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XXIII-Le bois de Vincennes

Ainsi que l’ordre en avait été donné par Charles IX, Henri fut conduit le même soir au bois de Vincennes. C’est ainsi qu’on appelait à cette époque le fameux château dont il ne reste plus aujourd’hui qu’un débris, fragment colossal qui suffit à donner une idée de sa grandeur passée.
Le voyage se fit en litière. Quatre gardes marchaient de chaque côté. M. de Nancey, porteur de l’ordre qui devait ouvrir à Henri les portes de la prison protectrice, marchait le premier.
À la poterne du donjon, on s’arrêta. M. de Nancey descendit de cheval, ouvrit la portière fermée à cadenas, et invita respectueusement le roi à descendre.
Henri obéit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui semblait plus sûre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui se fermaient en même temps entre lui et Catherine de Médicis.
Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats, franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du bas de l’escalier ; puis, toujours précédé de M. de Nancey, il monta un étage. Arrivé là, le capitaine des gardes, voyant qu’il s’apprêtait encore à monter, lui dit :
– Monseigneur, arrêtez-vous là.
– Ah ! ah ! ah ! dit Henri en s’arrêtant, il paraît qu’on me fait les honneurs du premier étage.
– Sire, répondit M. de Nancey, on vous traite en tête couronnée.
– Diable ! diable ! se dit Henri, deux ou trois étages de plus ne m’auraient aucunement humilié. Je serai trop bien ici : on se doutera de quelque chose.
– Votre Majesté veut-elle me suivre ? dit M. de Nancey.
– Ventre-saint-gris ! dit le roi de Navarre, vous savez bien, monsieur, qu’il ne s’agit point ici de ce que je veux ou de ce que je ne veux pas, mais de ce qu’ordonne mon frère Charles. Ordonne-t-il de vous suivre ?
– Oui, Sire.
– En ce cas, je vous suis, monsieur. On s’engagea dans une espèce de corridor à l’extrémité duquel on se trouva dans une salle assez vaste, aux murs sombres et d’un aspect parfaitement lugubre.
Henri regarda autour de lui avec un regard qui n’était pas exempt d’inquiétude.
– Où sommes-nous ? dit-il.
– Nous traversons la salle de la question, Monseigneur.
– Ah ! ah ! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y avait un peu de tout dans cette chambre : des brocs et des chevalets pour la question de l’eau, des coins et des maillets pour la question des brodequins ; en outre, des sièges de pierre destinés aux malheureux qui attendaient la torture faisaient à peu près le tour de la salle, et au-dessus de ces sièges, à ces sièges eux-mêmes, au pied de ces sièges, étaient des anneaux de fer scellés dans le mur sans autre symétrie que celle de l’art tortionnaire. Mais leur proximité des sièges indiquait assez qu’ils étaient là pour attendre les membres de ceux qui seraient assis.
Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant pas un détail de tout cet appareil hideux qui écrivait, pour ainsi dire, l’histoire de la douleur sur les murailles.
Cette attention à regarder autour de lui fit que Henri ne regarda point à ses pieds et trébucha.
– Eh ! dit-il, qu’est-ce donc que cela ?
Et il montrait une espèce de sillon creusé sur la dalle humide qui faisait le plancher.
– C’est la gouttière, Sire.
– Il pleut donc, ici ?
– Oui, Sire, du sang.
– Ah ! ah ! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n’arriverons pas bientôt à ma chambre ?
– Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se dessinait dans l’obscurité et qui devenait, à mesure qu’on s’approchait d’elle, plus visible et plus palpable.
Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et reconnut la figure.
– Tiens ! c’est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous ici ?
– Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la forteresse de Vincennes.
– Eh bien, mon cher ami, votre début vous fait honneur ; un roi pour prisonnier, ce n’est point mal.
– Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j’ai déjà reçu deux gentilshommes.
– Lesquels ? Ah ! pardon, je commets, peut-être une indiscrétion. Dans ce cas, prenons que je n’ai rien dit.
– Monseigneur, on ne m’a pas recommandé le secret. Ce sont MM. de La Mole et de Coconnas.
– Ah ! c’est vrai, je les ai vu arrêter, ces pauvres gentilshommes ; et comment supportent-ils ce malheur ?
– D’une façon tout opposée, l’un est gai, l’autre est triste ; l’un chante, l’autre gémit.
– Et lequel gémit ?
– M. de La Mole, Sire.
– Ma foi, dit Henri, je comprends plutôt celui qui gémit que celui qui chante. D’après ce que j’en vois, la prison n’est pas une chose bien gaie. Et à quel étage sont-ils logés ?
– Tout en haut, au quatrième. Henri poussa un soupir. C’est là qu’il eût voulu être.
– Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonté de m’indiquer ma chambre, j’ai hâte de m’y voir, étant très fatigué de la journée que je viens de passer.
– Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant à Henri une porte tout ouverte.
– Numéro 2, dit Henri ; et pourquoi pas le numéro 1 ?
– Parce qu’il est retenu, Monseigneur.
– Ah ! ah ! il paraît alors que vous attendez un prisonnier de meilleure noblesse que moi ?
– Je n’ai pas dit, Monseigneur, que ce fût un prisonnier.
– Et qui est-ce donc ?
– Que Monseigneur n’insiste point, car je serais forcé de manquer, en gardant le silence, à l’obéissance que je lui dois.
– Ah ! c’est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif encore qu’il n’était ; ce numéro 1 l’intriguait visiblement. Au reste, le gouverneur ne démentit pas sa politesse première. Avec mille précautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui fit toutes ses excuses des commodités qui pouvaient lui manquer, plaça deux soldats à sa porte et sortit.
– Maintenant, dit le gouverneur s’adressant au guichetier, passons aux autres.
Le guichetier marcha devant. On reprit le même chemin qu’on venait de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le corridor, on arriva à l’escalier ; et toujours suivant son guide, M. de Beaulieu monta trois étages.
En arrivant au haut de ces trois étages, qui, y compris le premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement trois portes ornées chacune de deux serrures et de trois énormes verrous.
Il touchait à peine à la troisième porte que l’on entendit une voix joyeuse qui s’écriait :
– Eh ! mordi ! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de l’air. Votre poêle est tellement chaud qu’on étouffe ici.
Et Coconnas, qu’à son juron favori le lecteur a déjà reconnu sans doute, ne fit qu’un bond de l’endroit où il était jusqu’à la porte.
– Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le gouverneur me suit.
– Monsieur le gouverneur ! dit Coconnas, et que vient-il faire ?
– Vous visiter.
– C’est beaucoup d’honneur qu’il me fait, répondit Coconnas ; que monsieur le gouverneur soit le bienvenu.
M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitôt le sourire cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont propres aux gouverneurs de forteresses, aux geôliers et aux bourreaux.
– Avez-vous de l’argent, monsieur ? demanda-t-il au prisonnier.
– Moi, dit Coconnas, pas un écu !
– Des bijoux ?
– J’ai une bague.
– Voulez-vous permettre que je vous fouille ?
– Mordi ! s’écria Coconnas rougissant de colère, bien vous prend d’être en prison et moi aussi.
– Il faut tout souffrir pour le service du roi.
– Mais, dit le Piémontais, les honnêtes gens qui dévalisent sur le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi ? Mordi ! j’étais bien injuste, monsieur, car jusqu’à présent je les avais pris pour des voleurs.
– Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geôlier, enfermez monsieur.
Le gouverneur s’en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle était une fort belle émeraude que madame de Nevers lui avait donnée pour lui rappeler la couleur de ses yeux.
– À l’autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous recommença. La dernière porte s’ouvrit, et un soupir fut le premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre était plus lugubre encore d’aspect que celle d’où M. de Beaulieu venait de sortir. Quatre meurtrières longues et étroites qui allaient en diminuant de l’intérieur à l’extérieur éclairaient faiblement ce triste séjour. De plus des barreaux de fer croisés avec assez d’art pour que la vue fût sans cesse arrêtée par une ligne opaque, empêchaient que par les meurtrières le prisonnier pût même voir le ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle et allaient se réunir au milieu du plafond, où ils s’épanouissaient en rosace. La Mole était assis dans un coin, et malgré la visite et les visiteurs, il resta comme s’il n’eût rien entendu.
Le gouverneur s’arrêta sur le seuil et regarda un instant le prisonnier, qui demeurait immobile, la tête dans ses mains.
– Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva lentement la tête.
– Bonsoir, monsieur, dit-il.
– Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller.
– C’est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que j’ai.
– Qu’avez-vous ?
– Trois cents écus environ, ces bijoux, ces bagues.
– Donnez, monsieur, dit le gouverneur.
– Voici.
La Mole retourna ses poches, dégarnit ses doigts, et arracha l’agrafe de son chapeau.
– N’avez-vous rien de plus ?
– Non pas que je sache.
– Et ce cordon de soie serré à votre cou, que porte-t-il ? demanda le gouverneur.
– Monsieur, ce n’est pas un joyau, c’est une relique.
– Donnez.
– Comment ! vous exigez ?…
– J’ai ordre de ne vous laisser que vos vêtements, et une relique n’est point un vêtement.
La Mole fit un mouvement de colère, qui, au milieu du calme douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant encore à ces gens habitués aux rudes émotions.
Mais il se remit presque aussitôt.
– C’est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous demandez.
Alors se détournant comme pour s’approcher de la lumière, il détacha la prétendue relique, laquelle n’était autre qu’un médaillon contenant un portrait qu’il tira du médaillon et qu’il porta à ses lèvres. Mais après l’avoir baisé à plusieurs reprises, il feignit de le laisser tomber ; et appuyant violemment dessus le talon de sa botte, il l’écrasa en mille morceaux.
– Monsieur ! … dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s’il ne pourrait pas sauver de la destruction l’objet inconnu que La Mole voulait lui dérober ; mais la miniature était littéralement en poussière.
– Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n’avait aucun droit sur le portrait qu’il renfermait. Maintenant voici le médaillon, vous le pouvez prendre.
– Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre congé du prisonnier par une seule parole, il se retira si courroucé, qu’il laissa au guichetier le soin de fermer les portes sans présider à leur fermeture. Le geôlier fit quelques pas pour sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait déjà les premières marches de l’escalier :
– Ma foi ! monsieur, dit-il en se retournant, bien m’en a pris de vous inviter à me donner tout de suite les cent écus moyennant lesquels je consens à vous laisser parler à votre compagnon ; car si vous ne les aviez pas donnés, le gouvernement vous les eût pris avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait plus de rien faire pour vous ; mais j’ai été payé d’avance, je vous ai promis que vous verriez votre camarade… venez… un honnête homme n’a que sa parole… Seulement si cela est possible, autant pour vous que pour moi, ne causez pas politique.
La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
Le guichetier fit semblant de s’essuyer le coin de l’œil et sortit pour veiller à ce qu’on ne surprit pas les prisonniers, ou plutôt à ce qu’on ne le surprît pas lui-même.
– Ah ! te voilà, dit Coconnas ; eh bien, cet affreux gouverneur t’a fait sa visite ?
– Comme à toi, je présume.
– Et il t’a tout pris ?
– Comme à toi aussi.
– Oh ! moi, je n’avais pas grand-chose, une bague de Henriette, voilà tout.
– Et de l’argent comptant ?
– J’avais donné tout ce que je possédais à ce brave homme de guichetier pour qu’il nous procurât cette entrevue.
– Ah ! ah ! dit La Mole, il paraît qu’il reçoit des deux mains.
– Tu l’as donc payé aussi, toi ?
– Je lui ai donné cent écus.
– Tant mieux que notre guichetier soit un misérable !
– Sans doute, on en fera tout ce qu’on voudra avec de l’argent, et, il faut l’espérer, l’argent ne nous manquera point.
– Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive ?
– Parfaitement… Nous avons été trahis.
– Par cet exécrable duc d’Alençon. J’avais bien raison de vouloir lui tordre le cou, moi.
– Et crois-tu que notre affaire est grave ?
– J’en ai peur.
– Ainsi, il y a à craindre… la question.
– Je ne te cache pas que j’y ai déjà songé.
– Que diras-tu si on en vient là ?
– Et toi ?
– Moi, je garderai le silence, répondit La Mole avec une rougeur fébrile.
– Tu te tairas ? s’écria Coconnas.
– Oui, si j’en ai la force.
– Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te garantis que je dirai bien des choses.
– Mais quelles choses ? demanda vivement La Mole.
– Oh ! sois tranquille, de ces choses qui empêcheront pendant quelque temps M. d’Alençon de dormir.
La Mole allait répliquer, lorsque le geôlier, qui sans doute avait entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans sa chambre et referma la porte sur lui.