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XIV-Orthon

Henri, même après le refus du duc d’Alençon qui remettait tout en question, jusqu’à son existence, était devenu, s’il était possible, encore plus grand ami du prince qu’il ne l’était auparavant.
Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non seulement s’entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle interrogea là-dessus Marguerite ; mais Marguerite était sa digne fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était d’éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions de sa mère, qu’après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus embarrassée qu’auparavant.
La Florentine n’eut donc plus pour la conduire que cet instinct intrigant qu’elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu’elle avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée d’intérêts et d’opinions de ce temps.
Elle comprit d’abord qu’une partie de la force du Béarnais lui venait de son alliance avec le duc d’Alençon, et elle résolut de l’isoler.
Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu’il a laissé tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement jusqu’à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie.
Le duc François s’aperçut de ce redoublement de caresses, et de son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne rien voir, et surveilla son allié de plus près qu’il ne l’avait fait encore.
Chacun attendait un événement.
Or, tandis que chacun était dans l’attente de cet événement, certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le soleil s’était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un bâton et marchant péniblement, sortit d’une petite maison sise derrière l’Arsenal et s’achemina par la rue du Petit-Musc.
Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans le jardin de l’Arbalète, dont le concierge le reçut avec de grandes salutations.
Il n’y avait personne dans ce jardin, qui, comme l’indique son nom, appartenait à une société particulière : celle des arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l’homme pâle eût été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas qui conservait une allure militaire, bien qu’il fût ralenti par la souffrance, indiquaient assez que c’était quelque officier blessé dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice modéré et reprenait la vie au soleil.
Cependant, chose étrange ! lorsque le manteau dont, malgré la chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était enveloppé s’ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant aux agrafes d’argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un large poignard et soutenait une longue épée qu’il semblait ne pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le promeneur, tout solitaire qu’il était, lançait à chaque pas un regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d’allée, chaque buisson, chaque fossé.
Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les boulevards, dont il n’était séparé que par une haie épaisse et un petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s’étendit sur un banc de gazon à portée d’une table où le gardien de l’établissement, qui joignait à son titre de concierge l’industrie de gargotier, vint au bout d’un instant lui apporter une espèce de cordial.
Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit, malgré l’intéressante pâleur qui le couvrait, une expression effrayante. Il venait d’apercevoir, venant de la Croix-Faubin par un sentier qui est aujourd’hui la rue de Naples, un cavalier enveloppé d’un grand manteau, lequel s’arrêta proche du bastion et attendit.
Il y était depuis cinq minutes, et l’homme au visage pâle, que le lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu le temps de se remettre de l’émotion que lui avait causée sa présence, lorsqu’un jeune homme au justaucorps serré comme celui d’un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés-Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.
Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés.
L’un et l’autre regardèrent autour d’eux avec la plus minutieuse attention ; Maurevel retenait son souffle.
– Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne nous écoute.
– C’est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve ; tu remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle ; si elle n’y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi avait l’habitude de mettre les siens ; puis tu attendras dans le Louvre. Si l’on te donne une réponse, tu l’apporteras où tu sais ; si tu n’en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un poitrinal à l’endroit que je t’ai désigné et d’où je sors.
– Bien, dit Orthon ; je sais.
– Moi, je te quitte ; j’ai fort affaire pendant toute la journée. Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile ; tu n’as pas besoin d’arriver au Louvre avant qu’il y soit, et je crois qu’il prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des bontés qu’elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, enfant, va.
Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un pistolet de son agrafe et d’ajuster de Mouy ; mais un mouvement qui avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la balle s’aplatirait sur cette cuirasse, ou qu’elle frapperait dans quelque endroit du corps où la blessure qu’elle ferait ne serait pas mortelle. D’ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l’était, et, avec un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le huguenot.
– Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l’abattre ici sans autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si bien !
Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon, et qu’Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être plus important que la vie même du chef huguenot.
– Ah ! dit-il, tu m’échappes encore ce matin ; soit. Éloigne-toi sain et sauf ; mais j’aurai mon tour demain, dussé-je te suivre jusque dans l’enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te perds.
En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et s’éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la rivière.
Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d’agilité qu’il n’osait l’espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu’il était, au risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-Antoine, gagna les quais et s’enfonça dans le Louvre.
Cinq minutes après qu’il eut disparu sous le guichet, Catherine savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les mille écus d’or qui lui avaient été promis pour l’arrestation du roi de Navarre.
– Oh ! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy sera la tache noire que René a trouvée dans l’horoscope de ce Béarnais maudit.
Un quart d’heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait l’appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs commensaux du palais. Dariole seule était chez sa maîtresse ; Catherine venait de faire demander cette dernière pour transcrire certaines lettres importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine.
– C’est bien, dit Orthon, j’attendrai. Et, profitant de sa familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à coucher de la baronne, et après s’être bien assuré qu’il était seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère s’était tout d’abord porté sur le miroir.
– Que fais-tu là, petit ? demanda Catherine ; ne cherches-tu point madame de Sauve ?
– Oui, madame ; il y avait longtemps que je ne l’avais vue, et en tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un ingrat.
– Tu l’aimes donc bien, cette chère Charlotte ?
– De toute mon âme, madame.
– Et tu es fidèle, à ce qu’on dit ?
– Votre Majesté comprendra que c’est une chose bien naturelle quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je ne méritais pas, n’étant qu’un simple serviteur.
– Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins ? demanda Catherine, feignant d’ignorer l’événement arrivé au jeune garçon.
– Madame, lorsque je fus blessé. – Ah ! pauvre enfant ! dit Catherine, tu as été blessé ?
– Oui, madame.
– Et quand cela ?
– Le soir où l’on vint pour arrêter le roi de Navarre. J’eus si grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j’appelai ; l’un d’eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui.
– Pauvre garçon ! Et te voilà bien rétabli, maintenant ?
– Oui, madame.
– De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez lui ?
– Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j’avais osé résisté aux ordres de Votre Majesté, m’a chassé sans miséricorde.
– Vraiment ! dit Catherine avec une intonation pleine d’intérêt. Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame de Sauve, tu l’attendras inutilement ; elle est occupée au-dessus d’ici, chez moi, dans mon cabinet.
Et Catherine, pensant qu’Orthon n’avait peut-être pas eu le temps de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme.
Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper trois petits coups au plafond ; c’était le signal qu’il devait lui-même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître était chez madame de Sauve et qu’il veillait sur lui.
Ces trois coups le firent tressaillir ; une révélation mystérieuse l’éclaira, et il pensa que cette fois l’avis était donné à lui-même ; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu’il y avait déjà posé.
Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous les mouvements de l’enfant ; elle le vit s’élancer vers le miroir, mais elle ne sut si c’était pour y cacher le billet ou pour l’en retirer.
– Eh bien, murmura l’impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il donc maintenant à partir ? Et elle rentra aussitôt dans la chambre le visage souriant.
– Encore ici, petit garçon ? dit-elle. Eh bien ! mais qu’attends-tu donc ? Ne t’ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta petite fortune ? Quand je te dis une chose, en doutes-tu ?
– Oh ! madame, Dieu m’en garde ! répondit Orthon. Et l’enfant, s’approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l’antichambre le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n’était pas faite pour éloigner ses soupçons ; aussi ne fit-elle que les redoubler. De son côté Catherine n’eut pas plus tôt vu la tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu’elle s’élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu’elle plongea derrière lui sa main tremblante d’impatience, elle ne trouva aucun billet. Et cependant elle était sûre d’avoir vu l’enfant s’approcher du miroir. C’était donc pour reprendre et non pour déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle remua, regarda, sonda : rien ! …
– Oh ! le malheureux ! s’écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant pas de mal, et voilà qu’en retirant le billet il va au-devant de sa destinée. Holà ! monsieur de Nancey, holà !
La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra jusque dans l’antichambre ou se tenait, comme nous l’avons dit, le capitaine des gardes.
M. de Nancey accourut.
– Me voilà, dit-il, madame. Que désire Votre Majesté ?
– Vous êtes dans l’antichambre ?
– Oui, madame.
– Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant ?
– À l’instant même.
– Il ne peut être loin encore ?
– À moitié de l’escalier à peine.
– Rappelez-le.
– Comment se nomme-t-il ?
– Orthon.
S’il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant ne l’effrayez point s’il ne fait aucune résistance. Il faut que je lui parle à l’instant même.
Le capitaine des gardes s’élança.
Comme il l’avait prévu, Orthon était à peine à moitié de l’escalier, car il descendait lentement dans l’espérance de rencontrer dans l’escalier ou d’apercevoir dans quelque corridor le roi de Navarre ou madame de Sauve.
Il s’entendit rappeler et tressaillit.
Son premier mouvement fut de fuir ; mais avec une puissance de réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s’il fuyait il perdait tout. Il s’arrêta donc.
– Qui m’appelle ?
– Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se précipitant par les montées.
– Mais je suis bien pressé, dit Orthon.
– De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en arrivant près de lui.
L’enfant essuya la sueur qui coulait sur son front et remonta.
Le capitaine le suivit par-derrière.
Le premier plan qu’avait formé Catherine était d’arrêter le jeune homme, de le faire fouiller et de s’emparer du billet dont elle le savait porteur ; en conséquence, elle avait songé à l’accuser de vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants dont elle voulait faire peser la soustraction sur l’enfant ; mais elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu’il éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point prise sur lui.
Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque cachot ; mais le bruit de l’arrestation, si secrètement qu’elle se fit, se répandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette arrestation mettrait Henri sur ses gardes.
Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaça donc l’agrafe où elle l’avait prise.
– Non, non, dit-elle, idée de sbire ; mauvaise idée. Mais pour un billet… qui peut-être n’en vaut pas la peine, continua-t-elle en fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu’elle-même pouvait à peine entendre le bruit de ses paroles. Eh ! ma foi, ce n’est point ma faute ; c’est la sienne. Pourquoi le petit brigand n’a-t-il point mis le billet où il devait le mettre ? Ce billet, il me le faut.
En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine avait une expression terrible, car le jeune homme s’arrêta pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être parfaitement maître de lui-même. – Madame, dit-il, vous m’avez fait l’honneur de me rappeler ; en quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté ?
Le visage de Catherine s’éclaira, comme si un rayon de soleil fût venu le mettre en lumière.
– Je t’ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me plaît, et que t’ayant fait une promesse, celle de m’occuper de ta fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, nous autres reines, d’être oublieuses. Ce n’est point notre cœur qui l’est, c’est notre esprit, emporté par les événements. Or, je me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune des hommes, et je t’ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi.
M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet attendrissement de Catherine avec un grand étonnement.
– Sais-tu monter à cheval, petit ? demanda Catherine.
– Oui, madame.
– En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un message que tu porteras à Saint-Germain.
– Je suis aux ordres de Votre Majesté.
– Faites-lui préparer un cheval, Nancey.
M. de Nancey disparut.
– Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la première. Orthon la suivit. La reine mère descendit un étage, puis elle s’engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et du duc d’Alençon, gagna l’escalier tournant, descendit encore un étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire dont nul, excepté le roi et elle, n’avait la clef, fit entrer Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette galerie entourait comme un rempart certaines portions des appartements du roi et de la reine mère. C’était, comme la galerie du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, une retraite ménagée en cas de danger.
La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.
Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son visage la même expression sombre qu’il y avait vue dix minutes auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d’une chatte ou d’une panthère, semblaient jeter du feu dans l’obscurité.
– Arrête ! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses épaules : un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de cette voûte ; le parquet semblait morne, comme le couvercle d’une tombe ; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et pénétrait dans la poitrine du jeune homme.
Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille. – Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi de Navarre ?
– Le billet ? balbutia Orthon.
– Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir ?
– Moi, madame ? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.
– Le billet que de Mouy t’a remis, il y a une heure, derrière le jardin de l’Arbalète.
– Je n’ai point de billet, dit Orthon ; Votre Majesté se trompe bien certainement.
– Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la promesse que je t’ai faite.
– Laquelle, madame ?
– Je t’enrichis.
– Je n’ai point de billet, madame, reprit l’enfant.
Catherine commença un grincement de dents qui s’acheva par un sourire.
– Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d’or ?
– Je n’ai pas de billet, madame.
– Deux mille écus.
– Impossible. Puisque je n’en ai pas, je ne puis vous le donner.
– Dix mille écus, Orthon. Orthon, qui voyait la colère monter comme une marée du cœur au front de la reine, pensa qu’il n’avait qu’un moyen de sauver son maître, c’était d’avaler le billet. Il porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta sa main. – Allons ! enfant ! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand les rois veulent s’attacher un serviteur, il n’y a point de mal qu’ils s’assurent si c’est un cœur dévoué. Je sais à quoi m’en tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu’à partir d’aujourd’hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans moi par la porte qui nous a donné passage : elle s’ouvre en dedans.
Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.
Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne pouvait croire que le danger qu’il avait senti s’abattre sur sa tête se fût éloigné.
– Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine ; ne t’ai-je pas dit que tu étais libre de t’en aller, et que si tu voulais revenir ta fortune serait faite ?
– Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce ?
– Il y a plus, je te récompense ; tu es un bon porteur de billet doux, un gentil messager d’amour ; seulement tu oublies que ton maître t’attend.
– Ah ! c’est vrai, dit le jeune homme en s’élançant vers la porte.
Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible cri, disparut abîmé dans l’oubliette du Louvre, dont Catherine venait de pousser le ressort.
– Allons, murmura Catherine, maintenant grâce à la ténacité de ce drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.
Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d’un escalier à vis qui semblait s’enfoncer dans les entrailles de la terre, et, pressée par la soif insatiable d’une curiosité qui n’était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de fer qui s’ouvrait en retour et donnait sur le fond de l’oubliette.
C’est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds, mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.
Derrière l’épaisseur du mur on entendait rouler l’eau de la Seine, qu’une infiltration souterraine amenait jusqu’au fond de l’escalier.
Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis qu’elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes pareilles à celle qu’elle venait de voir, fouilla le corps, saisit la lettre, s’assura que c’était bien celle qu’elle désirait avoir, repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort : le fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre poids, disparut dans la direction de la rivière.
Puis refermant la porte, elle remonta, s’enferma dans son cabinet, et lut le billet qui était conçu en ces termes :
« Ce soir, à dix heures, rue de l’Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile. Si vous venez, ne répondez rien ; si vous ne venez pas, dites non au porteur.
DE MOUY DE SAINT-PHALE. »
En lisant ce billet, il n’y avait qu’un sourire sur les lèvres de Catherine ; elle songeait seulement à la victoire qu’elle allait remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette victoire.
Mais aussi, qu’était-ce qu’Orthon ? Un cœur fidèle, une âme dévouée, un enfant jeune et beau ; voilà tout.
Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des empires.
Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de Sauve, et le plaça derrière le miroir.
En descendant, elle retrouva à l’entrée du corridor le capitaine des gardes.
– Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu’a donnés Votre Majesté, le cheval est prêt.
– Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j’ai fait causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger de l’emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un laquais, et c’était tout au plus un palefrenier ; je lui ai donné quelque argent, et l’ai renvoyé par le petit guichet.
– Mais, dit M. de Nancey, cette commission ?
– Cette commission ? répéta Catherine.
– Oui, qu’il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut-elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu’un de mes hommes ?
– Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre chose à faire.
Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre.