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ACTE DEUXIÈME - SCÈNE II

[Le salon.]
LA BARONNE et L'ABBÉ, devant une table de jeu préparée.
LA BARONNE.
Vous direz ce que vous voudrez, c'est désolant de jouer avec un mort. Je déteste la campagne à cause de cela.
L'ABBÉ.
Mais où est donc M. Van Buck ? [est-ce qu'il n'est pas encore descendu ?]
LA BARONNE.
Je l'ai vu tout à l'heure dans le parc avec ce monsieur de la chaise, qui, par parenthèse, n'est guère poli de ne pas vouloir nous rester à dîner.
L'ABBÉ.
S'il a des affaires pressées...
LA BARONNE.
Bah ! des affaires, tout le monde en a. La belle excuse ! Si on ne pensait jamais qu'aux affaires, on ne serait jamais à rien. Tenez ! l'abbé, jouons au piquet ; je me sens d'une humeur massacrante.
L'ABBÉ, mêlant les cartes.
Il est certain que les jeunes gens du jour ne se piquent pas d'être polis.
LA BARONNE.
Polis ! je crois bien. Est-ce qu'ils s'en doutent ? et qu'est-ce que c'est que d'être poli ? Mon cocher est poli. De mon temps, l'abbé, on était galant.
L'ABBÉ.
C'était le bon, madame la baronne, et plût au ciel que j'y fusse né !
LA BARONNE.
J'aurais voulu voir que mon frère, qui était à Monsieur, tombât de carrosse à la porte d'un château, et qu'on l'y eût gardé à coucher.
Il aurait plutôt perdu sa fortune que de refuser de faire un quatrième. 6 Tenez ! ne parlons plus de ces choses-là. C'est à vous de prendre ; vous n'en laissez pas ?
L'ABBÉ.
Je n'ai pas un as ; voilà M. Van Buck.
Entre Van Buck.
LA BARONNE.
Continuons ; c'est à vous de parler.
VAN BUCK, bas à la baronne.
Madame, j'ai deux mots à vous dire qui sont de la dernière importance.
LA BARONNE.
Eh bien ! après le marqué.
L'ABBÉ.
Cinq cartes, valant quarante-cinq.
LA BARONNE.
Cela ne vaut pas.
A Van Buck.
Qu'est-ce donc ?
VAN BUCK.
Je vous supplie de m'accorder un moment ; je ne puis parler devant un tiers, et ce que j'ai à vous dire ne souffre aucun retard.
LA BARONNE, se levant.
Vous me faites peur ; de quoi s'agit-il ?
VAN BUCK.
Madame, c'est une grave affaire, et vous allez peut-être vous fâcher contre moi. La nécessité me force de manquer à une promesse que mon imprudence m'a fait accorder. Le jeune homme à qui vous avez donné l'hospitalité [cette nuit] est mon neveu.
LA BARONNE.
Ah bah ! quelle idée !
VAN BUCK.
Il désirait approcher de vous sans être connu ; je n'ai pas cru mal faire en me prêtant à une fantaisie qui, en pareil cas, n'est pas nouvelle.
LA BARONNE.
Ah, mon Dieu ! j'en ai vu bien d'autres !
VAN BUCK.
Mais je dois vous avertir qu'à l'heure qu'il est, il vient d'écrire à mademoiselle de Mantes, et dans les termes les moins retenus. Ni mes menaces, ni mes prières n'ont pu le dissuader de sa folie ; et un de vos gens, je le dis à regret, s'est chargé de remettre le billet à son adresse. Il s'agit d'une déclaration d'amour, et, je dois ajouter, des plus extravagantes.
LA BARONNE.
Vraiment ? eh bien ! ce n'est pas si mal. Il a de la tête, votre petit bonhomme.
VAN BUCK.
Jour de Dieu ! je vous en réponds ! ce n'est pas d'hier que j'en sais quelque chose. Enfin, madame, c'est à vous d'aviser aux moyens de détourner les suites de cette affaire. Vous êtes chez vous ; et, quant à moi, je vous avouerai que je suffoque et que les jambes vont me manquer. Ouf !
Il tombe dans une chaise.
LA BARONNE.
Ah ciel ! qu'est-ce que vous avez donc ? Vous êtes pâle comme un linge ! Vite ! racontez-moi tout ce qui s'est passé, et faites-moi confidence entière.
VAN BUCK.
Je vous ai tout dit ; je n'ai rien à ajouter.
LA BARONNE.
Ah bah ! ce n'est que ça ? Soyez donc sans crainte : si votre neveu a écrit à Cécile, la petite me montrera le billet.
VAN BUCK.
En êtes-vous sûre, baronne ? Cela est dangereux.
LA BARONNE.
Belle question ! Où en serions-nous si une fille ne montrait pas à sa mère une lettre qu'on lui écrit ?
VAN BUCK.
Hum ! je n'en mettrais pas ma main au feu.
LA BARONNE.
Qu'est-ce à dire, monsieur Van Buck ? Savez-vous à qui vous parlez ? Dans quel monde avez-vous vécu pour élever un pareil doute ? Je ne sais pas trop comme on fait aujourd'hui, ni de quel train va votre bourgeoisie ; mais, vertu de ma vie ! en voilà assez ; j'aperçois justement ma fille, et vous verrez qu'elle m'apporte sa lettre. Venez, l'abbé, continuons.
Elle se remet au jeu.—Entre Cécile, qui va à la fenêtre, prend son ouvrage et s'assoit à l'écart.
L'ABBÉ.
Quarante-cinq ne valent pas ?
LA BARONNE.
Non, vous n'avez rien ; quatorze d'as, six et quinze, c'est quatre-vingt-quinze. A vous de jouer.
L'ABBÉ.
Trèfle. Je crois que je suis capot.
VAN BUCK, bas à la baronne.
Je ne vois pas que mademoiselle Cécile vous fasse encore de confidence.
LA BARONNE, bas à Van Buck.
Vous ne savez ce que vous dites ; c'est l'abbé qui la gêne ; je suis sûre d'elle comme de moi. Je fais repic seulement. Cent, et dix-sept de reste. A vous à faire.
UN DOMESTIQUE, entrant.
Monsieur l'abbé, on vous demande ; c'est le sacristain et le bedeau du village.
L'ABBÉ.
Qu'est-ce qu'ils me veulent ? je suis occupé.
LA BARONNE.
Donnez vos cartes à Van Buck ; il jouera ce coup-ci pour vous.
L'abbé sort.
Van Buck prend sa place.
LA BARONNE.
C'est vous qui faites, et j'ai coupé. Vous êtes marqué, selon toute apparence. Qu'est-ce que vous avez donc dans les doigts ?
VAN BUCK, bas.
Je vous confesse que je ne suis pas tranquille : votre fille ne dit mot, et je ne vois pas mon neveu.
LA BARONNE.
Je vous dis que j'en réponds ; c'est vous qui la gênez ; je la vois d'ici qui me fait des signes.
VAN BUCK.
Vous croyez ? moi, je ne vois rien.
LA BARONNE.
Cécile, venez donc un peu ici ; vous vous tenez à une lieue.
Cécile approche son fauteuil.
Est-ce que vous n'avez rien à me dire, ma chère ?
CÉCILE.
Moi ? Non, maman.
LA BARONNE.
Ah bah ! Je n'ai que quatre cartes, Van Buck ; le point est à vous. J'ai trois valets.
VAN BUCK.
Voulez-vous que je vous laisse seules ?
LA BARONNE.
Non ; restez donc, ça ne fait rien. Cécile, tu peux parler devant monsieur.
CÉCILE.
Moi, maman ? Je n'ai rien de secret à dire.
LA BARONNE.
Vous n'avez pas à me parler ?
CÉCILE.
Non, maman.
LA BARONNE.
C'est inconcevable ; qu'est-ce que vous venez donc me conter, Van Buck ?
VAN BUCK.
Madame, j'ai dit la vérité.
LA BARONNE.
Ça ne se peut pas : Cécile n'a rien à me dire ; il est clair qu'elle n'a rien reçu.
VAN BUCK, se levant.
Eh morbleu ! je l'ai vu de mes yeux.
LA BARONNE, se levant aussi.
Ma fille, qu'est-ce que cela signifie ? levez-vous droite, et regardez-moi. Qu'est-ce que vous avez dans vos poches ?
CÉCILE, pleurant.
Mais, maman, ce n'est pas ma faute ; c'est ce monsieur qui m'a écrit.
LA BARONNE.
Voyons cela.
Cécile donne la lettre.
Je suis curieuse de lire de son style, à ce monsieur, comme vous l'appelez.
Elle lit.
«Mademoiselle, je meurs d'amour pour vous. Je vous ai vue l'hiver passé, et, vous sachant à la campagne, j'ai résolu de vous revoir ou de mourir. J'ai donné un louis à mon postillon...»
Ne voudrait-il pas qu'on le lui rendît ? Nous avons bien affaire de le savoir !
«à mon postillon, pour me verser devant votre porte. Je vous ai rencontrée deux fois ce matin, et je n'ai rien pu vous dire, tant votre présence m'a troublé ! Cependant la crainte de vous perdre, et l'obligation de quitter le château...»
J'aime beaucoup ça ! Qui est-ce qui le priait de partir ? C'est lui qui me refuse de rester à dîner.
«me déterminent à vous demander de m'accorder un rendez-vous.
Je sais que je n'ai aucun titre à votre confiance...»
La belle remarque, et faite à propos !
«mais l'amour peut tout excuser ; ce soir, à neuf heures, pendant le bal, je serai caché dans le bois ; tout le monde ici me croira parti, car je sortirai du château en voiture avant dîner, mais seulement pour faire quatre pas et descendre.»
Quatre pas ! quatre pas ! l'avenue est longue ; ne dirait-on pas qu'il n'y a qu'à enjamber ?
«et descendre. Si dans la soirée vous pouvez vous échapper, je vous attends ; sinon je me brûle la cervelle.»
Bien.
«... la cervelle. Je ne crois pas que votre mère...»
Ah ! que votre mère ? voyons un peu cela.
«fasse grande attention à vous. Elle a une tête de gir...»
Monsieur Van Buck, qu'est-ce que cela signifie ?
VAN BUCK.
Je n'ai pas entendu, madame.
LA BARONNE.
Lisez vous-même, et faites-moi le plaisir de dire à votre neveu qu'il sorte de ma maison tout à l'heure, et qu'il n'y mette jamais les pieds.
VAN BUCK.
Il y a girouette, c'est positif ; je ne m'en étais pas aperçu. Il m'avait cependant lu sa lettre avant que de la cacheter.
LA BARONNE.
Il vous avait lu cette lettre et vous l'avez laissé la donner à mes gens ! Allez ! vous êtes un vieux sot, et je ne vous reverrai de ma vie.
[Elle sort. On entend le bruit d'une voiture.]
[VAN BUCK.
Qu'est-ce que c'est ? mon neveu qui part sans moi ?
Eh ! comment veut-il que je m'en aille ? j'ai renvoyé mes chevaux. Il faut que je coure après lui.
Il sort en courant.
CÉCILE, seule.
C'est singulier ; pourquoi m'écrit-il, quand tout le monde veut bien qu'il m'épouse ?]
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.