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XX-Les poules noires

Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où Coconnas et madame de Nevers sortaient par l’issue du fond, et Catherine en entrant put entendre le craquement de l’escalier sous les pas des fugitifs.
Elle jeta autour d’elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin son œil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné devant elle :
– Qui était là ? demanda-t-elle.
– Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai assuré qu’ils s’aimaient.
– Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules ; n’y a-t-il plus personne ici ?
– Personne que Votre Majesté et moi.
– Avez-vous fait ce que je vous ai dit ?
– À propos des poules noires ?
– Oui.
– Elles sont prêtes, madame.
– Ah ! si vous étiez juif ! murmura Catherine.
– Moi, juif, madame, pourquoi ?
– Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu’ont écrits les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l’un d’eux, et j’ai vu que ce n’était ni dans le cœur ni dans le foie, comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages : c’était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la destinée.
– Oui, madame ! je l’ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de mes amis.
– Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui ouvrent toute une voie prophétique ; seulement les savants chaldéens recommandent…
– Recommandent… quoi ? demanda René, voyant que la reine hésitait à continuer.
– Recommandent que l’expérience se fasse sur des cerveaux humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la volonté du consultant.
– Hélas ! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c’est impossible !
– Difficile du moins, dit Catherine ; car si nous avions su cela à la Saint-Barthélemy… hein, René ! Quelle riche récolte ! Le premier condamné… j’y songerai. En attendant, demeurons dans le cercle du possible… La chambre des sacrifices est-elle préparée ?
– Oui, madame.
– Passons-y.
René alluma une bougie faite d’éléments étranges et dont l’odeur, tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse, révélait l’introduction de plusieurs matières : puis éclairant Catherine, il passa le premier dans la cellule. Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de sacrifice un couteau d’acier bleuissant, tandis que René allait chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur œil d’or inquiet.
– Comment procéderons-nous ?
– Nous interrogerons le foie de l’une et le cerveau de l’autre. Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec ceux précédemment obtenus.
– Par où commencerons-nous ?
– Par l’expérience du foie.
– C’est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l’animal renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de place. Catherine lui ouvrit la poitrine d’un seul coup de couteau.
La poule jeta trois cris, et expira après s’être assez longtemps débattue.
– Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort. Puis elle ouvrit le corps.
– Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à gauche, triple mort suivie d’une déchéance. Sais-tu, René, que c’est effrayant ?
– Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime coïncideront avec ceux de la première. René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin ; puis il alla vers l’autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa compagne, essaya de s’y soustraire en courant tout autour de la cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s’envola par-dessus la tête de René, et s’en alla dans son vol éteindre la bougie magique que tenait à la main Catherine.
– Vous le voyez, René, dit la reine. C’est ainsi que s’éteindra notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils ! … murmura-t-elle tristement.
René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s’était fourré la tête dans l’entonnoir.
– Cette fois, dit Catherine, j’éviterai les cris, car je lui trancherai la tête d’un seul coup.
Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle l’avait dit, d’un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la convulsion suprême, le bec s’ouvrit trois fois et se rejoignit pour ne plus se rouvrir.
– Vois-tu ! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu’à trois. Voyons maintenant les signes de la tête.
Alors Catherine abattit la crête pâlie de l’animal, ouvrit avec précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme d’une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la division de la pulpe cérébrale.
– Toujours, s’écria-t-elle en frappant dans ses deux mains, toujours ! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. Viens et regarde.
René s’approcha.
– Quelle est cette lettre ? lui demanda Catherine en lui désignant un signe.
– Un H, répondit René.
– Combien de fois répété ? René compta.
– Quatre, dit-il.
– Eh bien, eh bien, est-ce cela ? Je le vois, c’est-à-dire Henri IV. Oh ! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans ma postérité.
C’était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains sanglantes.
– Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera !
– Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.
Cependant, bientôt cette expression sombre s’effaça des traits de Catherine à la lumière d’une pensée qui semblait éclore au fond de son cerveau. – René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n’y a-t-il pas une terrible histoire d’un médecin de Pérouse qui, du même coup, à l’aide d’une pommade, a empoisonné sa fille et l’amant de sa fille ?
– Oui, madame.
– Cet amant, c’était ? continua Catherine toujours pensive.
– C’était le roi Ladislas, madame.
– Ah ! oui, c’est vrai ! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails sur cette histoire ?
– Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.
– Eh bien, passons dans l’autre chambre, vous me le prêterez.
Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte derrière lui.
– Votre Majesté me donne-t-elle d’autres ordres pour de nouveaux sacrifices ? demanda le Florentin.
– Non, René, non ! je suis pour le moment suffisamment convaincue. Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de quelque condamné, et le jour de l’exécution tu en traiteras avec le bourreau.
René s’inclina en signe d’assentiment, puis il s’approcha, sa bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta sur une chaise, en prit un et le donna à la reine. Catherine l’ouvrit.
– Qu’est-ce que cela ? dit-elle. « De la manière d’élever et de nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu’ils soient braves, vaillants et toujours prêts au vol. »
– Ah ! pardon, madame, je me trompe ! Ceci est un traité de vénerie fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. Il était placé à côté de l’autre, relié de la même façon. Je me suis trompé. C’est d’ailleurs un livre très précieux ; il n’en existe que trois exemplaires au monde : un qui appartient à la bibliothèque de Venise, l’autre qui avait été acheté par votre aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que voici.
– Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté ; mais n’en ayant pas besoin, je vous le rends.
Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l’autre, tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu’elle avait reçu.
Cette fois René ne s’était point trompé, c’était bien le livre qu’elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le lui rendit tout ouvert.
Catherine alla s’asseoir à une table, René posa près d’elle la bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut quelques lignes à demi-voix.
– Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je voulais savoir.
Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui devait y mûrir.
René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine, qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres ou lui adressât de nouvelles questions.
Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la bouche et en gardant le silence. Puis s’arrêtant tout à coup devant René en relevant sur lui son œil rond et fixe comme celui d’un oiseau de proie :
– Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
– Pour qui ? demanda René en tressaillant.
– Pour la Sauve.
– Moi, madame, dit René ; jamais !
– Jamais ?
– Sur mon âme, je vous le jure.
– Il y a cependant de la magie, car il l’aime comme un fou, lui qui n’est pas renommé par sa constance.
– Qui lui, madame ?
– Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils, celui qu’on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le fils de Jeanne d’Albret. Et Catherine accompagna ces derniers mots d’un soupir qui fit frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.
– Il y va donc toujours ? demanda René.
– Toujours, dit Catherine.
– J’avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout entier à sa femme.
– Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare contre moi ; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.
– Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant l’écho du doute terrible de Catherine.
– Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s’achemina vers la porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par l’escalier secret, puisqu’elle était sûre d’être seule.
René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se trouvèrent dans la boutique du parfumeur.
– Tu m’avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et pour mes lèvres, René, dit-elle ; voici l’hiver, et tu sais que j’ai la peau fort sensible au froid.
– Je m’en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai demain.
– Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures. Pendant la journée je fais mes dévotions.
– Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.
– Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d’un ton indifférent Catherine ; et de quelle pâte se sert-elle ?
– Pour ses mains ?
– Oui, pour ses mains d’abord.
– De pâte à l’héliotrope.
– Et pour ses lèvres ?
– Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j’ai inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre Majesté en même temps qu’à elle.
Catherine resta un instant pensive.
– Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant toujours à sa secrète pensée, et il n’y a rien d’étonnant à cette passion du Béarnais.
– Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.
– Lorsqu’une femme aime, dit-elle, est-ce qu’elle est jamais dévouée à un autre qu’à son amant ! Tu lui as fait quelque philtre, René.
– Je vous jure que non, madame.
– C’est bien ! n’en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus fraîches et plus roses encore.
René s’approcha d’un rayon et montra à Catherine six petites boîtes d’argent de la même forme, c’est-à-dire rondes, rangées les unes à côté des autres.
– Voilà le seul philtre qu’elle m’ait demandé, dit René ; il est vrai, comme le dit Votre Majesté, que je l’ai composé exprès pour elle, car elle a les lèvres si fines et si tendres que le soleil et le vent les gercent également.
Catherine ouvrit une de ces boîtes, elle contenait une pâte du carmin le plus séduisant.
– René, dit-elle, donne-moi de la pâte pour mes mains ; j’en emporterai avec moi.
René s’éloigna avec la bougie et s’en alla chercher dans un compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant il ne se retourna pas si vite, qu’il ne crût voir que Catherine, par un brusque mouvement, venait de prendre une boîte et de la cacher sous sa mante. Il était trop familiarisé avec ces soustractions de la reine mère pour avoir la maladresse de paraître s’en apercevoir. Aussi, prenant la pâte demandée enfermée dans un sac de papier fleurdelisé :
– Voici, madame, dit-il.
– Merci, René ! reprit Catherine. Puis, après un moment de silence : Ne porte cet opiat à madame de Sauve que dans huit ou dix jours, je veux être la première à en faire l’essai.
Et elle s’apprêta à sortir.
– Votre Majesté veut-elle que je la reconduise ? dit René.
– Jusqu’au bout du pont seulement, répondit Catherine ; mes gentilshommes m’attendent là avec ma litière.
Tous deux sortirent et gagnèrent le coin de la rue de la Barillerie, où quatre gentilshommes à cheval et une litière sans armoiries attendaient Catherine.
En rentrant chez lui, le premier soin de René fut de compter ses boîtes d’opiat. Il en manquait une.