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VIII-Projets de vengeance

Henri avait profité du moment de répit que lui donnait l’interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son évanouissement ; mais Orthon n’avait pu rien lui dire, si ce n’était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l’avait frappé d’un coup de pommeau d’épée qui l’avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s’en était pas inquiété. Catherine l’avait vu évanoui et l’avait cru mort.
Et comme il était revenu à lui dans l’intervalle du départ de la reine mère, à l’arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer la place, il s’était réfugié chez madame de Sauve.
Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu’à ce qu’il eût des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s’était retiré, ne pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa réponse à de Mouy, et, au lieu d’un homme dévoué, il pouvait alors compter sur deux.
Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et le roi parut.
– Votre Majesté ! s’écria Henri en s’élançant au-devant du roi.
– Moi-même… En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et je sens que je t’aime de plus en plus.
– Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble.
– Tu n’as qu’un tort, Henriot.
– Lequel ? celui que Votre Majesté m’a déjà reproché plusieurs fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au vol ?
– Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d’un autre.
– Que Votre Majesté s’explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me corriger.
– C’est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois.
– Bah ! dit Henri, est-ce que, sans m’en douter, je serais myope, Sire ?
– Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.
– Ah ! vraiment, dit le Béarnais ; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-là m’arrive ?
– Oui-da ! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi.
– Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté est le représentant de Dieu en ce monde ; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel : j’écoute.
– Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escortée d’un dameret, tu n’as pas voulu le croire !
– Sire, dit Henri, comment croire que la sœur de Votre Majesté commette une pareille imprudence ? – Quand il t’a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu n’as pas voulu le croire non plus !
– Comment supposer, Sire, qu’une fille de France risque publiquement sa réputation ?
– Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et que j’ai reçu, moi, une aiguière d’argent sur l’épaule, d’Anjou une compote d’oranges sur la tête, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes ?
– Je n’ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que j’interrogeais le concierge.
– Oui ; mais, corbœuf ! j’ai vu, moi !
– Ah ! si Votre Majesté a vu, c’est autre chose.
– C’est-à-dire j’ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je sais maintenant, à n’en pas douter, qu’une de ces deux femmes était Margot, et qu’un de ces deux hommes était M. de La Mole.
– Eh mais ! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, il n’était pas ici.
– Non, dit Charles, non, il n’était pas ici. Mais il n’est plus question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que Margot te trompe.
– Bah ! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances. – Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable ! veux-tu me croire une fois, entêté ? Je te dis que Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l’objet de ses affections.
Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d’un air stupéfait.
– Tu n’en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles ; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu’on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé par le duc d’Anjou, je m’en bats l’œil, Condé est mon ennemi ; mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon ami.
– Mais, Sire…
– Et je ne veux pas qu’on te moleste, je ne veux pas qu’on te berne ; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes ; qu’ils y viennent, ou plutôt qu’ils y reviennent, corbœuf ! On t’a trompé, Henriot, cela peut arriver à tout le monde ; mais tu auras, je te jure, une éclatante satisfaction, et l’on dira demain : Mille noms d’un diable ! il paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole.
– Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien arrêtée ?
– Arrêtée, résolue, décidée ; le muguet n’aura pas à se plaindre. Nous faisons l’expédition entre moi, d’Anjou, d’Alençon et Guise : un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter.
– Comment, sans me compter ?
– Oui, tu en seras, toi.
– Moi ?
– Oui, toi ; dague-moi ce gaillard-là d’une façon royale tandis que nous l’étranglerons.
– Sire, dit Henri, votre bonté me confond ; mais comment savez-vous ?
– Eh ! corne du diable ! il paraît que le drôle s’en est vanté. Il va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font des vers ensemble ; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là ; des pastorales ; ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne miséricorde, au moins !
– Sire, dit Henri, en y réfléchissant…
– Quoi ?
– Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge l’honneur de sa sœur sur un fat qui s’est vanté en calomniant ma femme, rien n’est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, Sire, n’est pas déshonorée pour cela : mais si je suis de la partie, c’est autre chose ; ma coopération fait d’un acte de justice un acte de vengeance. Ce n’est plus une exécution, c’est un assassinat ; ma femme n’est plus calomniée, elle est coupable.
– Mordieu ! Henri, tu parles d’or, et je le disais tout à l’heure encore à ma mère, tu as de l’esprit comme un démon.
Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s’inclina pour répondre au compliment.
– Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu’on te débarrasse de ce muguet ?
– Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi de Navarre.
– C’est bien, c’est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne ; sois tranquille, elle n’en sera pas plus mal faite.
– Je m’en rapporte à vous, Sire, dit Henri.
– Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme ?
– Mais vers les neuf heures du soir.
– Et il en sort ?
– Avant que je n’y arrive, car je ne l’y trouve jamais.
– Vers…
– Vers les onze heures.
– Bon ; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé ses promesses d’amitié, sortit en sifflant son air de chasse favori.
– Ventre-saint-gris ! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu’inventer pour nous brouiller, ma femme et moi ; un si joli ménage !
Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l’entendre.
Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces événements s’étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s’épilait et se promenait avec complaisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre.
À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre jeune homme.
L’un était notre ami La Mole, dont on s’était si fort occupé dans la journée, et dont on s’occupait encore peut-être davantage sans qu’il le soupçonnât, et l’autre son compagnon Coconnas.
En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu’il eût entendu gronder la foudre, sans qu’il eût vu briller les éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché jusqu’à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu’on appelle l’avenir ; puis il s’était levé, avait été passer une heure chez les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire à la reine. – Et tu dis donc que tu as dîné, toi ? lui demanda Coconnas en bâillant.
– Ma foi, oui, et de grand appétit.
– Pourquoi ne m’as-tu pas emmené avec toi, égoïste ?
– Ma foi, tu dormais si fort que je n’ai pas voulu te réveiller. Mais, sais-tu ? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n’oublie pas de demander à maître La Hurière de ce petit vin d’Anjou qui lui est arrivé ces jours-ci.
– Il est bon ?
– Demandes-en, je ne te dis que cela.
– Et toi, ou vas-tu ?
– Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette question, où je vais ? faire ma cour à la reine.
– Tiens, au fait, dit Coconnas, si j’allais dîner à notre petite maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d’hier, et il y a un certain vin d’Alicante qui est restaurant.
– Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s’est passé cette nuit. D’ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n’y retournerions pas seuls ? Passe-moi donc mon manteau.
– C’est ma foi vrai, dit Coconnas ; je l’avais oublié. Mais où diable est-il donc ton manteau ?… Ah ! le voilà.
– Non, tu me passes le noir, et c’est le rouge que je te demande. La reine m’aime mieux avec celui-là.
– Ah ! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, cherche-le toi-même, je ne le trouve pas.
– Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas ? mais où donc est-il ?
– Tu l’auras vendu…
– Pour quoi faire ? il me reste encore six écus.
– Alors, mets le mien.
– Ah ! oui… un manteau jaune avec un pourpoint vert, j’aurais l’air d’un papegeai.
– Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors.
En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d’Alençon parut avec le précieux manteau tant demandé.
– Ah ! s’écria La Mole, le voilà, enfin !
– Votre manteau, monsieur ?… dit le page. Oui, Monseigneur l’avait fait prendre chez vous pour s’éclaircir à propos d’un pari qu’il avait fait sur la nuance.
– Oh ! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore…
– Non, monsieur le comte, c’est fini. Le page sortit ; La Mole agrafa son manteau.
– Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu ?
– Je n’en sais rien.
– Te retrouverai-je ici ce soir ?
– Comment veux-tu que je te dise cela ?
– Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures ?
– Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu’on me fera faire.
– La duchesse de Nevers ?
– Non, le duc d’Alençon.
– En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il te fait force amitiés.
– Mais oui, dit Coconnas.
– Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.
– Peuh ! fit Coconnas, un cadet !
– Oh ! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l’aîné, que le ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas où tu seras ce soir ?
– Non.
– Au diable, alors… ou plutôt adieu !
– Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours qu’on lui dise où l’on sera ! est-ce qu’on le sait ? D’ailleurs, je crois que j’ai envie de dormir.
Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, il rencontra le duc d’Alençon.
– Ah ! c’est vous, monsieur de la Mole ? lui dit le prince.
– Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect.
– Sortez-vous donc du Louvre ?
– Non, Votre Altesse ; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté la reine de Navarre.
– Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la Mole ?
– Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner ?
– Non, pas pour le moment, mais j’aurai à vous parler ce soir.
– Vers quelle heure ?
– Mais de neuf à dix.
– J’aurai l’honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre Altesse.
– Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.
– Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre ; c’est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne, qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite.
Celle-ci était occupée d’un travail qui paraissait la fatiguer beaucoup ; un papier chargé de ratures et un volume d’Isocrate étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser achever un paragraphe ; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s’asseoir près d’elle.
La Mole rayonnait. Il n’avait jamais été si beau, jamais si gai.
– Du grec ! s’écria-t-il en jetant les yeux sur le livre ; une harangue d’Isocrate ! Que voulez-vous faire de cela ? Oh ! oh ! sur ce papier du latin : Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio ! Vous allez donc haranguer ces barbares en latin ?
– Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu’ils ne parlent pas français.
– Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d’avoir le discours ?
– Une plus coquette que moi vous ferait croire à une improvisation ; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n’ai point de ces sortes de tromperies : on m’a communiqué d’avance le discours, et j’y réponds.
– Sont-ils donc près d’arriver, ces ambassadeurs ?
– Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin.
– Mais personne ne le sait ?
– Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec un petit air satisfait qui n’était point exempt de pédantisme, ce que j’ai fait ce soir est assez cicéronien ; mais laissons là ces futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé.
– À moi ?
– Oui.
– Que m’est-il donc arrivé ?
– Ah ! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle.
– Alors, c’est d’avoir trop dormi ; je m’en accuse bien humblement.
– Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.
– Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi je ne sais rien.
– Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine mère ?
– La reine mère à moi ! avait-elle donc à me parler ?
– Comment ! vous ne l’avez pas vue ?
– Non.
– Et le roi Charles ?
– Non.
– Et le roi de Navarre ?
– Non.
– Mais le duc d’Alençon, vous l’avez vu ?
– Oui, tout à l’heure, je l’ai rencontré dans le corridor.
– Que vous a-t-il dit ?
– Qu’il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix heures du soir. – Et pas autre chose ?
– Pas autre chose.
– C’est étrange.
– Mais enfin, que trouvez-vous d’étrange, dites-moi ?
– Que vous n’ayez entendu parler de rien.
– Que s’est-il donc passé ?
– Il s’est passé que pendant toute cette journée, malheureux, vous avez été suspendu sur un abîme.
– Moi ?
– Oui, vous.
– À quel propos ?
– Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de Navarre, que l’on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s’est sauvé, sans que l’on reconnût de lui autre chose que le fameux manteau rouge.
– Eh bien ?
– Eh bien, ce manteau rouge qui m’avait trompée une fois en a trompé d’autres aussi : vous avez été soupçonné, accusé même de ce triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui sait ? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous n’eussiez pas voulu dire où vous étiez, n’est-ce pas ?
– Dire où j’étais ! s’écria La Mole, vous compromettre, vous, ma belle Majesté ! Oh ! vous avez bien raison ; je fusse mort en chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux. – Hélas ! mon pauvre gentilhomme ! dit Marguerite, mes beaux yeux eussent bien pleuré.
– Mais comment s’est apaisé ce grand orage ?
– Devinez.
– Que sais-je, moi ?
– Il n’y avait qu’un moyen de prouver que vous n’étiez pas dans la chambre du roi de Navarre.
– Lequel ?
– C’était de dire où vous étiez.
– Eh bien ?
– Eh bien, je l’ai dit !
– Et à qui ?
– À ma mère.
– Et la reine Catherine…
– La reine Catherine sait que vous êtes mon amant.
– Oh ! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout exiger de votre serviteur. Oh ! vraiment, c’est beau et grand, Marguerite, ce que vous avez fait là ! Oh ! Marguerite, ma vie est bien à vous !
– Je l’espère, car je l’ai arrachée à ceux qui me la voulaient prendre ; mais à présent vous êtes sauvé.
– Et par vous ! s’écria le jeune homme, par ma reine adorée !
Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se rejeta en arrière plein d’un vague effroi ; Marguerite poussa un cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d’une fenêtre.
Par cette vitre un caillou de la grosseur d’un œuf venait d’entrer ; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour le carreau cassé et reconnut la cause du bruit.
– Quel est l’insolent ?… s’écria-t-il. Et il s’élança vers la fenêtre.
– Un moment, dit Marguerite ; à cette pierre est attaché quelque chose, ce me semble.
– En effet, dit La Mole, on dirait un papier.
Marguerite se précipita sur l’étrange projectile, et arracha la mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le caillou par le milieu.
Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par l’ouverture de la vitre cassée.
Marguerite déplia la lettre et lut.
– Malheureux ! s’écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole pâle, debout et immobile comme la statue de l’Effroi. La Mole, le cœur serré d’une douleur pressentimentale, lut ces mots : « On attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui conduit chez M. d’Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes… »
– Eh ! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc plus longues que la mienne ?
– Non, mais il y en a peut-être dix contre une.
– Et quel est l’ami qui nous envoie ce billet ? demanda La Mole.
Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un regard ardent.
– L’écriture du roi de Navarre ! s’écria-t-elle. S’il prévient, c’est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c’est moi qui vous en prie.
– Et comment voulez-vous que je fuie ? dit La Mole.
– Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre ?
– Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant.
– Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que cette ficelle supporte un poids.
– Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l’objet suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible apparaître l’extrémité d’une échelle de crin et de soie.
– Ah ! vous êtes sauvé, s’écria Marguerite.
– C’est un miracle du ciel !
– Non, c’est un bienfait du roi de Navarre.
– Et si c’était un piège, au contraire ? dit La Mole ; si cette échelle devait se briser sous mes pieds ! madame, n’avez-vous point avoué aujourd’hui votre affection pour moi ?
Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d’une pâleur mortelle.
– Vous avez raison, dit-elle, c’est possible. Et elle s’élança vers la porte.
– Qu’allez-vous faire ? s’écria La Mole.
– M’assurer par moi-même s’il est vrai qu’on vous attende dans le corridor.
– Jamais, jamais ! Pour que leur colère tombe sur vous !
– Que voulez-vous qu’on fasse à une fille de France ? femme et princesse du sang, je suis deux fois inviolable.
La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu’en effet La Mole comprit qu’elle ne risquait rien, et qu’il devait la laisser agir comme elle l’entendrait.
Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d’attendre son retour, et elle s’avança dans le corridor qui, par un embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu’à plusieurs salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d’Alençon et chez Henri. Quoiqu’il fût à peine neuf heures du soir, toutes les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère lueur qui venait de l’embranchement, était dans la plus parfaite obscurité. La reine de Navarre s’avança d’un pas ferme ; mais lorsqu’elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu’on prenait de les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l’eût éteint, et tout rentra dans l’obscurité ; car cette lueur, si faible qu’elle fût, parut diminuer encore.
Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s’il existait, l’attendait là. Elle était calme en apparence, quoique ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À mesure qu’elle s’approchait, ce silence sinistre redoublait, et une ombre pareille à celle d’une main obscurcissait la tremblante et incertaine lueur.
Tout à coup, arrivée à l’embranchement du corridor, un homme fit deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il s’éclairait en s’écriant :
– Le voilà ! Marguerite se trouva face à face avec son frère Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la main, le duc d’Alençon. Au fond, dans l’obscurité, deux ombres apparaissaient debout, l’une à côté de l’autre, ne reflétant d’autre lumière que celle que renvoyait l’épée nue qu’ils tenaient à la main.
Marguerite embrassa tout le tableau d’un coup d’œil. Elle fit un effort suprême, et répondit en souriant à Charles :
– Vous voulez dire : La voilà, Sire !
Charles recula d’un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles.
– Toi, Margot ! dit-il ; et où vas-tu à cette heure ?
– À cette heure ! dit Marguerite ; est-il donc si tard ?
– Je te demande où tu vas.
– Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir laissé chez notre mère.
– Ainsi, sans lumière ?
– Je croyais le corridor éclairé.
– Et tu viens de chez toi ?
– Oui.
– Que fais-tu donc ce soir ?
– Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N’y a-t-il pas conseil demain, et n’est-il pas convenu que chacun soumettra sa harangue à Votre Majesté ?
– Et n’as-tu pas quelqu’un qui t’aide dans ce travail ? Marguerite rassembla toutes ses forces.
– Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole ; il est très savant.
– Si savant, dit le duc d’Alençon, que je l’avais prié, quand il aurait fini avec vous, ma sœur, de me venir trouver pour me donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force.
– Et vous l’attendiez ? dit Marguerite du ton le plus naturel.
– Oui, dit d’Alençon avec impatience.
– En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l’envoyer, mon frère, car nous avons fini.
– Et votre livre ? dit Charles.
– Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent un signe.
– Allez, dit Charles ; et nous, continuons notre ronde.
– Votre ronde ! dit Marguerite ; que cherchez-vous donc ?
– Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu’il y a un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre ? Mon frère d’Alençon prétend l’avoir vu, et nous sommes en quête de lui.
– Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une seconde elle fut à la porte de son appartement.
– Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite s’élança dans l’appartement, et trouva La Mole qui l’attendait, calme et résolu, mais l’épée à la main.
– Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous attendent dans le corridor pour vous assassiner. – Vous l’ordonnez ? dit La Mole.
– Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir.
Pendant l’excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l’échelle à la barre de la fenêtre, il l’enjamba ; mais avant de poser le pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la reine.
– Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous, Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.
– Ce n’est pas une promesse, La Mole, c’est un serment. Ne craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt qu’il ne descendit par l’échelle. Au même moment on frappa à la porte.
Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération, et ne se retourna qu’au moment où elle se fut bien assurée que ses pieds avaient touché la terre.
– Madame, disait Gillonne, madame !
– Eh bien ? demanda Marguerite.
– Le roi frappe à la porte.
– Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute impatientés d’attendre, étaient debout sur le seuil.
Charles entra.
Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres. Le roi jeta un regard rapide autour de lui. – Que cherchez-vous, mon frère ? demanda Marguerite.
– Mais, dit Charles, je cherche… je cherche… eh ! corne de bœuf ! je cherche M. de La Mole.
– M. de La Mole !
– Oui ; où est-il ?Marguerite prit son frère par la main et le conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes s’éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de bois ; l’un d’eux détacha son écharpe, et fit en signe d’adieu voltiger le blanc satin dans la nuit : ces deux hommes étaient La Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à Charles.
– Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela ?
– Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d’Alençon peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d’Anjou et de Guise leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera pas cette nuit par le corridor.