Marie arriver, et, que peut-être ils étaient déjà au wagon. Il y retourna, il n’y aperçut toujours que sa valise, sur la banquette. Sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges commençaient à s’y installer, en attendant leurs malades ; et, comme Gérard amenait M. Sabathier dans une petite voiture, Pierre donna un coup de main pour le monter, rude besogne qui les mit en nage. L’ancien professeur, l’air abattu, très calme et résigné pourtant, se tassa aussitôt, reprit possession de son coin.
« Merci, messieurs... Enfin, ça y est, ce n’est pas malheureux ! Maintenant, on n’aura plus qu’à me déballer, à Paris. »
Mme Sabathier, après lui avoir enveloppé les jambes dans une couverture, redescendit, resta debout près de la portière ouverte du wagon. Et elle causait avec Pierre, lorsqu’elle s’interrompit pour dire :
« Tiens ! voilà Mme Maze qui vient reprendre sa place... Elle m’a fait des confidences, l’autre jour. Une petite femme bien malheureuse ! »
Obligeamment, elle l’interpella, lui offrit de veiller sur ses affaires. Mais la nouvelle venue se récriait, riait, s’agitait d’un air fou.
« Non, non ! je ne pars pas.
- Comment ! vous ne partez pas ?
- Non, non ! je ne pars pas... C’est-à-dire, je pars, mais pas avec vous, pas avec vous ! »
Et elle était si extraordinaire, si ensoleillée, que tous les deux avaient peine à la reconnaître.
Son visage de blonde fanée avant l’âge rayonnait, elle semblait rajeunie de dix ans, tout à coup tirée de l’infinie tristesse de son abandon.
Elle eut un cri une joie qui débordait.
« Je pars avec lui... Oui, il est venu me chercher, il m’emmène... Oui, oui, nous partons à Luchon, ensemble, ensemble ! »
Puis, indiquant d’un regard extasié un gros garçon brun, l’air gai, la lèvre en fleur, en train d’acheter des journaux :
« Tenez ! le voilà, mon mari, ce bel homme qui rit là-bas avec la marchande... Il est tombé chez moi, ce matin, et il m’enlève, nous prenons le train de Toulouse, dans deux minutes... Ah ! chère madame, vous à qui j’ai dit mes peines, vous comprenez mon bonheur, n’est-ce pas ? »
Mais elle ne pouvait se taire, elle reparla de l’affreuse lettre qu’elle avait reçue le dimanche, une lettre où il lui signifiait que, si elle profitait de son séjour à Lourdes, pour le relancer à Luchon, il lui refuserait sa porte. Un homme épousé par amour ! Un homme qui la négligeait depuis dix ans, qui profitait de ses continuels déplacements de voyageur de commerce pour promener des créatures d’un bout de la France à l’autre ! Cette fois, c’était fini, elle avait demandé au Ciel de la faire mourir ; car elle n’ignorait pas que l’infidèle était en ce moment même à Luchon avec deux dames, les deux sœurs, ses maîtresses. Et que s’était-il donc passé mon Dieu ? Un coup de foudre, certainement ! Les deux dames avaient dû recevoir un avertissement d’En-haut, la brusque conscience de leur péché, un rêve peut-être où elles s’étaient vues en enfer. Sans explication, un soir, elles s’étaient sauvées de l’hôtel, elles l’avaient planté là ; tandis que lui, qui ne pouvait vivre seul, s’était senti puni à un tel point, qu’il avait eu l’idée soudaine d’aller chercher sa femme, pour la ramener, la garder huit jours.
Il ne le disait pas, mais la grâce l’avait sûrement frappé, elle le trouvait trop gentil pour ne pas croire à un vrai commencement de conversion.
« Ah ! quelle reconnaissance j’ai à la Sainte Vierge ! Continua-t-elle. Elle seule a dû agir, et je l’ai bien compris, hier soir. Il m’a semblé qu’elle me faisait un petit signe, juste au moment où mon mari prenait la décision de venir me chercher. Je lui ai demandé l’heure exacte, ça concorde parfaitement... Voyez-vous, il n’y a pas eu de plus grand miracle, les autres me font sourire, ces jambes remises, ces plaies disparues. Ah ! que Notre-Dame de Lourdes soit bénie, elle qui a guéri mon cœur ! »
Le gros garçon brun se retournait, et elle s’élança pour le rejoindre, elle en oublia de faire ses adieux. Cette aubaine inespérée d’amour, ce regain tardif de lune de miel, toute une semaine passée à Luchon avec l’homme tant regretté, la rendait réellement folle de joie. Lui, bon prince, après l’avoir reprise dans une heure de dépit et de solitude, finissait par s’attendrir, amusé de l’aventure, en la trouvant beaucoup mieux qu’il n’aurait cru.
À ce moment, dans le flot croissant des malades qu’on apportait, le train de Toulouse arriva enfin. Ce fut un redoublement de tumulte, une confusion extraordinaire. Des sonneries tintaient, des signaux manœuvraient. On vit le chef de gare qui accourait, qui criait de tous ses poumons :
« Attention là-bas !... Déblayez donc la voie ! »
Et il fallut qu’un employé se précipitât pour pousser hors des rails une petite voiture oubliée là, avec une vieille femme dedans. Une bande effarée de pèlerins traversa encore, à trente mètres de la locomotive, qui s’avançait, lente, grondante, fumante.
D’autres, perdant la tête, allaient retourner sous les roues, si les hommes d’équipe ne les avaient saisis brutalement par les épaules. Enfin, le train s’arrêta, sans avoir écrasé personne, au milieu des matelas, des oreillers, des coussins qui traînaient, des groupes ahuris qui continuaient à tournoyer. Et les portières s’ouvrirent, un flot de voyageurs descendit, tandis qu’un autre flot montait, dans un double courant contraire, d’une obstination qui acheva de mettre le tumulte à son comble. Aux fenêtres des portières fermées, des têtes avaient paru, d’abord curieuses, puis frappées de stupeur devant l’étonnant spectacle, deux têtes de jeunes filles surtout, adorablement jolies, dont les grands yeux candides finirent par exprimer la plus douloureuse pitié.
Mais Mme Maze était montée dans un wagon, suivie de son mari, si heureuse, si légère, qu’elle avait vingt ans, comme au soir déjà lointain de son voyage de noces. Et les portières furent refermées, la locomotive lâcha un grand coup de sifflet, puis s’ébranla, repartit lentement, lourdement, parmi la cohue qui, derrière le train, reflua sur les voies en un dégorgement d’écluse lâchée, de nouveau envahissante.
« Barrez donc le quai ! criait le chef de gare à ses hommes. Et veillez, quand on amènera la machine ! »
Au milieu de cette alerte, les pèlerins et les malades en retard venaient d’arriver. La Grivotte passa, avec ses yeux de fièvre, son excitation dansante, suivie d’Élise Rouquet et de Sophie Couteau, très gaies, essoufflées d’avoir couru. Toutes trois se hâtèrent de gagner le wagon, où sœur Hyacinthe les gronda. Elles avaient failli rester à la Grotte, où parfois des pèlerins s’oubliaient, ne pouvant s’en arracher, implorant, remerciant encore la Sainte Vierge, lorsque le train les attendait à la gare.
Tout d’un coup, Pierre, inquiet lui aussi, ne sachant plus que penser, aperçut M. de Guersaint et Marie, tranquillement arrêtés sous la marquise, en train de causer avec l’abbé Judaine. Il courut les rejoindre, il dit son impatience.
« Qu’avez-vous donc fait ? Je commençais à perdre espoir.
- Comment, ce que nous avons fait ? répondit M. de Guersaint étonné, l’air paisible. Mais nous étions à la Grotte, vous le savez bien... Un prêtre se trouvait là, qui prêchait d’une façon remarquable. Nous y serions encore, si je ne m’étais pas rappelé que nous partions... Et nous avons même pris une voiture, comme nous vous l’avions promis... »
Il s’interrompit, pour regarder la grande horloge.
« Rien ne presse, que diable ! Le train ne partira pas avant un quart d’heure. »
C’était vrai, et Marie eut un sourire de joie divine.
« Oh ! Pierre, si vous saviez quel bonheur j’emporte de cette dernière visite à la Sainte Vierge ! Je l’ai vue qui me souriait, je l’ai sentie qui me donnait la force de vivre... Vraiment, ce sont des adieux délicieux, et il ne faut pas nous gronder, Pierre ! »
Lui-même s’était mis à sourire un peu gêné de son énervement anxieux. Avait-il donc un si vif désir d’être loin de Lourdes ? Craignait-il que Marie gardée par la Grotte, ne revînt plus ? Maintenant qu’elle était là, il s’étonnait, il se sentait très calme.  
Comme il leur conseillait pourtant d’aller s’installer dans le wagon, il reconnut le docteur Chassaigne, qui accourait vers eux.
« Ah ! mon bon docteur, je vous attendais. Cela m’aurait fait un si gros chagrin, de ne pas vous embrasser avant de partir ! »
Mais le vieux médecin, tremblant d’émotion, l’interrompit.
« Oui, oui, je me suis attardé...
Il y a dix minutes, imaginez-vous, en arrivant ici je causais là-bas avec le Commandeur, vous savez cet original. Il ricanait de voir vos malades reprendre le train, comme il disait, pour rentrer mourir chez eux, ce qu’ils auraient dû commencer par faire. Et voilà, subitement, qu’il est tombé devant moi, foudroyé... C’était sa troisième attaque de paralysie, celle qu’il attendait...
- Oh ! mon Dieu ! murmura l’abbé Judaine qui avait entendu, il blasphémait, le Ciel l’a puni ! »
M. de Guersaint et Marie écoutaient très intéressés, très émus.
« Je l’ai fait porter là, sous un coin de hangar, continua le docteur. C’est bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d’heure sans doute... Alors, j’ai songé à un prêtre, je me suis hâté de courir... »
Et, se tournant :
« Monsieur le curé, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne peut pas laisser un chrétien s’en aller ainsi. Peut-être va-t-il s’attendrir, reconnaître son erreur, se réconcilier avec Dieu. »
Vivement, l’abbé Judaine le suivit ; et, derrière eux, M. de Guersaint emmena Marie et Pierre, se passionnant à l’idée de ce drame. Tous les cinq arrivèrent sous le hangar des messageries, à vingt pas de la foule, qui grondait, sans que personne soupçonnât qu’un homme était si voisin, en train d’agoniser.
Là, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d’avoine, le Commandeur gisait sur un matelas de l’Hospitalité, qu’on avait pris à la réserve. Il était vêtu de son éternelle redingote, la boutonnière garnie de son large ruban rouge ; et quelqu’un, ayant eu la précaution de ramasser sa canne à pomme d’argent, l’avait soigneusement posée près du matelas, par terre.
Tout de suite, l’abbé Judaine s’était penché.
« Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n’est-ce pas ? »
Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants, mais ils vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d’énergie obstinée. En frappant cette fois le côté droit, l’attaque devait avoir aboli la parole. Pourtant, il bégayait quelques mots, il parvint à faire comprendre qu’il voulait finir là, sans qu’on le bougeât, sans qu’on l’ennuyât davantage. N’ayant aucun parent à Lourdes, où personne ne savait rien de son passé ni de sa famille, y vivant depuis trois années de son petit emploi à la gare, l’air parfaitement heureux, il voyait enfin son ardent désir, son désir unique se réaliser, celui de s’en aller, de tomber à l’éternel sommeil, au néant réparateur. Et ses yeux, en effet, disaient toute sa grande joie.
« Avez-vous quelque vœu à exprimer ? reprit l’abbé Judaine. Ne pouvons-nous pas vous être utiles en quelque chose ? »
Non, non ! Ses yeux répondaient qu’il était bien, qu’il était content. Depuis trois années déjà, il ne s’était pas levé un matin, sans espérer qu’il coucherait le soir au cimetière. Quand le soleil brillait, il avait coutume de dire d’un air d’envie : « Ah ! quel beau jour pour partir ! » Et elle était la bien reçue, la mort qui venait le délivrer de cette exécrable existence.
Le docteur Chassaigne, amèrement, répéta tout bas au vieux prêtre, qui le suppliait de tenter quelque chose :
« Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné. »
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans, égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar.
Elle se traînait sur une canne, bancale et bossue, revenue à la taille d’une enfant, affligée de tous les maux de l’extrême vieillesse ; et elle emportait, pendu en sautoir, un bidon plein d’eau de Lourdes, pour prolonger cette vieillesse encore, dans l’effroyable état de ruine où elle était. Un instant, son imbécillité sénile s’effara. Elle regarda cet homme étendu, raidi, qui se mourait. Puis, une bonté d’aïeule reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de créature très vieille et très souffrante la fit s’approcher davantage. Et, de ses mains agitées d’un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le tendit à l’homme. Ce fut, pour l’abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration d’En-haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de Mme Dieulafay, et que la Sainte Vierge n’avait pas écouté, se sentit embrasé d’une foi nouvelle, convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait guéri. Il tomba sur les genoux, au bord du matelas.
« Ô mon frère, c’est Dieu qui vous envoie cette femme... Réconciliez-vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes allons implorer de toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra vous prouver sa puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous remettre debout, pour que vous passiez encore de longues années sur cette terre, à l’aimer et à le glorifier. »
Non, non ! Les yeux étincelants du Commandeur criaient non ! Lui être aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers tant de fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant le Ciel de les laisser vivre un mois, une année, dix années encore ! C’était si bon, c’était si simple de mourir tranquillement dans son lit ! On se tourne contre le mur, et l’on meurt.
« Buvez, ô mon frère, je vous en conjure...
C’est la vie que vous allez boire, la force, la santé ; et c’est aussi la joie de vivre... Buvez pour redevenir jeune, pour recommencer une existence pieuse ! Buvez pour chanter les louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et votre âme !... Elle me parle, votre résurrection est certaine. »
Non ! non ! Les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination croissante ; et il s’y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle. Le Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules devant leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle de monde ? Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires ! Et si, par hasard, leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et si, de force, ils lui en faisaient boire, ce serait terrible de revivre, de recommencer son temps de bagne, l’abomination que Lazare, l’élu pitoyable du grand miracle, avait soufferte deux fois ! Non, non ! Il ne voulait pas boire, il ne voulait pas tenter l’affreuse chance de la résurrection.
« Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les larmes, ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes ! »
Et l’on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d’une voix rauque :
« Non, non, non ! »
Il fallut que Pierre emmenât, remît dans son chemin la vieille pèlerine hébétée. Elle n’avait pas compris ce refus de l’eau qu’elle emportait comme un trésor inestimable, le cadeau même de l’éternité de Dieu aux pauvres gens qui ne veulent pas mourir.
Bancale, bossue, traînant sur sa canne le triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la foule piétinante, dévorée de la passion d’être, avide de grand air, de soleil et de bruit.
Marie et son père venaient de frémir devant cet appétit de la mort, cette faim goulue du néant, que montrait le Commandeur. Ah ! dormir, dormir sans rêve, dans l’infini des ténèbres, éternellement, rien ne pouvait être si doux au monde ! Ce n’était point l’espoir d’une autre vie meilleure, le désir d’être heureux enfin, dans un paradis d’égalité et de justice ; c’était le seul besoin de la nuit noire, du sommeil sans fin, la joie de ne plus être, à jamais. Et le docteur Chassaigne avait eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait qu’une pensée, la félicité de la minute où il partirait. Mais, par-delà cette existence, ses chères mortes, sa femme et sa fille l’attendaient au rendez-vous de la vie éternelle, et quel froid de glace, s’il s’était dit un seul moment qu’il ne les y retrouverait pas !
Péniblement, l’abbé Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le Commandeur fixait à présent ses yeux vifs sur Marie. Désolé de ses supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bonté de Dieu, qu’il repoussait.
« Vous la reconnaissez, n’est-ce pas ? Oui, c’est la jeune fille qui est arrivée samedi, si malade, paralysée des deux jambes. Et vous la voyez à cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le Ciel lui a fait grâce, la voilà qui renaît à sa jeunesse, à la longue vie qu’elle est née pour vivre... N’avez-vous aucun regret à la regarder ? La voudriez-vous donc morte aussi, cette enfant, et lui auriez-vous conseillé de ne pas boire ? »
Le Commandeur ne pouvait répondre ; mais ses yeux ne quittaient plus le jeune visage de Marie, où se lisait un si grand bonheur de la résurrection, une si vaste espérance aux lendemains sans nombre ; et des larmes parurent, grossirent sous ses paupières, roulèrent le long de ses joues déjà froides. Il pleurait certainement sur elle, il songeait à l’autre miracle qu’il avait souhaité pour elle, si elle guérissait, celui d’être heureuse. C’était l’attendrissement d’un vieil homme, connaissant la misère de ce monde, s’apitoyant sur toutes les douleurs qui attendaient cette créature. Ah ! la triste femme, que de fois peut-être regretterait-elle de n’être pas morte à ses vingt ans !
Puis, les yeux du Commandeur s’obscurcirent, comme si ces larmes de pitié dernière les avaient fondus. C’était la fin, le coma arrivait, l’intelligence s’en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.
Tout de suite, le docteur Chassaigne écarta Marie.
« Le train part, dépêchez-vous, dépêchez-vous ! »
En effet, une volée de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant chargé deux brancardiers de veiller le corps, qu’on enlèverait plus tard, quand le train ne serait plus là, voulut accompagner ses amis jusqu’à leur wagon.
Tous se hâtaient. L’abbé Judaine, désespéré, les avait rejoints, après avoir dit une courte prière pour le repos de cette âme révoltée. Mais, comme Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du quai, elle fut arrêtée encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la présentant au père Fourcade.
« Mon révérend père, voici Mlle de Guersaint, la jeune fille qui a été guérie si miraculeusement hier lundi. »
Le père eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa victoire la plus décisive.
« Je sais, je sais, j’étais là...
Ma chère fille, Dieu vous a bénie entre toutes, allez et faites adorer son nom. »
Puis, il félicita M. de Guersaint, dont l’orgueil paternel jouissait divinement. C’était l’ovation qui recommençait, ce concert de paroles tendres, de regards émerveillés, qui avaient suivi la jeune fille, le matin, au travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau, l’entouraient, à la dernière minute du départ. La cloche avait beau sonner encore, un cercle de pèlerins ravis s’était formé, il semblait qu’elle emportât dans sa personne la gloire du pèlerinage, le triomphe de la religion, désormais retentissant aux quatre coins de la terre.
Et Pierre, à ce moment, fut ému, en remarquant le groupe douloureux que formaient, près de là, M. Dieulafay et Mme Jousseur. Leurs regards s’étaient fixés sur Marie, ils s’étonnaient comme les autres de la résurrection extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu’ils avaient vue inerte, maigrie, la face terreuse. Pourquoi donc cette enfant ? Pourquoi pas la jeune femme, la chère femme qu’ils remportaient mourante ? Leur confusion, leur honte semblait avoir grandi ; et ils se reculaient, dans leur malaise de parias trop riches ; et ce fut un soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant à grand-peine monté Mme Dieulafay dans le compartiment de première classe, ils purent y disparaître à leur tour, en compagnie de l’abbé Judaine.
Mais déjà les employés criaient : « En voiture ! En voiture ! » Le père Massias, chargé de la direction pieuse du train, avait repris sa place, laissant sur le trottoir le père Fourcade, appuyé à l’épaule du docteur Bonamy. Vivement, Gérard et Berthaud saluèrent encore ces dames, pendant que Raymonde montait rejoindre Mme Désagneaux et Mme Volmar, installées dans leur coin ; et Mme de Jonquière, enfin, courut à son wagon, où elle arriva en même temps que les Guersaint.
On se bousculait, il y avait des cris, des courses effarées, d’un bout à l’autre du train interminable, auquel on venait d’attacher la locomotive, une machine toute en cuivre, luisante comme un astre.
Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui revenait au galop, lui cria :
« Il est valable ! Il est valable ! »
Très rouge, il montrait, il agitait son billet. Et il galopa jusqu’au compartiment où se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer la bonne nouvelle.
Quand Marie et son père furent installés, Pierre resta une minute encore sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l’embrassa paternellement. Il voulait lui faire promettre de revenir à Paris, de se reprendre un peu à l’existence. Mais le vieux médecin hochait la tête.
« Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me gardent. »
Il parlait de ses chères mortes. Puis, doucement, très attendri :
« Adieu !
- Pas adieu, mon bon docteur, au revoir !
- Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n’y a rien d’aussi bon que de mourir, mais pour revivre. »
Le baron Suire donnait l’ordre d’enlever les drapeaux blancs, en tête et en queue du train. Plus impérieux, les cris des employés continuaient : « En voiture ! En voiture ! » Et c’était la bousculade suprême, le flot des attardés s’affolant, arrivant en nage, hors d’haleine. Dans le wagon, Mme de Jonquière et sœur Hyacinthe comptaient leur monde. La Grivotte, Élise Rouquet, Sophie Couteau étaient bien là.
Mme Sabathier s’était assise à sa place, en face de son mari, qui, les yeux à demi clos, attendait patiemment le départ.
Mais une voix demanda :
« Et Mme Vincent, elle ne repart donc pas avec nous ? »
Sœur Hyacinthe, qui se penchait, échangeant encore un sourire avec Ferrand, debout au seuil du fourgon, s’écria :
« La voici ! »
Mme Vincent traversait les voies, accourait, la dernière, essoufflée, hagarde. Et, tout de suite, d’un coup d’œil involontaire, Pierre regarda ses bras. Ils étaient vides.
Toutes les portières se refermaient maintenant, claquaient les unes après les autres. Les wagons étaient pleins, il n’y avait plus que le signal à donner. Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de sifflet, d’une allégresse aiguë ; et, à cette minute, le soleil, voilé jusque-là, dissipa la nuée légère, fit resplendir le train, avec cette machine toute en or, qui semblait partir pour le paradis des légendes. C’était un départ d’une gaieté enfantine, divine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On avait beau les emporter tels qu’on les avait apportés, ils partaient soulagés, heureux pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur fraternité, ceux qui n’étaient pas guéris s’égayaient, triomphaient avec la guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d’hier leur était la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journées de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des oubliés demeurait aussi vive, dans la certitude que la Sainte Vierge les avait simplement remis à plus tard, pour le salut de leur âme.
En eux tous, chez tous ces misérables affamés de vie, brûlaient l’inextinguible amour, l’invincible espérance. Aussi était-ce, débordant des wagons pleins, un dernier éclat de joie, une turbulence d’extraordinaire bonheur, des rires, des cris. « À l’année prochaine ! Nous reviendrons, nous reviendrons ! » Et les petites sœurs de l’Assomption, si gaies, tapèrent dans leurs mains, et le chant de reconnaissance, le Magnificat, chanté par les huit cents pèlerins, s’éleva.
« Magnificat anima mea Dominum... »
Alors, le chef de gare, enfin rassuré, les bras ballants, fit donner le signal. De nouveau, la machine siffla, puis s’ébranla, roula dans l’éclatant soleil, comme dans une gloire. Sur le quai, le père Fourcade était resté, appuyé à l’épaule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de sa jambe, saluant quand même d’un sourire le départ de ses chers enfants ; tandis que Berthaud, Gérard, le baron Suire formaient un autre groupe, et que, près d’eux, le docteur Chassaigne et M. Vigneron agitaient leur mouchoir. Aux portières des wagons qui fuyaient, des têtes se penchaient joyeuses, des mouchoirs volaient aussi, dans le vent de la course. Mme Vigneron forçait le petit Gustave à montrer sa figure pâle. Longtemps, on put suivre la main potelée de Raymonde envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernière, à regarder Lourdes décroître parmi les verdures.
Triomphal, au travers de la campagne claire, le train disparut, resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.
« Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo. »