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XXIII-Un nouveau converti

Le lendemain, il devait y avoir chasse à courre dans la forêt de Saint-Germain.
Henri avait ordonné qu’on lui tînt prêt, pour huit heures du matin, c’est-à-dire tout sellé et tout bridé, un petit cheval du Béarn, qu’il comptait donner à madame de Sauve, mais qu’auparavant il désirait essayer. À huit heures moins un quart, le cheval était appareillé. À huit heures sonnant, Henri descendait.
Le cheval, fier et ardent, malgré sa petite taille, dressait les crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un léger verglas couvrait la terre.
Henri s’apprêta à traverser la cour pour gagner le côté des écuries où l’attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu’en passant devant un soldat suisse, en sentinelle à la porte, ce soldat lui présenta les armes en disant :
– Dieu garde Sa Majesté le roi de Navarre ! À ce souhait, et surtout à l’accent de la voix qui venait de l’émettre, le Béarnais tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arrière.
– de Mouy ! murmura-t-il.
– Oui, Sire, de Mouy.
– Que venez-vous faire ici ?
– Je vous cherche.
– Que me voulez-vous ?
– Il faut que je parle à Votre Majesté.
– Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas que tu risques ta tête ?
– Je le sais.
– Eh bien ?
– Eh bien, me voilà. Henri pâlit légèrement, car ce danger que courait l’ardent jeune homme, il comprit qu’il le partageait. Il regarda donc avec inquiétude autour de lui, et se recula une seconde fois, non moins vivement que la première. Il venait d’apercevoir le duc d’Alençon à une fenêtre. Changeant aussitôt d’allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, placé, comme nous l’avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l’air de l’examiner :
– de Mouy, lui dit-il, ce n’est pas certainement sans un motif bien puissant que vous êtes venu ainsi vous jeter dans la gueule du loup ?
– Non, Sire. Aussi voilà huit jours que je vous guette. Hier seulement, j’ai appris que Votre Majesté devait essayer ce cheval ce matin et j’ai pris poste à la porte du Louvre.
– Mais comment sous ce costume ?
– Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
– Voici votre mousquet, remettez-vous à votre faction. On nous examine. En repassant, je tâcherai de vous dire un mot ; mais si je ne vous parle point, ne m’arrêtez point. Adieu.
de Mouy reprit sa marche mesurée, et Henri s’avança vers le cheval. – Qu’est-ce que ce joli petit animal ? demanda le duc d’Alençon de sa fenêtre.
– Un cheval que je devais essayer ce matin, répondit Henri.
– Mais ce n’est point un cheval d’homme, cela.
– Aussi était-il destiné à une belle dame.
– Prenez garde, Henri, vous allez être indiscret, car nous allons voir cette belle dame à la chasse ; et si je ne sais pas de qui vous êtes le chevalier, je saurai au moins de qui vous êtes l’écuyer.
– Eh ! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, étant fort indisposée ce matin.
Et il se mit en selle.
– Ah bah ! dit d’Alençon en riant, pauvre madame de Sauve !
– François ! François ! c’est vous qui êtes indiscret.
– Et qu’a-t-elle donc cette belle Charlotte ? reprit le duc d’Alençon.
– Mais, continua Henri en lançant son cheval au petit galop et en lui faisant décrire un cercle de manège, mais je ne sais trop : une grande lourdeur de tête, à ce que m’a dit Dariole, une espèce d’engourdissement par tout le corps, une faiblesse générale enfin.
– Et cela vous empêchera-t-il d’être des nôtres ? demanda le duc.
– Moi, et pourquoi ? reprit Henri, vous savez que je suis fou de la chasse à courre, et que rien n’aurait cette influence de m’en faire manquer une.
– Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc après s’être retourné et avoir causé un instant avec une personne qui était demeurée invisible aux yeux de Henri, attendu qu’elle causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa Majesté qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
– Bah ! dit Henri de l’air le plus désappointé du monde. Pourquoi cela ?
– Des lettres fort importantes de M. de Nevers, à ce qu’il paraît. Il y a conseil entre le roi, la reine mère et mon frère le duc d’Anjou.
– Ah ! ah ! fit en lui-même Henri, serait-il arrivé des nouvelles de Pologne ? Puis tout haut :
– En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frère ! Puis arrêtant le cheval en face de de Mouy :
– Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta faction. Aide le palefrenier à dessangler ce cheval, mets la selle sur ta tête et porte-la chez l’orfèvre de la sellerie ; il y a une broderie à y faire qu’il n’avait pas eu le temps d’achever pour aujourd’hui. Tu reviendras me rendre réponse chez moi.
de Mouy se hâta d’obéir, car le duc d’Alençon avait disparu de sa fenêtre, et il est évident qu’il avait conçu quelque soupçon. En effet, à peine avait-il tourné le guichet que le duc d’Alençon parut. Un véritable Suisse était à la place de de Mouy.
D’Alençon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire ; puis se retournant du côté de Henri :
– Ce n’est point avec cet homme que vous causiez tout à l’heure, n’est-ce pas, mon frère ?
– L’autre est un garçon qui est de ma maison et que j’ai fait entrer dans les Suisses : je lui ai donné une commission et il est allé l’exécuter.
– Ah ! fit le duc, comme si cette réponse lui suffisait. Et Marguerite, comment va-t-elle ?
– Je vais le lui demander, mon frère.
– Ne l’avez-vous donc point vue depuis hier ?
– Non, je me suis présenté chez elle cette nuit vers onze heures, mais Gillonne m’a dit qu’elle était fatiguée et qu’elle dormait.
– Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est sortie.
– Oui, dit Henri, c’est possible ; elle devait aller au couvent de l’Annonciade. Il n’y avait pas moyen de pousser la conversation plus loin, Henri paraissant décidé seulement à répondre.
Les deux beaux-frères se quittèrent donc, le duc d’Alençon pour aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer chez lui.
Henri y était à peine depuis cinq minutes lorsqu’il entendit frapper.
– Qui est là ? demanda-t-il.
– Sire, répondit une voix que Henri reconnut pour celle de de Mouy, c’est la réponse de l’orfèvre de la sellerie.
Henri, visiblement ému, fit entrer le jeune homme, et referma la porte derrière lui.
– C’est vous, de Mouy ! dit-il. J’espérais que vous réfléchiriez.
– Sire, répondit de Mouy, il y a trois mois que je réfléchis, c’est assez ; maintenant il est temps d’agir. Henri fit un mouvement d’inquiétude.
– Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hâte, car les moments sont précieux. Votre Majesté peut nous rendre, par un seul mot, tout ce que les événements de l’année ont fait perdre à la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
– J’écoute, mon brave de Mouy, répondit Henri voyant qu’il lui était impossible d’éluder l’explication.
– Est-il vrai que Votre Majesté ait abjuré la religion protestante ?
– C’est vrai, dit Henri.
– Oui, mais est-ce des lèvres ? est-ce du cœur ? – On est toujours reconnaissant à Dieu quand il nous sauve la vie, répondit Henri tournant la question, comme il avait l’habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m’a visiblement épargné dans ce cruel danger.
– Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
– Laquelle ?
– C’est que votre abjuration n’est point une affaire de conviction, mais de calcul. Vous avez abjuré pour que le roi vous laissât vivre, et non parce que Dieu vous avait conservé la vie.
– Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, répondit Henri, je n’en suis pas moins catholique.
– Oui, mais le resterez-vous toujours ? à la première occasion de reprendre votre liberté d’existence et de conscience, ne la reprendrez-vous pas ? Eh bien ! cette occasion, elle se présente : La Rochelle est insurgée, le Roussillon et le Béarn n’attendent qu’un mot pour agir ; dans la Guyenne, tout crie à la guerre. Dites-moi seulement que vous êtes un catholique forcé et je vous réponds de l’avenir.
– On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de Mouy. Ce que j’ai fait, je l’ai fait librement.
– Mais, Sire, dit le jeune homme le cœur oppressé de cette résistance à laquelle il ne s’attendait pas, vous ne songez donc pas qu’en agissant ainsi vous nous abandonnez… vous nous trahissez ? Henri resta impassible.
– Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car plusieurs d’entre nous sont venus, au péril de leur vie, pour sauver votre honneur et votre liberté. Nous avons tout préparé pour vous donner un trône, Sire, entendez-vous bien ? Non seulement la liberté, mais la puissance : un trône à votre choix, car dans deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
– de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgré lui, à cette proposition, avait jeté un éclair, de Mouy, je suis sauf, je suis catholique, je suis l’époux de Marguerite, je suis frère du roi Charles, je suis gendre de ma bonne mère Catherine. de Mouy, en prenant ces diverses positions, j’en ai calculé les chances, mais aussi les obligations.
– Mais, Sire, reprit de Mouy, à quoi faut-il croire ? On me dit que votre mariage n’est pas consommé, on me dit que vous êtes libre au fond du cœur, on me dit que la haine de Catherine…
– Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Béarnais. Oui, l’on vous a trompé impudemment, mon ami. Cette chère Marguerite est bien ma femme ; Catherine est bien ma mère ; le roi Charles IX enfin est bien le seigneur et le maître de ma vie et de mon cœur.
de Mouy frissonna, un sourire presque méprisant passa sur ses lèvres.
– Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec découragement et en essayant de sonder du regard cette âme pleine de ténèbres, voilà la réponse que je rapporterai à mes frères. Je leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son cœur à ceux qui nous ont égorgés, je leur dirai qu’il est devenu le flatteur de la reine mère et l’ami de Maurevel…
– Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il faut que j’aille m’informer près de lui des raisons qui nous ont fait remettre une chose aussi importante qu’une partie de chasse. Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi et prenez la messe.
Et Henri reconduisit ou plutôt repoussa jusqu’à l’antichambre le jeune homme, dont la stupéfaction commençait à faire place à la fureur.
À peine eut-il refermé la porte que, ne pouvant résister à l’envie de se venger sur quelque chose à défaut de quelqu’un, de Mouy broya son chapeau entre ses mains, le jeta à terre, et le foulant aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador :
– Par la mort ! s’écria-t-il, voilà un misérable prince, et j’ai bien envie de me faire tuer ici pour le souiller à jamais de mon sang.
– Chut ! monsieur de Mouy ! dit une voix qui se glissait par l’ouverture d’une porte entrebâillée ; chut ! car un autre que moi pourrait vous entendre.
M. de Mouy se retourna vivement et aperçut le duc d’Alençon enveloppé d’un manteau et avançant sa tête pâle dans le corridor pour s’assurer si de Mouy et lui étaient bien seuls.
– M. le duc d’Alençon ! s’écria de Mouy, je suis perdu.
– Au contraire, murmura le prince, peut-être même avez-vous trouvé ce que vous cherchez, et la preuve, c’est que je ne veux pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein. Croyez-moi, votre sang peut être mieux employé qu’à rougir le seuil du roi de Navarre.
Et à ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu’il tenait entrebâillée.
– Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le duc ; nul ne viendra nous relancer ici ; nous pourrons donc y causer en toute liberté. Venez, monsieur.
– Me voici, Monseigneur ! dit le conspirateur stupéfait.
Et il entra dans la chambre, dont le duc d’Alençon referma la porte derrière lui non moins vivement que n’avait fait le roi de Navarre.
de Mouy était entré furieux, exaspéré, maudissant ; mais peu à peu le regard froid et fixe du jeune duc François fit sur le capitaine huguenot l’effet de cette glace enchantée qui dissipe l’ivresse.
– Monseigneur, dit-il, si j’ai bien compris, Votre Altesse veut me parler ?
– Oui, monsieur de Mouy, répondit François. Malgré votre déguisement, j’avais cru vous reconnaître, et quand vous avez présenté les armes à mon frère Henri, je vous ai reconnu tout à fait. Eh bien, de Mouy, vous n’êtes donc pas content du roi de Navarre ?
– Monseigneur !
– Allons, voyons ! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en doutiez, peut-être suis-je de vos amis.
– Vous, Monseigneur ?
– Oui, moi. Parlez donc.
– Je ne sais que dire à Votre Altesse, Monseigneur. Les choses dont j’avais à entretenir le roi de Navarre touchent à des intérêts que Votre Altesse ne saurait comprendre. D’ailleurs, ajouta de Mouy d’un air qu’il tâcha de rendre indifférent, il s’agissait de bagatelles.
– De bagatelles ? fit le duc.
– Oui, Monseigneur.
– De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer votre vie en revenant au Louvre, où, vous le savez, votre tête vaut son pesant d’or. Car on n’ignore point que vous êtes, avec le roi de Navarre et le prince de Condé, un des principaux chefs des huguenots.
– Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit le faire le frère du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
– Pourquoi voulez-vous que j’agisse ainsi, quand je vous ai dit que j’étais de vos amis ? Dites-moi donc la vérité. – Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure…
– Ne jurez pas, monsieur ; la religion reformée défend de faire des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronça le sourcil.
– Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua de se taire.
– Vous en doutez ? reprit le prince avec une affectueuse insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre. Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non proposé à mon beau-frère Henri, là, tout à l’heure (le duc étendit la main dans la direction de la chambre du Béarnais), votre secours et celui des vôtres pour le réinstaller dans sa royauté de Navarre ?
de Mouy regarda le duc d’un air effaré.
– Propositions qu’il a refusées avec terreur ! de Mouy demeura stupéfait.
– Avez-vous alors invoqué votre ancienne amitié, le souvenir de la religion commune ? Avez-vous même alors leurré le roi de Navarre d’un espoir bien brillant, si brillant qu’il en a été ébloui, de l’espoir d’atteindre à la couronne de France ? Hein ? dites, suis-je bien informé ? Est-ce là ce que vous êtes venu proposer au Béarnais ?
– Monseigneur ! s’écria de Mouy, c’est si bien cela que je me demande en ce moment même si je ne dois pas dire à Votre Altesse Royale qu’elle en a menti ! provoquer dans cette chambre un combat sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l’extinction de ce terrible secret ! – Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d’Alençon sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement à cette terrible menace ; le secret s’éteindra mieux entre nous si nous vivons tous deux que si l’un de nous meurt. Écoutez-moi et cessez de tourmenter ainsi la poignée de votre épée. Pour la troisième fois, je vous dis que vous êtes avec un ami ; répondez donc comme à un ami. Voyons, le roi de Navarre n’a-t-il pas refusé tout ce que vous lui avez offert ?
– Oui, Monseigneur, et je l’avoue, puisque cet aveu ne peut compromettre que moi.
– N’avez-vous pas crié en sortant de sa chambre et en foulant aux pieds votre chapeau, qu’il était un prince lâche et indigne de demeurer votre chef ?
– C’est vrai, Monseigneur, j’ai dit cela.
– Ah ! c’est vrai ! Vous l’avouez, enfin ?
– Oui.
– Et c’est toujours votre avis ?
– Plus que jamais, Monseigneur !
– Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisième fils de Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour commander à vos soldats, voyons ? et jugez-vous que je suis assez loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole ?
– Vous, Monseigneur ! vous, le chef des huguenots ?
– Pourquoi pas ? C’est l’époque des conversions, vous le savez. Henri s’est bien fait catholique, je puis bien me faire protestant, moi.
– Oui, sans doute, Monseigneur ; mais j’attends que vous m’expliquiez…
– Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la politique de tout le monde.
» Mon frère Charles tue les huguenots pour régner plus largement. Mon frère d’Anjou les laisse tuer parce qu’il doit succéder à mon frère Charles, et que, comme vous le savez, mon frère Charles est souvent malade. Mais moi… et c’est tout différent, moi qui ne régnerai jamais, en France du moins, attendu que j’ai deux aînés devant moi ; moi que la haine de ma mère et de mes frères, plus encore que la loi de la nature, éloigne du trône ; moi qui ne dois prétendre à aucune affection de famille, à aucune gloire, à aucun royaume ; moi qui, cependant, porte un cœur aussi noble que mes aînés ; eh bien ! de Mouy ! moi, je veux chercher à me tailler avec mon épée un royaume dans cette France qu’ils couvrent de sang.
» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez. » Je veux être roi de Navarre, non par la naissance, mais par l’élection. Et remarquez bien que vous n’avez aucune objection à faire à cela, car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos offres, et, s’ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement que ce royaume de Navarre n’est qu’une fiction. Avec Henri de Béarn, vous n’avez rien ; avec moi, vous avez une épée et un nom. François d’Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy ?
– Je dis qu’elle m’éblouit, Monseigneur.
– de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne vous montrez donc pas dès l’abord si exigeant et si difficile envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.
– Monseigneur, la chose serait déjà faite si j’étais seul à soutenir mes idées ; mais nous avons un conseil, et si brillante que soit l’offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du parti n’y adhéreront-ils pas sans condition.
– Ceci est autre chose, et la réponse est d’un cœur honnête et d’un esprit prudent. À la façon dont je viens d’agir, de Mouy, vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre côté en homme qu’on estime et non en prince qu’on flatte. de Mouy, ai-je des chances ?
– Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le roi de Navarre a refusé l’offre que j’étais venu lui faire. Mais, je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est chose indispensable.
– Faites donc, monsieur, répondit d’Alençon. Seulement, à quand la réponse ?
de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une résolution :
– Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main ; j’ai besoin que cette main d’un fils de France touche la mienne pour être sûr que je ne serai point trahi.
Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit la sienne et la serra.
– Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n’y êtes pour rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans cette trahison, vous seriez déshonoré.
– Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand vous me rapporterez la réponse de vos chefs ?
– Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse, vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je vous dis : À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s’y cachent.
Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait son œil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
– Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous allons être liés par une communauté d’intérêts qui vous délivrera de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy ?
– Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela, s’il vous plaît ?
– Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il ?
– Cette chambre est habitée ? dit de Mouy en montrant du regard les deux lits qui s’y trouvaient en face l’un de l’autre.
– Par deux de mes gentilshommes, oui.
– Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au Louvre.
– Pourquoi cela ?
– Parce que, si vous m’avez reconnu, d’autres peuvent avoir d’aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour. Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m’accordez ce que je vais vous demander.
– Quoi ?
– Un sauf-conduit.
– de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose qu’à la condition qu’à tous les yeux nous sommes complètement étrangers l’un à l’autre. La moindre relation de ma part avec vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous en ce moment. Libre dans ma sphère d’action, fort si je suis inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis tous ; ne l’oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole de mon frère. Venez ce soir au Louvre.
– Mais comment voulez-vous que j’y vienne ? Je ne puis risquer ce costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me connaît ici et qu’il ne me déguise aucunement.
– Aussi, je cherche, attendez… Je crois que… oui, le voici.
En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux s’étaient arrêtés sur la garde-robe d’apparat de La Mole, pour le moment étendue sur le lit, c’est-à-dire sur ce magnifique manteau cerise brodé d’or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné d’une plume blanche, entouré d’un cordon de marguerites d’or et d’argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle et or.
– Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint ? dit le duc ; ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu’il le porte. Je vais vous donner l’adresse du tailleur qui le lui a fourni ; en le lui payant le double de ce qu’il vaut, vous en aurez un pareil ce soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n’est-ce pas ?
Le duc d’Alençon achevait à peine la recommandation, que l’on entendit un pas qui s’approchait dans le corridor et qu’une clef tourna dans la serrure.
– Eh ! qui va là ? s’écria le duc en s’élançant vers la porte et en poussant le verrou.
– Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question singulière. Qui va là vous-même ? Voilà qui est plaisant ! quand je veux rentrer chez moi, on me demande qui va là !
– Est-ce vous, monsieur de la Mole ?
– Eh ! sans doute que c’est moi. Mais vous, qui êtes-vous ? Pendant que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le duc d’Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou, l’autre sur la serrure.
– Connaissez-vous M. de La Mole ? demanda-t-il à de Mouy.
– Non, Monseigneur.
– Et lui, vous connaît-il ?
– Je ne le crois pas.
– Alors, tout va bien ; d’ailleurs, faites semblant de regarder par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole commençait à s’impatienter et frappait à tour de bras.
Le duc d’Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant qu’il avait le dos tourné, il ouvrit.
– Monseigneur le duc ! s’écria La Mole en reculant de surprise, oh ! pardon, pardon, Monseigneur !
– Ce n’est rien, monsieur. J’ai eu besoin de votre chambre pour recevoir quelqu’un.
– Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le lit ; car j’ai perdu l’un et l’autre cette nuit sur le quai de la Grève, où j’ai été attaqué de nuit par des voleurs.
– En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal accommodé ; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce qu’il paraît !
Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans l’antichambre, ne s’inquiétant aucunement de ce que le duc faisait dans sa chambre ; car c’était assez l’usage au Louvre que les logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils étaient attachés, des hôtelleries qu’ils employaient à toutes sortes de réceptions.
de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait ; mais lorsqu’il eut changé de costume, lui-même les tira d’embarras, car, s’approchant de la porte : – Pardon, Monseigneur ! dit-il ; mais Votre Altesse n’a pas rencontré sur son chemin le comte de Coconnas ?
– Non, monsieur le comte ! et cependant il était de service ce matin.
– Alors on me l’aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui-même tout en s’éloignant.
Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s’affaiblissant ; puis ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui :
– Regardez-le s’éloigner, dit-il, et tâchez d’imiter cette tournure inimitable.
– Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne suis pas un damoiseau, mais un soldat.
– En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai ; si elle ne l’est pas, nous en trouverons une autre.
– Oui, Monseigneur.
– Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.
– À ce soir, avant minuit.
– Ah ! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, c’est l’allure particulière de M. de La Mole.