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XXIV-La figure de cire

Depuis huit jours, Charles était cloué dans son lit par une fièvre de langueur entrecoupée par des accès violents qui ressemblaient à des attaques d’épilepsie. Pendant ces accès, il poussait parfois des hurlements qu’écoutaient avec effroi les gardes qui veillaient dans son antichambre, et que répétaient dans leurs profondeurs les échos du vieux Louvre, éveillés depuis quelque temps par tant de bruits sinistres. Puis, ces accès passés, écrasé de fatigue, l’œil éteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec des silences qui tenaient à la fois du mépris et de la terreur.
Dire ce que, chacun de son côté, sans se communiquer leurs sensations, car la mère et son fils se fuyaient plutôt qu’ils ne se cherchaient ; dire ce que Catherine de Médicis et le duc d’Alençon remuaient de pensées sinistres au fond de leur cœur, ce serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu’on voit grouiller au fond d’un nid de vipères.
Henri avait été enfermé dans sa chambre ; et, sur sa propre recommandation à Charles, personne n’avait obtenu la permission de le voir, pas même Marguerite. C’était aux yeux de tous une disgrâce complète. Catherine et d’Alençon respiraient, le croyant perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s’espérant oublié.
À la cour nul ne soupçonnait la cause de la maladie du roi. Maître Ambroise Paré et Mazille, son collègue, avaient reconnu une inflammation d’estomac, se trompant de la cause au résultat, voilà tout. Ils avaient, en conséquence, prescrit un régime adoucissant qui ne pouvait qu’aider au breuvage particulier indiqué par René, que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa nourrice, et qui faisait sa principale nourriture.
La Mole et Coconnas étaient à Vincennes, au secret le plus rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix tentatives pour arriver jusqu’à eux, ou tout au moins pour leur faire passer un billet, et n’y étaient point parvenues.
Un matin, au milieu des éternelles alternatives de bien et de mal qu’il éprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu’on laissât entrer toute la cour qui, comme d’habitude, quoique le lever n’eût plus lieu, se présentait tous les matins. Les portes furent donc ouvertes, et l’on put reconnaître, à la pâleur de ses joues, au jaunissement de son front d’ivoire, à la flamme fébrile qui jaillissait de ses yeux caves et entourés d’un cercle de bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune monarque la maladie inconnue dont il était atteint.
La chambre royale fut bientôt pleine de courtisans curieux et intéressés.
Catherine, d’Alençon et Marguerite furent avertis que le roi recevait. Tous trois entrèrent à peu d’intervalle l’un de l’autre, Catherine calme, d’Alençon souriant, Marguerite abattue.
Catherine s’assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le regard avec lequel celui-ci l’avait vue s’approcher. M. d’Alençon se plaça au pied, et se tint debout. Marguerite s’appuya à un meuble, et, voyant le front pâle, le visage amaigri et l’œil enfoncé de son frère, elle ne put retenir un soupir et une larme. Charles, auquel rien n’échappait, vit cette larme, entendit ce soupir, et de la tête fit un signe imperceptible à Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu’il fût, éclaira le visage de la pauvre reine de Navarre, à qui Henri n’avait eu le temps de rien dire, ou peut-être même n’avait voulu rien dire. Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant.
Pour elle-même elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien La Mole, et savait qu’elle pouvait compter sur lui.
– Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-vous ?
– Mieux, ma mère, mieux.
– Et que disent vos médecins ?
– Mes médecins ? ah ! ce sont de grands docteurs, ma mère, dit Charles en éclatant de rire, et j’ai un suprême plaisir, je l’avoue, à les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-moi à boire.
La nourrice apporta à Charles une tasse de sa potion ordinaire.
– Et que vous font-ils prendre, mon fils ?
– Oh ! madame, qui connaît quelque chose à leurs préparations ? répondit le roi en avalant vivement le breuvage.
– Ce qu’il faudrait à mon frère, dit François, ce serait de pouvoir se lever et prendre le beau soleil ; la chasse, qu’il aime tant, lui ferait grand bien.
– Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc de deviner l’expression, cependant la dernière m’a fait grand mal.
Charles avait dit ces mots d’une façon si étrange que la conversation, à laquelle les assistants ne s’étaient pas un instant mêlés, en resta là. Puis il fit un signe de tête. Les courtisans comprirent que la réception était achevée, et se retirèrent les uns après les autres.
D’Alençon fit un mouvement pour s’approcher de son frère, mais un sentiment intérieur l’arrêta. Il salua, et sortit. Marguerite se jeta sur la main décharnée que son frère lui tendait, la serra et la baisa, et sortit à son tour.
– Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta, conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en tête-à-tête avec elle, se recula vers la ruelle avec le même sentiment de terreur qui fait qu’on recule devant un serpent. C’est que Charles, instruit par les aveux de René, puis peut-être mieux encore par le silence et la méditation, n’avait plus même le bonheur de douter.
Il savait parfaitement à qui et à quoi attribuer sa mort. Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut peur.
– Vous demeurez, madame ? lui dit-il.
– Oui, mon fils, répondit Catherine, j’ai à vous entretenir de choses importantes.
– Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore.
– Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout à l’heure que vos médecins étaient de grands docteurs…
– Et je l’affirme encore, madame.
– Cependant qu’ont-ils fait depuis que vous êtes malade ?
– Rien, c’est vrai… mais si vous aviez entendu ce qu’ils ont dit… en vérité, madame, on voudrait être malade rien que pour entendre de si savantes dissertations.
– Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose ?
– Comment donc ? dites, ma mère.
– Eh bien, je soupçonne que tous ces grands docteurs ne connaissent rien à votre maladie !
– Vraiment, madame !
– Qu’ils voient peut-être un résultat, mais que la cause leur échappe.
– C’est possible, dit Charles ne comprenant pas où sa mère en voulait venir. – De sorte qu’ils traitent le symptôme au lieu de traiter le mal.
– Sur mon âme ! reprit Charles étonné, je crois que vous avez raison, ma mère.
– Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni à mon cœur ni au bien de l’État que vous soyez malade si longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s’affecter chez vous, j’ai rassemblé les plus savants docteurs.
– En art médical, madame ?
– Non, dans un art plus profond, dans l’art qui permet non seulement de lire dans les corps, mais encore dans les cœurs.
– Ah ! le bel art, madame, fit Charles, et qu’on a raison de ne pas l’enseigner aux rois ! Et vos recherches ont eu un résultat ? continua-t-il.
– Oui.
– Lequel ?
– Celui que j’espérais ; et j’apporte à Votre Majesté le remède qui doit guérir son corps et son esprit.
Charles frissonna. Il crut que sa mère, trouvant qu’il vivait trop longtemps encore, avait résolu d’achever sciemment ce qu’elle avait commencé sans le savoir.
– Et où est-il, ce remède ? dit Charles en se soulevant sur un coude et en regardant sa mère.
– Il est dans le mal même, répondit Catherine.
– Alors où est le mal ?
– Écoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire parfois qu’il est des ennemis secrets dont la vengeance à distance assassine la victime ?
– Par le fer ou par le poison ? demanda Charles sans perdre un instant de vue la physionomie impassible de sa mère.
– Non, par des moyens bien autrement sûrs, bien autrement terribles, dit Catherine.
– Expliquez-vous.
– Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de la cabale et de la magie ? Charles comprima un sourire de mépris et d’incrédulité.
– Beaucoup, dit-il.
– Eh bien, dit vivement Catherine, de là viennent vos souffrances. Un ennemi de Votre Majesté, qui n’eût point osé vous attaquer en face, a conspiré dans l’ombre. Il a dirigé contre la personne de Votre Majesté une conspiration d’autant plus terrible qu’il n’avait pas de complices, et que les fils mystérieux de cette conspiration étaient insaisissables.
– Ma foi, non ! dit Charles révolté par tant d’astuce.
– Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains projets d’évasion qui devaient assurer l’impunité au meurtrier.
– Au meurtrier ! s’écria Charles, au meurtrier, dites-vous ? on a donc essayé de me tuer, ma mère ?
L’œil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupière plissée.
– Oui, mon fils : vous en doutez peut-être, vous ; mais moi, j’en ai acquis la certitude.
– Je ne doute jamais de ce que vous me dites, répondit amèrement le roi. Et comment a-t-on essayé de me tuer ? Je suis curieux de le savoir.
– Par la magie, mon fils.
– Expliquez-vous, madame, dit Charles ramené par le dégoût à son rôle d’observateur.
– Si ce conspirateur que je veux désigner… et que Votre Majesté a déjà désigné du fond du cœur… ayant tout disposé pour ses batteries, étant sûr du succès, eût réussi à s’esquiver, nul peut-être n’eût pénétré la cause des souffrances de Votre Majesté ; mais heureusement, Sire, votre frère veillait sur vous.
– Quel frère ?
– Votre frère d’Alençon.
– Ah ! oui, c’est vrai ; j’oublie toujours que j’ai un frère, murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc, madame…
– Qu’il a heureusement révélé le côté matériel de la conspiration à Votre Majesté. Mais tandis qu’il ne cherchait, lui, enfant inexpérimenté, que les traces d’un complot ordinaire, que les preuves d’une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des preuves d’une action bien plus importante ; car je connais la portée de l’esprit du coupable.
– Ah ça ! mais, ma mère, on dirait que vous parlez du roi de Navarre ? dit Charles voulant voir jusqu’où irait cette dissimulation florentine.
Catherine baissa hypocritement les yeux.
– Je l’ai fait arrêter, ce me semble, et conduire à Vincennes pour l’escapade en question, continua le roi ; serait-il donc encore plus coupable que je ne le soupçonne ?
– Sentez-vous la fièvre qui vous dévore ? demanda Catherine.
– Oui, certes, madame, dit Charles en fronçant le sourcil.
– Sentez-vous la chaleur brûlante qui ronge votre cœur et vos entrailles ?
– Oui, madame, répondit Charles en s’assombrissant de plus en plus.
– Et les douleurs aiguës de tête qui passent par vos yeux pour arriver à votre cerveau, comme autant de coups de flèches ?
– Oui, oui, madame ; oh ! je sens bien tout cela ! oh ! vous savez bien décrire mon mal !
– Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine ; regardez… Et elle tira de dessous son manteau un objet qu’elle présenta au roi. C’était une figurine de cire jaunâtre, haute de six pouces à peu près. Cette figure était vêtue d’abord d’une robe étoilée d’or, en cire, comme la figurine ; puis d’un manteau royal de même matière.
– Eh bien, demanda Charles, qu’est-ce que cette petite statue ?
– Voyez ce qu’elle a sur la tête, dit Catherine.
– Une couronne, répondit Charles.
– Et au cœur ?
– Une aiguille.
– Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous ?
– Moi ?
– Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau ?
– Et qui donc a fait cette figure ? dit Charles que cette comédie fatiguait ; le roi de Navarre, sans doute ?
– Non pas, Sire.
– Non pas ! … alors je ne vous comprends plus.
– Je dis non, reprit Catherine, parce que Votre Majesté pourrait tenir au fait exact. J’aurais dit oui si Votre Majesté m’eût posé la question d’une autre façon.
Charles ne répondit pas. Il essayait de pénétrer toutes les pensées de cette âme ténébreuse, qui se refermait sans cesse devant lui au moment où il se croyait tout prêt à y lire.
– Sire, continua Catherine, cette statue a été trouvée, par les soins de votre procureur général Laguesle, au logis de l’homme qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout prêt pour le roi de Navarre. – Chez M. de La Mole ? dit Charles.
– Chez lui-même ; et, s’il vous plaît, regardez encore cette aiguille d’acier qui perce le cœur, et voyez quelle lettre est écrite sur l’étiquette qu’elle porte.
– Je vois un M, dit Charles.
– C’est-à-dire mort ; c’est la formule magique, Sire. L’inventeur écrit ainsi son vœu sur la plaie même qu’il creuse. S’il eût voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi Charles VI, il eût enfoncé l’épingle dans la tête et il eût mis un F au lieu d’un M.
– Ainsi, dit Charles IX, à votre avis, madame, celui qui en veut à mes jours, c’est M. de La Mole ?
– Oui, comme le poignard en veut au cœur ; oui, mais derrière le poignard, il y a le bras qui le pousse.
– Et voilà toute la cause du mal dont je suis atteint ? le jour où le charme sera détruit, le mal cessera ? Mais comment s’y prendre ? demanda Charles ; vous le savez, vous, ma bonne mère ; mais moi, tout au contraire de vous, qui vous en êtes occupée toute votre vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie.
– La mort de l’inventeur rompt le charme, voilà tout. Le jour où le charme sera détruit, le mal cessera, dit Catherine.
– Vraiment ! dit Charles d’un air étonné.
– Comment ! vous ne savez pas cela ?
– Dame ! je ne suis pas sorcier, dit le roi.
– Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majesté est convaincue, n’est ce pas ?
– Certainement.
– La conviction va chasser l’inquiétude ?
– Complètement.
– Ce n’est point par complaisance que vous le dites ?
– Non, ma mère ; c’est du fond de mon cœur. Le visage de Catherine se dérida.
– Dieu soit loué ! s’écria-t-elle, comme si elle eût cru en Dieu.
– Oui, Dieu soit loué ! reprit ironiquement Charles. Je sais maintenant comme vous à qui attribuer l’état où je me trouve, et par conséquent qui punir.
– Et nous punirons…
– M. de La Mole : n’avez-vous pas dit qu’il était le coupable ?
– J’ai dit qu’il était l’instrument.
– Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d’abord ; c’est le plus important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire naître autour de nous de dangereux soupçons. Il est urgent que la lumière se fasse, et qu’à l’éclat que jettera cette lumière la vérité se découvre.
– Ainsi, M. de La Mole… ?
– Me va admirablement comme coupable : je l’accepte donc. Commençons par lui d’abord ; et s’il a un complice, il parlera.
– Oui, murmura Catherine ; s’il ne parle pas, on le fera parler. Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se levant :
– Vous permettez donc, Sire, que l’instruction commence ?
– Je le désire, madame, répondit Charles, et… le plus tôt sera le mieux.
Catherine serra la main de son fils sans comprendre le tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne, et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et terrible imprécation qui suivit ce rire.
Le roi se demandait s’il n’y avait pas danger à laisser aller ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-être tant de besogne qu’il n’y aurait plus moyen d’y remédier.
En ce moment, comme il regardait la portière retombant derrière Catherine, il entendit un léger froissement derrière lui, et se retournant il aperçut Marguerite qui soulevait la tapisserie retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice.
Marguerite dont la pâleur, les yeux hagards et la poitrine oppressée décelaient la plus violente émotion :
– Oh ! Sire, Sire ! s’écria Marguerite en se précipitant vers le lit de son frère, vous savez bien qu’elle ment !
– Qui, elle ? demanda Charles.
– Écoutez, Charles : certes, c’est terrible d’accuser sa mère ; mais je me suis doutée qu’elle resterait près de vous pour les poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vôtre, sur notre âme à tous les deux, je vous dis qu’elle ment !
– Les poursuivre ! … qui poursuit-elle ?…
Tous les deux parlaient bas par instinct : on eût dit qu’ils avaient peur de s’entendre eux-mêmes.
– Henri d’abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est dévoué plus que personne au monde.
– Tu le crois, Margot ? dit Charles.
– Oh ! Sire, j’en suis sûre.
– Eh bien, moi aussi, dit Charles.
– Alors, si vous en êtes sûr, mon frère, dit Marguerite étonnée, pourquoi l’avez-vous fait arrêter et conduire à Vincennes ?
– Parce qu’il me l’a demandé lui-même.
– Il vous l’a demandé, Sire ?…
– Oui, il a de singulières idées, Henriot. Peut-être se trompe-t-il, peut-être a-t-il raison ; mais enfin, une de ses idées, c’est qu’il est plus en sûreté dans ma disgrâce que dans ma faveur, loin de moi que près de moi, à Vincennes qu’au Louvre.
– Ah ! je comprends, dit Marguerite, et il est en sûreté alors ?
– Dame ! aussi en sûreté que peut l’être un homme dont Beaulieu me répond sur sa tête.
– Oh ! merci, mon frère, voilà pour Henri. Mais…
– Mais quoi ? demanda Charles.
– Mais il y a une autre personne, Sire, à laquelle j’ai tort de m’intéresser peut-être, mais à laquelle je m’intéresse enfin.
– Et quelle est cette personne ?
– Sire, épargnez-moi… j’oserais à peine le nommer à mon frère, et n’ose le nommer à mon roi.
– M. de La Mole, n’est-ce pas ? dit Charles.
– Hélas ! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire, et il n’a échappé que par miracle à votre vengeance royale.
– Et cela, Marguerite, quand il était coupable d’un seul crime ; mais maintenant qu’il en a commis deux…
– Sire, il n’est pas coupable du second.
– Mais, dit Charles, n’as-tu pas entendu ce qu’a dit notre bonne mère, pauvre Margot ?
– Oh ! je vous ai déjà dit, Charles, reprit Marguerite en baissant la voix, je vous ai déjà dit qu’elle mentait.
– Vous ne savez peut-être pas qu’il existe une figure de cire qui a été saisie chez M. de La Mole ?
– Si fait, mon frère, je le sais.
– Que cette figure est percée au cœur par une aiguille, et que l’aiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannière avec un M ?
– Je le sais encore.
– Que cette figure a un manteau royal sur les épaules et une couronne royale sur la tête ?
– Je sais tout cela.
– Eh bien, qu’avez-vous à dire ?
– J’ai à dire que cette petite figure qui porte un manteau royal sur les épaules et une couronne royale sur la tête est la représentation d’une femme et non d’un homme.
– Bah ! dit Charles ; et cette aiguille qui lui perce le cœur ?
– C’était un charme pour se faire aimer de cette femme et non un maléfice pour faire mourir un homme.
– Mais cette lettre M ?
– Elle ne veut pas dire : MORT, comme l’a dit la reine mère.
– Que veut-elle donc dire, alors ? demanda Charles.
– Elle veut dire… elle veut dire le nom de la femme que M. de La Mole aimait.
– Et cette femme se nomme ?
– Cette femme se nomme Marguerite, mon frère, dit la reine de Navarre en tombant à genoux devant le lit du roi, en prenant sa main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigné de larmes sur cette main.
– Ma sœur, silence ! dit Charles en promenant autour de lui un regard étincelant sous un sourcil froncé ; car, de même que vous avez entendu, vous, on pourrait vous entendre à votre tour.
– Oh ! que m’importe ! dit Marguerite en relevant la tête et que le monde entier n’est-il là pour m’écouter ! devant le monde entier, je déclarerais qu’il est infâme d’abuser de l’amour d’un gentilhomme pour souiller sa réputation d’un soupçon d’assassinat.
– Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui est et ce qui n’est pas ?
– Mon frère !
– Si je te disais que M. de La Mole est innocent ?
– Vous le savez ?
– Si je te disais que je connais le vrai coupable ?
– Le vrai coupable ! s’écria Marguerite ; mais il y a donc eu un crime commis ?
– Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis.
– Sur vous ?
– Sur moi.
– Impossible !
– Impossible ?… Regarde-moi, Margot.
La jeune femme regarda son frère et frissonna en le voyant si pâle.
– Margot, je n’ai pas trois mois à vivre, dit Charles.
– Vous, mon frère ! Toi, mon Charles ! s’écria-t-elle.
– Margot, je suis empoisonné. Marguerite jeta un cri.
– Tais-toi donc, dit Charles ; il faut qu’on croie que je meurs par magie.
– Et vous connaissez le coupable ?
– Je le connais.
– Vous avez dit que ce n’est pas La Mole ?
– Non, ce n’est pas lui.
– Ce n’est pas Henri non plus, certainement… Grand Dieu ! serait-ce… ?
– Qui ?
– Mon frère… d’Alençon ?… murmura Marguerite.
– Peut-être.
– Ou bien, ou bien… (Marguerite baissa la voix comme épouvantée elle même de ce qu’elle allait dire.) ou bien… notre mère ?
Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce qu’elle y cherchait, et tomba toujours à genoux et demi-renversée sur un fauteuil.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, c’est impossible !
– Impossible ! dit Charles avec un rire strident ; il est fâcheux que René ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire.
– Lui, René ?
– Oui. Il te raconterait, par exemple, qu’une femme à laquelle il n’ose rien refuser a été lui demander un livre de chasse enfoui dans sa bibliothèque ; qu’un poison subtil a été versé sur chaque page de ce livre ; que le poison, destiné à quelqu’un, je ne sais à qui, est tombé par un caprice du hasard, ou par un châtiment du ciel, sur une autre personne que celle à qui il était destiné. Mais en l’absence de René, si tu veux voir le livre, il est là, dans mon cabinet, et, écrit de la main du Florentin, tu verras que ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt personnes encore, a été donné de sa main à sa compatriote.
– Silence, Charles, à ton tour, silence ! dit Marguerite.
– Tu vois bien maintenant qu’il faut qu’on croie que je meurs par magie.
– Mais c’est inique, mais c’est affreux ! grâce ! grâce ! vous savez bien qu’il est innocent.
– Oui, je le sais, mais il faut qu’on le croie coupable. Souffre donc la mort de ton amant ; c’est peu pour sauver l’honneur de la maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure avec moi.
Marguerite courba la tête, comprenant qu’il n’y avait rien à faire pour sauver La Mole du côté du roi, et se retira toute pleurante et n’ayant plus d’espoir qu’en ses propres ressources.
Pendant ce temps, comme l’avait prévu Charles, Catherine ne perdait pas une minute, et elle écrivait au procureur général Laguesle une lettre dont l’histoire a conservé jusqu’au dernier mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs :
« Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole a fait le sacrilège. En son logis à Paris, on a trouvé beaucoup de méchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie d’appeler le premier président et d’instruire au plus vite l’affaire de la figure de cire à laquelle ils ont donné un coup au cœur, et ce, contre le roi.
» CATHERINE. »