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XXII-Actéon

Charles, resté seul, s’étonna de n’avoir pas vu paraître l’un ou l’autre de ses deux fidèles ; ses deux fidèles étaient sa nourrice Madeleine et son lévrier Actéon.
– La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore du coup de fouet que je lui ai donné ce matin.
En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La bonne femme n’était pas chez elle. Une porte de l’appartement de Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes. Il s’approcha de cette porte.
Mais, dans le trajet, une de ces crises qu’il avait déjà éprouvées, et qui semblaient s’abattre sur lui tout à coup, le reprit. Le roi souffrait comme si l’on eût fouillé ses entrailles avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait ; il vit une tasse de lait sur une table, l’avala d’un trait, et se sentit un peu calmé.
Alors il reprit la bougie qu’il avait posée sur un meuble, et entra dans le cabinet.
À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui. L’avait-on enfermé ? En ce cas, il sentirait que son maître est revenu de la chasse, et hurlerait.
Charles appela, siffla ; rien ne parut.
Il fit quatre pas en avant ; et, comme la lumière de la bougie parvenait jusqu’à l’angle du cabinet, il aperçut dans cet angle une masse inerte étendue sur le carreau.
– Holà ! Actéon ; holà ! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha ; le pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami.
À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de Charles, il voulut crier ; mais enchaînés qu’ils sont dans leurs grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense. Charles réfléchit qu’il y avait là quelque trahison, et se tut.
Alors il s’agenouilla devant son chien et examina le cadavre d’un œil expert. L’œil était vitreux, la langue rouge et criblée de pustules. C’était une étrange maladie, et qui fit frissonner Charles.
Le roi remit ses gants, qu’il avait ôtés et passés à sa ceinture, souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres accrochés aux pointes des crocs aigus.
Il détacha ces fragments, et reconnut que c’était du papier.
Près de ce papier l’enflure était plus violente, les gencives étaient tuméfiées, et la peau était rongée comme par du vitriol.
Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu’il avait déjà reconnu dans la bouche du chien. L’une de ces parcelles, plus large que les autres, offrait des traces d’un dessin sur bois.
Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête, il reconnut un fragment de cette image représentant un seigneur chassant au vol, et qu’Actéon avait arrachée de son livre de chasse.
– Ah ! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné. Puis tout à coup rappelant ses souvenirs :
– Mille démons ! s’écria-t-il, j’ai touché chaque page de mon doigt, et à chaque page j’ai porté mon doigt à ma bouche pour le mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements ! … Je suis mort !
Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette effroyable idée. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il s’élança vers la porte de son cabinet.
– Maître René ! cria-t-il, maître René le Florentin ! qu’on coure au pont Saint-Michel, et qu’on me l’amène ; dans dix minutes il faut qu’il soit ici. Que l’un de vous monte à cheval et prenne un cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître Ambroise Paré, s’il vient, vous le ferez attendre.
Un garde partit tout courant pour obéir à l’ordre donné.
– Oh ! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot.
Et, la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante, Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien.
Dix minutes après, le Florentin heurta timidement, et non sans inquiétude, à la porte du roi. Il est de certaines consciences pour lesquelles le ciel n’est jamais pur.
– Entrez ! dit Charles.
Le parfumeur parut. Charles marcha à lui l’air impérieux et la lèvre crispée.
– Votre Majesté m’a fait demander, dit René tout tremblant.
– Vous êtes habile chimiste, n’est-ce pas ?
– Sire…
– Et vous savez tout ce que savent les plus habiles médecins ?
– Votre Majesté exagère.
– Non, ma mère me l’a dit. D’ailleurs, j’ai confiance en vous, et j’ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il est mort. Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu’à terre, autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles, debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa sentence de mort ou son gage de salut.
René tira une espèce de scalpel de sa poche, l’ouvrit, et, du bout de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.
– Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes.
Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer jusqu’à son cœur.
– Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n’est-ce pas ?
– J’en ai peur, Sire.
– Et avec quel genre de poison ?
– Avec un poison minéral, à ce que je suppose.
– Pourriez-vous acquérir la certitude qu’il a été empoisonné ?
– Oui, sans doute, en l’ouvrant et en examinant l’estomac.
– Ouvrez-le ; je veux ne conserver aucun doute.
– Il faudrait appeler quelqu’un pour m’aider. – Je vous aiderai, moi, dit Charles.
– Vous, Sire !
– Oui, moi. Et, s’il est empoisonné, quels symptômes trouverons-nous ?
– Des rougeurs et des herborisations dans l’estomac.
– Allons, dit Charles, à l’œuvre. René, d’un coup de scalpel, ouvrit la poitrine du lévrier et l’écarta avec force de ses deux mains, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d’une main crispée et tremblante.
– Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces rougeurs sont celles que je vous ai prédites ; quant à ces veines sanguinolentes, qui semblent les racines d’une plante, c’est ce que je désignais sous le nom d’herborisations. Je trouve ici tout ce que je cherchais.
– Ainsi le chien est empoisonné ?
– Oui, Sire.
– Avec un poison minéral ?
– Selon toute probabilité.
– Et qu’éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce même poison ?
– Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures, comme s’il eût avalé des charbons ardents ; des douleurs d’entrailles, des vomissements.
– Et aurait-il soif ? demanda Charles. – Une soif inextinguible.
– C’est bien cela, c’est bien cela, murmura le roi.
– Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.
– À quoi bon le chercher ? Vous n’avez pas besoin de le savoir. Répondez à nos questions, voilà tout.
– Que Votre Majesté m’interroge.
– Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait avalé la même substance que mon chien ? René réfléchit un instant.
– Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il ; je voudrais bien, avant de répondre, savoir duquel il s’agit. Votre Majesté a-t-elle quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné ?
– Oui, dit Charles ; il a mangé une feuille d’un livre.
– Une feuille d’un livre ?
– Oui.
– Et Votre Majesté a-t-elle ce livre ?
– Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le rayon où il l’avait placé et en le montrant à René.
René fit un mouvement de surprise qui n’échappa point au roi.
– Il a mangé une feuille de ce livre ? balbutia René.
– Celle-ci. Et Charles montra la feuille déchirée.
– Permettez-vous que j’en déchire une autre, Sire ?
– Faites.
René déchira une feuille, l’approcha de la bougie. Le papier prit feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet.
– Il a été empoisonné avec une mixture d’arsenic, dit-il.
– Vous en êtes sûr ?
– Comme si je l’avais préparée moi-même.
– Et le contre-poison ?… René secoua la tête.
– Comment, dit Charles d’une voix rauque, vous ne connaissez pas de remède ?
– Le meilleur et le plus efficace est des blancs d’œufs battus dans du lait ; mais…
– Mais… quoi ?
– Mais il faudrait qu’il fût administré aussitôt, sans cela…
– Sans cela ?
– Sire, c’est un poison terrible, reprit encore une fois René.
– Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.
– Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu’on mette à mourir, et quelquefois même c’est un calcul. Charles s’appuya sur la table de marbre.
– Maintenant, dit-il, en posant la main sur l’épaule de René, vous connaissez ce livre ?
– Moi, Sire ! dit René en pâlissant.
– Oui, vous ; en l’apercevant vous vous êtes trahi.
– Sire, je vous jure…
– René, dit Charles, écoutez bien ceci : Vous avez empoisonné la reine de Navarre avec des gants ; vous avez empoisonné le prince de Porcian avec la fumée d’une lampe ; vous avez essayé d’empoisonner M. de Condé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne me dites pas à qui appartient ce livre.
Le Florentin vit qu’il n’y avait pas à plaisanter avec la colère de Charles IX, et résolut de payer d’audace.
– Et si je dis la vérité, Sire, qui me garantira que je ne serai pas puni plus cruellement encore que si je me tais ?
– Moi.
– Me donnerez-vous votre parole royale ?
– Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.
– En ce cas, ce livre m’appartient, dit-il.
– À vous ! fit Charles en se reculant et en regardant l’empoisonneur d’un œil égaré.
– Oui, à moi.
– Et comment est-il sorti de vos mains ? – C’est Sa Majesté la reine mère qui l’a pris chez moi.
– La reine mère ! s’écria Charles.
– Oui.
– Mais dans quel but ?
– Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, qui avait demandé au duc d’Alençon un livre de ce genre pour étudier la chasse au vol.
– Oh ! s’écria Charles, c’est cela : je tiens tout. Ce livre, en effet, était chez Henriot. Il y a une destinée, et je la subis.
En ce moment Charles fut pris d’une toux sèche et violente, à laquelle succéda une nouvelle douleur d’entrailles. Il poussa deux ou trois cris étouffés, et se renversa sur sa chaise.
– Qu’avez-vous, Sire ? demanda René d’une voix épouvantée.
– Rien, dit Charles ; seulement j’ai soif, donnez-moi à boire.
René emplit un verre d’eau et le présenta d’une main tremblante à Charles, qui l’avala d’un seul trait.
– Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans l’encre, écrivez sur ce livre.
– Que faut-il que j’écrive ?
– Ce que je vais vous dicter :
« Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mère Catherine de Médicis. »
René prit la plume et écrivit.
– Et maintenant signez. Le Florentin signa.
– Vous m’avez promis la vie sauve, dit le parfumeur.
– Et, de mon côté, je vous tiendrai parole.
– Mais, dit René, du côté de la reine mère ?
– Oh ! de ce côté, dit Charles, cela ne me regarde plus : si l’on vous attaque, défendez-vous.
– Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie menacée ?
– Je vous répondrai à cela dans quinze jours.
– Mais en attendant…
Charles posa, en fronçant le sourcil, son doigt sur ses lèvres livides.
– Oh ! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d’en être quitte à si bon marché, le Florentin s’inclina et sortit. Derrière lui, la nourrice apparut à la porte de sa chambre.
– Qu’y a-t-il donc, mon Charlot ? dit-elle.
– Nourrice, il y a que j’ai marché dans la rosée, et que cela m’a fait mal.
– En effet, tu es bien pâle, mon Charlot.
– C’est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice, pour aller jusqu’à mon lit.
La nourrice s’avança vivement. Charles s’appuya sur elle et gagna sa chambre.
– Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.
– Et si maître Ambroise Paré vient ?
– Tu lui diras que je vais mieux et que je n’ai plus besoin de lui.
– Mais, en attendant, que prendras-tu ?
– Oh ! une médecine bien simple, dit Charles, des blancs d’œufs battus dans du lait. À propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre Actéon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans un coin du jardin du Louvre. C’était un de mes meilleurs amis… Je lui ferai faire un tombeau… Si j’en ai le temps.