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XIX-Le logis de maître René, le parfumeur de la reine mère

À l’époque où se passe l’histoire que nous racontons à nos lecteurs, il n’existait, pour passer d’une partie de la ville à l’autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois ; encore ces cinq ponts aboutissaient-ils à la Cité. C’étaient le pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
Aux autres endroits où la circulation était nécessaire, des bacs étaient établis, et tant bien que mal remplaçaient les ponts.
Ces cinq ponts étaient garnis de maisons, comme l’est encore aujourd’hui le Ponte-Vecchio à Florence.
Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous occuperons particulièrement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
Le pont Saint-Michel avait été bâti en pierres en 1373 : malgré son apparente solidité, un débordement de la Seine le renversa en partie le 31 janvier 1408 ; en 1416, il avait été reconstruit en bois ; mais pendant la nuit du 16 décembre 1547 il avait été emporté de nouveau ; vers 1550, c’est-à-dire vingt-deux ans avant l’époque où nous sommes arrivés, on le reconstruisit en bois, et, quoiqu’on eût déjà eu besoin de le réparer, il passait pour assez solide.
Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face au petit îlot sur lequel avaient été brûlés les Templiers, et où pose aujourd’hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une maison à panneaux de bois sur laquelle un large toit s’abaissait comme la paupière d’un œil immense. À la seule fenêtre qui s’ouvrît au premier étage, au-dessus d’une fenêtre et d’une porte de rez-de-chaussée hermétiquement fermée, transparaissait une lueur rougeâtre qui attirait les regards des passants sur la façade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures dorées. Une espèce de frise, qui séparait le rez-de-chaussée du premier étage, représentait une foule de diables dans des attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large ruban, peint en bleu comme la façade, s’étendait entre la frise et la fenêtre du premier, avec cette inscription :
René, Florentin, parfumeur de Sa Majesté la reine mère.
La porte de cette boutique, comme nous l’avons dit, était bien verrouillée ; mais, mieux que par ses verrous, elle était défendue des attaques nocturnes par la réputation si effrayante de son locataire que les passants qui traversaient le pont à cet endroit le traversaient presque toujours en décrivant une courbe qui les rejetait vers l’autre rang de maisons, comme s’ils eussent redouté que l’odeur des parfums ne suât jusqu’à eux par la muraille.
Il y avait plus : les voisins de droite et de gauche, craignant sans doute d’être compromis par le voisinage, avaient, depuis l’installation de maître René sur le pont Saint-Michel, déguerpi l’un et l’autre de leur logis, de sorte que les deux maisons attenantes à la maison de René étaient demeurées désertes et fermées. Cependant, malgré cette solitude et cet abandon, des passants attardés avaient vu jaillir, à travers les contrevents fermés de ces maisons vides, certains rayons de lumière, et assuraient avoir entendu certains bruits pareils à des plaintes, qui prouvaient que des êtres quelconques fréquentaient ces deux maisons ; seulement on ignorait si ces êtres appartenaient à ce monde ou à l’autre.
Il en résultait que les locataires des deux maisons attenantes aux deux maisons désertes se demandaient de temps en temps s’il ne serait pas prudent à eux de faire à leur tour comme leurs voisins avaient fait.
C’était sans doute à ce privilège de terreur qui lui était publiquement acquis que maître René avait dû de conserver seul du feu après l’heure consacrée. Ni ronde ni guet n’eût osé d’ailleurs inquiéter un homme doublement cher à Sa Majesté, en sa qualité de compatriote et de parfumeur.
Comme nous supposons que le lecteur cuirassé par le philosophisme du XVIIIe siècle ne croit plus ni à la magie ni aux magiciens, nous l’inviterons à entrer avec nous dans cette habitation qui, à cette époque de superstitieuse croyance, répandait autour d’elle un si profond effroi.
La boutique du rez-de-chaussée est sombre et déserte à partir de huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se rouvrir qu’assez avant quelquefois dans la journée du lendemain ; c’est là que se fait la vente quotidienne des parfums, des onguents et des cosmétiques de tout genre que débite l’habile chimiste. Deux apprentis l’aident dans cette vente de détail, mais ils ne couchent pas dans la maison ; ils couchent rue de la Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique soit fermée. Le matin, ils se promènent devant la porte jusqu’à ce que la boutique soit ouverte.
Cette boutique du rez-de-chaussée est donc, comme nous l’avons dit, sombre et déserte.
Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe dans la muraille même, et il est latéral : l’autre est extérieur et est visible du quai qu’on appelle aujourd’hui le quai des Augustins, et de la berge qu’on appelle aujourd’hui le quai des Orfèvres.
Tous deux conduisent à la chambre du premier.
Cette chambre est de la même grandeur que celle du rez-de-chaussée, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la sépare en deux compartiments. Au fond du premier compartiment s’ouvre la porte donnant sur l’escalier extérieur. Sur la face latérale du second s’ouvre la porte de l’escalier secret ; seulement cette porte est invisible, car elle est cachée par une haute armoire sculptée, scellée à elle par des crampons de fer, et qu’elle poussait en s’ouvrant. Catherine seule connaît avec René le secret de cette porte, c’est par là qu’elle monte et qu’elle descend ; c’est l’oreille ou l’œil posé contre cette armoire dans laquelle des trous sont ménagés, qu’elle écoute et qu’elle voit ce qui se passe dans la chambre. Deux autres portes parfaitement ostensibles s’offrent encore sur les côtés latéraux de ce second compartiment. L’une s’ouvre sur une petite chambre éclairée par le toit et qui n’a pour tout meuble qu’un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des creusets : c’est le laboratoire de l’alchimiste. L’autre s’ouvre sur une cellule plus bizarre que le reste de l’appartement, car elle n’est point éclairée du tout, car elle n’a ni tapis ni meubles, mais seulement une sorte d’autel de pierre.
Le parquet est une dalle inclinée du centre aux extrémités, et aux extrémités court au pied du mur une espèce de rigole aboutissant à un entonnoir par l’orifice duquel on voit couler l’eau sombre de la Seine. À des clous enfoncés dans la muraille sont suspendus des instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants ; la pointe en est fine comme celle d’une aiguille, le fil en est tranchant comme celui d’un rasoir ; les uns brillent comme des miroirs ; les autres, au contraire, sont d’un gris mat ou d’un bleu sombre.
Dans un coin, deux poules noires se débattent, attachées l’une à l’autre par la patte, c’est le sanctuaire de l’augure.
Revenons à la chambre du milieu, à la chambre aux deux compartiments.
C’est là qu’est introduit le vulgaire des consultants ; c’est là que les ibis égyptiens, les momies aux bandelettes dorées, le crocodile bâillant au plafond, les têtes de mort aux yeux vides et aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux vénérablement rongés par les rats, offrent à l’œil du visiteur le pêle-mêle d’où résultent les émotions diverses qui empêchent la pensée de suivre son droit chemin. Derrière le rideau sont des fioles, des boîtes particulières, des amphores à l’aspect sinistre ; tout cela est éclairé par deux petites lampes d’argent exactement pareilles, qui semblent enlevées à quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de l’église Dei Servi de Florence, et qui, brûlant une huile parfumée, jettent leur clarté jaunâtre du haut de la voûte sombre où chacune est suspendue par trois chaînettes noircies.
René, seul et les bras croisés, se promène à grands pas dans le second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tête. Après une méditation longue et douloureuse, il s’arrête devant un sablier.
– Ah ! ah ! dit-il, j’ai oublié de le retourner, et voilà que depuis longtemps peut-être tout le sable est passé.
Alors, regardant la lune qui se dégage à grand-peine d’un grand nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-Dame :
– Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme d’habitude, dans une heure ou une heure et demie ; il y aura donc temps pour tout.
En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. René appliqua son oreille à l’orifice d’un long tuyau dont l’autre extrémité allait s’ouvrir sur la rue, sous la forme d’une tête de Guivre.
– Non, dit-il, ce n’est ni elle, ni elles. Ce sont des pas d’hommes ; ils s’arrêtent devant ma porte ; ils viennent ici. En même temps trois coups secs retentirent. René descendit rapidement ; cependant il se contenta d’appuyer son oreille contre la porte sans ouvrir encore. Les mêmes trois coups secs se renouvelèrent.
– Qui va là ? demanda maître René.
– Est-il bien nécessaire de dire nos noms ? demanda une voix.
– C’est indispensable, répondit René.
– En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la même voix qui avait déjà parlé.
– Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour la première fois, se faisait entendre.
– Attendez, attendez, messieurs, je suis à vous. Et en même temps René, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux jeunes gens la porte qu’il se contenta de fermer à la clef ; puis, les conduisant par l’escalier extérieur, il les introduisit dans le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la croix sous son manteau ; il était pâle, et sa main tremblait sans qu’il pût réprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose l’une après l’autre, et trouvant au milieu de son examen la porte de la cellule, il voulut l’ouvrir.
– Permettez, mon gentilhomme, dit René de sa voix grave et en posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font l’honneur d’entrer ici n’ont la jouissance que de cette partie de la chambre.
– Ah ! c’est différent, reprit Coconnas ; et, d’ailleurs, je sens que j’ai besoin de m’asseoir. Et il se laissa aller sur une chaise.
Il se fit un instant de profond silence : maître René attendait que l’un ou l’autre des deux jeunes gens s’expliquât. Pendant ce temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore mal guéri.
– Maître René, dit-il enfin, vous êtes un habile homme, dites-moi donc si je demeurerai estropié de ma blessure, c’est-à-dire si j’aurai toujours cette courte respiration qui m’empêche de monter à cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
René approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et écouta attentivement le jeu des poumons.
– Non, monsieur le comte, dit-il, vous guérirez.
– En vérité ?
– Je vous l’affirme.
– Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
– Ne désirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le comte ? – Si fait, dit Coconnas ; je désire savoir si je suis véritablement amoureux.
– Vous l’êtes, dit René.
– Comment le savez-vous ?
– Parce que vous le demandez.
– Mordi ! je crois que vous avez raison. Mais de qui ?
– De celle qui dit maintenant à tout propos le juron que vous venez de dire.
– En vérité, dit Coconnas stupéfait, maître René, vous êtes un habile homme. À ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura embarrassé.
– Eh ! que diable ! dit Coconnas, parle donc !
– Parlez, dit le Florentin.
– Moi, monsieur René, balbutia La Mole dont la voix se rassura peu à peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car je sais que je le suis et ne m’en cache point ; mais dites-moi si je serai aimé, car en vérité tout ce qui m’était d’abord un sujet d’espoir tourne maintenant contre moi.
– Vous n’avez peut-être pas fait tout ce qu’il faut faire pour cela.
– Qu’y a-t-il à faire, monsieur, qu’à prouver par son respect et son dévouement à la dame de ses pensées qu’elle est véritablement et profondément aimée ?
– Vous savez, dit René, que ces démonstrations sont parfois bien insignifiantes.
– Alors, il faut désespérer ?
– Non, alors il faut recourir à la science. Il y a dans la nature humaine des antipathies qu’on peut vaincre, des sympathies qu’on peut forcer. Le fer n’est pas l’aimant ; mais en l’aimantant, à son tour il attire le fer.
– Sans doute, sans doute, murmura La Mole ; mais je répugne à toutes ces conjurations.
– Ah ! si vous répugnez, dit René, alors il ne fallait pas venir.
– Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l’enfant à présent ? Monsieur René, pouvez-vous me faire voir le diable ?
– Non, monsieur le comte.
– J’en suis fâché, j’avais deux mots à lui dire, et cela eût peut-être encouragé La Mole.
– Eh bien, soit ! dit La Mole, abordons franchement la question. On m’a parlé de figures en cire modelées à la ressemblance de l’objet aimé. Est-ce un moyen ?
– Infaillible.
– Et rien, dans cette expérience, ne peut porter atteinte à la vie ni à la santé de la personne qu’on aime ?
– Rien.
– Essayons donc.
– Veux-tu que je commence ? dit Coconnas.
– Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j’irai jusqu’au bout.
– Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi vous en tenir, monsieur de la Mole ? demanda le Florentin.
– Oh ! s’écria La Mole, j’en meurs, maître René. Au même instant on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître René entendit seul ce bruit, et encore parce qu’il s’y attendait sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.
– Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la personne que vous aimez.
La Mole s’agenouilla comme s’il eût parlé à une divinité, et René, passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par l’escalier extérieur : un instant après des pas légers effleuraient le plancher de la boutique.
La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René ; le Florentin tenait à la main une petite figurine de cire d’un travail assez médiocre ; elle portait une couronne et un manteau.
– Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse ? demanda le parfumeur.
– Oui, dût-il m’en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme, répondit La Mole. – C’est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts quelques gouttes d’eau dans une aiguière et en les secouant sur la tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.
La Mole frissonna, il comprit qu’un sacrilège s’accomplissait.
– Que faites-vous ? demanda-t-il.
– Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
– Mais dans quel but ?
– Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour l’empêcher d’aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l’arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.
– Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.
– Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans une aiguille d’acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette au cœur. Chose étrange ! à l’orifice de la blessure apparut une gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
La chaleur de l’aiguille fit fondre la cire autour d’elle et sécha la gouttelette de sang.
– Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour percera et brûlera le cœur de la femme que vous aimez.
Coconnas, en sa qualité d’esprit fort, riait dans sa moustache et raillait tout bas ; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.
– Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de la statuette en disant : « Marguerite, je t’aime ; viens, Marguerite ! »
La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la seconde chambre, et des pas légers s’approchèrent. Coconnas, curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s’il tentait de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation que lorsqu’il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard l’épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son œil à l’ouverture, poussa un cri d’étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.
– Qu’y a-t-il ? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine de cire, que René lui reprit des mains.
– Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame Marguerite sont là.
– Eh bien, incrédules ! dit René avec un sourire austère, doutez-vous encore de la force de la sympathie ?
La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas avait eu un moment d’éblouissement en reconnaissant madame de Nevers. L’un se figura que les sorcelleries de maître René avaient évoqué le fantôme de Marguerite ; l’autre, en voyant entrouverte encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient entrés, eut bientôt trouvé l’explication de ce prodige dans le monde vulgaire et matériel.
Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des questions philosophiques et de chasser l’esprit malin à l’aide de ce goupillon qu’on appelle l’incrédulité, Coconnas, voyant par l’ouverture du rideau fermé l’ébahissement de madame de Nevers et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment était décisif, et comprenant que l’on peut dire pour un ami ce que l’on n’ose dire pour soi-même, au lieu d’aller à madame de Nevers, il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le grand Artaxerce, il s’écria d’une voix à laquelle le sifflement de sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de puissance :
– Madame, à l’instant même, sur la demande de mon ami le comte de la Mole, maître René évoquait votre ombre ; or, à mon grand étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d’un corps qui m’est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de votre compagne de passer de l’autre côté du rideau ?
Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de l’autre côté. – La Mole, mon ami ! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène, comme Cicéron, comme M. le chancelier de l’Hospital ; et songe qu’il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant et son plus fidèle serviteur.
– Mais…, balbutia La Mole.
– Fait ce que je te dis ; et vous, maître René, veillez à ce que personne ne nous dérange.
René fit ce que lui demandait Coconnas.
– Mordi ! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d’esprit. Je vous écoute ; voyons, qu’avez-vous à me dire ?
– J’ai à vous dire, madame, que l’ombre de mon ami, car c’est une ombre, et la preuve c’est qu’elle ne prononce pas le plus petit mot, j’ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d’user de la faculté qu’ont les corps de parler intelligiblement pour vous dire : Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous étiez vous-même, je demanderais à maître René de m’abîmer dans quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la fille du roi Henri II, à la sœur du roi Charles IX, et à l’épouse du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez votre corps, madame, d’aimer un peu l’âme de ce pauvre La Mole, âme en peine s’il en fut jamais ; âme persécutée d’abord par l’amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de fer dans le ventre ; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille fois plus dévorant que tous les feux de l’enfer. Ayez donc pitié de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et si vous n’avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. C’est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra tout. Usez-en, mordi ! ou je passe mon épée au travers du corps de René, pour qu’en vertu du pouvoir qu’il a sur les ombres il force la vôtre, qu’il a déjà évoquée si à propos, de faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me faites l’effet de l’être.
À cette péroraison de Coconnas, qui s’était campé devant la reine en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à Coconnas.
Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La Mole.
– Ombre de mon ami, s’écria-t-il, venez ici à l’instant même. La Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.
– C’est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête ; maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.
Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement appuyées l’une sur l’autre, sans que la main essayât de se dégager de la douce étreinte.
Marguerite n’avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore tremblante de l’apparition inattendue des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de toute la fièvre d’une jalousie naissante, car il lui semblait que Coconnas n’eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des autres.
La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l’éclair menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté lui conseillait de s’engourdir, il comprit le danger que courait son ami et devina ce qu’il devait tenter pour l’y soustraire.
Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre :
– Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes ! dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de son enveloppe grossière de réparer les absences d’un corps tout absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez, n’est qu’un homme, un homme d’une structure ferme et hardie, c’est une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute chair : Omnis caro fenum. Bien que ce gentilhomme m’adresse du matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet, bien que vous l’ayez vu distribuer les plus rudes coups que l’on ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence près d’une ombre n’ose parler à une femme. C’est pour cela qu’il s’est adressé à l’ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler à votre beau corps, de vous dire qu’il dépose à vos pieds son cœur et son âme ; qu’il demande à vos yeux divins de le regarder en pitié ; à vos doigts roses et brûlants de l’appeler d’un signe ; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de ces mots qu’on n’oublie pas ; ou sinon, il m’a encore prié d’une chose, c’est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame véritable, les épées n’ont d’ombre qu’au soleil, de lui passer, dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps ; car il ne saurait vivre si vous ne l’autorisez à vivre exclusivement pour vous.
Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.
Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu’elle avait écouté tout le temps qu’il venait de parler, et se portèrent sur Coconnas pour voir si l’expression du visage du gentilhomme était en harmonie avec l’oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu’elle en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de perles enchâssées dans du corail :
– Est-ce vrai ?
– Mordi ! s’écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des feux du même fluide, c’est vrai ! … Oh ! oui, madame, c’est vrai, vrai sur votre vie, vrai sur ma mort !
– Alors ; venez donc ! dit Henriette en lui tendant la main avec un abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
Coconnas jeta en l’air son toquet de velours et d’un bond fut près de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé amoureux.
En ce moment René apparut à la porte du fond.
– Silence ! … s’écria-t-il avec un accent qui éteignit toute cette flamme ; silence !
Et l’on entendit dans l’épaisseur de la muraille le frôlement du fer grinçant dans une serrure et le cri d’une porte roulant sur ses gonds.
– Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n’a le droit d’entrer ici quand nous y sommes !
– Pas même la reine mère ? murmura René à son oreille.
Marguerite s’élança aussitôt par l’escalier extérieur, attirant La Mole après elle ; Henriette et Coconnas, à demi enlacés, s’enfuirent sur leurs traces, tous quatre s’envolant comme s’envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu’on a vus se becqueter sur une branche en fleur.