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ACTE DEUXIÈME - SCÈNE PREMIÈRE

Le jardin du roi de Bavière.
Entrent ELSBETH ET SA GOUVERNANTE.
LA GOUVERNANTE.
Mes pauvres yeux en ont pleuré, pleuré un torrent du ciel.
ELSBETH.
Tu es si bonne ! Moi aussi j'aimais Saint-Jean ; il avait tant d'esprit ! Ce n'était point un bouffon ordinaire.
LA GOUVERNANTE.
Dire que le pauvre homme est allé là-haut la veille de vos fiançailles ! Lui qui ne parlait que de vous à dîner et à souper, tant que le jour durait. Un garçon si gai, si amusant, qu'il faisait aimer la laideur, et que les yeux le cherchaient toujours en dépit d'eux-mêmes !
ELSBETH.
Ne me parle pas de mon mariage ; c'est encore là un plus grand malheur.
LA GOUVERNANTE.
Ne savez-vous pas que le prince de Mantoue arrive aujourd'hui ? On dit que c'est un Amadis.
ELSBETH.
Que dis-tu là, ma chère ! Il est horrible et idiot, tout le monde le sait déjà ici.
LA GOUVERNANTE.
En vérité ? on m'avait dit que c'était un Amadis.
ELSBETH.
Je ne demandais pas un Amadis, ma chère ; mais cela est cruel, quelquefois, de n'être qu'une fille de roi. Mon père est le meilleur des hommes ; le mariage qu'il prépare assure la paix de son royaume ; il recevra en récompense la bénédiction d'un peuple ; mais moi, hélas ! j'aurai la sienne, et rien de plus.
LA GOUVERNANTE.
Comme vous parlez tristement !
ELSBETH.
Si je refusais le prince, la guerre serait bientôt recommencée ; quel malheur que ces traités de paix se signent toujours avec des larmes !
Je voudrais être une forte tête, et me résigner à épouser le premier venu, quand cela est nécessaire en politique. Être la mère d'un peuple, cela console les grands cœurs, mais non les têtes faibles. Je ne suis qu'une pauvre rêveuse ; peut-être la faute en est-elle à tes romans, tu en as toujours dans tes poches.
LA GOUVERNANTE.
Seigneur ! n'en dites rien.
ELSBETH.
J'ai peu connu la vie, et j'ai beaucoup rêvé.
LA GOUVERNANTE.
Si le prince de Mantoue est tel que vous le dites, Dieu ne laissera pas cette affaire-là s'arranger, j'en suis sûre.
ELSBETH.
Tu crois ! Dieu laisse faire les hommes, ma pauvre amie, et il ne fait guère plus de cas de nos plaintes que du bêlement d'un mouton.
LA GOUVERNANTE.
Je suis sûre que si vous refusiez le prince, votre père ne vous forcerait pas.
ELSBETH.
Non certainement il ne me forcerait pas ; et c'est pour cela que je me sacrifie. Veux-tu que j'aille dire à mon père d'oublier sa parole, et de rayer d'un trait de plume son nom respectable sur un contrat qui fait des milliers d'heureux ? Qu'importe qu'il fasse une malheureuse ? Je laisse mon père être un bon roi.
LA GOUVERNANTE.
Hi ! hi !
Elle pleure.
ELSBETH.
Ne pleure pas sur moi, ma bonne ; tu me ferais peut-être pleurer moi-même, et il ne faut pas qu'une royale fiancée ait les yeux rouges.
Ne t'afflige pas de tout cela. Après tout, je serai une reine, c'est peut-être amusant ; je prendrai peut-être goût à mes parures, que sais-je ? à mes carrosses, à ma nouvelle cour ; heureusement qu'il y a pour une princesse autre chose dans un mariage qu'un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille de noces.
LA GOUVERNANTE.
Vous êtes un vrai agneau pascal.
ELSBETH.
Tiens, ma chère, commençons toujours par en rire, quitte à en pleurer quand il en sera temps. On dit que le prince de Mantoue est la plus ridicule chose du monde.
LA GOUVERNANTE.
Si Saint-Jean était là !
ELSBETH.
Ah ! Saint-Jean ! Saint-Jean !
LA GOUVERNANTE.
Vous l'aimiez beaucoup, mon enfant.
ELSBETH.
Cela est singulier ; son esprit m'attachait à lui avec des fils imperceptibles qui semblaient venir de mon cœur ; sa perpétuelle moquerie de mes idées romanesques me plaisait à l'excès, tandis que je ne puis supporter qu'avec peine bien des gens qui abondent dans mon sens ; je ne sais ce qu'il y avait autour de lui, dans ses yeux, dans ses gestes, dans la manière dont il prenait son tabac. C'était un homme bizarre ; tandis qu'il me parlait, il me passait devant les yeux des tableaux délicieux ; sa parole donnait la vie comme par enchantement aux choses les plus étranges.
LA GOUVERNANTE.
C'était un vrai Triboulet.
ELSBETH.
Je n'en sais rien ; mais c'était un diamant d'esprit.
LA GOUVERNANTE.
Voilà des pages qui vont et viennent ; je crois que le prince ne va pas tarder à se montrer ; il faudrait retourner au palais pour vous habiller.
ELSBETH.
Je t'en supplie, laisse-moi un quart d'heure encore ; va préparer ce qu'il me faut : hélas ! ma chère, je n'ai plus longtemps à rêver.
LA GOUVERNANTE.
Seigneur ! est-il possible que ce mariage se fasse, s'il vous déplaît ? Un père sacrifier sa fille ! le roi serait un véritable Jephté, s'il le faisait.
ELSBETH.
Ne dis pas de mal de mon père ; va, ma chère, prépare ce qu'il me faut.
La gouvernante sort.
ELSBETH, seule.
Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis sur la prairie ? Répondez-moi ; qui êtes-vous ? que faites-vous là à cueillir ces fleurs ?
Elle s'avance vers un tertre.
FANTASIO, assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque.
Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos beaux yeux.
ELSBETH.
Que signifie cet accoutrement ? qui êtes-vous pour venir parodier sous cette large perruque un homme que j'ai aimé ? Êtes-vous écolier en bouffonneries ?
FANTASIO.
Plaise à votre altesse sérénissime, je suis le nouveau bouffon du roi ; le majordome m'a reçu favorablement ; je suis présenté au valet de chambre ; les marmitons me protègent depuis hier au soir, et je cueille modestement des fleurs en attendant qu'il me vienne de l'esprit.
ELSBETH.
Cela me paraît douteux, que vous cueilliez jamais cette fleur-là.
FANTASIO.
Pourquoi ? l'esprit peut venir à un homme vieux, tout comme à une jeune fille. Cela est si difficile quelquefois de distinguer un trait spirituel d'une grosse sottise ! Beaucoup parler, voilà l'important ; le plus mauvais tireur de pistolet peut attraper la mouche, s'il tire sept cent quatre-vingts coups à la minute, tout aussi bien que le plus habile homme qui n'en tire qu'un ou deux bien ajustés. Je ne demande qu'à être nourri convenablement pour la grosseur de mon ventre, et je regarderai mon ombre au soleil pour voir si ma perruque pousse.
ELSBETH.
En sorte que vous voilà revêtu des dépouilles de Saint-Jean ? Vous avez raison de parler de votre ombre ; tant que vous aurez ce costume, elle lui ressemblera toujours, je crois, plus que vous.
FANTASIO.
Je fais en ce moment une élégie qui décidera de mon sort.
ELSBETH.
En quelle façon ?
FANTASIO.
Elle prouvera clairement que je suis le premier homme du monde, ou bien elle ne vaudra rien du tout. Je suis en train de bouleverser l'univers pour le mettre en acrostiche ; la lune, le soleil et les étoiles se battent pour entrer dans mes rimes, comme des écoliers à la porte d'un théâtre de mélodrames.
ELSBETH.
Pauvre homme ! quel métier tu entreprends ! faire de l'esprit à tant par heure ! N'as-tu ni bras ni jambes, et ne ferais-tu pas mieux de labourer la terre que ta propre cervelle ?
FANTASIO.
Pauvre petite ! quel métier vous entreprenez ! épouser un sot que vous n'avez jamais vu !—N'avez-vous ni cœur ni tête, et ne feriez-vous pas mieux de vendre vos robes que votre corps ?
ELSBETH.
Voilà qui est hardi, monsieur le nouveau venu !
FANTASIO.
Comment appelez-vous cette fleur-là, s'il vous plaît ?
ELSBETH.
Une tulipe. Que veux-tu prouver ?
FANTASIO.
Une tulipe rouge, ou une tulipe bleue ?
ELSBETH.
Bleue, à ce qu'il me semble.
FANTASIO.
Point du tout, c'est une tulipe rouge.
ELSBETH.
Veux-tu mettre un habit neuf à une vieille sentence ? tu n'en as pas besoin pour dire que des goûts et des couleurs il n'en faut pas disputer.
FANTASIO.
Je ne dispute pas ; je vous dis que cette tulipe est une tulipe rouge, et cependant je conviens qu'elle est bleue.
ELSBETH.
Comment arranges-tu cela ?
FANTASIO.
Comme votre contrat de mariage. Qui peut savoir sous le soleil s'il est né bleu ou rouge ? les tulipes elles-mêmes n'en savent rien. Les jardiniers et les notaires font des greffes si extraordinaires, que les pommes deviennent des citrouilles, et que les chardons sortent de la mâchoire de l'âne pour s'inonder de sauce dans le plat d'argent d'un évêque. Cette tulipe que voilà s'attendait bien à être rouge ; mais on l'a mariée ; elle est tout étonnée d'être bleue : c'est ainsi que le monde entier se métamorphose sous les mains de l'homme ; et la pauvre dame nature doit se rire parfois au nez de bon cœur, quand elle mire dans ses lacs et dans ses mers son éternelle mascarade.
Croyez-vous que ça sentît la rose dans le paradis de Moïse ? ça ne sentait que le foin vert. La rose est fille de la civilisation ; c'est une marquise comme vous et moi.
ELSBETH.
La pâle fleur de l'aubépine peut devenir une rose, et un chardon peut devenir un artichaut ; mais une fleur ne peut en devenir une autre : ainsi qu'importe à la nature ? on ne la change pas, on l'embellit ou on la tue. La plus chétive violette mourrait plutôt que de céder, si l'on voulait, par des moyens artificiels, altérer sa forme d'une étamine.
FANTASIO.
C'est pourquoi je fais plus de cas d'une violette que d'une fille de roi.
ELSBETH.
Il y a de certaines choses que les bouffons eux-mêmes n'ont pas le droit de railler ; fais-y attention. Si tu as écouté ma conversation avec ma gouvernante, prends garde à tes oreilles.
FANTASIO.
Non pas à mes oreilles, mais à ma langue. Vous vous trompez de sens ; il y a une erreur de sens dans vos paroles.
ELSBETH.
Ne me fais pas de calembour, si tu veux gagner ton argent, et ne me compare pas à des tulipes, si tu ne veux gagner autre chose.
FANTASIO.
Qui sait ? un calembour console de bien des chagrins ; et jouer avec les mots est un moyen comme un autre de jouer avec les pensées, les actions et les êtres. Tout est calembour ici-bas, et il est aussi difficile de comprendre le regard d'un enfant de quatre ans que le galimatias de trois drames modernes.
ELSBETH.
Tu me fais l'effet de regarder le monde à travers un prisme tant soit peu changeant.
FANTASIO.
Chacun a ses lunettes ; mais personne ne sait au juste de quelle couleur en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me dire au juste si je suis heureux ou malheureux, bon ou mauvais, triste ou gai, bête ou spirituel ?
ELSBETH.
Tu es laid, du moins ; cela est certain.
FANTASIO.
Pas plus certain que votre beauté. Voilà votre père qui vient avec votre futur mari. Qui est-ce qui peut savoir si vous l'épouserez ?
Il sort.
ELSBETH.
Puisque je ne puis éviter la rencontre du prince de Mantoue, je ferai aussi bien d'aller au-devant de lui.
Entrent le roi, Marinoni sous le costume de prince, et le prince vêtu en aide de camp.
LE ROI.
Prince, voici ma fille. Pardonnez-lui cette toilette de jardinière ; vous êtes ici chez un bourgeois qui en gouverne d'autres, et notre étiquette est aussi indulgente pour nous-mêmes que pour eux.
MARINONI.
Permettez-moi de baiser cette main charmante, madame, si ce n'est pas une trop grande faveur pour mes lèvres.
LA PRINCESSE.
Votre altesse m'excusera si je rentre au palais. Je la verrai, je pense, d'une manière plus convenable à la présentation de ce soir.
Elle sort.
LE PRINCE.
La princesse a raison ; voilà une divine pudeur.
LE ROI, à Marinoni.
Quel est donc cet aide de camp qui vous suit comme votre ombre ? Il m'est insupportable de l'entendre ajouter une remarque inepte à tout ce que nous disons.
Renvoyez-le, je vous en prie.
Marinoni parle bas au prince.
LE PRINCE, de même.
C'est fort adroit de ta part de lui avoir persuadé de m'éloigner ; je vais tâcher de joindre la princesse et de lui toucher quelques mots délicats sans faire semblant de rien.
Il sort.
LE ROI.
Cet aide de camp est un imbécile, mon ami ; que pouvez-vous faire de cet homme-là ?
MARINONI.
Hum ! hum ! Poussons quelques pas plus avant, si Votre Majesté le permet ; je crois apercevoir un kiosque tout à fait charmant dans ce bocage.
Ils sortent.