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Programme Télévision Dimanche

ACTE TROISIÈME - SCÈNE II

[Au château. Un salon.]
Entrent LA BARONNE et L'ABBÉ.
[LA BARONNE.
Dieu soit loué, ma fille est enfermée ! Je crois que j'en ferai une maladie.
L'ABBÉ.
Madame, s'il m'est permis de vous donner un conseil, je vous dirai que j'ai grandement peur. Je crois avoir vu en traversant la cour un homme en blouse et d'assez mauvaise mine, qui avait une lettre à la main.
LA BARONNE.
Le verrou est mis ; il n'y a rien à craindre. Aidez-moi un peu à ce bal ; je n'ai pas la force de m'en occuper.]
L'ABBÉ.
Dans une circonstance aussi grave, ne pourriez-vous retarder vos projets ?
LA BARONNE.
Êtes-vous fou ? Vous verrez que j'aurai fait venir tout le faubourg Saint-Germain de Paris, pour le remercier et le mettre à la porte ! Réfléchissez donc à ce que vous dites.
L'ABBÉ.
Je croyais qu'en telle occasion on aurait pu, sans blesser personne...
LA BARONNE.
Et au milieu de ça, je n'ai pas de bougies ! Voyez donc un peu si Dupré est là.
L'ABBÉ.
Je pense qu'il s'occupe des sirops.
LA BARONNE.
Vous avez raison : ces maudits sirops, voilà encore de quoi mourir. Il y a huit jours que j'ai écrit moi-même, et ils ne sont arrivés qu'il y a une heure.
Je vous demande si on va boire ça !
[L'ABBÉ.
Cet homme en blouse, madame la baronne, est quelque émissaire, n'en doutez pas. Il m'a semblé, autant que je me le rappelle, qu'une de vos femmes causait avec lui. Ce jeune homme d'hier est mauvaise tête, et il faut songer que la manière assez verte dont vous vous en êtes délivrée...
LA BARONNE.
Bah ! des Van Buck ? des marchands de toile ? qu'est-ce que vous voulez donc que ça fasse ? Quand ils crieraient, est-ce qu'ils ont voix ? Il faut que je démeuble le petit salon ; jamais je n'aurai de quoi asseoir mon monde.
L'ABBÉ.
Est-ce dans sa chambre, madame, que votre fille est enfermée ?
LA BARONNE.
Dix et dix font vingt ; les Raimbaut sont quatre ; vingt, trente. Qu'est-ce que vous dites, l'abbé ?
L'ABBÉ.
Je demande, madame la baronne, si c'est dans sa belle chambre jaune que mademoiselle Cécile est enfermée ?
LA BARONNE.
Non ; c'est là, dans la bibliothèque ; c'est encore mieux, je l'ai sous la main. Je ne sais ce qu'elle fait, ni si on l'habille, et voilà la migraine qui me prend.
L'ABBÉ.
Désirez-vous que je l'entretienne ?
LA BARONNE.
Je vous dis que le verrou est mis ; ce qui est fait est fait ; nous n'y pouvons rien.
L'ABBÉ.
Je pense que c'était sa femme de chambre qui causait avec ce lourdaud.
Veuillez me croire, je vous en supplie ; il s'agit là de quelque anguille sous roche qu'il importe de ne pas négliger.
LA BARONNE.
Décidément il faut que j'aille à l'office ; c'est la dernière fois que je reçois ici.
Elle sort.
L'ABBÉ, seul.
Il me semble que j'entends du bruit dans la pièce attenante à ce salon. Ne serait-ce point la jeune fille ? Hélas ! ceci est inconsidéré !]
CÉCILE, en dehors.
Monsieur l'abbé, voulez-vous m'ouvrir ?
L'ABBÉ.
Mademoiselle, je ne le puis sans autorisation préalable.
CÉCILE, de même.
La clef est là, sous le coussin de la causeuse ; vous n'avez qu'à la prendre, et vous m'ouvrirez.
L'ABBÉ, prenant la clef.
Vous avez raison, mademoiselle, la clef s'y trouve effectivement ; mais je ne puis m'en servir d'aucune façon, bien contrairement à mon vouloir.
CÉCILE, de même.
Ah, mon Dieu ! je me trouve mal !
L'ABBÉ.
Grand Dieu ! rappelez vos esprits. Je vais quérir madame la baronne. Est-il possible qu'un accident funeste vous ait frappée si subitement ? Au nom du ciel ! mademoiselle, répondez-moi, que ressentez-vous ?
CÉCILE, de même.
Je me trouve mal ! je me trouve mal !
L'ABBÉ.
Je ne puis laisser expirer ainsi une si charmante personne.
Ma foi ! je prends sur moi d'ouvrir ; on en dira ce qu'on voudra.
Il ouvre la porte.
CÉCILE.
Ma foi, l'abbé, je prends sur moi de m'en aller ; on en dira ce qu'on voudra.
Elle sort en courant.